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10/12/2010

De Noir Désir à Lady Gaga en passant par La France juive de Drumont: la construction sociale de la réalité

 

Bien sûr, je m’en doutais et je l’avais d’ailleurs annoncé (relisez ma dernière Note) : indiquer que, malheureusement, un massacre de toute façon inacceptable, s’inscrit dans un contexte socio-historique, ne peux que susciter un refus de compréhension.

Pourquoi, parce qu’il ne s’agit pas d’excuser ou d’atténuer si peu que ce soit le crime commis, mais, en revanche d’interroger une indignation  unilatérale (ce qui est complètement différent) :  j’ai souvent entendu dire que Saddam Hussein était « laïque », or il a massacré des chiites irakiens à plusieurs reprises. Il y a des gens qui sont incapables de se poser la moindre question sur leurs propres opinions et leurs points aveugles. Ils préfèrent donc lire ce qui n’est pas écrit, cela les rassure à bon compte.

Pour en finir avec une polémique absurde : j’ai la même indignation aujourd’hui face au massacre de chrétiens irakiens avec un gouvernement incapable de leur assurer la sécurité à laquelle ils ont droit, que hier face aux massacres de chiites, perpétués par le gouvernement dictatorial de Saddam Hussein.

De même quand des femme sont violentées, j’ai la même souffrance quelles que soient les origines ou les croyances (ou non croyances) de celui, de ceux qui commettent les violences. Que ce soit en Iran ou ailleurs. Je remarque seulement que l’on applique un double discours.

Rappelez-vous, le chanteur très populaire de Noir Désir, Bertrand Cantat a battu à mort, la nuit du 26 au 27 juillet 2003, sa compagne, Marie Trintignant, actrice de cinéma, qu’il avait accompagné alors qu’elle tournait un film. Cela parce qu’il ne supportait pas certaines scènes où elle tournait. Il n’a fait que quelques années de prison (de 2004 à 2007) et lors de sa libération Nadine Trintignant a dénoncée le « signal négatif » envoyé concernant les violences faites aux femmes. En vain….

Cantat, on le sait, est remonté sur scène, acclamé par ses fans. J’ai écouté, il y a peu, un débat télévisé qui était censé mettre aux prises un pro-Cantat et une féministe dite anti-Cantat. Cela selon les règles télévisuelles qui confond le débat d’idées et le match de catch. Eh bien ce soir là, il n’y a pas eu match : la dite féministe a eu un discours cauteleux, finalement assez favorable à Canta. La seule chose qu’elle lui demandait était de verser de l’argent  aux associations qui combattent les femmes battues. Et elle précisait que cela serait bon pour son image de marque. J’ai trouvé cela scandaleux.

Supposez que Bertrand Cantat ait été par ailleurs arabo-musulman, que n’aurions nous pas entendu : au moment de son crime, ensuite, et maintenant. Il aurait été le symbole de « l’homme arabo-musulman violent », et dénoncé en boucle comme tel. Sa sortie de prison (si elle avait eu lieu !) aurait été considérée comme un vrai scandale, et les campagnes médiatiques des « chevaliers (et chevalières) du bien » auraient été nombreuses, indignées, virulentes.

Et je m’imagine dans cette situation, tenter à la fois de désavouer totalement le crime et d’indiquer que, malheureusement, la domination violente, la jalousie extrême se retrouve chez des personnes de différentes cultures et croyances. Quel volet de bois vert n’aurais-je pas reçu ! Quelles indignations outragées ne se seraient-elles pas fait entendre !

Un fait divers d’un côté, une généralisation à une collectivité de l’autre.

Or, pourtant, quel symbole prémonitoire d’avoir appelé ce groupe : Noir désir :  Vérité anthropologique que le désir est ambivalent, que la jalousie, cela existe même on fait semblant du contraire, l’agressivité aussi. Et personne n’est à l’abri d’un dérapage tragique.

Un fait divers pour lequel la société dominante, y compris celles et ceux qui se veulent très féministes, a été, est d’une indulgence qui, personnellement, me choque, que je trouve d’une certaine manière coupable.

Et je suis persuadé qu’il y a plein de personnes comme moi. Mais ce ne soit pas celles que vous verrez parader régulièrement à la télé. Car pour être un « chevalier du bien » télévisuel, il faut ne pas aller contre les conformismes ambiants. Ne pas déroger à la mentalité dominante qui fixe les règles du jeu ;

Il faut être « courageux mais pas téméraire » : c'est-à-dire « courageux »…. Face aux minoritaires, aux personnes qui ne sont pas en position favorable dans le rapport de force discursif ; mais pas « téméraire » au point de prendre ses distances avec l’establishment et ce qui apparaît socialement légitime. Cantat fait partie de la famille médiatiquement au pouvoir, il est un homme blanc, agnostique et célèbre. Donc il a eu droit à un traitement correspondant à cette position.

Cette hypocrisie structurelle, il faut, chaque jour, inlassablement, la décrypter.  Elle me fait penser au livre antisémite : La France juive d’Edouard Drumont, paru en 1886, pas au niveau du contenu bien sûr, mais à celui de la structure de discours. Cet ouvrage a été à l’époque un best-seller. C’est  peut-être le premier livre « médiatique » de l’histoire de France.  Il se voulait, a prétendu son auteur, « l’expression des préoccupations du moment » (préface de la 115ème édition).  La légitimité venait du nombre d’exemplaires vendus, de la symbiose avec la demande sociale…. Mais cette demande sociale n’avait rien de spontanée.

 Drumont raconte mille anecdotes où, selon lui, des « juifs » (car ces personnes sont réduites par lui à cette unique caractéristique) auraient été compromis. Ainsi, en 1883, l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres décerne son prix à un certain Paul Meyer. Meyer ! Pour Drumont à n’en pas douter, il s’agit un juif ; et le voilà qui se met en chasse pour découvrir les turpitudes que le dénommé Meyer n’a pas manqué de commettre. Qui cherche trouve, et Drumont constitue un dossier à charge : « on m’a offert des documents qui permettraient de dire des choses désagréables » indique-t-il.

Là-dessus : patatras, rien ne va plus. Non que les vilenies (réelles ou supposées) de Meyer s’avèrent fausses. Non, c’est que malgré son nom, Meyer n’est pas juif. C’est un Dupond-Durand quelconque. Dès lors écrit Drumont « l’incident est vidé », le dossier mis à la poubelle. Un Meyer-Durand a bien le droit de ne pas être irréprochable ! Si  ce Meyer n’est pas juif, il n’y a plus rien à en dire !

Drumont dit les choses si explicitement que son antisémitisme nous apparaît clairement. Le problème c’est qu’à l’époque, cela ne l’a pas disqualifié. Au contraire Drumont a été un des artisans du climat de l’affaire Dreyfus. Et il apparaissait à beaucoup comme le pourfendeur d’une République corrompu ; le défenseur des « honnêtes gens » contre des minorités dangereuses (juive, maçonne, protestante).

Le procédé mis en œuvre systématiquement par Drumont se retrouve de façon latente, hier comme aujourd’hui : innocenter les univers culturels et sociaux auxquels appartiennent ses lecteurs (aujourd’hui les « sympathiques téléspectateurs » !) pour rendre une (ou plusieurs minorité(s) responsable(s) de tout ce qui suscite de l’indignation, de la peur ou de la rancœur.

Les stéréotypes ont la vie dure, même si les gens qui en sont les victimes peuvent changer. Pour moi, Drumont illustre à l’extrême une attitude plus générale et cette attitude est typique de ce que l’on pourrait appeler un « regard communautariste ». Cela fonctionne aujourd’hui aussi. Ainsi, il a des gens qui croient qu’une femme avec un foulard = une femme battue. Et c’est ainsi que l’on fabrique des stéréotypes, et finalement de la haine

Au « selon que vous serez puissant ou misérable » on peut ajouter « selon que vous serez dans le système symbolique majoritaire ou dans un système minoritaire »… on ne vous traitera pas de la même manière.

Ce que je voudrais faire comprendre, c’est que même quand les choses ne prennent pas ces proportions, nous sommes tous englobés par un système de communication de masse, par une société du spectacle, qui induit et obère notre rapport à la réalité.

C’est beaucoup plus global que des désinformations ou des manipulations de l’information.

On parle de liberté d’expression, et de défense de la liberté d’expression, notamment contre les religions. Effectivement, le problème existe : les institutions (et pas seulement les institutions religieuses) cherchent à limiter le droit à les critiquer. Et je ne confonds certes pas une société démocratique, où on peut s’opposer sans aller en prison et une société non-démocratique.

Mais cela n’est qu’une partie du problème. Car c’est en amont de la répression ou de la non répression qu’il faut le poser. On fait comme si, de manière générale, régnait au départ la liberté et qu’après il y avait des atteintes à cette liberté. Or, au départ, la liberté est encadrée, enserrée dans les mailles d’un filet très puissant, d’un pouvoir où le socio-économique et le socio-symbolique sont en interaction. Et tout le monde est concerné.

La liberté c’est d’apprendre (et cela demande un effort permanent) à être dans une situation de proximité et de distance par rapport à cette société là. Ne pas s’endormir à l’ombre du Monstre doux. Etre un veilleur et, parfois, un résistant. La liberté, c’est une conquête de chaque jour où il ne faut jamais baisser la garde, être dans le premier degré.

On prétend être « surinformé ». Que nenni : les 9/10 de la « réalité » ne sont pas sujet à information et le 10ème restant est biaisé. Le journaliste doit, le plus souvent, fournir une information « sexy », ou donner une structure « sexy » à l’information qu’il fournit, pour que son rédac’chef la passe. Et plus c’est « sexy » (ce terme à l’emploi générique est très significatif)  plus cela a une chance d’être en bonne place. Il faut vendre. Mais cela signifie que, vous et moi, effectivement, on  lira ou regardera plus volontiers l’information dite « sexy » qu’une info. qui ne le serait pas. Dans la masse énorme d’informations, c’est plutôt elle que l’on retiendra, dont on parlera avec des amis. Etc.

