28/10/2009

Une Mission parlementaire boumerang !

Commentaires sur mon audition devant la Mission parlementaire sur le voile intégral

(cf. le texte de ma déclaration préalable dans la Note du 21/10/09)

 

 

J’ai pris du temps avant de commenter mon audition devant la Mission parlementaire, d’abord parce que je voulais prendre quelque recul face à mes premières impressions, ensuite parce que je voulais ne pas en rester aux impressions et, malgré un agenda surchargé, visionner l’ensemble de la séance.

J’invite d’ailleurs celles et ceux qui ne l’ont pas fait à visionner à leur tour la séance. Ils pourront ainsi confronter ce que j’écris avec leur propre jugement.

http://www.assemblee-nationale.fr/13/commissions/voile-integral/voile-integral-20091021-1.asp

 

Je ne m’attendais certes pas à un dîner de gala. J’ai pourtant été très surpris par la façon dont l’audition s’est déroulée. Surpris et inquiet pour le fonctionnement de la démocratie.

J’avais d’ailleurs un peu préparé un argumentaire pour expliciter mon exposé initial. Mais il se fondait sur un autre niveau de débat, et j’ai du complètement improviser.

Ma surprise a été renforcé par le fait que la veille j’avais participé à une table ronde « de la société civile » (comme on dit !) : « L’habit fait-il toujours le moine ? » Différentes opinions s’étaient exprimées. Mais toutes témoignaient d’un autre niveau intellectuel.

Revenons à la Mission parlementaire.

 

Une Commission sous influence :

D’abord le président de la Commission, André Gérin, a commencé par une intervention de 10 bonnes minutes qui définissait la ligne… de la Mission, comme si elle avait une pensée unique et  unanime (emploi à plusieurs reprises du « nous »).

Gérin recherchait un effet méthode Coué par la répétition de mots blocs comme « intégriste », « fondamentaliste », obscurantiste », « barbare »,… et il bouclait la discussion avant même qu’elle ne soit commencée.

Cela constituait une sorte de manœuvre d’intimidation : je n’avais pas encore ouvert la bouche et mon propos était déjà considéré comme hérétique, déviant par rapport à ce que la Commission devait penser.

Gérin a effectué une synthèse très unilatérale (cf. ci après) des auditions de la Mission et il a même annoncé quel serait le contenu d’une future audition ! Merveilleux.

 

Mais le plus surprenant, pour moi, était la façon dont l’ensemble des députés présents laissaient faire leur président : on aurait dit de petits garçons (et quelques petites filles) se faisant mener à la baguette par un maître d’école autoritaire.

 

Ce cadrage dogmatique a été renforcé par le fait que juste après mon intervention, Gérin a donné la parole à Jacques Myard, qui ne l’avait pas demandée !

Mais l’ordre de mission attribué à son compère était clair : être immédiatement un tonton flingueur pour le cas ou tel ou tel député aurait pu accepter certains de mes arguments.

 

Un anti-intellectualisme primaire :

Et Myard a, tout de suite, mis en place un argumentaire qui allait fonctionner jusqu’à la fin des débats : vous êtes un intellectuel, donc « à mille lieux des réalités » ; vous nous dites qu’ « il faut  négocier » alors qu’il « faut combattre ».

Je n’avais jamais parlé de « négocier » !

Plus tard, alors que j’avais indiqué avoir effectué une enquête sociologique de 2 ans au Québec, il m’a été répondu, de façon un peu méprisante : « Ce n’est pas parce que vous avez rencontré une musulmane au Québec… » !

Belle conception de l’enquête sociologique !

 

La stratégie m’a paru très au point et a fonctionné pendant toute la demi-heure de la discussion

-         au lieu de débattre du contenu de ce que j’avais dit, on m’a obligé à rectifier, à me défendre : à expliquer rapidement ce qu’est le travail d’un historien et sociologue, une démarche de connaissance, à rappeler que je n’avais jamais parlé de négocier,  à préciser que j’avais exercé pendant plus de 20 ans des activités de direction et que je me suis coltiné les problèmes évoqués, en leur apportant des solutions, etc.

-         cela n’a pas empêché des piqûres de rappel : l’accusation d’ « intellectualisme », d’être un « intellectuel » (un gros mot pour ces so called anti obscurantistes !) a été reprise. De même le terme « négocier » est revenu plusieurs fois comme si cela avait été le centre de mon propos.

-         à part une exception (j’y reviendrai), les 2 ou 3 interventions qui se sont voulues un peu plus nuancées, étaient elles-mêmes obligées d’être sur la défensive, de se situer par rapport à leurs collègues, alors que ceux-ci attaquaient billes en tête et sans vergogne, eux !

 

Les députés ont donc fait comme si seul un intello pouvait leur tenir de semblables propos, et quand j’ai un peu haussé le ton, en réponse à leurs attaques (je croyais qu’il s’agissait d’une Mission d’information !), m’ont quasiment reproché de mettre en cause la représentation nationale.

Myard dans sa seconde intervention a même dit : « je ne peux accepter et personne n’acceptera ici »… que je compare la dite burqa et le communisme stalinien.

 

Voici maintenant, quelques réflexions regroupant par thème les débats qui ont eu lieu:

 

1) Sur la laïcité :

En fait, les intervenants qui ont joué la surprise ont fait preuve de mauvaise foi : la conception de la laïcité que j’ai développée  (traitée, par 2 fois de « laïcité de circonstance » !) avait déjà été exposée, de façon analogue, par 2 associations militantes :

-         l’Union des Familles Laïques (par ailleurs favorable à une loi) leur a dit qu’une loi ne pouvait être prise au nom de la laïcité: « Le principe de laïcité doit rester cantonné à la sphère publique. L’étendre à la société civile revient à faire un contresens sur ce qu’il signifie. Une telle extension, loin de renforcer le principe de laïcité, l’affaiblirait ».

-         La Fédération nationale de la Libre Pensée (défavorable à une loi) : « La laïcité (…) est un mode d’organisation politique des institutions. Elle vise, par la séparation des Eglises et de l’Etat (loi de 1905), à distinguer institutionnellement le domaine de l’Administration et des services publics du domaine privé de la vie des citoyens. »

 

Par ailleurs, tout en se montrant comme moi, opposée au port de la « burqa », la Libre-pensée a été peut-être encore plus incisive dans le refus de la loi :

Quelques citations de la déclaration de son représentant :

« Ce sont toujours les dictatures qui ont voulu imposer un mode de vie et des modes vestimentaires [suivent divers exemples]. L’Histoire regorge de ces tentatives totalitaires de vouloir régenter la vie des gens. »

Et la Libre-Pensée continue : « Il nous semble qu’interdire le port de la burqa, dans ce que nous considérons comme la sphère privée, est attentatoire aux libertés individuelles et démocratiques. 

Il semble que nous soyons désormais dans une logique qui tend à restreindre toujours davantage la liberté de comportement des personnes (…) Nous estimons qu’il appartient aux femmes, et aux femmes seules, de déterminer leur comportement»

Lire l’ensemble de l’intervention dans La Raison, n° 245, novembre 2009. Brumaire CCXVIII.

 

Il est intéressant de constater que l’ensemble de ceux qui disent qu’une loi ne se justifie en aucune manière au nom de la laïcité est nettement plus large que sur le problème du foulard à l’école.

 

Mon affirmation que la première exigence de laïcité s’applique à la République elle-même n’a rencontré aucun écho. En fait leur invocation de la laïcité est manipulée par leur invocation de l’égalité femme-homme

(et inversement comme nous allons le voir).

En effet l’évocation de l’égalité des sexes sert à rejeter dans l’impensé tout ce qui a trait à la laïcité et qui ne peut être directement rattaché à cette égalité.

L’invocation de l’égalité des sexes sert donc avant tout à une conception réductrice de la laïcité.

 

2) Sur les discriminations :

Je passerais sur l’interprétation, contraire à tout savoir historique, de la loi de 1905 comme loi qui a su « stigmatiser » si cette invocation ne cautionnait pas une future loi. Plus généralement, j’ai été effaré d’entendre, de plusieurs députés, que c’était « nous » qui étions actuellement stigmatisés, et non celles et ceux  qui sont victimes de discriminations.

« Il ne faut pas inverser les rôles » a déclaré un député, en les inversant précisément !

 

Ma référence à la page du Monde où un journaliste racontait tout ce qu’il a du subir parce qu’il s’appelait « Mohammed », et sur la multiplicité des témoignages reçus par le quotidien à la suite de ce texte, a complètement fait flop !

Plus généralement, ma demande d’élargir la Mission pour y inclure « l’ensemble des problèmes liés à la diversité de la société française » n’a rencontré aucun écho.

Sur les discriminations, une seule personne s’est déclarée d’accord et m’a posé une question sur les accommodements raisonnables : cette députée (G. Pau-Langevin) est femme et Française des Antilles : cherchez l’erreur !!!

 

3) Sur l’égalité des sexes :

C’est d’ailleurs la seule femme qui s’est exprimée (et son intervention a duré, au plus, une minute) dans une assemblée où il y avait environ 15 hommes et 5 femmes. Les hommes ont tenu le crachoir, plusieurs intervenants 2 fois.

Les femmes, elles, se sont tues, ce qui m’a stupéfait.

