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16/11/2010

POUR OLYMPE DE GOUGES

Ce blog, est pour moi l’occasion qui fait le larron. Or je viens de rentrer d’un colloque très intéressant : « La République sort ses griffes »[1], organisé par la Mairie de Belfort (j’annonçais d’ailleurs ce colloque dans ma dernière note).

Haute tenue scientifique, avec un bel équilibre de chercheurs confirmés et de chercheurs émergents, accueil très convivial, organisation parfaite : bravo. Il serait à souhaiter que beaucoup de Mairies organisent de semblables manifestations.

 

Naturellement, la parole était entièrement libre.

Dans ce contexte, j’ai eu un débat un peu musclé, en restant très poli of course, avec une chercheuse, débat dont j’ai envie de parler, car  dans le cadre de la discussion, nous n’avons pas eu le temps d’approfondir les choses, or des éléments fondamentaux étaient sous jacents.

 

Voilà comment les choses sont arrivées. D’abord une passionnante communication d’un chercheur sur la devise républicaine. Passionnante vraiment, mais à mon goût collant parfois un peu au discours des acteurs.

Ce chercheur opposait, notamment, lors des début de la Révolution française, ceux qui étaient partisans du « suffrage censitaire » (il fallait être propriétaire pour être « citoyen actif » et pouvoir voter) et les partisans du « suffrage universel », qui (eux) prônaient une véritable égalité entre citoyens.

 

Je lui ai fait remarquer que le dit suffrage universel n’était en fait qu’un suffrage masculin et que l’égalité prônée ne concernait donc que la partie masculine des citoyens.

Il a répondu, ce qui était tout à fait valable même si cela était forcement rapide, que sous la Révolution la question du vote des femmes avait été posée, mais non acceptée.

Et la vision qu’il voulait donner de la Révolution était que celle-ci avait été un chantier expérimental, où des questions nouvelles avaient été débattues.

 

Le débat aurait pu en rester là. Mais la chercheuse qui avait donné, elle, une autre communication (également très intéressante d’ailleurs), a vivement pris la parole pour dire en substance ceci[2] :

C’est toujours la même chose, on met sur le tapis la question des femmes pour disqualifier la Révolution, mais il s’agit d’un anachronisme où on projette les idées de 2010 sur cette époque.

Après avoir dit que le vrai problème était le non-vote des domestiques.

Elle a rectifié ensuite en déclarant que non, en fait pour les femmes comme pour les domestiques, l’explication était simples : ils étaient considérés comme dépendants, non autonomes et se trouvaient exclus du vote pour cette raison.

Elle a ajouté que le vrai problème était l’exclusion du vote des « Libres »[3] des colonies, car là il n’y avait pas (selon elle) d’explication.

 

Anachronisme, vous avez dit anachronisme : le péché mortel pour un historien ! J’ai rétorqué aussitôt qu’il ne s’agissait pas d’un anachronisme à partir du moment où, à l’époque même, la question avait été posée par des acteurs.

J’ai ajouté que, dans  ces conditions, parler d’anachronisme amenait à cautionner l’idéologie dominante de l’époque qui avait refusé d’entendre la question, et à minorer les personnes qui avait déjà pensé le problème.

J’ai ajouté en souriant que je ne jouais certes pas les femmes contre les domestiques !

 

Mais, il fallait donner la parole à la salle, alors il aurait été incongru de poursuivre trop longtemps la discussion entre « orateurs ».

Nous en sommes donc restés là.

Or il me semble que l’enjeu de ce petit débat est fondamental.

 

La chercheuse qui a dialogué avec moi semble penser que si l’on trouve une explication à un comportement social, l’affaire est entendue et qu’une mise en question par l’historien de ce comportement serait un anachronisme.

Selon moi, cette vision des choses comporte plusieurs erreurs.

 

Alors, le problème serait, dans ce cas, le non-vote des Libres, qui serait inexpliqué. Or, l’explication est aussi simple que triviale : l’influence des colons.

Pourquoi ne pas la prendre en considération ? Parce qu’elle serait plus irrationnelle que de considérer les femmes comme d’éternelles mineures ?

Sans blague !

Car  trouver une explication ne suffit pas, il faut encore l’examiner, la décortiquer.

Or là, il y a 3 failles :

 

D’abord, dans la société d’ordre de l’Ancien Régime, certaines femmes nobles avaient une position importante :

« sous l’Ancien Régime, les femmes nobles, à la tête de fiefs, pouvaient rendre la justice et étaient investies des attributs de souveraineté au même titre que les hommes ; les femmes du tiers-état participaient par ailleurs aux assemblées » (O. Bui-Xuan, Le Droit public français entre Universalisme et différencialisme, 2004, p. 42).

Donc, ce n’était pas seulement les femmes nobles et la Révolution signifie « l’exhérédation de la femme » (V. Azimi, 1991, in Revue historique du droit français et étranger, 62 (2), p. 177ss.).

Donc ce n’est pas de l’anachronisme que de constater que la révolution fut une avancée vers l’égalité pour les hommes et un recul pour les femmes.

 

Ensuite, quand on explique les choses par un pseudo esprit de l’époque, et parler d’anachronisme, il faut se demander si la démonstration inverse n’était pas faite dés ce moment là.

Mais là, Mme Roland et Olympe de Gouges, pour ne citer que 2 exemples célèbres, constituent la démonstration vivante qu’il est faux de considérer les femmes comme des mineures. Cela sans parler du rôle qu’ont joué des milliers de femmes du peuple dans les Journées révolutionnaires.

Que les révolutionnaires hommes n’aient pas voulu prendre cela en considération, est une chose, que les historiens d’aujourd’hui reproduisent leurs préjugés en ne tenant pas compte du fait que les femmes ont alors prouvé (et elles l’avait déjà prouvé depuis des siècles !) qu’elles étaient majeures, en est une autre.

 

 

Il y avait enfin ce qu’on appelle pudiquement des « voies isolées », qui n’étaient rien moins de Sieyès et Condorcet entre autres, qui demandaient que les femmes puissent voter.

Bien sûr, il peut exister des anachronismes qui consistent à ne pas tenir compte de ce qui n’était pas possible de penser à une époque donnée.

Mais là, le vote des femmes était tout à fait de l’ordre du pensable, et de fait il a été réclamé.

D’ailleurs les adversaires du vote des femmes ont du se justifier idéologiquement. Ecoutons Talleyrand en 1791 : 

« Si nous leur reconnaissons [aux femmes] les mêmes droits qu’aux hommes, il faut leur donner les mêmes moyens d’en faire usage. Si nous pensons que leur part doit être uniquement le bonheur domestique et les devoirs de la vie intérieure, il fait les borner de bonne heure à remplir cette destination. »

Donc il y a bien un projet politique d’inégalité entre femmes et hommes, pour des raisons que Talleyrand expose très clairement.

 

 Donc prétendre qu’il s’agit d’un anachronisme, c’est réduire le pensable à l’idéologie dominante, c’est faire comme si les préjugés dominants étaient la normalité, c’est symboliquement  contribuer à son insu à étouffer une seconde fois les voix lucides d’un temps, les minoritaires sous prétexte d’histoire objective.

En fait, Weber qui a été le grand défenseur de la « neutralité axiologique » (c'est-à-dire de l’absence de jugement de valeur) dans les sciences humaines, avait, à l’étonnement de ses collègues, pris parti pour un anarchiste, candidat à un poste de professeur de droit, en expliquant que sa mise en question du droit pouvait lui permettre d’en décrypter les impensés.

La véritable démarche des sciences sociales, c’est de mettre en question, puis d’objectiver.

 

.

 

Je terminerai par une citation du (naturellement !) magnifique ouvrage du à votre très humble, très fidèle serviteur,  L’intégrisme républicain contre la laïcité (édit. de l’Aube, 2006, p. 31-32)

A propos de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne :

 

. « Qu’a fait Olympe de Gouges ? Elle a dévoilé le particularisme de la Déclaration de 1789 en l’écrivant au féminin, en septembre 1791.

Dés le Préambule, l’imposture cachée de la Déclaration de 1789 éclate : « Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la Nation, demandent d’être constituées en Assemblée Nationale », rappel que les auteurs de la Déclaration sont tous des mecs et que cela n’a nullement l’air de les gêner.