Mais, bien sûr, d’autres secteurs sont concernés : Le n° de Télérama du 4 au 10 décembre comporte une enquête (p. 46 à 50) sur la façon dont, de façon dominante, on fabrique des livres qui se vendent, d’autres qui vont se vendre moins bien.... et d’autres que l’on tue dans l’œuf en refusant les manuscrits. La fin de l’article se veut rassurante, pour « ne pas désespérer le lecteur » (tout comme Sartre ne voulait pas « désespérer Billancourt »).

Mais l’enquête elle-même apprendra à celles et ceux qui l’ignorent comment les commerciaux ont pris de plus en plus de pouvoir dans les maisons d’édition et comme on préformate les goûts et la pensée… en prévoyant à l’avance ce qui intéressera et ce qui n’intéressera pas. Ceci indiqué, il ne s'agit nullement de faire des "commerciaux" de nouveaux boucs-émissaires. Ils font le travail qu'on leur demande de faire: vendre des livres dans un contexte où le seuil de rentabilité a doublé en 20 ans, et avec une durée de mise en vente dans les librairies de plus en plus courte.  Ce sont les contraintes du système que je mets en cause. Et nous les subissons tous. 

Les illustrations de cette enquête (dues à M. Chabane) sont fort parlantes, notamment celle où un jeune cadre devant son ordinateur dit à ses 2 interlocuteurs : « Messieurs D’Alembert et Diderot, j’ai bien peur que les chiffres de vente du premier tome ne remettent en cause la suite de ce projet d’Encyclopédie. » Effectivement ! Et ceux qui se réclament très fort des Lumières ne dénoncent pas, bien sûr, cette situation : ils sont au cœur du système et en prospèrent. On pourrait multiplier les exemples dans divers domaines. Ainsi on dit de l’Oréal : « c’est 10% de chimie et 90% de marketing ».

Voilà la société du spectacle, et j’aime bien le spectacle, je suis même un fan, hier de Claudia Schiffer, aujourd’hui de Lady Gaga. Je me moque d’ailleurs gentiment des intellos qui vivent dans leur bulle, et veulent ignorer tout cela comme si c’était dérisoire. Mais cela ne m’empêche pas  de chercher à ne pas être dupe.

Je trouve Claudia éblouissante (et j’ai eu un petit battement de cœur quand, invité dans un grand restaurant parisien, j’ai cru la reconnaître,… elle ou son sosie). Mais d’une part, je sais que je suis « drivé » à aimer ce type de beauté ; je sais que les femmes qui voudraient être mannequin et qui ne sont pas assez minces, pas assez grandes, pas assez jeunes, ne peuvent l’être… Ségrégation, alors que pourtant, à ma connaissance, des femmes de toute silhouette,  de toute taille et de tous âge… s’habillent. Là aussi pourquoi les féministes bien bourgeoises, bien conformistes, bref les féministes à la ELLE (femmes ou hommes), ne s’indignent pas ou s’indignent moins ?

(idem pour les hommes, bien sûr, mais, comme par hasard, dans la société du spectacle les jeunes et belles femmes, selon les canons dominantes, sont plus en avant que les hommes. Alors que pour ce qui reste de « sérieux » c’est l’inverse. Cherchez l’erreur !)

Je trouve Lady Gaga fort divertissante, et j’ai trouvé son clip spectacle inventif à sa manière. Elle a tiré profit aussi bien de la tradition du burlesque, que des tenues extravagantes de jeunes Japonaises. Elle a réussi à détrôner Madonna : Bravo. Et, en même temps, cela va loin dans la déstructuration complète du sens.

Les politiques ont cru que Lady Gaga, cela ne les concernait pas. Or un soldat arrivait dans la salle informatique, avec son innocent CD de la dite Lady. Et là… cela a donné Wilileaks, puisque les documents ont été retranscrits sur le dit CD. Wilileaks, autre  partie  de cette société de la communication de masse et du spectacle, ce qui prouve que le système actuel de domination n’abolit nullement les conflits, il crée le cadre à partir duquel il se déroule, et là, les contestataires ad intra semblent avoir une longueur d’avance.

 

PS : Ne croyez pas que tout cela ne concerne pas la laïcité, au contraire. Mais la semaine prochaine on va revenir à un sujet plus « classiquement » laïque.

 

 

 

 

 

03/12/2010

REALITE ET ACTUALITE: NE PAS CONFONDRE!

De nombreuses réactions aux dernières Notes, dans les « Commentaires » et, encore plus hors des Commentaires pour la dernière. Cela dans un Blog qui, malgré son aspect un peu austère, continue de surfer au dessus des 10000 visites mensuelles (10553 en octobre ; 11252 en novembre)..

Une précision : je laisse beaucoup de liberté aux personnes qui réagissent régulièrement par des commentaires. Une limite toutefois : ne pas se servir de mon Blog pour attaquer des personnes. Sinon, je serai obligé de prendre du temps pour le modérer. Et, du coup, il y aura moins de Notes.

 Ceci dit, avant de passer au vif du sujet d’aujourd’hui, critique m’a été faite par Gigi III, il y a quelques semaines, de ne pas avoir parlé du massacre qu’ont subi des chrétiens irakiens, il y a quelques semaines. La question était : cela ne concerne-t-il pas la laïcité ou autres sujets traités par le Blog ?

Bien sûr que si. Et la situation actuelle des chrétiens du Moyen-Orient est un sujet que j’ai abordé notamment à la fin de ma Petite histoire du christianisme (Librio, 3€ !  A réclamer dans les grandes surfaces).[1]

Encore une fois le Blog est un libre vagabondage. Il n’a pas vocation a commenter toute « l’actualité » liée à la laïcité. C’est selon la disponibilité, l’humeur, le sentiment d’avoir quelque chose à dire que l’on ne trouve pas ailleurs. Etc.

Sur les chrétiens du Moyen-Orient, une Note aurait tenté de dire l’ambivalence de leur situation, car ce sont des communautés très anciennes, qui, historiquement, ont été des minorités protégées, et dans une large mesure, instrumentalisées par des puissances occidentales. Celles-ci s’en sont servies pour intervenir dans la région.

Alors bien sûr, cela ne diminue en rien l’aspect inacceptable de la tuerie qui a eu lieu. Mais voilà, si j’avais rédigé une Note à ce sujet, j’aurais du intégrer cet aspect parce qu’à ma connaissance, les médias ne l’on pas fait.

Mais cela aurait pu être compris à contresens. Encore une fois cela n’excuse rien, cela simplement contextualise un massacre qui, comme tous les massacres, n’aurait jamais du être.

 

Cet exemple « d’actualité » nous ramène à ma dernière Note et aux réactions que j’ai reçues, malheureusement hors « Commentaires » pour la plupart.

Certains ont contesté la différence faite entre « réalité » et « actualité ». Comme si l’actualité ne se fondait pas sur des réalités : allais-je nier le 11 septembre, moi aussi ;   prétendre que quand un journal rapporte qu’un incendie a fait 6 morts, ces morts sont pure invention ? Naturellement non. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Désolé pour M. Mulot, internaute qui a trouvé ma Note compliquée, je tente d’être le plus simple possible sur un sujet où ce n’est pas facile de l’être. Là je vais donc faire très basique, voire anecdotique. Prendre les choses à ras de terre.

 

Au départ, il y a ce que l’on peut appeler la « réalité empirique » : tout ce qui se passe dans le déroulement du temps et dans l’ensemble de l’espace : des oiseaux qui font leur nid ou qui se gèlent de froid, des feuilles qui tombent, au Monsieur pressé qui évite de peu une vielle dame s’étant brusquement arrêtée pour chercher son ticket de métro, à la jeune fille dont je me dis « elle est réchauffée, celle là », parce qu’elle porte une jupe au ras des fesses et qu’il fait froid, au blouson de cuir avec plein de pins de ce jeune homme que je remarque, en passant, puis oublie.

Rajoutons une femme à foulard qui fait ses courses, avec un bambin dans un landau pour compléter le tableau : vous l’avez compris il est possible d’allonger indéfiniment cet inventaire à la Prévert. A chaque seconde, existe une réalité empirique infinie dont personne ne peut rendre compte dans sa totalité.

Dans cette réalité empirique infinie, existent ce que les sociologues appellent des « interactions ». L’exemple du Monsieur qui évite de bousculer la dame en est un exemple : dans le tissus urbain, du métro à la rue, on passe son temps à éviter de se cogner les uns aux autres. Mais existent naturellement bien d’autres types d’interactions, où on entre en contact, se parle, s’embrasse, etc.

Des millions et de millions chaque jour dans chaque grande ville. Et on ne va pas en faire toute une histoire. Selon quel critère, un pan de cette réalité empirique inépuisable devient-elle Médiatique ? L’importance de « l’événement ». OK, mais que considère-t-on comme « événement » dans cette réalité infinie, et selon quels critères de jugement ? Et comment va-t-on le traiter, quel éclairage va-t-on lui donner ? Et que va-t-on laisser dans l’ombre ? 

 

Je me souviens deux anecdotes, parmi cent autres, qui concernent la Sorbonne à l’époque où j’avais des responsabilités universitaires.

Première anecdote : un incendie s’était déclaré, les journalistes et photographes avaient accouru : « Où sont les morts ? » Heureusement, il n’y avait pas de morts, juste des blessés légers. Eh bien cela ne faisait pas l’affaire des journalistes : « On nous a dérangé pour rien » disaient-ils furieux.

Outre que j’ignore qui était ce « on », nous avons tenté de leur dire que, puisqu’ils étaient là, ils pourraient peut-être s’intéresser à la vétusté de certains parties de la Sorbonne, qui rendaient un autre incendie possible, ou interviewer des étudiants, pour mieux connaître leurs problèmes. Ils « rentabiliseraient » ainsi leur venue. Eh bien non. Toute la réalité quotidienne de la Sorbonne ne présentait aucun intérêt, n’avait aucune importance.

 Autre anecdote. Un journaliste que je connaissais un peu me croise lors d’une rentrée universitaire et il me demande où sont les files d’étudiants de Paris IV qui attendent désespérément de s’inscrire.

Or, je connaissais bien le Président de Paris IV et savait qu’il avait pas mal travaillé pour éviter justement ces interminables files d’attentes. Cela, semble-t-il avec succès, puisque le journaliste ne trouvait pas de file dans la galerie habituelle. J’explique cela au journaliste. Mon chef de rubrique va être très mécontent si je ne lui rapporte pas une photo choc me dit-il.