Donc à l’exception d’une intervention d’une minute, seuls les hommes ont parlé, alors même que l’on m’a dit qu’il fallait refuser une situation où « les hommes monopolisent la parole ».

On comprend alors que ma proposition de lutter contre le « nicab », notamment par « l’exemplarité » : une République exemplaire dans ce domaine étant mieux en mesure de "convaincre", n’a rencontré aucun écho.

 

La Mission veut aller en Belgique, sans doute parce que certaines municipalités belges pénalisent  le port du « nicab » par une amende.

Il faut dire que l’idée est savoureuse : des femmes paieront le droit de porter le « nicab » comme… des parti politiques (et non des moindres !) payent une amende pour pouvoir ne pas appliquer la loi sur la parité !

 

En fait l’invocation de l’égalité des sexes est manipulée par l’invocation de la laïcité : tout ce qui a trait aux inégalités entre sexes existantes est rejeté dans l’impensé, si on ne peut les relier à la laïcité.

L’invocation de la laïcité sert donc avant tout à une conception réductrice de l’égalité des sexes.

 

4) Sur le dit voile intégral :

Le voile intégral c’est l’Afghanistan et le salafisme (avec d’ailleurs une confusion entre le salafisme politique et le salafisme piétiste et contre sociétal). C’est donc « la barbarie » (dixit J. Glavani).

Autrement dit  le port du voile intégral est complètement déconnecté de tout le social, de tout le contexte français, de l’ensemble des interrelations dans lesquelles il se situe !

Peut-il exister une négation plus complète de la sociologie ?

Autrement dit aussi : il y a les bons (les civilisés) et les méchants (les barbares).

Gérin a parlé, à deux reprises, de « défi de civilisation ».

Le terme de « défi » pourrait être intéressant si ce que j’ai dit concernant les « mesures positives » qui sont les plus aptes à lutter contre le port du voile intégral avait eu un écho. Mais seul un député s’y est intéressé.

En fait, Gérin parle de « défi » dans le sens de « conflit » : conflit des civilisations : cela ne vous dit rien ?

 

En tout cas, rien n’a été repris, et discuté, de la liste que j’avais donnée des raisons du port du « nicab » en France.

Fait significatif : alors que j’avais indiqué que j’étais « résolument contre le voile intégral et contre une loi » et que j’ai exposé les raisons de cette double opposition, ils ont fait comme si être contre la loi signifiait être pour le port du voile intégral.

Les députés ne semblent avoir aucune idée de la diversité des raisons qui induit à porter le voile intégral. Télérama (n° du 31/10) cite le cas de Marie « mère de famille qui a vécu l’enfer du viol et de la toxicomanie ».

 

Cependant, j’avais une supériorité sur les membres de la Mission : j’ai déjà parlé à des femmes portant un « voile intégral ».

D’après ce que l’on m’a dit, eux n’en ont pas encore rencontrées. Ils sentent bien qu’il faudrait le faire, mais repoussent la chose… et, sauf exception, leur opinion est déjà faite.

 

Personne n’a fait écho à ma distinction entre le « réversible » et « l’irréversible », l’être  et le vêtement : on a fait comme si le port du voile intégral était irréversible, avec des gens complètement emmurés dans leurs certitudes et que l’on devait « contraindre » parce qu’il était impossible de les « convaincre ».

Le Monde, n° du 25-26/10 cite le cas de « carole », une femme de 30 ans qui portait le voile intégral depuis 10 ans et « l’a troqué récemment pour une jupe courte, les cheveux au vent et les talons hauts. »

 

Et le PS ?

 

 Il y avait une vingtaine de députés. Comme le tiers de la Mission est composé de membre du PS, ils devaient être sept…ou alors ils font de l’absentéisme.

J’en connaissais deux. J’ai cru en repérer un troisième, qui était un peu plus rationnel que les autres. Il s’appelle Pierre Cardo. Vérification faite, il est UMP. Bref, impossible d’entendre un discours un peu de gauche. Comme je l’ai déjà indiqué, à part G. Pau-Langevin, personne n’a embrayé sur mes propos concernant les discriminations.

Cela pose quand même de sacrées questions !

 

 

 

 

1er PS: Merci à toutes celles et ceux qui m'ont téléphoné, écrit, envoyé des mels, mis un commentaire,...

2ème PS: Désolé, j'écris cette Note à 11 heures du soir. Je ne peux la prolonger en répondant aux questions des commentaires. Ce sera pour la prochaine fois.

 

 

 

21/10/2009

Mon audition à la Commission "Voile Intégral"

Voici le texte intégral de la déclaration que j'ai prononcée, ce matin, 21 octobre, devant la Commission Parlementaire sur le "voile intégral".

 

 

Mesdames, Messieurs les membres de la Mission d’Information,

 

Je voudrais d’abord vous remercier de m’avoir invité à m’exprimer devant vous.

Comme vous avez pu le lire sur mon curriculum vitae, je suis historien et sociologue de la laïcité et, précision qui ne figure pas sur le cv, j’ai fondé la première (et à ce jour unique) chaire de l’enseignement supérieur consacrée à ce sujet.

Cela me conduit à étudier, entre autre, les relations entre politique et religion, les représentations sociales et leurs significations symboliques, dans une perspective sociologique et historique ;

l’histoire n’étant pas seulement l’étude du passé, mais de l’historicité d’une société, des traces historiques présentes dans l’aujourd’hui et des changements qui s’opèrent dans le temps. L’historien s’intéresse aussi au devenir social.

Mon propos consistera donc à vous donner une position citoyenne, fondée sur un savoir universitaire, malheureusement forcément très allusif dans le temps imparti.

 

Votre Commission travaille sur un sujet complexe, qui met en jeu de nombreux éléments.

Le savoir disponible sur le voile intégral montre que celles qui le choisissent le relient à une contestation, une prise de distance maximale, un refus de la société.

Une société qui refuserait d’être critiquée ne serait plus démocratique, pour autant le voile intégral n’est certainement pas la bonne manière de mener une mise en question.

 

 

Partons d’un constat : Le port du voile intégral provient de plusieurs raisons, conjointes ou non.

Il peut signifier, explicitement ou implicitement, que la société est ressentie comme une menace, dont il faut se protéger au maximum.

Il peut constituer une façon d’affirmer, avec une visibilité hypertrophiée, une identité radicale face à ce qui est perçu comme une uniformisation sociale, un primat de la logique de l’équivalence sur des valeurs morales et religieuse.

Il peut manifester une volonté de « retour aux origines », liée à une lecture littéraliste de textes sacrés, séparer le « pur », c'est-à-dire ceux qui seraient les vrais croyants, et « l’impur », l’ensemble de la société.

Il peut également être une manière extrême de retourner un stigmate face à des discriminations ressenties.

 

Enfin, puisque le voile intégral est un vêtement de femmes (des hommes ayant d’autres signes distinctifs), ce voile intégral conteste le fait que, dans les sociétés démocratiques modernes, les rôles masculins et féminins doivent être interchangeables.

D’autre part, il refuse radicalement ce qui apparaît comme l’hypersexualisation de la femme liée à la communication de masse, à l’importance de la marchandisation dans les sociétés modernes.

Ces dernières raisons sont sans doute encore plus importantes quand le voile intégral est subi.

 

Mais, même choisi, le voile intégral se fourvoie.

Ainsi, un refus du risque d’uniformisation sociale conduit, là, à porter un uniforme intégral. Cela est fort différent du fait de manifester son identité par tel ou tel signe : par le port du voile intégral, on englobe sa personne dans une seule identité, on gomme, autant que faire se peut, ses autres caractéristiques personnelles, on efface son individualité.

Plusieurs personnes que vous avez auditionnées ont insisté, à juste titre, sur l’importance du visage, le visage est une présentation de soi à autrui, une façon de conjuguer l’appartenance à la société, la relation à l’autre et l’individualité.

 

Pour autant le voile intégral n’est pas la seule dérive allant dans ce sens, ainsi l’addiction au virtuel peut être considérée de manière assez analogue.

De même l’hypertrophie accordée par certains aux « racines » permet une séparation symbolique avec d’autres peuples engagés avec nous dans la construction de l’avenir.

 

Par ailleurs, le souci de la pureté se manifeste aujourd’hui de façons multiples, dans diverses croyances religieuses et non religieuses.

Une certaine façon de mettre en avant la laïcité participe même de cette logique.

Et, vous le savez, le refus d’accorder aux femmes les mêmes possibilités de rôles sociaux qu’aux hommes, est l’objet de nombreuses stratégies souvent implicites et subtiles, d’autant plus efficaces.

 

La recherche souvent exacerbée de l’identité, le désir parfois quasi obsessionnel de purification sont des réponses, qui aboutissent à des impasses, voire à des caricatures de ce que l’on prétend combattre.

Il s’agit donc de fausses réponses à des difficultés, voire des souffrances réelles rencontrées par beaucoup de personnes dans la société d’aujourd’hui.

Le voile intégral en est un signe particulièrement visible, mais très minoritaire.

 

La laïcité est régulièrement invoquée face au voile intégral. Les exigences de laïcité sont, en fait, très différentes suivant les secteurs de la société.

Permettez moi d’effectuer brièvement quelques rappels qui, indirectement ou directement, concernent notre sujet.

 

La première et la plus forte exigence de laïcité concerne la République elle-même, qui doit être indépendante des « religions et des convictions » philosophiques particulières, n’en officialiser aucune, assurer la liberté de conscience et l’égalité dans l’exercice du culte.