Plus, ils ne s’en rendent même pas compte et confondent leur masculinité avec leur humanité.

De là logiquement, l’Article premier « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune » qui ne ferait qu’expliciter l’article un de la Déclaration de 1789 si cette Déclaration était réellement universaliste,

mais, en fait,  en est l’inverse : le passage d’une Déclaration particulariste (sous couvert d’abstraction et, en fait, parce qu’abstraite) à une Déclaration réellement universelle (parce qu’elle prend en charge une discrimination concrète fondamentale)[4].

 

Et toute la Déclaration est réécrite selon le même principe. Ainsi, l’Article 3 devient : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n’est que la réunion de la femme et de l’homme : nul corps, nul individu, ne peut nul corps, ni individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. » 

Le « qui n’est que la réunion de la femme et de l’homme » a été rajouté à l’Article 3 [de la Déclaration de 1789].

 Précision inutile si la Déclaration de 1789 promouvait une mentalité universaliste ; ajout indispensable et perçant à jour à l’hypocrisie de l’universalisme républicain abstrait qui fera de la France un des derniers pays démocratiques à « accorder » le droit de vote aux femmes.

 

L’Article 10 de cette Déclaration énonce : « Une femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit également avoir le droit de monter à la tribune. »

Là encore, le double jeu fondamental de l’universalisme abstrait est mis en lumière : les minorités[5] n’existent pas, prétend cet universalisme, et leur accorder des droits «serait du communautarisme ».

Double jeu, double discours : les minorités n’existant pas (dans l’abstraction), elles sont les mêmes devoirs et les mêmes sanctions : «   une femme a le droit de monter sur l’échafaud ».

 Mais les minorités existent (dans la réalité concrète : ainsi la Nation est bisexuée) et, dominées, elles ne disposent pas des même droits et doivent les acquérir : une femme « doit avoir également celui de monter à la tribune ».

(…). Pour en revenir à Olympe de Gouges, les Révolutionnaires firent exactement ce qu’elle avait dénoncé : ils ne lui avait pas donné le droit de « monter à la tribune » mais ils lui donnèrent celui de « monter à l’échafaud » et la guillotinèrent le 3 novembre 1793.

La feuille de Salut public écrivit : « Elle voulut être homme d’Etat. Il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d’avoir oublié les vertu qui conviennent à son sexe » (cité par E. Gaulier, 2003, 54). »

 

Olympe de Gouges : son nom n’est même pas cité dans les 1122 pages du Dictionnaire critique de la Révolution française de Furet-Ozouf . Voilà où risque conduire une certaine manière de refuser l’anachronisme !

 

PS : Pour tenir mes promesses, la prochaine note va mixer la question « universalisme et diversité culturelle » et le compte rendu de l’ouvrage de Raffaele Simone Le Monstre doux.

Vous verrez les 2 s’articulent très bien.

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 



[1] Référence au fameux Lion de Belfort

 

[2] Ce n’est pas du mot à mot bien sûr : je n’ai rien enregistré, mais je ne crois pas trahir sa pensée

 

[3] Noirs non esclaves, à Haïti (alors colonie française où l’industrie  sucrière assurait les ¾ de la production mondiale) il y a eu des troubles chez les «Libres » suivis rapidement par une révolte de grande  ampleur des esclaves, induisant l’abolition temporaire de l’esclavage.

 

 

[4] L’article 1er de la Déclaration de 1789 est ainsi conçu : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune »

[5] La notion de minorité est loin d’être seulement quantitative : tant qu’elles sont opprimées, dominées, les femmes constituent une minorité.

09/11/2010

Commentaire sur le Manifeste anglais du Secularism/laïcité

Très peu de temps, malheureusement, à consacrer au Blog cette semaine. Beaucoup de travaux se court-circuitent, et notamment la préparation de mes exposés à deux colloques, que je vous recommande par ailleurs :

L’un Les Entretiens d’Auxerre, organisé par le Cercle Condorcet, sur La ville (11-13 novembre) au Théâtre d’Auxerre

L’autre, organisé par la Mairie de Belfort, au Centre de congrès ATRA : La République sort ses griffes (12-13 novembre).

Je serai à Auxerre pour la première moitié du premier colloque et à Belfort pour la seconde moitié du second.

Et vous savez quoi : Auxerre – Belfort en train, dans notre Douce France, c’est l’aventure des temps moderne : c’est presque aussi long que Paris-New-York !

 

Donc, je laisse au chaud pour le moment les 2 Notes choses-promises-choses-dues, et je vous donne un petit complément sur le Manifeste anglais sur le secularism/laïcité, à partir de vos questions.

 

Première question : les raisons de l’interdiction du mariage de membres de la famille royale avec des catholiques.

C’est bien sûr complètement obsolète (tout comme le reste de « l’établissement » britannique). C’est une nouvelle preuve du poids de l’histoire sur le présent.

Car historiquement, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas du confessionnalisme J’aurais presque envie d’écrire : « au contraire ».

Pour aller vite, et vous prouver que je suis le nouveau Diderot, je me cite honteusement, et vous livre un extrait de mon « Que sais-je ? » sur Les laïcités dans le monde :

 

« Laudateurs des « despotes éclairés », les philosophes [des Lumières] admiraient pourtant le système anglais, issu de la Glorieuse Révolution de 1689. Deux textes importants sont promulgués.

Un Bill of Rights (qui n’est pas une déclaration des droits au sens moderne) établit une monarchie constitutionnelle, déplaçant le centre du pouvoir du roi au Parlement.

Un Tolerance Act confirme l’existence d’Églises protestantes non conformistes. Mais leurs membres devront communier une fois par an dans cette Église pour obtenir des charges publiques ( « conformité occasionnelle » ).

Et le serment du Test (contrairement à Locke) exige pour ces charges non seulement le refus de la fidélité au pape, mais encore une déclaration de rejet de la transsubstantiation.

 

Le Bill of Rights impose au roi l’appartenance au protestantisme pour assurer « la sûreté et le bien-être du royaume », ce qui renvoie à la dimension politique du catholicisme romain.

« Papisme » et « pouvoir arbitraire » sont liés et les termes « religion », « droit » et « libertés » se trouvent accolés :

 « Paradoxalement [dans l’optique des Lumières], c’est en ce point où paraît se nouer étroitement religion et politique qu’on peut déceler une certaine affirmation de l’autonomie humaine. »[1]

D’ailleurs ce n’est pas le roi qui impose sa religion, c’est la nation, représentée par le Parlement, qui impose à tout prétendant d’adopter la religion qui constitue l’identité nationale. La souveraineté se trouve donc là (autre paradoxe !) en partie laïcisée par l’obligation faite au roi d’une appartenance confessionnelle.

Confirmé en 1701, cela entraînera un changement de dynastie en 1714 où les Stuarts seront remplacés par les Hanovre. »

 

Sur la seconde question qui est double :

1)      Qu’est-il entendu par « Organisations et systèmes de croyances non religieuses » ?

2)      Qu’en est-il des « croyances dénigrées sous l’appellation secte »

 

La réponse est assez simple : l’humanisme séculier, les gens qui se regroupent parce qu’ils croient en une certaine idée de l’Homme et que, à côté des religions, ils affirment des convictions philosophiques, un rapport au symbolique qui ne présuppose pas la croyance en Dieu.

Comme je l’ai indiqué, l’auteur du manifeste, E. Hassis, est engagé dans 2 associations britanniques humanistes. Mais il distingue bien l’humanisme secular (au sens de conviction non religieuse) du secularism (au sens de principe politique donnant liberté et visant à l’égalité de toutes les croyances).

Ceci dit, le fait que le même terme soit utilisé dans les 2 cas prête à confusion. C’est pourquoi on a intérêt à distinguer

-         le séculier, la sécularisation

-         la laïcité, la laïcisation.

La laïcité est une façon de permettre la coexistence pacifique de personnes et de groupes ayant des rapports différents à la sécularisation.

 

Revenons au mouvement humaniste. Ces organisations existent dans de nombreux pays. Et l’Union Européenne les reconnaît au même titre que les religions.