Je tente de le convaincre : Justement, la photo choc est de montrer l’absence de file, les étudiantes et étudiantes qui s’inscrivent dans le calme et d’expliquer pourquoi il en est ainsi.

Eh bien non, encore une fois. Le journaliste est reparti bredouille et furieux.

 

Je suppose que ces 2 anecdotes ne vous étonnent pas. J’en ai plein d’autres en réserve, du même tonneau, notamment une dernière que je vais vous raconter, maintenant que je suis lancé.  Une chaîne de télé veut m’interviewer à la Sorbonne. La chaîne obtient l’accord du recteur et c’est un véritable commando qui arrive et immobilise toute une galerie, empêchant étudiants, professeurs et administratifs de circuler normalement. Déjà j’étais très gêné de cette perturbation imposée à la collectivité.

On me présente la journaliste qui va m’interviewer. Là, je tombe sous le charme : elle est vraiment très belle, a un côté très super-woman qui me plait bien. Alors, allons y, tant pis pour la gêne !!!

Hélas, quand viennent les question, cela devient calamiteux : elles sont d’une bêtise… Plus stéréotypées que cela, tu meurs. Et j’avoue (on est entre nous !) que je me suis tenu des propos assez machos, style : Non ce n’est pas possible d’être aussi belle et aussi bête. Et bien sûr, j’étais furieux de penser cela, mais dédoublé en moi-même.

En plus, il est très difficile de répondre rapidement (dans l’intervalle de 2 questions, quelqu’un indiquait que telle réponse avait duré 1 minutes 56, alors qu’il fallait faire 1minute 30 de moyenne par réponse ; donc j’étais prié de ne pas dépasser la minute en réponse à la question suivante !) à des questions stupides. Il faudrait commencer par dire : « Ce n’est pas ainsi que le problème se pose… ».

Donc mes réponses elles-mêmes n’étaient vraiment pas brillantes, et c’est un euphémisme !

Enfin, je reconnaissais des collègues et étudiants parmi les personnes qui, faute de pouvoir passer, s’agglutinaient derrière les caméras, et n’en perdaient pas une.  J’avais « super honte » !...

… Et hâte que l’on en finisse avec ce cauchemar. Ouf, effectivement, l’interview s’achève, les cameramen commencent à défaire leur installation et à dégager le terrain. Et à ce moment là, ma super-woman s’approche de moi et me dit tout de go : « J’ai lu vos livres, cela m’a intéressé mais je voudrais bien savoir pourquoi vous déclarez ceci, cela,.. ». Bref elle se met à me poser de véritables questions intéressantes, à engager un débat pertinent.

Très intéressé, je tente de répondre et une discussion s’engage, tandis qu’elle ne tarde pas à se faire engueuler par le reste de l’équipe : « Alors, tu viens, c’est fini le baratin. On n’a pas que cela à faire ! »

Effectivement, tout ce petit monde s’éloigne, me laissant complètement déstabilisé et me disant : « c’est stupide : elle n’est absolument pas bête, mais elle a fait semblant de l’être. »

 

Quelques éléments de morale de l’histoire (qui ne vous apprendront rien. Le seul problème c’est ensuite on gobe quand même l’actualité au 1èr degré, en la confondant avec la réalité, en oubliant à quel point cette actualité est réductrice et mise en scène, orientée) :

 1ère anecdote : l’instant est privilégié au temps, l’événement au contexte qui le produit, le spectaculaire aux problèmes quotidiens. Si la réalité n’a pas un aspect plus ou moins sensationnel, elle n’existe pas médiatiquement, elle est invisible.

2ème anecdote : la réalité est souvent constituée de « non-événements », fruit d’un travail, justement pour construire ce non-événement, qui fait que les choses se passent bien.

Toutes les interactions qui ne deviennent pas des incidents sont des actions créatrices de non-événement. Parfois il s’agit d’un travail long, difficile, inventif : cela n’est pas pris en compte.

3ème anecdote : supposant a priori le téléspectateur plus ou moins débile, on lui sert des débilités et on lui fait croire que c’est ainsi que doivent se poser les problèmes. On l’emprisonne dans des stéréotypes, et on le fascine : à la réflexion, il n’est pas neutre que la journaliste ait été une belle et élégante femme. Et moi, au départ, naturellement, j’étais tout autant séduit qu’un autre.

Cela rejoint ce qu’écrit R. Simone sur l’hypertrophie du voir.

 Je l’ai dit, j’ai été très basique dans cette Note. Il faut varier les genres. J’ai quelque chose d’un peu plus sophistiqué à dire sur Noirs Désirs, là encore un petit décryptage que je n’ai pas trouvé dans les médias. Cela va donner une petite Note complémentaire dans quelques jours.

En attendant : Bisoux-bisoux.

 

 

 



[1] Puisque je suis dans l’autopublicité, je signale aussi que vient de paraître la 3ème édition, actualisée, de mon « Que sais-je ?, », paru en 2007, Les laïcités dans le monde. Ne m’oubliez pas dans vos cadeaux de Noël !

26/11/2010

Le Monstre doux de R. Simone, un grand livre

 

Je vous l’ai déjà promise plusieurs fois, cette Note ! Je me retrouve donc tout bête face à mon ordinateur :

Cela fait plus d’un mois que j’ai lu Le Monstre doux Pourquoi l’Occident vire à droite de Raphaele Simone (Gallimard), et depuis j’ai lu d’autres ouvrages dont je voudrais aussi vous parler.

Vais-je écrire une Note par « devoir » ? Cela serait contraire à l’esprit du Blog qui, comme la morale d’Henri Bergson est « sans obligation ni sanction » !

En fait, il suffit que je me remette un peu dans le « bain » du livre. Car il est passionnant (très) et énervant (un peu).

Bref, il vaut encore plus une Note que Paris ne valait une messe !

La perspective de Simone consiste à  analyser les conséquences du développement d’une culture globale de masse « despotique », désormais au pouvoir dans les démocraties occidentales.

Il lui applique la prévision faite par Tocqueville :

« Si le despotisme venait à s’établir chez les nations démocratiques (…), il serait plus étendu et plus doux, et il dégraderait les hommes sans les tourmenter. »

Pour Simone, on y est : nous nous enfonçons de plus en plus dans les mailles du filet d’un « despotisme culturel moderne » où la politique, l’économie et la guerre s’effectuent  à travers une « culture de masse, gouvernant les goûts, les consommations, les plaisirs, les désirs et les passe-temps, les concepts et les représentations, les passions et le mode d’imagination des gens

Le Monstre doux est un nouveau souverain absolu ne dominant plus les humains de façon sacrale, verticale, mais capable de se placer «à côté de chacun d’eux  pour le régenter et le conduire » (Tocqueville).

Ce souverain absolu, précise Simone, est une « entité immatérielle et invisible » constituée « par tout ce qui gouverne la culture de masse de la planète. »

Il dégrade les humains sans les faire souffrir et « ne brise pas les volontés mais les amollit, les plie et les dirige » (Tocqueville, toujours).

Actuellement en Occident, nous dit Simone, « d’énormes masses dirigées de façon [politiquement] diverse sont conduites à une consommation incessante (…), à la bonne humeur et au fun forcé (…), à la soumission parfaite plutôt qu’à la pratique de la liberté. »

A part la « soumission parfaite » (j’y reviendrai), je pense que ce diagnostic est pertinent. Simone est loin d’être le seul à le faire mais, nous allons le voir, il le systématise.

Surtout, au lieu de relier cela très vite  (comme le font des analyses de gôche classiques) à une domination économique capitaliste, sans nier le lien, Simone explore la consistance propre de cette domination culturelle.

Il ne la traite pas en superstructure, mais en structure aussi importante que le politique et l’économique et dans une relation d’interaction avec eux.

Retenons, pour le moment une originalité : se situant dans la filiation de Tocqueville et de  la philosophie politique libérale, il envisage cela comme un pouvoir absolu (donc indu), une sorte de nouveau totalitarisme.

Car il ne faut pas se tromper d’époque : certes il existe des hiérarchies verticales, des dominations dues à des traditions, des institutions, des leaders charismatiques, mais ces dominations sont de plus en plus surdéterminées par une domination d’un nouveau type et que beaucoup ne veulent pas vraiment voir : le « mimétisme social ».

Prolongeant et articulant ensemble des études plus spécialisées, l’analyse de Simone comporte différents paramètres

Indiquons en deux :

Le «temps  libre » comme « temps captif » où il n’existe plus guère (Simone écrit « aucun ») d’espace « qui ne soit pénétré par un facteur de fun spectaculaire qui peut être représenté par une variété d’objets, typiquement par un écran. »

Différents lieux (villes, sites naturels, réserves, pays même) se trouvent transformés de façon à accueillir des touristes et des « non-lieux » sont créés  comme espaces de sociabilité-consommation. Il est fait violence à la nature, « au nom du fitness et du fun. »

Un autre paramètre est l’affaiblissement entre la « réalité » et la « fiction » : ainsi guerres et catastrophes peuvent être vues comme des spectacles.

Elles tuent ceux qui s’y trouvent, mais « ne font pas de mal à celui qui les regarde », sauf… une transformation insidieuse de sa personne.

Dans son ouvrage sur La société du spectacle (écrit en 1967 !) Guy Debord  avait déjà émit l’idée que l’ubiquité des images transforme les choses en ‘choses-à-voir’ :« La réalité surgit dans le spectacle, et le spectacle est réel (…). Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »

Et Debord de conclure par une hypothèse dont on a pas finit de percevoir la pertinence : «Le spectacle est l’idéologie par excellence. »

Simone actualise le propos : « la propension à se faire-voir, à se-faire-regarder (…) augmente démesurément avec le développement du paradigme de la caméra  ubiquiste. »

L’exacerbation du voir, la multiplication des écrans, qui de plus en plus peuvent nous accompagner partout, la « spectaculaire dilatation de la vision » et « l’inondation de technologies de la vision » induit une modification de l’éthologie et de l’écologie modernes.