L’application de ces principes connaît toutefois, en France, certaines dérogations.

Ainsi, en Alsace-Moselle, malgré l’article 2 de la loi de 1905, il existe 3 « cultes reconnus » : catholicisme, judaïsme, protestantisme.

 

Les lois de séparation elles-mêmes, votées de 1905 à 1908, prévoient une mise en pratique accommodante, puisque (entre autres) elles autorisent la mise à disposition gratuite et l’entretien d’édifices du culte existant alors.

Mais l’islam n’était pas présent dans l’hexagone. Et, sans intention discriminatrice, la République peine pourtant à réaliser l’égalité entre religions, au détriment de l’islam.

Malgré certains progrès,  elle est encore loin d’y parvenir.

 

La seconde exigence de laïcité concerne les institutions où des actes de prosélytisme ne sont pas autorisés.

Dans son Avis de 1989, le Conseil d’Etat interdisait un port ostentatoire de signes religieux à l’école publique qui serait lié à des manifestations de prosélytisme, mais tolérait un port ne s’accompagnant pas de comportements perturbateurs.

 

 

La loi de mars 2004 est allée plus loin, pour l’enseignement primaire et secondaire, mais -significativement- pas pour l’Université où les personnes sont majeures.

Elle a donc introduit une dérogation, dont les effets se sont avérés ambivalents puisque cela a notamment induit un processus de création d’écoles privées à « caractère propre » musulman.

On peut être attaché à la liberté (républicaine) de l’enseignement et s’interroger sur les conséquences paradoxales d’une loi « de laïcité » dont un des  effets consiste à favoriser l’enseignement privé confessionnel.

Cela montre en tout cas que les conséquences d’une loi ne sont jamais univoques et que certaines n’ont pas été, sur le moment, forcément totalement prévues.

 

Un troisième secteur de la société est l’espace public de la société civile, qui est à la fois un prolongement de la sphère privée et un lieu de débat, de pluralisme, de grande diversité d’expressions.

Là, l’exigence principale de la laïcité consiste à assurer la liberté. Liberté et pluralisme dont nous avons une conception plus large qu’il y a 50 ans.

Est-ce à dire, pour autant qu’il n’y aurait aucune exigence de laïcité dans cet espace public de la société civile, et dans la sphère privée ?

Je ne le pense pas.

Le Préambule de la Constitution donne les principes qui forment l’idéal de notre république, parmi lesquels l’égalité des sexes.

Chacun sait bien qu’il y a une distance entre réalité idéale et  réalité empirique.

L’objectif consiste à agir sans cesse pour réduire cette distance. Comment le faire ? Il est nécessaire d’opérer une distinction entre l’irréversible et le réversible.

 

L’irréversible atteint l’individu dans sa chair, dans son être même.

Il induit une sorte de destin.

La puissance publique doit empêcher, autant que faire se peut, l’irréversible de se produire pour que les individus qui le subiraient ne se trouvent pas marqués à vie, pour qu’ils puissent avoir librement des choix personnels.

L’excision constitue un exemple-type d’irréversible.

La loi peut contraindre et réprimer.

 

Pour le réversible, le respect de la liberté individuelle est une priorité, priorité limitée seulement par un trouble manifeste à l’ordre public démocratique ou par une atteinte fondamentale aux droits d’autrui.

Le réversible, concerne l’extérieur de la personne : ainsi, quelque couverte ou découverte qu’elle soit, il s’agit non pas d’elle-même mais d’une image qu’elle donne à voir à un moment précis.

Les vêtements, on les met et on les ôte, ils ne vous collent pas à la peau.

On peut changer d’avis et décider de se vêtir autrement si l’on est convaincu que ce changement est souhaitable.

 

Depuis longtemps, la sagesse des nations a émis un constat d’une portée sociologique indéniable : « l’habit ne fait pas le moine ».

Cela nous invite à ne pas nous montrer mimétiques : ce n’est pas parce qu’une personne s’enferme dans un uniforme intégral, qu’il s’agisse d’une carmélite ou d’une musulmane, qu’il faut porter sur elle un regard identique, un regard qui dissoudrait son individualité dans son uniforme, sa tenue.

Il faut, au contraire, séparer son être et son paraître.

Il faut agir avec la conviction que, comme toute personne humaine, elle possède de multiples facettes, et peut activer celles que, pour une raison où une autre, elle met actuellement sous le boisseau.

Et, comme au billard, cet objectif ne s’atteint pas en ligne droite.

 

Entre le permis et l’interdit, existe le toléré, où l’on combat par la conviction et l’exemplarité,  où l’on agit au cas par cas, pour veiller à ne pas être à terme contreproductif.

Pour ce qui est réversible, réglementer, quand certaines nécessités de la vie publique l’exigent, est beaucoup plus approprié que légiférer.

Améliorer le dispositif social pour lutter contre des tenues subies est également important.

Mais une loi qui conduirait celles qui subissent le port du voile intégral à ne plus pouvoir se déplacer dans l’espace public induirait une situation pire que la situation actuelle.

Et, pour le voile intégral choisi, contraindre irait le plus souvent à l’encontre de convaincre, or il s’agit essentiellement de convaincre.

 

Pour ceux qui veulent convaincre et sont bien placés pour le faire, je pense notamment à l’immense majorité de nos concitoyens musulmans opposés au voile intégral, le pouvoir coercitif de la loi risquerait fort de se révéler un allié désastreux.

N’étant pas comprise, s’ajoutant à une situation la plupart du temps difficile, cette coercition augmenterait fortement un ressenti victimaire, dont nous savons qu’il a, par ailleurs, ses raisons.

Ce ressenti victimaire, et c’est là une raison fondamentale d’être à la fois résolument contre le voile intégral et contre une loi, dépasserait très largement le petit nombre de celles et ceux qui sont favorables au port de cette tenue.

 

Il faut se montrer très attentif au fait qu’une éventuelle loi serait la seconde loi qui, au niveau du symbolique, quoique l’on en dise, semblerait viser l’islam, même si ce n’est pas du tout ce que vous souhaitez faire.

Une telle dynamique législative créerait un engrenage dont il serait très difficile ensuite de se défaire.

L’idée fausse qu’une société laïque est «antimusulmane » se renforcerait auprès de beaucoup de musulmans, et notamment de  musulmanes aujourd’hui opposées au port du voile intégral. 

 

Inversement, les éléments antimusulmans de la société française ne se priveraient pas d’y voir un encouragement et de donner une interprétation extensive de cette nouvelle loi, comme certains l’ont déjà fait, malheureusement, pour la loi de 2004.

La spirale infernale de la stigmatisation, des discriminations au prénom ou au faciès, et de la radicalisation manifesterait que rien n’est résolu, au contraire.

Une troisième loi apparaîtrait à ce moment indispensable à certains.

Mais cela ne ferait qu’empirer les choses.

Alors une quatrième loi serait réclamée...

 

Un tel scénario catastrophe n’a rien d’invraisemblable. Il s’est déjà produit, juste après l’affaire Dreyfus, avec la lutte anticongréganiste.

Radicalisant les positions en présence, chaque mesure en appelait une autre plus forte. Ce combat se prévalait des valeurs de la République, de la défense de la liberté, de l’émancipation citoyenne.

Les colloques qui ont eu lieu cent ans après ces événements montrent que le jugement des historiens, quelle que soient leurs orientations par ailleurs, est tout à fait différent.

Ce désir de « laïcité intégrale », c’est ainsi qu’on la nommait à l’époque, risquait d’entraîner la République à sa perte et ne pouvait avoir des résultats émancipateurs.

Et les historiens ont loué Aristide Briand d’avoir changé le cap, d’avoir rétabli une laïcité « de sang-froid ».

La ‘laïcité roseau’ est plus solide qu’il n’y paraît, plus apte à affronter des tempêtes qu’une pseudo ‘laïcité chêne’, qui séduira par son aspect massif, alors que cet aspect constitue précisément sa faiblesse.

 

Déjà, d’après le travail de terrain que j’ai pu effectuer, la nomination d’une Commission, dont le titre cible uniquement le problème du voile intégral, a rendu plus difficile son désaveu par des musulmans.

Elle a engendré un effet systémique où se manifeste parfois une solidarité entre victimes.

Elle a, enfin, alimenté des craintes de rejet.

Certes, votre Commission aura sans doute à cœur de proposer des mesures plus générales mais le précédent de la Commission Stasi, et la déception de certain de ses membres face à la suite unilatérale qui lui a été donnée, peuvent faire redouter une fâcheuse répétition.

Certains ne manqueront pas de dire qu’il aurait été plus utile de rechercher la réalisation des propositions de la Commission Stasi que de les oublier et de se focaliser sur la seule question du voile intégral.

 

Pour renforcer la relation de confiance qui doit exister entre la République et ses citoyens musulmans, pour isoler l’extrémisme et, ainsi mieux le combattre, il me semble que vous devriez, dés maintenant, prendre l’initiative audacieuse de transformer votre Commission en Commission de réflexion sur l’ensemble des problèmes liés à la diversité de la société française.

Si cette diversité n’est pas un fait totalement nouveau,  son ampleur est le signe d’une mutation de notre société, comme d’ailleurs d’autres sociétés démocratiques modernes, dans un contexte international troublé.