En Belgique, il existe des conseillers humanistes, à côté des aumôniers, dans les hôpitaux, les prisons, etc pour les personnes qui veulent réfléchir au sens de la vie en dehors de traditions religieuses.

Cela me semble aller tout à fait dans le sens de la laïcité/

 

Donc, le propos de l’auteur ne vise pas les dites sectes en parlant des « organisations et systèmes de croyances non religieuses ».

Des dites sectes il ne dit rien, ce qui montre que s’il peut y avoir tel ou tel problème, il n’y a pas en Angleterre de focalisation médiatico-politique sur les dites sectes.

En fait, le problème peut venir de groupes contre sociétaux, qui se séparent de la vie sociale, et dont les membres s’isolent de la société et ont des pratiques très différentes de celles considérées comme « normales ».

Problème au niveau des familles notamment.

 

Mais quand il n’y a pas de délits avérés (et s’il y a délit, qu’il s’agisse de religion -cf. les affaires de pédophilie !-, de groupes humanistes ou de dites sectes, bien sûr, c’est différent), les Anglais préfèrent la médiation à la stigmatisation.

Et cela donne de meilleurs résultats, pour tout le monde.

La médiation est assurée avec l’aide d’universitaires. Celles et ceux que cela intéresse en sauront plus en lisant la présentation d’INFORM dans l’ouvrage de M. Cohen et Fr Champion, Sectes et démocratie, Le Seuil.

 

Voilà, c'est tout pour aujourd'hui. Je me remets vite à mon travail, après avoir fait la bise aux gentes dames qui surfent sur mon Blog. Pour les hommes, je délègue....



[1] F. Champion, 2006, p. 56.

31/10/2010

Un Manifeste anglais du secularism/laïcité

On entend encore très souvent dire que le terme de « laïcité » n’a pas d’équivalent en anglais/américain. Or les textes internationaux traduisent laïcité par secularism et secularism par laïcité.

J’ai déjà noté dans mon « Que sais-je » Les laïcités dans le monde, que des universitaires américains donnent, depuis longtemps (au moins les années 1960), une définition du secularism qui recoupe tout à fait les définitions classiques de la laïcité et, notamment, celle que Ferdinand Buisson donnait en 1883 dans le célèbre Dictionnaire de Pédagogie.

Mais qu’en est-il de l’Angleterre ?

Et doit-on, comme les modernes moutons de Panurge qui préfèrent reprendre à leur compte des stéréotypes dominants au lieu de s’adonner à la tâche difficile de penser, opposer « laïcité française » et « communautarisme anglo-saxon » ?

Et si des Anglais nous donnaient une leçon de laïcité ?

 

« A SECULARIST MANIFESTO », un manifeste séculariste vient d’être écrit par Evan Harris, et publié dernièrement dans The Gardian (18 septembre 2010).

Né en 1965, Evan Harris a été député du parti libéral démocrate de 1997 à 2010, et il a perdu de très peu son siège aux élections de mai dernier 23730 voix contre 23906 à son adversaire conservateur).

Harris est vice président de la British Humanist Association et de la Gay and Lesbian Humanist Association. Il est aussi le président de la Oxford Secular Society.

 

Certains des mes amis universitaires, anglais ou spécialistes de l’Angleterre, diront que le manifeste d'Harris  effectue parfois des généralisations et  des raccourcis un peu vertigineux quand il décrit la situation anglaise[1], ce qui peut noircir le tableau.

Il s’agit bien sûr d’un texte militant, forcément concis, et non d’une étude sociologique.

Mais ce manifeste pointe cependant de réels problèmes de laïcité en Angleterre qui ne sont pas niables, même s’il les présente sous une forme qui parfois force le trait.

D’autre part, il présente une vision de la laïcité qui me semble fondamentale car elle se centre  sur la nécessité d’un Etat laïque.

Etat laïque qui, ainsi, peut garantir la liberté et l’égalité des droits de tous les citoyens.

 

Le cœur du manifeste consiste à affirmer que  la laïcité est «un mouvement politique »

qui « vise»  à « défendre la liberté absolue des croyances religieuses et autres que religieuses »

et à  « mettre fin aux privilèges religieux ou aux persécutions religieuses et à séparer complètement l’Etat de la religion, moyen nécessaire pour cette fin. »

Enfin si le manifeste prône une laïcité combative (et en France aussi il y aurait des combats à mener pour que l’Etat soit complètement laïque), il prend ses distances avec une laïcité qui écorne les libertés. 

Avec une note d’humour finale qui est bienvenue.

 

D’ailleurs, voici ce texte in extenso, jugez vous-même :

 

 

« La laïcité[2] est injustement pointée du doigt et attaquée par des dirigeants religieux voulant défendre leurs privilèges.

 

La laïcité n’est pas l’athéisme (l’absence de croyance en Dieu), et elle n’est pas non plus l’humanisme (un système non religieux de croyances[3]). Il s’agit d’un mouvement politique recherchant un but spécifiquement politique. Nombre de laïques sont des adeptes de religions et nombre de personnes religieuses[4] sont adeptes de la laïcité, en reconnaissant la valeur du maintien de la séparation du gouvernement et de la religion.

 

La laïcité vise à défendre la liberté absolue des croyances religieuses et autres que religieuses, elle cherche à renforcer la liberté de religion et d’autres croyances et à protéger le droit de manifester ses croyances religieuses dans la mesure où elles ne portent pas atteintes de façon disproportionnée aux droits et aux libertés d’autrui.

Cela est essentiellement le résumé de l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme. De plus, la laïcité vise à mettre fin aux privilèges religieux ou aux persécutions religieuses et à séparer complètement l’Etat de la religion, moyen nécessaire pour cette fin.

 

Un manifeste pour un changement par la laïcité pourrait ressembler à ceci :

 

1 Protéger la libre expression religieuse qui n’incite pas directement à la violence ou à des délits envers les autres ou ne crée pas publiquement et directement une quelconque détresse et inquiétude

 

C’est pourquoi les laïques :

 

- Ont mené une bataille contre le projet de loi de Tony Blair sur la haine religieuse largement définie, travaillant  aux côtés de personnes religieuses qui réclament la liberté d’attaquer d’autres religions et s’élevant contre certaines organisations religieuses ;

- Ont remporté une réussite notable avec l’abolition de la loi anglaise[5] sur le blasphème qui concernait uniquement  le christianisme ;

- Cherchent à abolir les offenses d’ordre public qui conduisent la police à questionner des personnes religieuses ayant donné leur avis,  sauf en cas d’insultes manifeste envers autrui

- S’opposent à la loi de diffamation de la religion qui a été proposée à l’ONU par certains Etats à majorité musulmane ;

- S’opposent à l’interdiction de la burqa sauf là où cela est nécessaire pour la sûreté, la sécurité, ou l’octroie effectif de services publics ;

- Soutiennent le droit des musulmans de construire des mosquées, soumises aux règles habituelles de planification.

 

2 Mettre un terme aux discriminations contre des organisations et des systèmes de croyances non religieuses, en mettant fin à leur exclusion des :

 

- Tranches horaires d’émissions religieuses (à la radio et à la télévision) protégées (par la loi)

- Comités qui établissent les programmes d’études religieuses ;

- Organismes qui conseillent le gouvernement sur les questions relatives à la religion.

 

3 Mettre un terme à la discrimination religieuse injustifiée en :

 

- Arrêtant l’autorisation, pour les écoles confessionnelles, de refuser ou de renvoyer un enseignant à cause de sa religion ou de son statut marital.

- Empêchant, dans les écoles confessionnelles bénéficiant de fonds d’Etat, la ségrégation et la discrimination contre les enfants sur des critères religieux.

- Permettant aux membres de la famille royale de se marier avec des catholiques, en modifiant L’Acte de loi anti-catholique.

 

4 Quand des organisations religieuses s’associent à d’autres pour assurer des services publics, s’assurer qu’ils le font sans :

 

- Discrimination envers leurs employés

- Refuser des services aux usagers sur des critères religieux ou sexuels.

- Faire du prosélytisme pendant qu’ils assurent ces services.

 

5 Limiter le droit des personnes religieuses  à l’objection de conscience lorsqu’elles assurent des services publics (par exemple la tenue des registres de mariage, la fonction de juge, de pharmacien ou de travailleur social), pour cantonner celle-ci dans la partie légale de leur travail à des exemptions rares et spécifiques (par exemple l’avortement pour les médecins) agréées   par le parlement.