Au passage, Simone montre qu’Hannah Arendt s’est trompée quand elle a écrit que la vision « instaure une distance de sécurité entre sujet et objet. »

Il se développe maintenant une « techno-vision » qui annihile tout « effort  d’interprétation » et aboutit à une « herméneutique de degré zéro ».

Des événements et des faits sont produits « à la seule fin de les faire voir »

On aboutit à des « communateurs ontologiques ».

C’est dans ce contexte que la gauche occidentale « s’édulcore avant de fondre » (cf ; le sous titre « L’Occident vire à droite »).

Elle a considéré la culture de masse « comme marginale » par rapport à ce qu’elle a présupposé être le « vrai pouvoir » : le pouvoir politique et le pouvoir économique.

De plus en plus aujourd’hui, elle doit passer sous les fourches caudines de ce « despotisme culturel ».

Tout cela est passionnant. Je ne peux, pour ma part, que boire du petit lait car Simone analyse  magnifiquement ce que j’avait tenté de dire, malhabilement, à Claude Lefort, en 1996, et que celui-ci, tout bon philosophe qu’il était, avait, abruptement, refusé d’entendre (cf. la Note du 7 octobre sur la mort de Claude Lefort).

Ce n’est pas pour rien qu’une catégorie du Blog depuis sa création s’intitule « La douceur totalitaire », c’est donc une perspective dans laquelle je m’inscris.

Pourtant j’ai trouvé aussi cet ouvrage quelque peu énervant pour une raison de forme et une autre de fond.

La raison de forme peut décourager la lecture : il faut attendre 80 pages pour que le livre prenne vraiment son envol : les 1érs chapitres sont consacrés à une évaluation du déclin de la gauche et de la montée d’une nouvelle droite.

Certes, les considérations sur l’Italie sont bienvenues : Berlusconi  et l’évolution de la situation italiennes sont effectivement typiques des aspects politiques du « Monstre doux » ;

Mais il y a aussi des généralisations hasardeuses et parfois carrément hors sujet.

La raison de fond est plus intéressante. Un livre qui vous donnerait entière satisfaction serait dangereux, tel un cobra qui vous fascine.

Un léger énervement est au contraire productif, puisqu’on se dit : pourquoi ne suis-je pas complètement d’accord ?

Comme toujours quand on construit une problématique neuve, quand on décrypte et dénonce à la fois, Simone accentue parfois le trait, se montre quelque peu unilatéral.

Dialectisons, camarades, dialectisons !

Nous allons envisager 2 points : le conflit, la réalité.

Simone ne parle pas du conflit, le prend-il en compte ?

Il ne l’ignore pas, au niveau de la planète et a quelques pages fortes sur l’enjeu que représente la représentation du corps des femmes.

« Le corps féminin, en Occident, nous dit-il, est l’emblème des choses-à-voir » et « son exhibition continue et sans retenue constitue l’un des pivots de la modernité du Monstre doux », alors que c’est le contraire dans la « culture islamique ».

Mais, à le lire, l’Occident apparaît comme un espace où le conflit a été structurellement évacué. Le Monstre doux règnerait sans partage.

 Pourquoi ? Parce que, si on suit Simone, ce Monstre doux aurait capté la réalité dans le fictionnel, qui serait, à la fois, du « fictif » et du « faux ».

« Le réel se déréalise de plus en plus en une sorte de sinistre jeu vidéo généralisé, son ossature se décalcifie dans une sorte d’ostéoporose ontologique »

La métaphore est parlante (j’aime particulièrement l’ostéoporose ontologique !), mais peut-être que partiellement juste.

Il est possible de contester Simone par Simone lui-même : en effet, il nous affirme aussi (parlant de l’hypertrophie du voir) : « L’œil est un organe sectoriel » Il « permet, en isolant le contexte extérieur de la chose-vue, de faire comme ce dernier n’existait pas ».  De même « l’objectif cadre, en ignorant le reste. »

OK, mais cela signifie précisément que la caméra ubiquiste cadre, isole, hypertrophie un pan de la réalité pour la mettre en scène comme actualité, en ignorant le reste de la réalité. Ce reste disparaît du champ de vision, mais existe néanmoins, et peut même s’avérer boomerang !

Pour dire les choses autrement : la réalité publique est effectivement phagocytée par la caméra ubiquiste, la réalité privée existe toujours, avec ses joies, ses routines, sa dureté, sa cruauté parfois.

Vous me direz : mais non, la camera ubiquiste abolit, au contraire,  la frontière public-privé.

Je ne suis pas d’accord : elle peut rendre tout à coup public quelque chose qui était privé, en le transformant en « fait d’actualité » par une mise en scène, ce qui est bien différent.

Il me semble qu’en fait le Monstre doux a privatisé la réalité : il n’existe plus de réalité publique car, la réalité publique, c’est « l’actualité ».

Et l’actualité, ce n’est pas la réalité : elle doit, effectivement être fun, « sexy », spectaculaire, « simplifiée » (en fait déformée), bref obéir aux lois de la chose-à-voir, et non plus à celles du réel.

C’est pourquoi, je m’intéresse à l’actualité, représentation collective dominante de notre société, mais je n’en crois rien.

Ou du moins je m’efforce d’en croire le moins possible.

Plus je suis agnostique par rapport à l’actualité, plus je me libère. Même si, comme l’écrit Simone : « La liberté est coûteuse »,  

Et comme la culture a horreur du vide, tenter de me libérer me conduit à travailler beaucoup pour pouvoir percevoir, interpréter, décrypter, un petit pan de réalité, de cette réalité privatisée  et médiatiquement invisible. Ne pas être dupe.

Le conflit n’est pas absent, il s’est dédoublé. D’un côté il s’est déréalisé dans la mise en scène qu’opère sa médiatisation. On s’exprime, on défile, on se bat, on négocie en fonction  de la caméra qui filme et enregistre. Et cela fait spectacle.

Mais restent tous les aspects conflictuels de la réalité privatisée, celle que l’objectif n’a pas cadré.

La réalité n’est pas abolie pour autant, car si elle n’existe pas dans l’instant médiatique, elle a des conséquences dans le temps historique.

Bien sûr, encore une fois, toute réalité est susceptible de se muter, se déréaliser en actualité : l’ipod met à la portée de beaucoup cette transsubstantiation cathodique.

Mais la réalité est inépuisable, elle déborde de partout. Et puisqu’on cadre, on en laisse toujours plus que l’on en saisit.

La morale  de cette histoire est à la fois pessimiste et optimiste.

Pessimiste, car effectivement, des décideurs politiques aux simples individus, la tendance dominante est de se conduire selon l’actualité et non selon la réalité.

C’est pourquoi personne ne maîtrise plus grand-chose.

Optimiste, car, aussi gourmand soit-il, le Monstre doux ne peut digérer toute la réalité et donc, comme les autres totalitarismes, on peut raisonnablement espérer qu’il se  heurte, et se heurtera, à des résistances multiformes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21/11/2010

Pour la HALDE

La HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour L'Egalité) est en danger de disparition.
Malgré les vicissitudes liées au changement de président, il faut tout faire pour s'opposer à ce qui serait un grave recul dans la protection des personnes et en faveur de l'égalité.
 
Le travail à faire en France est immense et l'indépendance par rapport aux pouvoirs, politique et financier, essentielle.
Une pétition est en ligne, que vous pouvez facilement trouvez en cliquant sur:
 
Signez et relayez cette mobilisation auprès de toute la population, directement menacée par cette disparition voulue par le président

16/11/2010

POUR OLYMPE DE GOUGES

Ce blog, est pour moi l’occasion qui fait le larron. Or je viens de rentrer d’un colloque très intéressant : « La République sort ses griffes »[1], organisé par la Mairie de Belfort (j’annonçais d’ailleurs ce colloque dans ma dernière note).

Haute tenue scientifique, avec un bel équilibre de chercheurs confirmés et de chercheurs émergents, accueil très convivial, organisation parfaite : bravo. Il serait à souhaiter que beaucoup de Mairies organisent de semblables manifestations.

 

Naturellement, la parole était entièrement libre.

Dans ce contexte, j’ai eu un débat un peu musclé, en restant très poli of course, avec une chercheuse, débat dont j’ai envie de parler, car  dans le cadre de la discussion, nous n’avons pas eu le temps d’approfondir les choses, or des éléments fondamentaux étaient sous jacents.

 

Voilà comment les choses sont arrivées. D’abord une passionnante communication d’un chercheur sur la devise républicaine. Passionnante vraiment, mais à mon goût collant parfois un peu au discours des acteurs.

Ce chercheur opposait, notamment, lors des début de la Révolution française, ceux qui étaient partisans du « suffrage censitaire » (il fallait être propriétaire pour être « citoyen actif » et pouvoir voter) et les partisans du « suffrage universel », qui (eux) prônaient une véritable égalité entre citoyens.

 

Je lui ai fait remarquer que le dit suffrage universel n’était en fait qu’un suffrage masculin et que l’égalité prônée ne concernait donc que la partie masculine des citoyens.

Il a répondu, ce qui était tout à fait valable même si cela était forcement rapide, que sous la Révolution la question du vote des femmes avait été posée, mais non acceptée.

Et la vision qu’il voulait donner de la Révolution était que celle-ci avait été un chantier expérimental, où des questions nouvelles avaient été débattues.

 

Le débat aurait pu en rester là. Mais la chercheuse qui avait donné, elle, une autre communication (également très intéressante d’ailleurs), a vivement pris la parole pour dire en substance ceci[2] :

C’est toujours la même chose, on met sur le tapis la question des femmes pour disqualifier la Révolution, mais il s’agit d’un anachronisme où on projette les idées de 2010 sur cette époque.

Après avoir dit que le vrai problème était le non-vote des domestiques.

Elle a rectifié ensuite en déclarant que non, en fait pour les femmes comme pour les domestiques, l’explication était simples : ils étaient considérés comme dépendants, non autonomes et se trouvaient exclus du vote pour cette raison.

Elle a ajouté que le vrai problème était l’exclusion du vote des « Libres »[3] des colonies, car là il n’y avait pas (selon elle) d’explication.

 

Anachronisme, vous avez dit anachronisme : le péché mortel pour un historien ! J’ai rétorqué aussitôt qu’il ne s’agissait pas d’un anachronisme à partir du moment où, à l’époque même, la question avait été posée par des acteurs.