Il n’est pas surprenant que cela s’accompagne de tensions, de tâtonnements, d’incertitudes et même de craintes.

Aux représentants de la nation de tracer des voies d’avenir.

 

Je vous remercie de votre attention. 

 

 

Je pense vous donner la semaine prochaine des commentaires sur la discussion qui s'en est suivie et qui a été, disons, assez sportive! (en tout cas très révélatrice de l'idéologie quasi consensuelle des Parlementaires, membres de la Commission). 

 

 

10/10/2009

Jules FERRY et la LAÏCITE DE LIBERTE

Plusieurs internautes me demandent des précisions sur l’allusion faite par la dernière Notes concernant la position de Jules Ferry quant à la liberté de l’enseignement et la nécessité de la liberté pour la laïcité.

Certains s’en sont même montrés surpris.

Quelques uns semblaient penser que cela était quasiment impossible, et que j’avais dû tirer la couverture à moi.

 

Vous allez le constater, votre Baubérot chéri ne vous a nullement mené en bateau.

Ce n’est pas le genre de la maison !

Je faisais référence (implicite, je le reconnais) à un discours prononcé au Sénat, à propos de l’enseignement secondaire privé.

Mais, et c’est intéressant, déjà on peut remarquer que Ferry parle, lui, « d’enseignement libre ». Il veut dire par là, libre à l’égard de l’Etat. L’expression ne lui écorche pas la bouche ![1]

 

L’enjeu du débat d’alors est l’adoption d’une loi qui progressivement va élever le niveau des enseignants de ces établissements.

Ferry dit qu’il va y avoir des garanties pour que le délai soit suffisant et cela n’entraîne pas la fermeture d’établissements privés, mais (au contraire) élève leur niveau d’enseignement.

Et il déclare à ses adversaires de droite :

 

« Vous traiterez de paradoxal la proposition que je vais apporter ici : nous travaillons à nous créer des concurrents, la loi est faite dans l’intérêt de l’enseignement libre ».

En effet « l’Université [on désignait ainsi, depuis Napoléon, l’enseignement public dans son ensemble et pas seulement l’enseignement supérieur] respecte le principe de la liberté de l’enseignement » pour 3 raisons que Ferry explicite :

 

1)      il lui [= l'Université, l'enseignement public] serait « absolument impossible de pouvoir aux besoins » qui résulteraient de la « suppression des établissements libres ». Mais cette première raison, toute pratique, n’est pas la plus importante. Car s’ajoutent 2 raisons de principes

2)      elle travaille « à élever la concurrence des établissements libres, parce qu’elle a besoin de concurrence. (…) Il faut, à côté de l’Université des établissements libres qui, comme on dit familièrement, aillent de l’avant, qui courent les aventures, parce que l’Etat ne peut pas courir d’aventures, l’Etat ne peut pas faire d’expériences : il faut que quelqu’un fasse les expériences pour lui, et dans son intérêt. »

3)      Voulons nous « le retour à des doctrines de philosophie d’Etat, [parvenir] à une sorte de religion laïque d’Etat ? Messieurs, personne plus que moi n’est l’adversaire de tout ce qui peut ressembler à des doctrines religieuses ou philosophiques imposées par l’Etat ; j’en suis l’adversaire aussi résolu que vous-mêmes ! (…)

      Je distingue profondément [le respect de la Constitution et des lois] de tout système qui, ouvertement ou d’une façon déguisée, tendrait à imposer aux consciences une foi philosophique, comme vous messieurs, dans d’autres temps, vous avez voulu imposer une foi religieuse. »

 

«L’enseignement libre : une concurrence nécessaire » Sénat, 23 mai 1882 in Jules Ferry, La République des citoyens, tome I, présentation et notes d’Odile Rudelle, Paris, Imprimerie Nationale, 456ss.

 

Deux remarques.

La première : Il faut se replacer dans le climat de l’époque (la « guerre des deux France ») pour bien apprécier la portée de tels propos.

Ferry voyait loin et ne s’arrêtait pas à l’aspect très conflictuel que revêtait l’enseignement privé catholique (celui-ci enseignait une vision de la France souvent hostile à la République, considérait la Révolution française comme le « mal »), même s’il avait sévi contre les congrégations qui combattaient ouvertement le régime.

Ferry était capable de penser au-delà de l’antagonisme de son époque, pour estimer qu’il fallait expérimenter au niveau de la pédagogie, de la façon d’enseigner et que cela nécessitait un enseignement libre, des établissements francs-tireurs, aptes à courir des aventures.

 

Il est bien dommage que cette vision ait été ensuite assez largement abandonnée et que beaucoup de partisans de l’enseignement public se soient (dés l’entre deux guerres) méfiés des expérimentations et aventures en matière d’enseignements.

Il est clair que Ferry aurait souhaité que l’enseignement public ne se réduise pas à l’enseignement confessionnel ou à ses aspects confessionnels, mais joue un rôle d’explorateur avant-gardiste, dont l’enseignement public d’Etat, plus lourd à faire bouger, plus mammouth !, pourrait profiter.

Si la laïcité de liberté de Ferry avait été mieux comprise et plus suivie, notre enseignement public ne serait sans doute pas dans la situation qui est la sienne. Tout n’est pas une affaire d’argent et de moyens (même si cela compte).

Il faut avoir la lucidité et le courage de le dire, face à la langue de bois, aux propos répétitifs et stéréotypés.

La laïcité de combat a appauvri la laïcité, la laïcité de liberté l’enrichit.

 

Seconde remarque : contre tous les petits inquisiteurs qui veulent empêcher de penser librement, remarquons que Ferry n’exclut pas la possibilité que la laïcité se transforme en « une sorte de religion laïque d’Etat », qu’elle mime ses adversaires catholiques intransigeants, qu’elle devienne leur sœur ennemie, qu’elle cherche à « imposer aux consciences une foi philosophique ».

Il est conscient des risques de mimétisme.

La laïcité n’est pas une vierge immaculée, par essence pure et sans tache, que le moindre adjectif viendrait souiller, face à laquelle la moindre critique serait blasphématoire.

Un gros Merdre laïque aux fossoyeurs de la laïcité qui, en s’abritant derrière elle, veulent imposer à nos conscience, « ouvertement ou de façon déguisée », une « foi philosophique ».

Foi philosophique par ailleurs parfaitement désuète, voire obscurantiste, car elle ignore les débats philosophiques contemporains, notamment ceux sur le « Secularism » où, à quelques exceptions prés, la France est singulièrement absente.

 

Ceci écrit, je ne fais nullement de Ferry un saint laïque : républicain à l’intérieur, il est d’empire, il est impérialiste à l’extérieur. Sur les questions coloniales, en effet, il est beaucoup plus platement homme de son époque.

Mais, précisément, ce qui fait la grandeur de Ferry, et l’intérêt toujours actuel de ses propos, ce n’est pas quand il a partagé les idées de son temps, c’est quand il a su voir plus loin et plus haut, au-delà des bornes de l’horizon

 

Autrement dit, aujourd’hui, la double leçon de Ferry c’est : ne vous laissez pas prendre au pièges des idées dominantes:

Les évidences d’aujourd’hui sont les conneries de demain.

Pratiquez la gymnastique intellectuelle, exercez-vous à penser par vous-même

Assumez, quand cela est nécessaire, le courage d’être seul

Portez votre regard au-delà des impasses qui bloquent l’horizon

Ne soyez pas un mouton de Panurge.

.

Résistez  aux conformismes de tous poils, qu’ils soient ceux de la société ou ceux de groupes ou communautés !

Cultiver votre individualité

 

Petit PS : vu du Mexique (dont je vais vous parler dans quelques jours : c’est le 150 anniversaire de la séparation de l’Eglise et de l’Etat), la seule information donnée sur la « douce France » par CNN et BBC concerne l’affaire Mitterrand (Frédéric) ! (l’hôtel ne capte pas TV 5)

Que le porte-parole du PS ait suivi Marine Le Pen au quart de tour me semble lamentable.



[1] Je précise que cette Note n’est nullement un plaidoyer pour la loi Debré. C’est une autre question, que j’ai déjà abordée et que je pourrais ré-aborder à l’occasion.

Pour dire les choses très rapido (donc schématiquement ; mais vu que vous êtes des internautes subtiles, je peux me lâcher, vous rajouterez vous-même les nuances, et tout et tout,…), s’il n’y avait pas eu des cons laïques comme Laignel, le projet Savary aurait pu régler la « question scolaire », en remplaçant le dualisme par un pluralisme interne, qui aurait permis une diversité des projets et des expérimentations à l’intérieur du service public.

Savary aurait pu être le Briand de la question scolaire, mais il aurait fallu qu’il soit soutenu par des laïques plus finauds, à moins courte vue. La laïcité a perdu en 1984 parce que beaucoup de laïques autoproclamés ou institutionnels se sont montrés incapables de faire preuve de l’intelligence nécessaire à la situation d’alors.

02/10/2009

La Laïcité s'est-elle imposée par la violence, en France?

"La burka se veut contestation de la société marchande"?

Nous allons bientôt apprendre qu'elle permet de lutter contre le réchauffement climatique!

La laîcité a été imposée par la violence en France: sans contrainte il y aurait encore des crucifix dans les tribunaux et les écoles. »

Commentaire de Marc-Paul à ma dernière Note (je reprends ce qui me concerne).