 

6 Accorder des accommodements raisonnables pour faciliter la pratique religieuse dans le temps et les lieux de travail[6] (par exemple, le turban sikh dans les forces de police, le hijab ou le kara dans les uniformes de police et des espaces de prière sur les lieux de travail) sans les accroître à un ensemble d’exemptions religieuses fondées sur la subjectivité, ni à l’imposition de pratique religieuse à des non-croyants.

 

7 Faire cesser une inculcation religieuse par l’Etat, en mettant fin aux cérémonies cultuelles obligatoires à l’école et en faisant de l’instruction religieuse l’étude de ce que les religions et d’autres système de croyance croient, plutôt que d’un enseignement en ce qu’ils croient.[7]

 

8 Détacher la religion de l’Etat en :

 

-Supprimant l’aspect officiel de l’Eglise d’Angleterre[8] ;

-Mettant à la prière au Parlement et au Conseil ;

-Abolissant la présence automatique d’évêques à la Chambre des Lords. Nous sommes le seul pays en dehors de l’Iran à réserver des sièges au Parlement pour des membres du clergé. Les personnes religieuses peuvent se présenter normalement aux élections, et elles le font.

 

9 Refuser la présence d’un système fondé sur les Ecritures, doublant le système légal, ou la supposition légale que les personnes religieuses sont plus ou moins morales que les incroyants.

 

10 Travailler à mettre fin aux séparations entre les gens fondées sur des motifs religieux.

Cela n’a rien à voir avec des questions de doctrines comme les femmes évêques, les pasteurs gays[9] ou la  messe en latin, qui sont des questions religieuses. Cela ne doit pas non plus impliquer l’interdiction d’opinions religieuses provenant de l’espace public.

Rien de cela ne concerne ce que font les familles chez elles, ou les autorités religieuses au sein de leur propre famille.

 

Si vous donnez votre accord à toute ces propositions, vous pouvez être alors un laïque convaincu sans être pour autant « militant »[10] ou « agressif ».

Si vous approuvez seulement la majorité des propositions de ce manifeste, vous pouvez fort bien être un pasteur.

Si vous êtes en opposition complète avec elles, vous êtes probablement de la graine d’archevêque.

 

Les pire excès effectués au nom de la laïcité -aucun d’eux n’est approuvé par les laïques du Royaume Uni- concernent la proposition d’interdire la burqa en France et les vêtements religieux dans des universités turques.

Ce n’est pas juste[11] mais compte peu à côté de tout ce que charrient les régimes religieux. »

 

 

PS : Prochaines Notes,

-la réponse à la demande de « Soleil » : de quelle manière chaque culture peut-être considérée comme une part d’universel (cf. Commentaire de la Note du 24 octobre).

-L’analyse critique de l’ouvrage très important (mais parfois un peu unilattéral) de Raffaele Simone, Le Monstre doux, Gallimard.

 

 

  

 

 



[1] Ainsi l’enseignement de la religion dans les écoles, malgré les demandes de « rechristianisation » de cet enseignement effectuées sous M. Thatcher, est plus diversifié que ne l’indique le manifeste : cf. J.-P. Willaime, avec la collaboration de S. Mathieu (dir.), Des maîtres et de dieux. Ecoles et religions en Europe. Paris, Belin, 2005.

[2] Je traduis « secularism » par « laïcité » et « secularist » par « laïque ».

[3] « a non religious befief system » : à noter que l’utilisation sociale du terme « belief » en anglais connote mieux qu’en français le fait que les croyances peuvent  être de toutes sortes, religieuses et non religieuses. Dans les textes internationaux « belief » est souvent rendu par « conviction » quand il s’agit de croyances non religieuses. J’ai gardé le terme de « croyance » quand l’auteur insiste sur le parallélisme entre croyances religieuses et non religieuses.

[4] « religious people » ; écrire en français « les religieux » pourrait faire croire qu’il s’agit de moines. A noter que, là, l’auteur met en opposition « religious people » et « nonbelivers »

[5] Il ne s’agissait donc pas d’une loi britannique.

On sait (ou devrait savoir !) que l’Eglise d’Angleterre est « établie » en Angleterre et séparée en Ecosse, l’Eglise presbytérienne est dans le cas inverse, et toutes les Eglises sont séparées de l’Etat au pays de Galles et en Irlande du Nord. On sait aussi (ou devrait savoir ! qu’en France il y a 8 régimes différents de rapports Eglise-Etat.

[6] « to cater for religious practice in employment and facilities »

[7] « the study of what religions and other belief systems believe, rather than instruction in what to believe. »

[8] « Disestablishing the Church of England ». On sait l’importance dans le monde anglo-saxon de termes de la famille sémantique « d’établissement » : « Eglise établie » (= ayant des liens privilégiés avec l’Etat), « Eglise désétablie » (= séparée de l’Etat). Petit rappel : aux USA le « désétablissement » date de 1791.

 

[9] Plusieurs Eglises anglicanes acceptent les deux, ce qui provoque un débat interne à l’Anglicanisme, à un niveau international.

De même, la contraception  a été acceptée dés les années 1930 (et dans les années 1950 et 1960, les femmes de la France laïque devaient commander, via le Planning familial, des contraceptifs en Angleterre) et l’avortement dés les années 1960, comme étant, dans certaines circonstances, un « moindre mal ». La survie de l’ « établissement » en Angleterre est aussi due à ce libéralisme moral et à ce pluralisme interne de l’Eglise établie. Cela ne signifie nullement, bien sûr, qu’un « désétablissement » ne soit pas nécessaire.    

[10] « militant », en anglais, a souvent une connotation un peu péjorative. On pourrait traduire par: "sans être pour autant un laïcard"

[11] « They are wrong »

24/10/2010

Suite sur le pluriculturel

Gigi III me chahute parce que j’emploie le terme de « pluriculturel », elle trouve que c’est une astuce que je viens d’inventer pour éviter le mot « multiculturel ». Eh non, Gigi III, il faut lire l’ensemble de mes œuvres immortelles.

Si si, c’est intéressant, je vous l’assure. De plus il faut se dépêcher de prendre connaissance des 23 bouquins parus, car 2 sont sous presse, un va sortir dans un mois et l’autre au début de l’an de grâce 2011.

On en reparlera.

Pour le moment, revenons à … nos moutons pluriculturels. Je disais que je n’avais pas attendus les débats d’aujourd’hui.

On trouve en effet l’expression « la France pluriculturelle » en sous titre d’un de mes livres qui date de …1988[1], c'est-à-dire avant qu’il y ait un débat français passionnel sur le multiculturalisme.

De même les intellos (in Le Monde, aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois, etc) trouvent génial le titre du dernier livre de Raffaele Simone : Le Monstre doux[2] .

Ce titre veut rendre compte d’un « modèle tentaculaire et diffus d’une culture puissamment attirante, au visage à la fois souriant et sinistre qui promet satisfaction et bien être à tous en s’assurant de l’endormissement des consciences par la possession et la consommation » 5’ème de couv.)

Mais, Amis internautes, ce Blog vous propose, gratis pro Lady Gaga, depuis plus de 5 ans une rubrique intitulée « La douceur totalitaire » qui vous cause présisly de cela. Et sans croire, comme le fait Simone que cela est du à la droite, et qu’une vraie gauche en serait indemne.

Que nenni, c’es plus global.

 

Bref,eh oui, il a tout inventé votre Baubérot :

l’Appel du 18 juin avant Galilée,

la théorie de la relativité avant Voltaire

et le fil à couper le beurre avant la loi de Sarko Ier sur les retraites.

 

Un peu de sérieux.

Précisons : dans ma manière de parler : pluriculturel est un état de fait, le multiculturalisme, dans ses 2 versions libérale (cf Will Kymlicka) et communautarienne (Charles Taylor) une philosophie politique.

Maintenant, d’autres prennent la chose autrement, ainsi mon pote Henri Goldman  estime lui que le multiculturalisme est un fait et que le projet politique, c’est l’interculturalisme.

Il dit cela à partir d’une réflexion que je partage sur les propos d’Angela Merkel

http://blogs.politique.eu.org/Le-multikulti-a-t-il-echoue.