J’ai ajouté que, dans  ces conditions, parler d’anachronisme amenait à cautionner l’idéologie dominante de l’époque qui avait refusé d’entendre la question, et à minorer les personnes qui avait déjà pensé le problème.

J’ai ajouté en souriant que je ne jouais certes pas les femmes contre les domestiques !

 

Mais, il fallait donner la parole à la salle, alors il aurait été incongru de poursuivre trop longtemps la discussion entre « orateurs ».

Nous en sommes donc restés là.

Or il me semble que l’enjeu de ce petit débat est fondamental.

 

La chercheuse qui a dialogué avec moi semble penser que si l’on trouve une explication à un comportement social, l’affaire est entendue et qu’une mise en question par l’historien de ce comportement serait un anachronisme.

Selon moi, cette vision des choses comporte plusieurs erreurs.

 

Alors, le problème serait, dans ce cas, le non-vote des Libres, qui serait inexpliqué. Or, l’explication est aussi simple que triviale : l’influence des colons.

Pourquoi ne pas la prendre en considération ? Parce qu’elle serait plus irrationnelle que de considérer les femmes comme d’éternelles mineures ?

Sans blague !

Car  trouver une explication ne suffit pas, il faut encore l’examiner, la décortiquer.

Or là, il y a 3 failles :

 

D’abord, dans la société d’ordre de l’Ancien Régime, certaines femmes nobles avaient une position importante :

« sous l’Ancien Régime, les femmes nobles, à la tête de fiefs, pouvaient rendre la justice et étaient investies des attributs de souveraineté au même titre que les hommes ; les femmes du tiers-état participaient par ailleurs aux assemblées » (O. Bui-Xuan, Le Droit public français entre Universalisme et différencialisme, 2004, p. 42).

Donc, ce n’était pas seulement les femmes nobles et la Révolution signifie « l’exhérédation de la femme » (V. Azimi, 1991, in Revue historique du droit français et étranger, 62 (2), p. 177ss.).

Donc ce n’est pas de l’anachronisme que de constater que la révolution fut une avancée vers l’égalité pour les hommes et un recul pour les femmes.

 

Ensuite, quand on explique les choses par un pseudo esprit de l’époque, et parler d’anachronisme, il faut se demander si la démonstration inverse n’était pas faite dés ce moment là.

Mais là, Mme Roland et Olympe de Gouges, pour ne citer que 2 exemples célèbres, constituent la démonstration vivante qu’il est faux de considérer les femmes comme des mineures. Cela sans parler du rôle qu’ont joué des milliers de femmes du peuple dans les Journées révolutionnaires.

Que les révolutionnaires hommes n’aient pas voulu prendre cela en considération, est une chose, que les historiens d’aujourd’hui reproduisent leurs préjugés en ne tenant pas compte du fait que les femmes ont alors prouvé (et elles l’avait déjà prouvé depuis des siècles !) qu’elles étaient majeures, en est une autre.

 

 

Il y avait enfin ce qu’on appelle pudiquement des « voies isolées », qui n’étaient rien moins de Sieyès et Condorcet entre autres, qui demandaient que les femmes puissent voter.

Bien sûr, il peut exister des anachronismes qui consistent à ne pas tenir compte de ce qui n’était pas possible de penser à une époque donnée.

Mais là, le vote des femmes était tout à fait de l’ordre du pensable, et de fait il a été réclamé.

D’ailleurs les adversaires du vote des femmes ont du se justifier idéologiquement. Ecoutons Talleyrand en 1791 : 

« Si nous leur reconnaissons [aux femmes] les mêmes droits qu’aux hommes, il faut leur donner les mêmes moyens d’en faire usage. Si nous pensons que leur part doit être uniquement le bonheur domestique et les devoirs de la vie intérieure, il fait les borner de bonne heure à remplir cette destination. »

Donc il y a bien un projet politique d’inégalité entre femmes et hommes, pour des raisons que Talleyrand expose très clairement.

 

 Donc prétendre qu’il s’agit d’un anachronisme, c’est réduire le pensable à l’idéologie dominante, c’est faire comme si les préjugés dominants étaient la normalité, c’est symboliquement  contribuer à son insu à étouffer une seconde fois les voix lucides d’un temps, les minoritaires sous prétexte d’histoire objective.

En fait, Weber qui a été le grand défenseur de la « neutralité axiologique » (c'est-à-dire de l’absence de jugement de valeur) dans les sciences humaines, avait, à l’étonnement de ses collègues, pris parti pour un anarchiste, candidat à un poste de professeur de droit, en expliquant que sa mise en question du droit pouvait lui permettre d’en décrypter les impensés.

La véritable démarche des sciences sociales, c’est de mettre en question, puis d’objectiver.

 

.

 

Je terminerai par une citation du (naturellement !) magnifique ouvrage du à votre très humble, très fidèle serviteur,  L’intégrisme républicain contre la laïcité (édit. de l’Aube, 2006, p. 31-32)

A propos de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne :

 

. « Qu’a fait Olympe de Gouges ? Elle a dévoilé le particularisme de la Déclaration de 1789 en l’écrivant au féminin, en septembre 1791.

Dés le Préambule, l’imposture cachée de la Déclaration de 1789 éclate : « Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la Nation, demandent d’être constituées en Assemblée Nationale », rappel que les auteurs de la Déclaration sont tous des mecs et que cela n’a nullement l’air de les gêner.

Plus, ils ne s’en rendent même pas compte et confondent leur masculinité avec leur humanité.

De là logiquement, l’Article premier « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune » qui ne ferait qu’expliciter l’article un de la Déclaration de 1789 si cette Déclaration était réellement universaliste,

mais, en fait,  en est l’inverse : le passage d’une Déclaration particulariste (sous couvert d’abstraction et, en fait, parce qu’abstraite) à une Déclaration réellement universelle (parce qu’elle prend en charge une discrimination concrète fondamentale)[4].

 

Et toute la Déclaration est réécrite selon le même principe. Ainsi, l’Article 3 devient : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n’est que la réunion de la femme et de l’homme : nul corps, nul individu, ne peut nul corps, ni individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. » 

Le « qui n’est que la réunion de la femme et de l’homme » a été rajouté à l’Article 3 [de la Déclaration de 1789].

 Précision inutile si la Déclaration de 1789 promouvait une mentalité universaliste ; ajout indispensable et perçant à jour à l’hypocrisie de l’universalisme républicain abstrait qui fera de la France un des derniers pays démocratiques à « accorder » le droit de vote aux femmes.

 

L’Article 10 de cette Déclaration énonce : « Une femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit également avoir le droit de monter à la tribune. »

Là encore, le double jeu fondamental de l’universalisme abstrait est mis en lumière : les minorités[5] n’existent pas, prétend cet universalisme, et leur accorder des droits «serait du communautarisme ».

Double jeu, double discours : les minorités n’existant pas (dans l’abstraction), elles sont les mêmes devoirs et les mêmes sanctions : «   une femme a le droit de monter sur l’échafaud ».

 Mais les minorités existent (dans la réalité concrète : ainsi la Nation est bisexuée) et, dominées, elles ne disposent pas des même droits et doivent les acquérir : une femme « doit avoir également celui de monter à la tribune ».

(…). Pour en revenir à Olympe de Gouges, les Révolutionnaires firent exactement ce qu’elle avait dénoncé : ils ne lui avait pas donné le droit de « monter à la tribune » mais ils lui donnèrent celui de « monter à l’échafaud » et la guillotinèrent le 3 novembre 1793.

La feuille de Salut public écrivit : « Elle voulut être homme d’Etat. Il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d’avoir oublié les vertu qui conviennent à son sexe » (cité par E. Gaulier, 2003, 54). »

 

Olympe de Gouges : son nom n’est même pas cité dans les 1122 pages du Dictionnaire critique de la Révolution française de Furet-Ozouf . Voilà où risque conduire une certaine manière de refuser l’anachronisme !

 

PS : Pour tenir mes promesses, la prochaine note va mixer la question « universalisme et diversité culturelle » et le compte rendu de l’ouvrage de Raffaele Simone Le Monstre doux.

Vous verrez les 2 s’articulent très bien.

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 



[1] Référence au fameux Lion de Belfort

 

[2] Ce n’est pas du mot à mot bien sûr : je n’ai rien enregistré, mais je ne crois pas trahir sa pensée

 

[3] Noirs non esclaves, à Haïti (alors colonie française où l’industrie  sucrière assurait les ¾ de la production mondiale) il y a eu des troubles chez les «Libres » suivis rapidement par une révolte de grande  ampleur des esclaves, induisant l’abolition temporaire de l’esclavage.

 

 

[4] L’article 1er de la Déclaration de 1789 est ainsi conçu : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune »

[5] La notion de minorité est loin d’être seulement quantitative : tant qu’elles sont opprimées, dominées, les femmes constituent une minorité.

09/11/2010

Commentaire sur le Manifeste anglais du Secularism/laïcité

Très peu de temps, malheureusement, à consacrer au Blog cette semaine. Beaucoup de travaux se court-circuitent, et notamment la préparation de mes exposés à deux colloques, que je vous recommande par ailleurs :

L’un Les Entretiens d’Auxerre, organisé par le Cercle Condorcet, sur La ville (11-13 novembre) au Théâtre d’Auxerre

L’autre, organisé par la Mairie de Belfort, au Centre de congrès ATRA : La République sort ses griffes (12-13 novembre).

Je serai à Auxerre pour la première moitié du premier colloque et à Belfort pour la seconde moitié du second.

Et vous savez quoi : Auxerre – Belfort en train, dans notre Douce France, c’est l’aventure des temps moderne : c’est presque aussi long que Paris-New-York !

 

Donc, je laisse au chaud pour le moment les 2 Notes choses-promises-choses-dues, et je vous donne un petit complément sur le Manifeste anglais sur le secularism/laïcité, à partir de vos questions.

 

Première question : les raisons de l’interdiction du mariage de membres de la famille royale avec des catholiques.

C’est bien sûr complètement obsolète (tout comme le reste de « l’établissement » britannique). C’est une nouvelle preuve du poids de l’histoire sur le présent.