 

Double réponse :

 

1) sur la « contestation de la société marchande » :

D’abord, relisez la Note, et (si vous l’avez enregistrée) réécoutez l’émission : votre citation est tronquée.

Voilà ce que j’écrivais dans la Note précédant votre commentaire :

 

« le retrait de la société n’est pas la bonne façon de la contester. C’est une façon non solidaire, où on court le risque de se croire « pur » et de voir les autres comme « impurs ».

Il y a beaucoup d’illusion égocentrique dans cette croyance à la pureté (que la burqa n’est pas la seule, loin de là, à manifester)

d’autre part, en fait, la burqa pousse au paroxysme l’uniformisation, la standardisation des personnes opérées par la marchandisation globale de la société.

Des personnes en burqa ne sont plus identifiables en tant que telles, elles ne sont plus individualisables. Il y a perte d’individualité. C'est également une exacerbation du look; de "l'habit qui fait le moine".

BHL et burqa = même combat

La burqa se veut contestation de la société marchande, et de la perte de sens qu’elle implique, elle n’en est que la caricature. »

 

Avouez que c’est quand même assez différent !

Ceci dit, Durkheim assignait au sociologue la mission de relier entre eux des faits sociaux qui, en apparence, n’ont pas de liens entre eux.

C’est que je tente de faire et, à mes risques et périls, continuerai de faire.

 

Je vais d’ailleurs peut-être vous surprendre une nouvelle fois : mais pour moi, la Commission « burqa » se situe dans une perspective analogue

Dans une société marchande qui hypertrophie les équivalences, ce qui part dans tous les sens, voire le n’importe quoi, la Commission fait partie de ces multiples réactions de type orthodoxe que l’on constate un peu partout.

Elle veut mettre des rails, où il suffirait ensuite de se laisser conduire…

 

Je comprends  cette attitude, comme sociologue, mais je ne peux l’approuver comme citoyen. Elle me semble aller contre une nécessaire liberté-responsabilité, contredire la nécessité d’une individualité citoyenne.

Certains sont allés très loin dans ce sens : ainsi Condorcet ou Ferdinand Buisson qui ne voulaient pas que l’on enseigne la Déclaration de 1789 aux enfants ; il fallait qu’ils trouvent tout seul (au risque de dévier !) les principes et valeurs qu’elle contient.

 

2) Sur la « laïcité imposée par la violence » en France. Et vous reprenez l’exemple des crucifix. J’écrivais :

  

« La mémoire est souvent obscurantiste par rapport à l’histoire, à cause de ses déviations idéologiques. Ainsi, on raconte partout que « l’école, en France, est gratuite laïque et obligatoire ».

Or cela n’a jamais été le cas. L’école publique est gratuite et laïque, l’instruction est obligatoire. Ce n’est pas du tout la même chose. L’école publique est laïque, dans le cadre de la liberté de l’enseignement

Et Jules Ferry a prononcé un discours très important, et trop méconnu, où il expliquait que cette liberté était indispensable à la laïcité elle-même.

 

Cette façon  de voir les choses a joué même pour quelque chose qui était bien le moins que l’on pouvait faire quand on instaurait la laïcité scolaire: enlever le crucifix des salles de classe.

On a veillé, même là (alors que cela concernait l’institution elle-même) à ce respect de la liberté de conscience.

La circulaire ministérielle à ce sujet est très claire : On enlèvera les crucifix au moment « impossible [à] préciser, [où] les hommes de bonne foi reconnaîtront que la place du crucifix est à l’église et non à l’école. »

Cela signifie que tant que les gens ne le comprennent pas, il est inutile, voire contre-productif, d’enlever autoritairement les crucifix, alors même que c’est dans la logique de la laïcité.

 

Et un chercheur japonais Kiyonobu Date a montré que l’historien devait faire de la dentelle pour pouvoir établir où le crucifix avait été enlevé et où il avait été maintenu.

Dans le département du Nord, certains bourgs sont surtout peuplés de socialistes guesdistes (adeptes du leader socialiste Jules Guesde) : on enlève ; d’autres d’ouvriers catholiques, on garde le crucifix fort longtemps. »

 

J’énonçais donc un certain nombre de faits, que vous ne contestez nullement, et pour cause. Vous me contredisez en affirmant de façon péremptoire que la laïcité a été imposée par la violence, en France.

Or cela est historiquement faux.

 

Et j’ai envie de vous demander, à partir de quelque travail d’historien, à partir de quels dépouillements d’archives, consultation de documents de « première main », vous en êtes arrivé à votre conclusion.

Car nous ne sommes pas ici dans le domaine de l’opinion, mais bien de la connaissance, de la démarche de type scientifique.

C'est-à-dire, non d’une vérité absolue, infaillible, mais de ce qui est, à un moment donné, le savoir le plus élaboré.

Et le débat, dans ce domaine, n’est pas un choc d’opinions, mais des contributions plurielles, fondées sur des recherches, pour arriver à ce savoir le plus élaboré, pour tendre à l’objectivité.

 

Je précise donc un peu la contribution que je donnais dans la dernière Note, et qui montre, qu’au contraire, c’est justement en refusant d’agir de façon violente que la laïcité a triomphé.

Et là, la mémoire peut aller contre l’histoire car la mémoire :

- ne connait que ce qui a été apparent, elle ne connaît pas le dessous des cartes

- retient beaucoup plus ce qui a été conflictuel que les accommodements, les transactions, les compromis.

En plus 2 mémoires ennemies ont les mêmes intérêts idéologiques à raconter une histoire légendaires :

- les laïques intransigeants ont intérêt  à  raconter la légende dorée d’une laïcité qui s’est imposée sans transiger

- les catholiques intransigeants ont intérêt à raconter la légende noire d’une laïcité « persécutrice ».

 

Reprenons le problème concret des crucifix, au début des années 1880.

A Paris,  le Préfet Hérold les fait enlever. Il s’en suit une intervention au Sénat, où ferry, en gros, couvre le dit Préfet. Voilà pour ce qui a été public, et ce qu’a retenu, en gros, la mémoire.

Mais cela ne tient pas compte de 2 choses :

 

D’abord, le dessous des cartes : les archives de Jules Ferry nous apprennent que le ministre avait été mis devant le fait accompli, qu’il a été fort en colère et qu’il a très sévèrement réprimandé le préfet, qui a du sacrifié son bras droit.

L’échange d’arguments montre 2 conceptions de la laïcité : une où l’on passe en force (Hérold), l’autre beaucoup plus accommodante (Ferry). Cela ne signifie nullement une laïcité molle ou faible d’ailleurs. Mais plutôt une laïcité dialectique.

Mais il faut, pour savoir cela, se plonger dans les Archives (elles sont à Saint-Dié, charmante petite ville des Vosges, où l’on peut boire un bon verre de gevurtz. Après sa journée de travail !)

 

Or, c’est la 2ème, (la laïcité accommodante) qui a été la règle. Non seulement Ferry a stoppé net le mouvement, mais (comme je l’indiquais dans ma Note) une circulaire n’a pas tardé à préciser que l’on devait procéder tout autrement.

Et ce furent des transactions, que la mémoire veut oublier

La circulaire (2 novembre 1882)  indique que le fait d’enlever le crucifix de la salle de classe dépend du “ vœu des populations ”. Aux préfets de l’apprécier au cas par cas.

Si les crucifix peuvent être ôtés, il convient de le faire avec respect, en évitant tout incident. Sinon, il ne faut pas risquer de “ porter le trouble dans les familles ou dans les écoles ”, car la loi adoptée “ n’est pas une loi de combat ” mais “ une de ces grandes lois organiques destinées à vivre avec le pays ”.

On enlèvera les crucifix au moment “ impossible [à] préciser, [où] tous les hommes de bonne foi reconnaîtront que la place du crucifix est à l’église et non pas à l’école ”.

 

Cet irénisme mécontente des laïques intransigeants: ce cas par cas remet en cause l’égalité devant la loi.

C’est pourtant aussi une ligne de conduite transactionnelle, qui allie fermeté et souplesse, qui guide Ferry dans « l’affaire des manuels » (mais non, pas d’Emmanuelle. Ne rêvez pas !).

Quatre manuels de morale laïque sont mis à l’index par le Saint-Siège. Des évêques menacent les familles du refus de sacrement de première communion. Celle-ci constitue, pour une part importante de la population, un rite de socialisation morale.

Ferry cautionne les auteurs mis à l’index mais admet que le manuel de l’un d’eux – celui de  Paul Bert ! – comporte des “ atteintes manifestes au principe de la liberté religieuse ”, et une nouvelle édition épurée en est publiée.

D’autre part, Ferry multiplie les contacts avec le Saint-Siège, rassure le pape sur le Concordat et la protection des missions catholiques dans les colonies. Loin de s’en indigner, il perçoit cette mise à l’index comme une canalisation du conflit car elle permet au pape de ne pas condamner globalement la loi (laïcisant l’école publique) elle même.

 

Mettant fin à cette affaire, la célèbre lettre de Ferry à “ Monsieur l’Instituteur ” (27 novembre 1883) fait preuve de fermeté... conciliatrice.