 

OK donc, sauf qu’à mon sens, l’interculturalisme tel qu’il l’entend et le multiculturalisme libéral de Kymlicka se ressemblent beaucoup, mais peut-être le terme d’interculturalisme est-il meilleur dans la mesure où certains peuvent croire que le multi n’est qu’une juxtaposition.

Cependant, je crois l’avoir déjà écrit dans ce blog, en fait moi je suis partisan, face à l’aspect pluriculturel des sociétés modernes, et notamment de la France et du Québec, de jongler un peu avec les 3 termes de multiculturalisme, interculturalisme et républicanisme.

Chacun d’eux est intéressant s’il n’est pas pris comme un absolu, mais est mis en interaction avec les 2 autres.

Voila un auto-pillage, je terminais une Note au printemps 2009, ainsi (et, miracolo, je suis toujours d’accord avec moi-même) :

 

Il faut articuler trois niveaux différents:

 

  1. Celui du Multiculturalisme : non comme juxtaposition des cultures mais comme possibilité pour ces cultures de continuer à être vivantes (c'est-à-dire à la fois transmises et réinterprétées) en situation diasporique.

 

  1. Celui de l’Interculturalisme :

·        Contacts, échanges : réduction de la « menace » de l’altérité : comprendre les divers systèmes de représentations en présence sur la scène sociale

·        Transversalité : développements d’apports réciproques de synergie

 

Cela signifie-t-il un abandon du « républicanisme » ? Non : un niveau républicain doit être également présent.

-          pour éviter que les rapports de force de l’espace public de la société civile porte atteinte à l’autonomie des sphères politique et privée (cf affaire dite des « tribunaux islamiques » de l’Ontario).

-          pour éviter les tentatives de groupes d’englober l’identité des individus, d’instrumentaliser les « pratiques d’ajustement » qui ont pour objet des individus et non des groupes.

-           pour tirer le culturel, de l’ethnicité vers l’universalité.

 

Le républicanisme joue, là, la fonction d’

  1. Universalisme en devenir et chaque culture est considérée comme une part d’universel.

 

Laïcité interculturelle comme laïcité roseau, plus résistante aux tempêtes sociale que la laïcité chêne de la fable de Jean de La Fontaine.

Apte à assumer le frottement entre cultures tout en évitant le conflit de civilisations.

 

 Pour continuer sur les dits « souchiens » (cf. ma Note du 17 octobre), il y a historiquement en France, déjà ce que, sous la  IIIème République on appelle les « petites patries », qui, avec les régions frontalières notamment, lieux privilégiés de passage et donc aussi d’« influences étrangères », et d’autre part, les migrations temporaires ne donne pas un phénomène totalement hétérogène du pluriculturalisme d’aujourd’hui.

Je vous ai dit il y a une semaine, que les Limousins de mon village (et d’autres proches) savent que leurs ascendants ont vécu dans le coin depuis Louis XIV et même au-delà.

Mais ces agriculteurs étaient des migrants temporaires : à la morte saison les hommes partaient comme maçons dans différentes villes françaises, voire étrangères et… en ramenait ce que les autorités appelaient « le mauvais esprit de la ville » !

Et en même temps, les « petites patries » n’étaient pas des phénomènes diasporiques, mais de terroirs, avec des traditions et des us et coutumes.

Et donc il y a un mélange de proximité et de distance avec la situation actuelle.

 

Ceci dit, il y a toujours eu aussi quelque chose que l’on peut appeler la « culture française », intégrant au fur et à mesure des apports culturels internes, extérieurs, influençant les « petites patries » et exportant des schèmes culturels hors de France.

C’est une sorte de sédimentation historique.

Alors la « grande patrie » se voulait à la fois la résultante des « petites patries » et une passerelle vers l’humanité entière.

Elle l’a été, assez souvent, de façon impériale, et exportation a (partiellement) rimé avec conquêtes.

Mais pas seulement : l’influence française au Mexique était assez forte en 1860, lors des lois de Réforme, et l’expédition de Napoléon III a pas mal gâché les choses.

Cela n’a pas empêché un « modèle mexicain » de laïcité de fonctionner en France dans l’avant 1905, j’en ai déjà causé.

Donc tout cela circule.

 

Que certains, aujourd’hui, se sentent vocation d’être particulièrement les passeurs soit de cette culture traditionnelle de « petites patries », soit de la culture française classique, loin de me choquer, me réjouit plutôt :

Ce peut-être, c’est un bon antidote à la déculturation, à la culture massifiée d’une communication de masse qui, privilégie unilatéralement le quantitatif.

Au monstre doux, à la douceur totalitaire dont je causais au début de la Note.

J’écris cela sans pudibonderie : j’aime bien des séries télévisées américaines, que ce soit FBI portés disparus, Closed Cases ou d’autres, je ne boude pas la scène télvisuelle.

A condition de ne pas être dupe

A condition qu’il y ait de multiples contrepoids.

 

Donc, OK pour les cultures « souchiènnes »

Mais, que l’on soit bien d’accord :

 

-d’une part, cette double culture soit « traditionnelle », « vieille France » ou « terroirs », soit  « classique », peut être tout à fait promue, transmise, etc par quelqu’un d’origine chinoise ou autre.

Ce n’est nullement une affaire de sang pur qui abreuverait nos sillons.

Et cela, c’est normalement la base du républicanisme français (là-dessus je rejoins également Goldman) : le sol où on habite, pas le sang. On doit donc pouvoir être un fils adoptif ou une fille adoptive.

 

Or le hic, c’est que, trop souvent, que ce soit par filiation ou adoption (pour continuer cette métaphore), la seule possibilité qui vous soit offerte, notamment quand vous êtes jeune, c’est la prédominance de la culture télé.

Culture télé dont on voit les brillant résultats chez notre Leader Maximo.

Et là, je sais que je vais provoquer des réactions indignées, mais tant pis, je le dis comme je le pense : de façon dominante les profs ne sont plus aujourd’hui un contre poids culturel.

Et merde, avant de gueuler, mes amis, sachez vous mettre un peu en question.

Ou si vous êtes de ‘bons profs’, si vous n’êtes pas dans ce que je décris, sachez échapper au réflexe corporatiste de défense sommaire de vos collègues.

Pour ma part, je suis souvent déçu quand je rencontre des profs du secondaire (tout en les trouvant sympas, ce n’est pas cela le problème !) :

à une véritable démarche de connaissance, ils préfèrent trop souvent de pseudo « bonnes » émissions de radio ou de télé qu’ils opposent aux « mauvaises ».

C’est Arte ou France culture contre TF1.

Mais cela reste un univers culturel à dominante radio-télé, avec tout ce que cela signifie.

On est toujours dans le « monstre doux ».

Et c’est souvent désastreux, car on perd l’idée de ce qu’est une véritable démarche d’objectivation.

 

Bien sûr, moi aussi je me sert de ces véhicules radio-télé, j’en joue également, mais le problème, c’est quand ils deviennent l’horizon culturel, alors que dans es pseudo bonnes émissions, dans pas mal de cas, la conviction l’emporte sur le savoir.

Il faut absolument décrypter, et pour décrypter avoir d’autres sources plus sérieuses.

 

Alain F., le samedi est typique de cette ambivalence, et certains croient qu’il s’agit d’un grand intellectuel. Alors qu’il le reconnaît lui-même il théorise sur ses émotions.

On ne sort pas de l’émotionnel médiatique, et aussi du « je sais tout sur tout », je suis capable de parler de tout.

Et alors le « combat du bien » l’emporte sur l’analyse.

Mais il y en a beaucoup d’autres, et c’est pour ne pas focaliser facilement le débat sur lui que je n’ai pas mis son nom en entier.

Moralité : on loupe (et du coup on n’éduque pas assez) un double rapport à la radio-télé qui est fondamental :

-un rapport critique

-un rapport ludique

C’était la rubrique sachons faire preuve de réflexivité, empruntons à la morale laïque de papa le souci de « l’examen de conscience » !!

 

Reprenons le fil :

-d’autre part, toute culture, pour être vivante, doit être dans la logique d’import-export, de double transfert culturel. Une culture close, qui se replie sur elle-même s’appauvrie, se fige et se folklorise.