Car historiquement, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas du confessionnalisme J’aurais presque envie d’écrire : « au contraire ».

Pour aller vite, et vous prouver que je suis le nouveau Diderot, je me cite honteusement, et vous livre un extrait de mon « Que sais-je ? » sur Les laïcités dans le monde :

 

« Laudateurs des « despotes éclairés », les philosophes [des Lumières] admiraient pourtant le système anglais, issu de la Glorieuse Révolution de 1689. Deux textes importants sont promulgués.

Un Bill of Rights (qui n’est pas une déclaration des droits au sens moderne) établit une monarchie constitutionnelle, déplaçant le centre du pouvoir du roi au Parlement.

Un Tolerance Act confirme l’existence d’Églises protestantes non conformistes. Mais leurs membres devront communier une fois par an dans cette Église pour obtenir des charges publiques ( « conformité occasionnelle » ).

Et le serment du Test (contrairement à Locke) exige pour ces charges non seulement le refus de la fidélité au pape, mais encore une déclaration de rejet de la transsubstantiation.

 

Le Bill of Rights impose au roi l’appartenance au protestantisme pour assurer « la sûreté et le bien-être du royaume », ce qui renvoie à la dimension politique du catholicisme romain.

« Papisme » et « pouvoir arbitraire » sont liés et les termes « religion », « droit » et « libertés » se trouvent accolés :

 « Paradoxalement [dans l’optique des Lumières], c’est en ce point où paraît se nouer étroitement religion et politique qu’on peut déceler une certaine affirmation de l’autonomie humaine. »[1]

D’ailleurs ce n’est pas le roi qui impose sa religion, c’est la nation, représentée par le Parlement, qui impose à tout prétendant d’adopter la religion qui constitue l’identité nationale. La souveraineté se trouve donc là (autre paradoxe !) en partie laïcisée par l’obligation faite au roi d’une appartenance confessionnelle.

Confirmé en 1701, cela entraînera un changement de dynastie en 1714 où les Stuarts seront remplacés par les Hanovre. »

 

Sur la seconde question qui est double :

1)      Qu’est-il entendu par « Organisations et systèmes de croyances non religieuses » ?

2)      Qu’en est-il des « croyances dénigrées sous l’appellation secte »

 

La réponse est assez simple : l’humanisme séculier, les gens qui se regroupent parce qu’ils croient en une certaine idée de l’Homme et que, à côté des religions, ils affirment des convictions philosophiques, un rapport au symbolique qui ne présuppose pas la croyance en Dieu.

Comme je l’ai indiqué, l’auteur du manifeste, E. Hassis, est engagé dans 2 associations britanniques humanistes. Mais il distingue bien l’humanisme secular (au sens de conviction non religieuse) du secularism (au sens de principe politique donnant liberté et visant à l’égalité de toutes les croyances).

Ceci dit, le fait que le même terme soit utilisé dans les 2 cas prête à confusion. C’est pourquoi on a intérêt à distinguer

-         le séculier, la sécularisation

-         la laïcité, la laïcisation.

La laïcité est une façon de permettre la coexistence pacifique de personnes et de groupes ayant des rapports différents à la sécularisation.

 

Revenons au mouvement humaniste. Ces organisations existent dans de nombreux pays. Et l’Union Européenne les reconnaît au même titre que les religions.

En Belgique, il existe des conseillers humanistes, à côté des aumôniers, dans les hôpitaux, les prisons, etc pour les personnes qui veulent réfléchir au sens de la vie en dehors de traditions religieuses.

Cela me semble aller tout à fait dans le sens de la laïcité/

 

Donc, le propos de l’auteur ne vise pas les dites sectes en parlant des « organisations et systèmes de croyances non religieuses ».

Des dites sectes il ne dit rien, ce qui montre que s’il peut y avoir tel ou tel problème, il n’y a pas en Angleterre de focalisation médiatico-politique sur les dites sectes.

En fait, le problème peut venir de groupes contre sociétaux, qui se séparent de la vie sociale, et dont les membres s’isolent de la société et ont des pratiques très différentes de celles considérées comme « normales ».

Problème au niveau des familles notamment.

 

Mais quand il n’y a pas de délits avérés (et s’il y a délit, qu’il s’agisse de religion -cf. les affaires de pédophilie !-, de groupes humanistes ou de dites sectes, bien sûr, c’est différent), les Anglais préfèrent la médiation à la stigmatisation.

Et cela donne de meilleurs résultats, pour tout le monde.

La médiation est assurée avec l’aide d’universitaires. Celles et ceux que cela intéresse en sauront plus en lisant la présentation d’INFORM dans l’ouvrage de M. Cohen et Fr Champion, Sectes et démocratie, Le Seuil.

 

Voilà, c'est tout pour aujourd'hui. Je me remets vite à mon travail, après avoir fait la bise aux gentes dames qui surfent sur mon Blog. Pour les hommes, je délègue....



[1] F. Champion, 2006, p. 56.

31/10/2010

Un Manifeste anglais du secularism/laïcité

On entend encore très souvent dire que le terme de « laïcité » n’a pas d’équivalent en anglais/américain. Or les textes internationaux traduisent laïcité par secularism et secularism par laïcité.

J’ai déjà noté dans mon « Que sais-je » Les laïcités dans le monde, que des universitaires américains donnent, depuis longtemps (au moins les années 1960), une définition du secularism qui recoupe tout à fait les définitions classiques de la laïcité et, notamment, celle que Ferdinand Buisson donnait en 1883 dans le célèbre Dictionnaire de Pédagogie.

Mais qu’en est-il de l’Angleterre ?

Et doit-on, comme les modernes moutons de Panurge qui préfèrent reprendre à leur compte des stéréotypes dominants au lieu de s’adonner à la tâche difficile de penser, opposer « laïcité française » et « communautarisme anglo-saxon » ?

Et si des Anglais nous donnaient une leçon de laïcité ?

 

« A SECULARIST MANIFESTO », un manifeste séculariste vient d’être écrit par Evan Harris, et publié dernièrement dans The Gardian (18 septembre 2010).

Né en 1965, Evan Harris a été député du parti libéral démocrate de 1997 à 2010, et il a perdu de très peu son siège aux élections de mai dernier 23730 voix contre 23906 à son adversaire conservateur).

Harris est vice président de la British Humanist Association et de la Gay and Lesbian Humanist Association. Il est aussi le président de la Oxford Secular Society.

 

Certains des mes amis universitaires, anglais ou spécialistes de l’Angleterre, diront que le manifeste d'Harris  effectue parfois des généralisations et  des raccourcis un peu vertigineux quand il décrit la situation anglaise[1], ce qui peut noircir le tableau.

Il s’agit bien sûr d’un texte militant, forcément concis, et non d’une étude sociologique.

Mais ce manifeste pointe cependant de réels problèmes de laïcité en Angleterre qui ne sont pas niables, même s’il les présente sous une forme qui parfois force le trait.

D’autre part, il présente une vision de la laïcité qui me semble fondamentale car elle se centre  sur la nécessité d’un Etat laïque.

Etat laïque qui, ainsi, peut garantir la liberté et l’égalité des droits de tous les citoyens.

 

Le cœur du manifeste consiste à affirmer que  la laïcité est «un mouvement politique »

qui « vise»  à « défendre la liberté absolue des croyances religieuses et autres que religieuses »

et à  « mettre fin aux privilèges religieux ou aux persécutions religieuses et à séparer complètement l’Etat de la religion, moyen nécessaire pour cette fin. »

Enfin si le manifeste prône une laïcité combative (et en France aussi il y aurait des combats à mener pour que l’Etat soit complètement laïque), il prend ses distances avec une laïcité qui écorne les libertés. 

Avec une note d’humour finale qui est bienvenue.

 

D’ailleurs, voici ce texte in extenso, jugez vous-même :

 

 

« La laïcité[2] est injustement pointée du doigt et attaquée par des dirigeants religieux voulant défendre leurs privilèges.

 

La laïcité n’est pas l’athéisme (l’absence de croyance en Dieu), et elle n’est pas non plus l’humanisme (un système non religieux de croyances[3]). Il s’agit d’un mouvement politique recherchant un but spécifiquement politique. Nombre de laïques sont des adeptes de religions et nombre de personnes religieuses[4] sont adeptes de la laïcité, en reconnaissant la valeur du maintien de la séparation du gouvernement et de la religion.

 

La laïcité vise à défendre la liberté absolue des croyances religieuses et autres que religieuses, elle cherche à renforcer la liberté de religion et d’autres croyances et à protéger le droit de manifester ses croyances religieuses dans la mesure où elles ne portent pas atteintes de façon disproportionnée aux droits et aux libertés d’autrui.

Cela est essentiellement le résumé de l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme. De plus, la laïcité vise à mettre fin aux privilèges religieux ou aux persécutions religieuses et à séparer complètement l’Etat de la religion, moyen nécessaire pour cette fin.

 

Un manifeste pour un changement par la laïcité pourrait ressembler à ceci :

 

1 Protéger la libre expression religieuse qui n’incite pas directement à la violence ou à des délits envers les autres ou ne crée pas publiquement et directement une quelconque détresse et inquiétude

 

C’est pourquoi les laïques :

 

- Ont mené une bataille contre le projet de loi de Tony Blair sur la haine religieuse largement définie, travaillant  aux côtés de personnes religieuses qui réclament la liberté d’attaquer d’autres religions et s’élevant contre certaines organisations religieuses ;

- Ont remporté une réussite notable avec l’abolition de la loi anglaise[5] sur le blasphème qui concernait uniquement  le christianisme ;

- Cherchent à abolir les offenses d’ordre public qui conduisent la police à questionner des personnes religieuses ayant donné leur avis,  sauf en cas d’insultes manifeste envers autrui

- S’opposent à la loi de diffamation de la religion qui a été proposée à l’ONU par certains Etats à majorité musulmane ;

- S’opposent à l’interdiction de la burqa sauf là où cela est nécessaire pour la sûreté, la sécurité, ou l’octroie effectif de services publics ;

- Soutiennent le droit des musulmans de construire des mosquées, soumises aux règles habituelles de planification.