Elle insiste sur la primauté de l’instituteur et la relativité des manuels, ceux-ci ne doivent surtout pas être “ une sorte de catéchisme nouveau ”. D’où ce conseil à l’enseignant : ne mettez pas votre “ amour-propre ” à “ adopter tel ou tel livre ”, l’important est que les populations reconnaissent que vous “ n’avez d’autres arrière-pensées que de rendre leurs enfants plus instruits et meilleurs (...) alors la cause de l’école laïque sera gagnée ”.

 

Vient ensuite le passage souvent cité : “ Au moment de proposer aux élèves une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve, à votre connaissance, un seul honnête homme qui puisse (...), de bonne foi, refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ; sinon parlez hardiment. ”

 

Ce langage n’a pas évité le combat de catholiques militants contre l’école laïque et Pagnol a popularisé le souvenir de l’opposition entre le curé et l’instituteur.

Mais, en généralisant des incidents qui ont existé, on risque d’ignorer la méthode des pères fondateurs de la laïcité, la façon dont ils ont réussi son acclimatation à la population française.

 

En termes  polémiques ( “ athéisation ”, est-il écrit, alors que c’est “ laïcisation ” qui serait appropriée), un Bulletin catholique reconnait, en 1886, que cette laïcité accommodante est en train de gagner :

Lisez cette citation en remplaçant « athéisation » par « laïcisation » et elle prendre tout son sens :

 

“ L’athéisation brutale contenue dans la loi [de 1882], écrit-il, est, dans l’application, une athéisation cauteleuse, savante et progressive.

Dans les parties de la France encore très catholiques (...), les préfets et les inspecteurs s’entendent pour la laisser, en grande partie, lettre morte : les crucifix sont en place, la prière se fait, et, si le catéchisme s’enseigne trop ouvertement, on ferme les yeux (...).

En un mot, on ne donne aux populations que la dose d’athéisme qu’elles sont capables de porter ; mais on veille à accroître constamment la dose. ”

 

La Bulletin constate donc (et déplore de son point de vue !) une démarche progressive et accommodante.

Elle peut être lue autrement : comme un souci de principe (libéralisme politique) et de réalisme électoral de rester en harmonie avec le plus grand nombre possible de catholiques. De leur montrer que combattre le cléricalisme, n’est nullement combattre la religion.

Et la loi de 1905 ira dans le même sens. Peut-être plus encore.

Non, décidément non, la laïcité ne s’est pas imposer en France par la violence.

C’est au contraire, selon les expressions de Briand, une laïcité de « calme » et de « sang froid » qui a gagné.

 

PS : je n’ai pas parlé du crucifix au tribunal, dont parle Marc-Paul, la démonstration serait encore plus manifeste : il n’a été enlevé qu’en ….1972 !!!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

14/02/2009

CONROVERSE SUR LA LAÏCITE

Débat avec Mohamed Pascal Hilout

Les internautes ont pu lire ce commentaire, après la Note du 31 janvier (« Une laïcité qui se nourrit d’affaires », sur l’affaire québécoise dite des « vitres givrées »).

« Monsieur Baubérot,
Ce qui est terrible chez-vous, c’est que vous faites semblant de disséquer froidement un cas canadien, loin d’ici, alors que la référence aux « affaires » de France est constamment présente dans vos phrases. Vous usez d’un deuxième vitrage (givrant) : celui de vous référez à un confrère pour qu’on ait l’impression que la dissection se passe à travers son bistouri.
 
Or, vous êtes un concitoyen, aussi engagé que moi et que les autres dans la pièce de théâtre que nous jouons comme nous pouvons. Ne vous faites-vous pas, à vous-même, le coup de la « neutralité du savant ». Le sociologue, le citoyen, l’expert et l’homme des médias que vous êtes n’en font qu’un !

Et le citoyen Jean ne peut se cacher à lui-même qu’il est un acteur sollicité sur la scène médiatique et conférencière. On dirait un sorcier qui n’ayant pas obtenu les résultats escomptés des forces magiques qu’il a pourtant mobilisées, finit par les diaboliser sans en avoir l'air, puisque les termes sont polis et neutres à souhait.
Et l’acteur que vous êtes sait aussi user des non-dits : YMCA au lieu de Young Men's Christian Association aussi anglophones que leurs voisins hassidim
Très charmant l'acteur qui dit à la fin de la pièce « Chao et bisous aux dames », sans préciser qu’en général il les aime à l’étouffées par des voiles.
A quand allez-vous osez me dire : "Lâcher le cul à votre femme, citoyen Mohamed, lorsqu'elle a rendez-vous chez le gynécologue !". Avez-vous du mal à apprendre cette réplique ?

Avec tous mes respects »
Mohamed Pascal Hilout, Initiateur du nouvel islam en France


Si je republie ce commentaire et si je lui donne une réponse, c’est pour trois raisons

-         d’abord, il me semble assez représentatif de l’état d’esprit des partisans d’une certaine laïcité. Les internautes ont pu constater, au fil des Notes, un certain nombre de commentaires disqualificatoires, allusifs et…courageusement anonymes. Celui ci présente l’avantage d’expliciter un point de vue ; d’être signé.

-         ensuite, derrière la tentative de disqualification, il comporte des questions qui peuvent (plus ou moins) correspondre à des interrogations partagées par des personnes d’avis différents

-         enfin, répondre est une façon d’indiquer les raisons de ce Blog (je rencontre toujours des gens que cela étonne : je cours après le temps, et pourtant j’y passe environ 2, 3 heures par semaine, parfois même un peu plus)

Promis, la semaine prochaine je reprends les Notes sur « Ce qu’est – ce que n’est pas la laïcité ». En effet, plusieurs d’entre vous réclament la suite.

Mais, vous allez le constater, ma réponse est aussi une manière de réfléchir sur « ce qu’est (ou n’est pas) la laïcité ».

 

Je reprends l’argumentation de M. P. Hilout en commençant par :

« Très charmant l'acteur qui dit à la fin de la pièce « Chao et bisous aux dames », sans préciser qu’en général il les aime à l’étouffées par des voiles. »

 

Eh oui, il y a souvent une petite pointe d’humour dans le blog : il ne s’agit pas d’un cours en Sorbonne. Pour continuer un court moment, sur ce registre, votre remarque fera sourire tous ceux (et encore plus celles) qui me connaissent et qui savent que, les dames, je les trouve souvent délicieuses… minijupées.

Plus sérieusement, qu’elles soient en minijupes, en jupes longues, avec un foulard ou épaules dénudées : a priori que m’importe. La sagesse populaire affirme, à mon sens, avec justesse : « l’habit ne fait pas le moine ».

Quand je rencontre quelqu’un, je vais avoir une première impression due à son apparence et l’habit en fera partie. Mais ce que je sais, c’est qu’en dépit de ce que je peux en percevoir cette personne m’est fondamentalement inconnue.

Cette personne a toute une histoire, toute une trajectoire, des aspirations, des espoirs, des passions, des tristesses, des inquiétudes, des peurs. Elle a éprouvé des joies, des déceptions, des peines. Elle a des bonheurs secrets mais aussi des blessures tout autant cachées. Elle a fait des expériences, eu des rencontres qui l’ont marquée.

Et cette petite liste n’est vraiment pas exhaustive. On pourrait allonger presque à l’infini ce que j’ignore, même de celles et ceux que je crois connaître.

 

Et, tout à coup, je peux éprouver une forte surprise, un émerveillement ou, au contraire, une forte déception qui peut me mettre en colère. Ou simplement un étonnement : cette femme, cet homme se révèle autre que ce que je croyais jusqu’alors.

Du coup, si je sais une chose des personnes que je fréquente, c’est qu’elles ont toutes de multiples facettes et, si conviviale et régulière soit notre relation, je ne peux les connaître toutes.

Ce sont des gens que je connais bien et qui gardent pourtant une part d’inconnu. Et en supposant même, que j’arrive à connaître totalement quelqu’un à l’instant X, qui me dit que 3 jours après, quelque chose, quelqu’un ne l’aura pas peu ou prou changé ?

 

Ce que je trouve particulièrement désolant dans le regard hostile porté sur les femmes qui portent un foulard, c’est l’aspect doublement réducteur.

Réducteur à l’égard de l’autre : on perçoit une individualité inconnue à travers le prisme de son foulard.

Réducteur à l’égard de soi même : on croit pouvoir inclure l’autre dans une catégorie, alors qu’on ne connaît rien de son épaisseur vivante. On veut croire que l’on sait, alors qu’on ne sait rien du tout.

Réduire l’autre à une caractéristique est une tentation d’autant plus forte que nous sommes dans une société où la plupart des gens que nous côtoyons sont des personnes avec lesquelles nous n’entretenons aucune relation régulière. Autre cas de figure : le voisin que l’on croise régulièrement en ignorant tout de lui.

 

Nous sommes une société d’anonymes. Le contraire de la société villageoise. Cela comporte beaucoup d’avantages : dans cet anonymat la possibilité d’avoir une vie privée, des choix personnels libres s’est considérablement agrandie.

Mais cela comporte aussi des inconvénients : diminution de l’entraide, augmentation de la solitude, des responsabilités à assumer.

Et enfin des risques : celui de privilégier l’apparence, l’immédiatement visible dans le regard porté sur autrui. Celui de se faire une opinion rapide, univoque, terriblement réductrice. C’est très rassurant de croire savoir.

Mais je vous l'assure le doute est bien plus passionnant.