Et donc, pas de peur à l’égard de personnes bi-culturelles, de  cultures diasporiques se développant en France, de phénomènes de métissage.

La recherche de la pureté culturelle est une impasse, tout comme la recherche de la pureté morale, par le port du voile intégral, ou bien d’autres manières moins visibles et socialement plus acceptées.

Le problème est d’être dynamique. Plus on est dynamique, moins on a peur.

 

Enfin, que les ressources culturelles « souchiennes » contribuent à une lucidité autocritique.

A ce qu’en langage intello, on appelle la réflexivité.

Et la réflexivité, cela manque souvent à l’appel.

 

Les grands défenseurs des Lumières me font souvent bien rigoler, car ils sont eux dans l’obscurité :

les Lumières c’est « comment peut-on être persan », c’est le regard vers des modèles extérieurs, qu’ils soient anglais ou chinois (Confucius, via les jésuites en plus), c’est la projection dans l’avenir et non la nostalgie d’une époque passée.

 

Et ma « souche » limousine, est en partie ce qui me fait mieux comprendre ce que l’on croit être l’altérité :

quand une de mes étudiantes me racontait le « bled » dont ses parents étaient issus, je retrouvais….. ma fameuse grand-mère et au-delà ce qu’était mon village il y a un siècle ou un peu plus.

Et il y avait des formes de démocratie villageoise, et les rapports homme-femme ne peuvent pas se résumer en parlant d’inégalité entre les sexes, c’était plus complexe et il y avait une répartition géographique du pouvoir entre l’intérieur de la maison et l’extérieur.

 

Alors, bien sûr, que les femmes aient voulu être maîtresses d’elles mêmes, de leur destinée, à l’extérieur, qu’il y ait eu mille raisons de bousculer cet ordre traditionnel, OK.

Mais ce que je veux dire, c’est que ma culture limousine, ma « souche » paysanne fera que je ne me laisserais pas prendre par les stéréotypes ambiants des beaux messieurs et belles dames, et que, comme les paysans de chez moi, je penserai : il n’y a pas de sotte culture, il n’y a que de sottes gens !  

 

 

 

 

 



[1] Le protestantisme doit-il mourir ? La différence protestante dans une France pluriculturelle, Le Seuil, 1988. L’exemple protestant est très révélateur de la difficulté française du pluralisme, en ceci que les huguenots (le noyau dur historique du protestantisme en France) ont recherché de façon éperdue un loyalisme civique et que, jusqu’à aujourd’hui, la (petite) différence protestante a été toujours plus ou moins suspectée, au lieu d’être considérée comme une possible richesse pour notre pays.

[2] Gallimard,  octobre 2010. On en reparlera.

17/10/2010

Souchiens, Gaulois, Pure Laine, etc... dans une société pluriculturelle

CONSTRUIRE LE COUP D’APRES

 

Dans ma Note du 2 octobre, je promettais une suite, qui n’est pas encore venue.

Et dans une Note beaucoup plus ancienne (j’ai la flemme de rechercher la date, si cela vous tente….) j’avais commencé un propos sur les dits « souchiens » (terme ayant été contesté par certains Internautes). Là encore j’avais promis une suite.

Vous allez finir par croire que je ressemble à je ne sais plus quel président qui avait promis qu’on gagnerait plus, pour peu que l’on travaille un peu plus !

Eh bien NON.

Je ne veux pas avoir contre moi une manif qui rassemble 3 billions de personnes selon la police et 800 selon les syndicats.

« Tout vient à point à celui qui sait attendre »,  disait ma fabuleuse grand-mère (dont je vous ai plusieurs fois parlé, parfois en l’instrumentalisant honteusement bien sûr…). Voici donc, en vitesse, quelques unes de mes réflexions.

 

Je partirai  d’un constat : actuellement certains/certaines se réclament d’une identité de « Souchiens », de « Gaulois », de tout ce que vous voulez (mais on comprend bien ce que cela veut dire). Au Québec on appelle cela les « Pure laine ».

En général, cela fait hurler.

Pour ma part, au risque de faire également hurler mes propres amis, j’ai une attitude assez différente et j’estime qu’il vaut mieux ne pas s’en tenir à une indignation sommaire.

 

Bien sur, dans la mesure où il s’agit de revendiquer une identité ethno-raciale, dont seraient exclus tous qui n’auraient pas « le sang » adéquat : OK, c’est totalement craignos. Le  refus s’impose.

Mais, il peut s’agir aussi d’autre chose qu’il fait être capable d’entendre, et donc d’écouter en surmontant la première réaction d’indignation.

L’indignation, c’est comme la peur : elle est mauvaise conseillère.

 

Et le discours : nous sommes tous des enfants d’immigrés n’est pas performatif car il est partiellement exact et partiellement faux.

Allez prétendre cela aux habitants de mon village natal où, pour des problèmes de terrains ou d’autres conflits villageois, des gens sont allés un peu fouiller dans les archives notariées et ont ainsi réussi à trouver leurs ascendants jusqu’à Louis XIV (les archives ne vont pas au-delà)…

Les gens vous riront au nez et n’auront pas tort car, pour ce qui les concerne, c’est en général archi-faux.

Et tenez, ma grand-mère, justement, elle avait fait scandale dans sa jeunesse en épousant un gars d’un village qui se trouve à 12 km du sien, mais qui est de langue d’oïl, alors qu’elle était de langue d’oc.

Elle avait franchi une frontière symbolique, que l'on respectait habituellement.

Et donc, à un niveau strictement empirique, il existe bien des gens qui ont une identité, non seulement franco-française mais limousine, picarde, bretonne, etc (on reviendra sur la complexité de la chose, car bien sûr, c'est plus compliqué!)

 

Et en quoi serait-il gênant qu’on ne soit pas tous des descendants d’immigrés ? Que certains s’estiment être de « vieux Français » (ou des Québécois pure laine)

Le problème est qu’on ne fasse pas de cette « vielle souche » française (ou québécoise) un argument ethno-racial, un motif à exclure.

Il faut donc arriver à séparer les 2 aspects

Et si les 2 se trouvent mêlés actuellement, ne faut-il pas trouver comment séparer le bébé et l’eau (sale) du bain, plutôt que les jeter ensemble aux orties ?

 

Vous me direz, c’est hors de saison ; le problème aujourd’hui c’est le développement d’une attitude de rejet, c’est le gouvernement qui ethnicise les Roms, fait voter loi sur loi contre les étrangers, etc.

OK mais….

Je déteste les classements entre « bons » et « méchants » : je l’ai dit aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois[1], et cela ne vaut pas seulement quand on idéalise les bons partisans de la laïcité, face aux mauvais que l’on qualifie rapidement d’ « intégristes ».

On n’est pas non plus les bons antiracistes en guerre contre les méchants racistes.

La bonne conscience, à la porte...

En revanche, gagner la bataille du racisme, c’est devenir assez intelligents pour offrir à toutes/tous, y compris celles et ceux qui nous révulsent, un projet OU ILS SONT INCLUS.

Être capable de proposer un avenir partagé, inclusif.

Un avenir qui délivre de la peur, des crispations, de la haine.

Un avenir où tous/toutes puissent se projeter.

 

C’est que j’appelle : le COUP D’APRES.

 

Alors certes, je suis à la fois utopique et réaliste, c'est-à-dire que je ne pense pas que 100% des gens l’accepteront.

Ce que l’on peut raisonnablement espérer, en revanche, c’est que cesse de grandir le flot de celles et ceux qui sont attirés vers celles et ceux qui surfent sur les craintes et frayeurs diverses, qui creusent les antagonismes en les survalorisant, en les mettant au devant de la scène.

C’est que se produira alors une coupure entre une petite minorité d’indécrottables adeptes du racisme, et une majorité qui leur ressemblait, semblait épouser leur vue, mais il s’agissait surtout de la mise en mots de leurs inquiétudes.

Il s’agissait surtout de gens qui n’arrivaient plus à se projeter dans un avenir partagé, et ressentaient une menace.

 

Le coup d’après, c’est qu’a réussi Jaurès en 1905.