 

2 Mettre un terme aux discriminations contre des organisations et des systèmes de croyances non religieuses, en mettant fin à leur exclusion des :

 

- Tranches horaires d’émissions religieuses (à la radio et à la télévision) protégées (par la loi)

- Comités qui établissent les programmes d’études religieuses ;

- Organismes qui conseillent le gouvernement sur les questions relatives à la religion.

 

3 Mettre un terme à la discrimination religieuse injustifiée en :

 

- Arrêtant l’autorisation, pour les écoles confessionnelles, de refuser ou de renvoyer un enseignant à cause de sa religion ou de son statut marital.

- Empêchant, dans les écoles confessionnelles bénéficiant de fonds d’Etat, la ségrégation et la discrimination contre les enfants sur des critères religieux.

- Permettant aux membres de la famille royale de se marier avec des catholiques, en modifiant L’Acte de loi anti-catholique.

 

4 Quand des organisations religieuses s’associent à d’autres pour assurer des services publics, s’assurer qu’ils le font sans :

 

- Discrimination envers leurs employés

- Refuser des services aux usagers sur des critères religieux ou sexuels.

- Faire du prosélytisme pendant qu’ils assurent ces services.

 

5 Limiter le droit des personnes religieuses  à l’objection de conscience lorsqu’elles assurent des services publics (par exemple la tenue des registres de mariage, la fonction de juge, de pharmacien ou de travailleur social), pour cantonner celle-ci dans la partie légale de leur travail à des exemptions rares et spécifiques (par exemple l’avortement pour les médecins) agréées   par le parlement.

 

6 Accorder des accommodements raisonnables pour faciliter la pratique religieuse dans le temps et les lieux de travail[6] (par exemple, le turban sikh dans les forces de police, le hijab ou le kara dans les uniformes de police et des espaces de prière sur les lieux de travail) sans les accroître à un ensemble d’exemptions religieuses fondées sur la subjectivité, ni à l’imposition de pratique religieuse à des non-croyants.

 

7 Faire cesser une inculcation religieuse par l’Etat, en mettant fin aux cérémonies cultuelles obligatoires à l’école et en faisant de l’instruction religieuse l’étude de ce que les religions et d’autres système de croyance croient, plutôt que d’un enseignement en ce qu’ils croient.[7]

 

8 Détacher la religion de l’Etat en :

 

-Supprimant l’aspect officiel de l’Eglise d’Angleterre[8] ;

-Mettant à la prière au Parlement et au Conseil ;

-Abolissant la présence automatique d’évêques à la Chambre des Lords. Nous sommes le seul pays en dehors de l’Iran à réserver des sièges au Parlement pour des membres du clergé. Les personnes religieuses peuvent se présenter normalement aux élections, et elles le font.

 

9 Refuser la présence d’un système fondé sur les Ecritures, doublant le système légal, ou la supposition légale que les personnes religieuses sont plus ou moins morales que les incroyants.

 

10 Travailler à mettre fin aux séparations entre les gens fondées sur des motifs religieux.

Cela n’a rien à voir avec des questions de doctrines comme les femmes évêques, les pasteurs gays[9] ou la  messe en latin, qui sont des questions religieuses. Cela ne doit pas non plus impliquer l’interdiction d’opinions religieuses provenant de l’espace public.

Rien de cela ne concerne ce que font les familles chez elles, ou les autorités religieuses au sein de leur propre famille.

 

Si vous donnez votre accord à toute ces propositions, vous pouvez être alors un laïque convaincu sans être pour autant « militant »[10] ou « agressif ».

Si vous approuvez seulement la majorité des propositions de ce manifeste, vous pouvez fort bien être un pasteur.

Si vous êtes en opposition complète avec elles, vous êtes probablement de la graine d’archevêque.

 

Les pire excès effectués au nom de la laïcité -aucun d’eux n’est approuvé par les laïques du Royaume Uni- concernent la proposition d’interdire la burqa en France et les vêtements religieux dans des universités turques.

Ce n’est pas juste[11] mais compte peu à côté de tout ce que charrient les régimes religieux. »

 

 

PS : Prochaines Notes,

-la réponse à la demande de « Soleil » : de quelle manière chaque culture peut-être considérée comme une part d’universel (cf. Commentaire de la Note du 24 octobre).

-L’analyse critique de l’ouvrage très important (mais parfois un peu unilattéral) de Raffaele Simone, Le Monstre doux, Gallimard.

 

 

  

 

 



[1] Ainsi l’enseignement de la religion dans les écoles, malgré les demandes de « rechristianisation » de cet enseignement effectuées sous M. Thatcher, est plus diversifié que ne l’indique le manifeste : cf. J.-P. Willaime, avec la collaboration de S. Mathieu (dir.), Des maîtres et de dieux. Ecoles et religions en Europe. Paris, Belin, 2005.

[2] Je traduis « secularism » par « laïcité » et « secularist » par « laïque ».

[3] « a non religious befief system » : à noter que l’utilisation sociale du terme « belief » en anglais connote mieux qu’en français le fait que les croyances peuvent  être de toutes sortes, religieuses et non religieuses. Dans les textes internationaux « belief » est souvent rendu par « conviction » quand il s’agit de croyances non religieuses. J’ai gardé le terme de « croyance » quand l’auteur insiste sur le parallélisme entre croyances religieuses et non religieuses.

[4] « religious people » ; écrire en français « les religieux » pourrait faire croire qu’il s’agit de moines. A noter que, là, l’auteur met en opposition « religious people » et « nonbelivers »

[5] Il ne s’agissait donc pas d’une loi britannique.

On sait (ou devrait savoir !) que l’Eglise d’Angleterre est « établie » en Angleterre et séparée en Ecosse, l’Eglise presbytérienne est dans le cas inverse, et toutes les Eglises sont séparées de l’Etat au pays de Galles et en Irlande du Nord. On sait aussi (ou devrait savoir ! qu’en France il y a 8 régimes différents de rapports Eglise-Etat.

[6] « to cater for religious practice in employment and facilities »

[7] « the study of what religions and other belief systems believe, rather than instruction in what to believe. »

[8] « Disestablishing the Church of England ». On sait l’importance dans le monde anglo-saxon de termes de la famille sémantique « d’établissement » : « Eglise établie » (= ayant des liens privilégiés avec l’Etat), « Eglise désétablie » (= séparée de l’Etat). Petit rappel : aux USA le « désétablissement » date de 1791.

 

[9] Plusieurs Eglises anglicanes acceptent les deux, ce qui provoque un débat interne à l’Anglicanisme, à un niveau international.

De même, la contraception  a été acceptée dés les années 1930 (et dans les années 1950 et 1960, les femmes de la France laïque devaient commander, via le Planning familial, des contraceptifs en Angleterre) et l’avortement dés les années 1960, comme étant, dans certaines circonstances, un « moindre mal ». La survie de l’ « établissement » en Angleterre est aussi due à ce libéralisme moral et à ce pluralisme interne de l’Eglise établie. Cela ne signifie nullement, bien sûr, qu’un « désétablissement » ne soit pas nécessaire.    

[10] « militant », en anglais, a souvent une connotation un peu péjorative. On pourrait traduire par: "sans être pour autant un laïcard"

[11] « They are wrong »

24/10/2010

Suite sur le pluriculturel

Gigi III me chahute parce que j’emploie le terme de « pluriculturel », elle trouve que c’est une astuce que je viens d’inventer pour éviter le mot « multiculturel ». Eh non, Gigi III, il faut lire l’ensemble de mes œuvres immortelles.

Si si, c’est intéressant, je vous l’assure. De plus il faut se dépêcher de prendre connaissance des 23 bouquins parus, car 2 sont sous presse, un va sortir dans un mois et l’autre au début de l’an de grâce 2011.

On en reparlera.

Pour le moment, revenons à … nos moutons pluriculturels. Je disais que je n’avais pas attendus les débats d’aujourd’hui.

On trouve en effet l’expression « la France pluriculturelle » en sous titre d’un de mes livres qui date de …1988[1], c'est-à-dire avant qu’il y ait un débat français passionnel sur le multiculturalisme.

De même les intellos (in Le Monde, aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois, etc) trouvent génial le titre du dernier livre de Raffaele Simone : Le Monstre doux[2] .

Ce titre veut rendre compte d’un « modèle tentaculaire et diffus d’une culture puissamment attirante, au visage à la fois souriant et sinistre qui promet satisfaction et bien être à tous en s’assurant de l’endormissement des consciences par la possession et la consommation » 5’ème de couv.)

Mais, Amis internautes, ce Blog vous propose, gratis pro Lady Gaga, depuis plus de 5 ans une rubrique intitulée « La douceur totalitaire » qui vous cause présisly de cela. Et sans croire, comme le fait Simone que cela est du à la droite, et qu’une vraie gauche en serait indemne.

Que nenni, c’es plus global.

 

Bref,eh oui, il a tout inventé votre Baubérot :

l’Appel du 18 juin avant Galilée,

la théorie de la relativité avant Voltaire

et le fil à couper le beurre avant la loi de Sarko Ier sur les retraites.

 

Un peu de sérieux.

Précisons : dans ma manière de parler : pluriculturel est un état de fait, le multiculturalisme, dans ses 2 versions libérale (cf Will Kymlicka) et communautarienne (Charles Taylor) une philosophie politique.

Maintenant, d’autres prennent la chose autrement, ainsi mon pote Henri Goldman  estime lui que le multiculturalisme est un fait et que le projet politique, c’est l’interculturalisme.

Il dit cela à partir d’une réflexion que je partage sur les propos d’Angela Merkel

http://blogs.politique.eu.org/Le-multikulti-a-t-il-echoue.

 

OK donc, sauf qu’à mon sens, l’interculturalisme tel qu’il l’entend et le multiculturalisme libéral de Kymlicka se ressemblent beaucoup, mais peut-être le terme d’interculturalisme est-il meilleur dans la mesure où certains peuvent croire que le multi n’est qu’une juxtaposition.

Cependant, je crois l’avoir déjà écrit dans ce blog, en fait moi je suis partisan, face à l’aspect pluriculturel des sociétés modernes, et notamment de la France et du Québec, de jongler un peu avec les 3 termes de multiculturalisme, interculturalisme et républicanisme.