 

Je veux bien discuter de tous les jugements portés sur le foulard, même les plus dépréciatifs (à la seule condition que l’interlocuteur accepte lui-même de mettre son jugement en débat).

Mais, en laïque invétéré, je refuse

-         d’une part la croyance (crédule) que le foulard n’aurait chez la personne qui le porte aucune signification autre que celle que l’on a dogmatiquement décrétée.

-         d’autre part, le regard typiquement communautariste où l’on englobe une femme par son foulard.

Je peux d’autant plus écrire cela que j’ai commencé mon ouvrage sur L’intégrisme républicain contre la laïcité (L’Aube, 2006) par expliquer (p. 23-26) que, pour moi, il s’agissait d’ « un intégrisme sans intégriste ».

 

« A quand allez-vous osez me dire : "Lâcher le cul à votre femme, citoyen Mohamed, lorsqu'elle a rendez-vous chez le gynécologue !". Avez-vous du mal à apprendre cette réplique ? »

Nouveau sourire : je n’aurais aucun mal à apprendre cette réplique mais je n’ai pas du tout envie de vous parler ainsi et vous n’ignorez sans doute pas, qu’étant en démocratie, vous n’avez aucun droit de m’obliger à le faire. C’est peut-être la 10ème fois que vous me répétez cette phrase. Cela tient presque du harcèlement !

Pour que les internautes puissent comprendre, il faut que je donne une petite précision. La première fois que nous nous sommes rencontrés, vous et moi, c’est à l’occasion d’un colloque où j’avais développé l’idée de « l’islam, comme analyseur de la crise de la laïcité française », en prenant notamment l’exemple de la médecine.

 

Je ne vais pas refaire le topos[1], d’ailleurs l’internaute intéressé peut cliquer sur la « Catégorie » : « Laïcité, médecine, école » ; il aura plein de Notes sur le sujet. Mais je voudrais brièvement commenter votre injonction très significative

-         D’abord en me demandant de vous faire ainsi la leçon, vous supposer que moi (parce que je m’appelle Jean et non Mohamed !) je ne suis pas machiste et dominateur à l’égard de ma femme. Bigre, qu’en savez-vous ? Et au nom de quoi les « Jean » auraient, a priori, à faire une leçon de morale aux « Mohamed » ?

-         Ensuite, implicitement là, explicitement dans les conversations que nous avons déjà eues à ce sujet, vous faites comme si le refus d’un gynécologue homme par des femmes ne pouvait être qu’imposé par leurs maris (musulmans, naturellement). Or une femme a parfaitement le droit de préférer recevoir des soins intimes d’une autre femme. Une enquête au Québec a, par ailleurs, montré que les refus de femmes d’être examinées par un médecin homme était le plus souvent le fait de « Québécoises pure laine » (comme on dit).[2]

-         Enfin, je ne vous ai pas attendu pour écrire (je m’auto cite)  que « le machisme de certains hommes musulmans s’exacerbe » dans une situation où les femmes musulmanes s’autonomisent (avec ou sans foulard) et réfléchir sur les problèmes de relations hommes-femmes dans la laïcité et les religions, islam y compris bien sûr.[3] Vous avez donc quelques métros de retard !

Alors, c’est quoi ce procès d’intention ?

 

C’est simplement, que vous n’admettez pas que quelqu’un qui, scandale !, ne pense pas la même chose que vous puisse être un historien et un sociologue de la laïcité.

Au-delà de cet aspect perso ; ce qui me paraît intéressant pour les internautes, c’est la manière dont vous êtes parmi ceux qui niez la possibilité  même d’une démarche scientifique :

« Ce qui est terrible chez-vous, c’est que vous faites semblant de disséquer froidement un cas canadien, loin d’ici, alors que la référence aux « affaires » de France est constamment présente dans vos phrases. Vous usez d’un deuxième vitrage (givrant) : celui de vous référez à un confrère pour qu’on ait l’impression que la dissection se passe à travers son bistouri.

Or, vous êtes un concitoyen, aussi engagé que moi et que les autres dans la pièce de théâtre que nous jouons comme nous pouvons. Ne vous faites-vous pas, à vous-même, le coup de la « neutralité du savant ». Le sociologue, le citoyen, l’expert et l’homme des médias que vous êtes n’en font qu’un » !

Ah oui, c’est vraiment « terrible » !

Certaines de mes Notes sont des réactions d’humeurs, des opinions ; d’autres, en revanche, constituent des éléments d’une recherche.

Et c’est précisément une Note de ce second type qui vous fait bondir, Note qui était un extrait d’un exposé présenté au séminaire interne du laboratoire auquel j’appartiens, le Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (CNRS-EPHE).

Le GSRL est composé de chercheurs qui ont des opinions très diverses, et particulièrement sur « la question du voile » où je pense que ma position personnelle est minoritaire.

Les séminaires internes du Labo sont des lieux de discussion d’autant plus sans concession que l’atmosphère est conviviale et que chacun sait que la démarche scientifique implique de s’exposer à la critique même vive, condition indispensable pour progresser dans l’objectivation.

Donc je pourrais vous rassurer en vous indiquant que si mon exposé avait été ce que vous en dites, les critiques auraient fusé de toutes parts. Ce qui n’a pas été le cas.

 

Mais je doute fort que cela ne vous rassure, puisque vous me dites de ne pas faire « le coup de la neutralité du savant ».

Si vous étiez le seul à penser ainsi, on en parlerait en conversation privée. Mais comme nombreux sont ceux qui pensent de cette façon, et que cela contribue fortement à la crise intellectuelle de la société française, cela vaut la peine de s’arrêter un peu sur cette sommation.

 

Ne faites pas le coup de la neutralité du savant, disent aux sociologues et aux historiens,  les laïques qui se croient purs et durs.

Ne faites pas le coup de la neutralité du savant, disent les créationnistes à Darwin

Ne faites pas le coup de la neutralité du savant, a dit le stalinien Lyssenko à Mendel, d’ailleurs vous êtes moine.

Ne faites pas le coup de la neutralité du savant, disent les négationnistes aux historiens qui ont étudié la Shoah.

Bref, la négation de la possibilité d’une démarche de connaissance, d’une objectivation scientifique (sous prétexte que l’objectivité n’est jamais absolue et qu’aucune théorie scientifique n’est infaillible) est un grand classique de l’« obscurantisme ».

L’alternative : soit la scientificité est absolue - soit elle n’existe pas (parce que c’est un être humain avec sa part de subjectivité qui fait la science) est une fausse alternative.

Elle sert à pouvoir énoncer des condamnations péremptoires sans avoir à se livrer soi-même à tout ce qu’implique une démarche scientifique.

Autrement dit : bien sûr vous pouvez contester mon discours sociologique, mais par une critique elle-même fondée sociologiquement et crédible à ce niveau. C’est ainsi que la science progresse. C’est par le débat au sein d’une communauté de chercheurs.

 

Si j’insiste sur ce point c’est pour deux raisons.

D’abord parce que la laïcité est directement en jeu dans cette affaire. La vitalité culturelle de la laïcité est liée à un double refus :

-         celui du scientisme, qui opposerait la « S »cience (vraie) et les religions (fausses). Scientisme que la sociologie a refusé des ses débuts : cf. Max Weber et Durkheim[4] expliquant que la religion (et on peut l’étendre au symbolique) pousse l’être humain en avant, au-delà du connaissable ;

-         celui de l’idéologisme qui nie la possibilité même des démarches scientifiques dont les résultats, les acquis qui lui sont idéologiquement désagréables. Weber a de fort belles pages là-dessus. Je vous invite à les (re)lire[5]. J’y reviendrai peut-être un jour.

 

Ensuite, parce que depuis 20 ans, la laïcité française a été plus ou moins confisquée par des philosophes, disciples de Jacques Muglioni et liés à des éléments de l’Inspection générale de philosophie qui transforment cette discipline en idéologisme, parce que ce qu’ils disent ne serait pas tenable s’ils ne niaient pas des acquis de la sociologie exactement comme certains nient la théorie de l’évolution.

Cela à donné, entre autre, des discours scientifiquement faux, déjà déconstruits dans ce Blog comme l’introduction au projet de Charte de la laïcité du Haut Conseil à l’Intégration ou le « rapport Obin ».

Cela a induit aussi le retard français dans la prise de conscience des discriminations, car l’invocation incantatoire du « citoyen abstrait » servait de masque.

 

Je reviens à votre propos. Une disqualification un peu ridicule (excusez-moi mais je ne trouve pas d’autres termes) que le reproche de me fonder (notamment) sur les travaux d’Erving Goffman (votre « vous vous référez à un confrère pour qu’on ait l’impression…») semblerait montrer que vous ne savez guère ce qu’est la pratique de la recherche.

Il n’existe pas de travaux de type scientifique qui ne s’appuient sur des travaux antérieurs (et, à leur tour, souvent, induisent des travaux ultérieurs).

Au reste, à certains moments, dans cet exposé-Note, je me distancie de la perspective de Goffman, en expliquant pourquoi. Vous savez, j’ai assez d’orgueil pour croire que si je ne faisais que répéter Goffman ou d’autres sociologues, je ne serais pas invité aussi souvent dans des universités du monde entier.

Y compris, ajouterais-je avec une vanité souriante, les plus prestigieuses. Na !

Là, ce n’est pas du tout sur mes prises de position citoyennes que l’on m’attend, c’est sur le sérieux, la rigueur des démonstrations que je peux faire.