Jaurès revenait pourtant de loin. Il avait été partisan de la laïcité intégrale, c'est-à-dire de considérer les catholiques intransigeants[2] comme des ennemis à abattre. Il avait été un « super Combiste », c'est-à-dire quelqu'un voulant aller plus loin que les mesures prises par Emile Combes.

Et, en fait, plus on tapait sur les catholiques intransigeants, plus ils s’avéraient dangereux, et plus il fallait prendre des mesures radicales contre eux.

Jaurès a heureusement finit par comprendre, qu'il s'agissait d'un engrenage fatal pour la démocratie, et pour ce qu’il appelait la « République sociale ».

 

Il a viré, et a changé de stratégie.

Il s’est dit : supposons le problème résolu et les catholiques acclimatés à la laïcité… et, à partir de là, cherchons comment ils pourraient effectivement s’y acclimater.

Et il est passé d’une laïcité intégrale à une laïcité accommodante.

Une laïcité qui sépare  un noyau laïque du respect des traditions (et oui, Jaurès il a dit qu’il y aurait « injustice et violence » à prendre des  dispositions qui troubleraient les gens dans leurs traditions et leurs habitudes[3])

Il a soutenu Aristide Briand, qui ne mélangeait pas, dans la proposition de loi, sur la séparation des Eglises et de l'Etat,  le bébé et l’eau du bain.

Et autant la recherche de la laïcité intégrale, le combat des bons laïques contre les méchants catholiques, a été une impasse, autant la loi de 1905, a rapidement  doublement  gagné (en établissant la laïcité et en ramenant le calme), malgré le refus du pape.

Le pape bien embêté de ne pas avoir la « persécution » qu’il appelait de ses vœux, car elle aurait durci le combat et remobilisé ses troupes.

 

Voilà ce qu’il faut entendre par le coup d’après.

Voilà ce que cherche votre Baubérot chéri : avoir un coup d’avance sur l’événement, et non être tout le temps à sa traîne.

Voyons ce que cela peut signifier pour les dits souchiens, gaulois, pur laine et compagnie

 

(A suivre : promis juré : je ne vous ferai guère attendre) 

 

 

 

 

 



[1] Où certains profs ont manqué de civilité à l’égard de Valérie Pécresse. On n’était pas dans un meeting politique. Que ces profs ne s’étonnent pas d’avoir des élèves inciviles : ils donnent eux-mêmes le mauvais exemple !

[2] L’intransigeantisme est un terme qui a, lui, beaucoup plus de validité scientifique que celui d’intégrisme, comme j’ai tenté de l’expliquer à Blois (mais en 3 minutes ce n’était pas évident) et la modératrice a répliqué : « il y a d’un côté la science, de l’autre la vie » ! Légère contradiction quand on prétend lutter contre « l’obscurantisme » !

[3] Vous trouverez cela  (et bien d’autres choses passionnantes encore) dans l’excellent ouvrage de mon éminent collègue, et néanmoins ami, Jean Baubérot, L’intégrisme républicain contre la laïcité, L’Aube, 2006, p. 171 (mais que cela ne vous dispense pas de lire tout le livre, petits coquins)

12/10/2010

Table ronde sur la laicite aux Rendez-vous d l'Histoire de Blois + Bruxelles Laique

Chaque annee a lieu en octobre a Blois les Rendez-vous de l'Histoire qui attire beaucoup de monde, interesse par l'histoire et le travail des historiens.

Cette annee aura lieu une Table ronde sur la laicite, intitulee (le titre est assez stereotype, c'est le moins que l'on puisse dire, mais il faut faire avec) : La république et la laïcité face aux nouveaux intégrismes,

le vendredi 15 octobre a 14h precises, avec Jean-Francois Hory, Caroline Fourest, Joelle Dusseau, Jean-Marc Schiappa  et moi meme: Cette table-ronde sera animee par Herve Mesnager. a la Maison de la Magie (juste en face de l'entree principale du Chateau)

http://www.maisondelamagie.fr/


Et un peu plus tard, le 27 octobre a Bruxelles au Festival Des Libertes

Imaginaires collectifs et diversité

Comment articuler les différentes visions du monde - identités, mémoires et utopies - présentes au cœur de nos sociétés plurielles? De quelle manière la pensée sociale et politique peut-elle surmonter les contradictions et devenir vectrice de cohésion, de créativité et de mobilisation? Comment réaliser un consensus sur l'universel ? Face aux déconvenues de la modernité, face aux peurs suscitées par les crises multiples que traversent nos sociétés, les recherches de Gérard Bouchard sur les imaginaires collectifs nous offrent  des pistes de réflexion passionnantes pour « réenchanter » le monde, notamment en réhabilitant le mythe comme ressort de la pensée.

Une conférence  de Gérard Bouchard (historien et sociologue, Université du Québec, coprésident de « la Commission de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles » au Québec), en discussion avec Vincent de Coorebyter (philosophe et directeur général du Centre de recherche et d'information socio-politiques) et Edouard Delruelle (directeur adjoint du Centre pour l'Egalité des chances et la Lutte contre le racisme et professeur de philosophie à l'ULG)

En partenariat avec le Centre Bruxellois d'Action Interculturelle

Gratis • FR/NL (interprétation simultanée)  • Bol KVS Lakenstraat 146 – 1000 Bxl

 www.festivaldeslibertes.be

PS: pour la personne qui veut savoir ou acheter l'ouvrage cite dans ma Note precedente: je me renseigne

22:22 Publié dans ACTUALITE | Lien permanent | Commentaires (3)

07/10/2010

Voile Intégral. Mort de Claude Lefort

D’abord une nouvelle :

le Conseil Constitutionnel a validé la loi sur le voile intégral : il est interdit partout, sauf dans les « lieux de culte ouverts au public ».

Génial : je suppose que, pour lui, les femmes se rendent au dit lieu de culte en maillot de bain, et mettent leur  voile intégral en arrivant !

Ceci dit, les Internautes savent que j’avais prévu la possibilité de cette ratification.

Non seulement tous les membres du Conseil ont été nommés par la droite (et, rappelons le, à l’exception de Joxe, ils ont ratifié le fait que le Président de la République nomme les responsables des chaînes publiques. C'est tout dire!).

Mais, de plus, cela s’appelle « refiler la patate chaude » : à partir du moment où il y a une loi, soit on la ratifie (malgré ce qu’a indiqué le Conseil d’Etat, ne l’oublions pas), soit on l’abroge. Et alors fusent les accusations de « recul devant l’extrémisme ».

Maintenant, la patate chaude va être refilée à la Cour européenne des droits de l’homme.

Le même dilemme va lui être fait.

 

En attendant, Sarko Ier retourne au Vatican. En toute laïcité.

Belle instrumentalisation de la religion !

En fait, c’est juste pour tenter de récupérer des voix de catholiques choqués par son attitude envers les Roms.

Le Monde ce soir (n° du 8/10) indique que la gendarmerie utilise un fichier « Minorités ethniques non sédentarisées ».

On voit bien là le double jeu : pas de « statistiques de la diversité » permettant d’en savoir plus sur les discriminations, en revanche des fichiers de polices contiennent des indications sur des « caractéristiques ethno-raciales ».

Le titre de la pétition que j’avais lancée avant l’été : « la France que nous aimons, vous la quittez… » était un titre prémonitoire !

Et pourtant, je ne pensais pas que les choses iraient jusque là.

 

 

Après  M. Arkoun, le philosophe Claude Lefort vient de mourir. C'était une grande figure intellectuelle. Pas un intello show-biz. C'est pourquoi il était moins connu qu'eux mais laissera une place beaucoup plus durable. Ceci dit, j'ai eu l'occasion de "montrer ma différence" comme on dit.

En effet, s'il a été une figure de proue de la pensée antitotalitaire, il a peut-être moins perçu ce qu'est la douceur totalitaire de l'extrême centre dans les sociétés démocratiques. No body is perfect!

 

 

Voici donc un dialogue sans concession que nous avons eu:

 

 

Jean Baubérot : « Ce qui me semble peut-être le plus dangereux aujourd’hui, ce serait une sorte de totalitarisme d’extrême centre qui est sans doute plus agréable qu’un totalitarisme d’extrême droite ou d’extrême gauche, mais qui a tendance à réduire la délibération, à vouloir gérer des indignations collectives et sélectives contre des déviants, des bouc émissaires qui se multiplient. On veut à la fois gérer de l’émotionnel et de l’audimat, parvenir à des émotions consensuelles.