Chacun d’eux est intéressant s’il n’est pas pris comme un absolu, mais est mis en interaction avec les 2 autres.

Voila un auto-pillage, je terminais une Note au printemps 2009, ainsi (et, miracolo, je suis toujours d’accord avec moi-même) :

 

Il faut articuler trois niveaux différents:

 

  1. Celui du Multiculturalisme : non comme juxtaposition des cultures mais comme possibilité pour ces cultures de continuer à être vivantes (c'est-à-dire à la fois transmises et réinterprétées) en situation diasporique.

 

  1. Celui de l’Interculturalisme :

·        Contacts, échanges : réduction de la « menace » de l’altérité : comprendre les divers systèmes de représentations en présence sur la scène sociale

·        Transversalité : développements d’apports réciproques de synergie

 

Cela signifie-t-il un abandon du « républicanisme » ? Non : un niveau républicain doit être également présent.

-          pour éviter que les rapports de force de l’espace public de la société civile porte atteinte à l’autonomie des sphères politique et privée (cf affaire dite des « tribunaux islamiques » de l’Ontario).

-          pour éviter les tentatives de groupes d’englober l’identité des individus, d’instrumentaliser les « pratiques d’ajustement » qui ont pour objet des individus et non des groupes.

-           pour tirer le culturel, de l’ethnicité vers l’universalité.

 

Le républicanisme joue, là, la fonction d’

  1. Universalisme en devenir et chaque culture est considérée comme une part d’universel.

 

Laïcité interculturelle comme laïcité roseau, plus résistante aux tempêtes sociale que la laïcité chêne de la fable de Jean de La Fontaine.

Apte à assumer le frottement entre cultures tout en évitant le conflit de civilisations.

 

 Pour continuer sur les dits « souchiens » (cf. ma Note du 17 octobre), il y a historiquement en France, déjà ce que, sous la  IIIème République on appelle les « petites patries », qui, avec les régions frontalières notamment, lieux privilégiés de passage et donc aussi d’« influences étrangères », et d’autre part, les migrations temporaires ne donne pas un phénomène totalement hétérogène du pluriculturalisme d’aujourd’hui.

Je vous ai dit il y a une semaine, que les Limousins de mon village (et d’autres proches) savent que leurs ascendants ont vécu dans le coin depuis Louis XIV et même au-delà.

Mais ces agriculteurs étaient des migrants temporaires : à la morte saison les hommes partaient comme maçons dans différentes villes françaises, voire étrangères et… en ramenait ce que les autorités appelaient « le mauvais esprit de la ville » !

Et en même temps, les « petites patries » n’étaient pas des phénomènes diasporiques, mais de terroirs, avec des traditions et des us et coutumes.

Et donc il y a un mélange de proximité et de distance avec la situation actuelle.

 

Ceci dit, il y a toujours eu aussi quelque chose que l’on peut appeler la « culture française », intégrant au fur et à mesure des apports culturels internes, extérieurs, influençant les « petites patries » et exportant des schèmes culturels hors de France.

C’est une sorte de sédimentation historique.

Alors la « grande patrie » se voulait à la fois la résultante des « petites patries » et une passerelle vers l’humanité entière.

Elle l’a été, assez souvent, de façon impériale, et exportation a (partiellement) rimé avec conquêtes.

Mais pas seulement : l’influence française au Mexique était assez forte en 1860, lors des lois de Réforme, et l’expédition de Napoléon III a pas mal gâché les choses.

Cela n’a pas empêché un « modèle mexicain » de laïcité de fonctionner en France dans l’avant 1905, j’en ai déjà causé.

Donc tout cela circule.

 

Que certains, aujourd’hui, se sentent vocation d’être particulièrement les passeurs soit de cette culture traditionnelle de « petites patries », soit de la culture française classique, loin de me choquer, me réjouit plutôt :

Ce peut-être, c’est un bon antidote à la déculturation, à la culture massifiée d’une communication de masse qui, privilégie unilatéralement le quantitatif.

Au monstre doux, à la douceur totalitaire dont je causais au début de la Note.

J’écris cela sans pudibonderie : j’aime bien des séries télévisées américaines, que ce soit FBI portés disparus, Closed Cases ou d’autres, je ne boude pas la scène télvisuelle.

A condition de ne pas être dupe

A condition qu’il y ait de multiples contrepoids.

 

Donc, OK pour les cultures « souchiènnes »

Mais, que l’on soit bien d’accord :

 

-d’une part, cette double culture soit « traditionnelle », « vieille France » ou « terroirs », soit  « classique », peut être tout à fait promue, transmise, etc par quelqu’un d’origine chinoise ou autre.

Ce n’est nullement une affaire de sang pur qui abreuverait nos sillons.

Et cela, c’est normalement la base du républicanisme français (là-dessus je rejoins également Goldman) : le sol où on habite, pas le sang. On doit donc pouvoir être un fils adoptif ou une fille adoptive.

 

Or le hic, c’est que, trop souvent, que ce soit par filiation ou adoption (pour continuer cette métaphore), la seule possibilité qui vous soit offerte, notamment quand vous êtes jeune, c’est la prédominance de la culture télé.

Culture télé dont on voit les brillant résultats chez notre Leader Maximo.

Et là, je sais que je vais provoquer des réactions indignées, mais tant pis, je le dis comme je le pense : de façon dominante les profs ne sont plus aujourd’hui un contre poids culturel.

Et merde, avant de gueuler, mes amis, sachez vous mettre un peu en question.

Ou si vous êtes de ‘bons profs’, si vous n’êtes pas dans ce que je décris, sachez échapper au réflexe corporatiste de défense sommaire de vos collègues.

Pour ma part, je suis souvent déçu quand je rencontre des profs du secondaire (tout en les trouvant sympas, ce n’est pas cela le problème !) :

à une véritable démarche de connaissance, ils préfèrent trop souvent de pseudo « bonnes » émissions de radio ou de télé qu’ils opposent aux « mauvaises ».

C’est Arte ou France culture contre TF1.

Mais cela reste un univers culturel à dominante radio-télé, avec tout ce que cela signifie.

On est toujours dans le « monstre doux ».

Et c’est souvent désastreux, car on perd l’idée de ce qu’est une véritable démarche d’objectivation.

 

Bien sûr, moi aussi je me sert de ces véhicules radio-télé, j’en joue également, mais le problème, c’est quand ils deviennent l’horizon culturel, alors que dans es pseudo bonnes émissions, dans pas mal de cas, la conviction l’emporte sur le savoir.

Il faut absolument décrypter, et pour décrypter avoir d’autres sources plus sérieuses.

 

Alain F., le samedi est typique de cette ambivalence, et certains croient qu’il s’agit d’un grand intellectuel. Alors qu’il le reconnaît lui-même il théorise sur ses émotions.

On ne sort pas de l’émotionnel médiatique, et aussi du « je sais tout sur tout », je suis capable de parler de tout.

Et alors le « combat du bien » l’emporte sur l’analyse.

Mais il y en a beaucoup d’autres, et c’est pour ne pas focaliser facilement le débat sur lui que je n’ai pas mis son nom en entier.

Moralité : on loupe (et du coup on n’éduque pas assez) un double rapport à la radio-télé qui est fondamental :

-un rapport critique

-un rapport ludique

C’était la rubrique sachons faire preuve de réflexivité, empruntons à la morale laïque de papa le souci de « l’examen de conscience » !!

 

Reprenons le fil :

-d’autre part, toute culture, pour être vivante, doit être dans la logique d’import-export, de double transfert culturel. Une culture close, qui se replie sur elle-même s’appauvrie, se fige et se folklorise.

Et donc, pas de peur à l’égard de personnes bi-culturelles, de  cultures diasporiques se développant en France, de phénomènes de métissage.

La recherche de la pureté culturelle est une impasse, tout comme la recherche de la pureté morale, par le port du voile intégral, ou bien d’autres manières moins visibles et socialement plus acceptées.

Le problème est d’être dynamique. Plus on est dynamique, moins on a peur.

 

Enfin, que les ressources culturelles « souchiennes » contribuent à une lucidité autocritique.

A ce qu’en langage intello, on appelle la réflexivité.

Et la réflexivité, cela manque souvent à l’appel.

 

Les grands défenseurs des Lumières me font souvent bien rigoler, car ils sont eux dans l’obscurité :

les Lumières c’est « comment peut-on être persan », c’est le regard vers des modèles extérieurs, qu’ils soient anglais ou chinois (Confucius, via les jésuites en plus), c’est la projection dans l’avenir et non la nostalgie d’une époque passée.

 

Et ma « souche » limousine, est en partie ce qui me fait mieux comprendre ce que l’on croit être l’altérité :

quand une de mes étudiantes me racontait le « bled » dont ses parents étaient issus, je retrouvais….. ma fameuse grand-mère et au-delà ce qu’était mon village il y a un siècle ou un peu plus.

Et il y avait des formes de démocratie villageoise, et les rapports homme-femme ne peuvent pas se résumer en parlant d’inégalité entre les sexes, c’était plus complexe et il y avait une répartition géographique du pouvoir entre l’intérieur de la maison et l’extérieur.

 

Alors, bien sûr, que les femmes aient voulu être maîtresses d’elles mêmes, de leur destinée, à l’extérieur, qu’il y ait eu mille raisons de bousculer cet ordre traditionnel, OK.

Mais ce que je veux dire, c’est que ma culture limousine, ma « souche » paysanne fera que je ne me laisserais pas prendre par les stéréotypes ambiants des beaux messieurs et belles dames, et que, comme les paysans de chez moi, je penserai : il n’y a pas de sotte culture, il n’y a que de sottes gens !  

 

 

 

 

 



[1] Le protestantisme doit-il mourir ? La différence protestante dans une France pluriculturelle, Le Seuil, 1988. L’exemple protestant est très révélateur de la difficulté française du pluralisme, en ceci que les huguenots (le noyau dur historique du protestantisme en France) ont recherché de façon éperdue un loyalisme civique et que, jusqu’à aujourd’hui, la (petite) différence protestante a été toujours plus ou moins suspectée, au lieu d’être considérée comme une possible richesse pour notre pays.

[2] Gallimard,  octobre 2010. On en reparlera.