(…) Et peu à peu se crée de l’indignation obligatoire dans certains domaines et de l’indifférence éthique obligatoire dans d’autres. L’individu ordinaire ne peut plus être mis en question et c’est précisément ainsi qu’il se déshumanise, se robotise peu à peu. »

 

 

Claude Lefort : « Quand on fait le procès des médias et de ce qui serait la mollesse de la pensée contemporaine, on n’a pas le droit pour autant d’employer le mot de totalitarisme du centre, qui paraît être une telle dégradation du langage qu’il n’a rien à envier au premier que nous entendons sur les ondes »

 

 

Jean Baubérot : « C’est passer radicalement à côté de la question que de réduire ce que j’ai dit à « de la mollesse de la pensée ». Il s’agit de l’obligation d’une non-pensée normative d’autant plus insidieuse qu’elle prétend respecter le pluralisme. Si on sous-estime ce problème alors il ne faut pas s’étonner que ses propos intemporels sur la démocratie n’aient plus de prise sur la réalité sociale »

 

 

Table ronde finale « La religion à l’âge démocratique » des Actes du Colloque organisé à la Sorbonne La France, l’Eglise quinze siècles déjà  ("Commémoration des origines de la Gaule à la France") publiés sous la direction de Marceau Long et François Monnier, Droz, 1997, p. 192-193.

 

 

J'ai été étonné qu’il ait réduit ce que j’avais tenté de dire à un, (bien sûr) beaucoup trop facile, « procès des médias » et de la « mollesse de la pensée contemporaine ».  Mais ce que je retiens de lui, c'est notamment ce qu'il a écrit : « La révolution démocratique moderne », suppose une « mutation : point de pouvoir lié à un corps. Le pouvoir apparaît comme un lieu vide et ceux qui l’exercent comme de simples mortels. »

 

 

 

 

 

 

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02/10/2010

DIVERSITE? J'ECRIS TON NOM

Il y a quinze jours, j’écoutais l’émission de Finkielkraut sur France-Culture. Catherine Kintzler a déclaré être « plutôt pour la loi » interdisant le voile intégral. Chacun sait que je suis contre.

Ceci dit, nous ne sommes pas en guerre, et elle a dit des choses fort judicieuses.

Elle a affirmé notamment quelque chose comme (je n’ai plus en tête les termes exacts, mais c’était le sens du propos) : la diversité la plus fondamentale est celle qui existe entre deux êtres humains.

En écoutant cela, je me suis exclamé : « Ouai ! Va-y Catherine, tu es la meilleure (des philosophes républicains/es). »

Et j’ai dansé une samba endiablée, enfin presque, je me vante un peu…

Mais c’est pour dire que je suis totalement d’accord.

 

Chacun sait que dans notre système démocratique (« bureaucratico-légal » dirait Weber), le pouvoir, le poids social ne doit pas provenir de privilèges de naissance (ou autres), mais de l’exercice temporaire de certaines fonctions.

Hormis sa fonction, le détenteur de pouvoir est un être humain comme un autre, idéalement soumis aux mêmes droits, aux mêmes devoirs.

De même la loi, et les règles sociales qui lui sont liées, doivent être égales pour tous, s’appliquer indistinctement à tous.

Pour reprendre le propos de Weber : derrière son guichet, l’employé sert tout le monde également, jeune ou vieux, femme ou homme, de droite ou de gauche, rose-blanc, blanc foncé, noir, jaune,…, non-croyant ou croyant de multiples manières, valides ou handicapés, personnes d’orientation sexuelle différente .

De même pour louer un appart, et plein d’autres actes sociaux, il doit en être ainsi.

Quand des discriminations existent, elles sont choquantes. On doit chercher à les faire disparaître.

 

Voila le schmilblick (comme dirait Coluche Heidegger). N’insistons pas sur les avantages certains d’un tel système, quand on le compare à un autre où telle ou telle discrimination serait structurelle. Je pense que les Internautes qui surfent sur ce blog n’ont pas besoin d’être convaincus.

La grandeur de l’idéal poursuivi est manifeste : chaque être humain est semblable à un autre. Tous ont droit à une égale dignité.

Pourtant, Max Weber a montré que ce mode de pouvoir, qui s’exprime dans des lois et s’incarne dans des bureaux est aussi « la domination de l’impersonnalité la plus formaliste » (c’est dans Economie et société ; je le cite de mémoire. De toute façon, cela vous fera du bien d’aller chercher dans le bouquin qui, maintenant, est en -gros- livre de poche).

 

Bref ce fonctionnement dépersonnalise, il a tendance à rendre les êtres humains interchangeables, à développer leur caractère anonyme

(D’ailleurs les médias clivent les gens en deux catégories : les stars, des médias, du show-biz, du sport, de la politique, des lapsus à la Rachida Dati[1], et… tous les autres, significativement nommés les « anonymes »)

 

Quelques décennies avant Weber, vers le milieu du XIXe siècle, un théologien protestant (eh oui, cela va peut être encore provoquer des réactions style chien de Pavlov, mais j’assume !), Alexandre Vinet (1797-1847), avait déjà perçu ce danger au sein même, écrivait-il, de ce qu’il y a de « bon » dans l’évolution du monde moderne.

On pourrait aussi citer Tocqueville, mais c’est plus connu que Vinet, et le but du blog est, notamment, de vous faire découvrir de jeunes talents méconnus !

 

Bref Vinet écrivait dans ses Essais de philosophie morale (1837)[2] quelques propos qui me semblent, ma brave dame, toujours d’une trooouuublante actoualité (même si le vocabulaire est garanti d’époque, naturlish):

« Dans la société (…) l’individualisme est sur le trône, et l’individualité est proscrite ! L’être réel, vivant, portant un cœur et une conscience est tout prés d’être nié ; (…) Le panthéisme social ne lui laisse pas plus de personnalité que n’en a la goutte de l’Océan ; ce n’est plus un homme, c’est un chiffre, une quantité, une fonction, tout au plus un ingrédient. »

Et donc « il paraît expédient que les qualités trop prononcées s’effacent (…), que chacun ne se cultive que dans le sens de la société, laquelle a besoin de ses talents, de sa fortune, de ses forces et non pas de lui. »

Ainsi les être humains tendent à ressembler « à des exemplaires parfaitement imprimés d’un même écrit »

 

Pour remédier à ce danger, Vinet prône l’individualité, versus l’individualisme. L’individualité est pour lui la « combinaison de qualités humaines qui distinguent un être de tous ses semblables et ne permet pas de la confondre avec aucun d’entre eux ».

Grâce à l’individualité « les noms communs deviennent des noms propres »[3].

Cette combinaison entre l’égalité par l’équivalence et la différenciation par l’individualité est, pour Vinet, celle de la logique amoureuse :

Là un être est postulé différent de ses semblables. Ces derniers ont autant de dignité humaine (et d’ailleurs, on a plutôt tendance à se montrer sympa avec tout le monde quand on est amoureux), de droits, que l’être qui est distingué d’eux.

Pourtant, pour l’amoureux, cet être là est unique, sans ressemblance aucune avec quiconque, sans possibilité d’être interchangeable avec qui que ce soit.

 

Mais, braves gens, amour et système bureaucratico-légal, it isn’t the même chose. "That is the problemo", comme l’affirmait le regretté William.

D'où le problème de la recherche d'identités

(À suivre)

 

PS : Si vous trouvez mes blagues vraiment très très nullos, je vous en supplie, téléphonez à Philippe Val, pour qu’il annonce à tout va qu’il me lourde de France Inter, ainsi je serai très connu et très martyr. Merci d’avance.



[1] Celle là, il fallait bien que je la place quelque part, pour être la copie conforme de la mode du jour !

[2] Je vous livre même confidentiellement (parce que c’est vous, et non un « anonyme » !) la page : 148. En enlevant mes pitreries, vous allez pouvoir la citer, paraître savant et plaire aux gentes dames, si vous êtes (so I am) un sal mec hétéro.

[3] Ca c’est page 141 : eh bien quoi, j’ai b’en l’droit d’lire l’ouvrage à l’envers.