Là est le défi toujours recommencé.

 

Cela ne m’empêche naturellement pas de ne « faire qu’un », comme vous le dites. Mais cet un est multiple et effectue régulièrement des exercices de gymnastique intellectuelle pour prendre de la distance avec lui-même[6].

Cela demande de l’entraînement, de l’effort, de la ténacité, de l’acquisition patiente de savoirs, une certaine ascèse donc, mais c’est ce que je qu’exige de mes doctorants et donc m’impose à moi-même.

(une de mes mauvaises blagues favorites est de dire qu’une thèse demande au moins de travailler à mi temps, c'est-à-dire 12 heures par jour).

Confondre l’unité de quelqu’un avec une uniformité, faire comme si ses convictions l’englobaient, ça c’est vraiment du communautarisme, le regard communautariste dont je parlais au début.

 

« Et le citoyen Jean ne peut se cacher à lui-même qu’il est un acteur sollicité sur la scène médiatique et conférencière. On dirait un sorcier qui n’ayant pas obtenu les résultats escomptés des forces magiques qu’il a pourtant mobilisées, finit par les diaboliser sans en avoir l'air, puisque les termes sont polis et neutres à souhait. »

Rapidement, pour en finir : les médias, je me demande toujours (et je ne suis pas le seul !) s’y je dois y aller ou pas. Assez souvent je refuse car les dés sont trop pipés ; parfois j’accepte car c’est une voie d’accès obligatoire pour la parole publique.

Mais si je passe du temps (alors que je cours après) à tenir un Blog, c’est précisément pour disposer d’une petite liberté face à la médiation médiatique et à ce qu’elle impose.

Ceci dit, ma critique des médias est plus dialectique que vous ne le croyez.[7].

 

Voilà. Et puisque vous avez terminé votre commentaire par une injonction, je terminerai la mienne de la même manière :

Arrêtez, vous et tous ceux qui sont dans même perspective, de mépriser, de nier la démarche scientifique. Sinon, les sociologues, modernes Galilée de votre Inquisition, vont devoir vous répondre : « Et pourtant, elle tourne ! »

 

Réfléchissez à tout cela, Ami, vous verrez que c’est beaucoup plus complexe que vous ne l’avez cru.

Votre Jean Baubérot

 

PS: brève réponse au commentaire d'Aziz Djaout sur la Note "Interculturalisme et laïcité": effectivement, je suis d'accord qu'il y a DES processus de sécularisation, comme il y a des modernités.

C'est pourquoi d'ailleurs, dans mon texte j'ai indiqué que les membres des sociétés pluriculturelles avaient des "rappports très différents avec la sécularisation" (ce qui est plus complexe que de parler simplement de "degrés différents de sécularisation")



[1] Les actes du colloques sont parus : M. Mestiri – D. Rivet (éds.), Identitaire et Universel dans l’islam contemporain, IIIT France – EHESS, 2007.

[2] Cf. J. Baubérot, Une laïcité interculturelle, L’Aube, 2008, 197, 240-242.

[3] Cf. J. Baubérot, L’intégrisme républicain contre la laïcité, L’Aube, 2006, 47 (pour la citation), 29-54 pour la réflexion d’ensemble (chapitre : « la laïcité est-elle gage d’égalité des sexes ? »)

[4] Cf. E. Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse , PUF : ouvrage déjà cité dans de précédentes Notes.

[5] Cf. M. Weber, Essais sur la théorie de la science, éd. fçais, Plon, 1965 (tout ce qui est dit notamment sur la « neutralité axiologique » qui sort de l’alternative scientisme – idéologisme.

[6] J’en donne un exemple dans Une laïcité interculturelle, 60-62 (paragraphe : « Face à Hérouxville, le citoyen et le sociologue »)

[7] Cf. Une laïcité interculturelle, 124-157 (chapitre : « Médias manipulateurs … ou manipulés ? »)

21/12/2008

La gauche, le croire, la politique, la laïcité.

D’abord quelques indications :

 

Notez dés à présent sur votre Agenda

la rencontre organisée par la Commission islam et Laïcité les 16 (après midi) et 17 janvier à l’Institut du Monde arabe à Paris sur :

QU’EST-CE QU’UNE SOCIETE PLURICULTURELLE ?

Susciter la réflexion et contribuer à l’action.

Le vendredi 16 après midi : transferts et contacts culturels dans l’histoire : enjeux et débats actuels

Le samedi 17 matin : Quels outils et quelles réflexions pour comprendre les sociétés pluriculturelles ?

Et l’après midi : Quelles pratiques pour faire vivre les sociétés pluriculturelles ?

 

Ensuite on me signale une difficulté : mon livre : Une laïcité interculturelle devait d’abord s’intituler : Liberté, laïcité, diversité. Et c’est sous ce titre qu’il est enregistré dans certaines librairies, notamment dans les FNAC.

Donc si vous ne le voyez pas commodément en rayon et que vous souhaitez le demander, sachez que c’est ce titre qui sortira de l’ordinateur.

 

Enfin, un spécial pour radins sympa (et dans le cadre des mesures de maintien du pouvoir d’achat!) : en exclusivité mondiale : le très beau cadeau qui ne coûte RIEN :

Abonnez un(e) ami(e) au Blog, pour un ou dix ans : c’est absolument gratuit. Il suffit de lui donner l’adresse :

http://jeanbauberotlaicite.blogspirit.com

 

Et maintenant deux points :

 

I.Suite et fin sur le symbolique, le croire, le politique, le marketing, (cf la Note du 13 décembre) pour avancer ensuite dans ce que pourrait être une réflexion actuelle sur la laïcité, non seulement pour le PS, la gauche, et finalement l’ensemble des gens attachés à la démocratie.

2.Commencer à débroussailler cette réflexion sur la laïcité démocratique du XXIe siècle.

En effet, si normalement la laïcité devrait être étroitement liée à la démocratie, toutes les laïcités ne sont pas démocratiques. Et cela fait partie du problème.

Je vous recommande à ce sujet 2 excellents ouvrages :

Un dirigé par Valentine Zuber et Fabienne Randahxe : Laïcité-démocraties, des relations ambiguës, Turnhout, Brepols, 2003.

Un autre, récent, Pierre-Jean Luizard, Laïcités autoritaires en terre d’islam, Paris, fayard, 2008.

 

Bon,  sur le premier point, je vous avouerai que j’ai un peu perdu mon élan pour continuer (et achever) ma dernière Note. C’est ce qui arrive quand on doit abandonner ce que l’on est en train de faire parce que l’on a du travail en retard sur le feu.

Je me rappelle quand même deux idées sur lesquelles d’ailleurs, je reconnais volontiers que je tâtonne.

Parfois je livre dans le Blog des résultats d’années de recherche, et là je suis assez assuré de ce que j’écris. Parfois aussi, je livre à la réflexion des hypothèses plus hésitantes, pour les clarifier et avoir des remarques. C’est le cas ici.

A bons entendeurs, salut !

La première idée consiste à dire que le politique, comme le religieux ne peut pas être objet de marketing exactement de la même manière qu’un produit matériel.

Je parle là d’un point de vue totalement froid, « scientifique » entre guillemets, qui laisse de côté toute préoccupation (voire indignation) morale. Il s’agit de faire un constat.

A l’égard d’un produit matériel, on peut avoir une attitude purement fonctionnelle et manipuler les choses de l’extérieur : qu’est-ce qui va le mieux marcher pour vendre ce produit?

Quand il s’agit d’un produit immatériel, cela peut être pareil si on marche au « flair » et que l’on surfe sur ce qui va être performant à un moment donné. Mais, souvent, on ne tiendra pas alors une attitude, un discours cohérent dans la longue durée. Et même en ce cas, on le verra, une croyance est indispensable (cf. ce qui sera dit dans le cadre de la seconde idée)

 

L’analyse socio-historique de la religion peut nous aider à percevoir la différence. La religion remplit certes une fonction sociale (qui peut varier suivant les temps, les lieux, les religions elles-mêmes).

Et pourtant, cela ne suffit pas à assurer son succès. Quand on a voulu fabriquer de la religion cela n’a pas été durable. L’exemple des cultes révolutionnaires  (la déesse Raison, la déesse Liberté, etc) le montre.

Les grands fondateurs de religion étaient eux-mêmes, d’une certaine manière, dépendants des croyances qu’ils propageaient.

Cela ne signifie pas, ipso facto, que ces croyances étaient « vraies ». C’est un problème d’un autre ordre. Simplement, ces fondateurs, et les grands propagateurs aussi, étaient à l’intérieur du croire.

Et maintenant, plein de gens déplorent la « perte du sens », etc. Mais ils se montrent incapables de créer du sens, car on ne peut créer durablement du sens sans y adhérer d’une certaine manière.

Et il existe une analogie au niveau de la sphère politique.

Analogie veut dire ressemblance (le politique comme le religieux met en jeu du symbolique, et notamment de « l’espérance ») et différence (le politique doit allier le symbolique et l’empirique, c'est-à-dire avoir une action dont on vérifie les résultats, et donc savoir allier convictions et pragmatisme).

 

D’où, 2 premières propositions de piste de travail pour construire une laïcité du XXIe siècle :

-         Réfléchir à la religion comme concentré de structures symboliques, et donc sortir de l’alternative implicite (que l’on retrouve souvent, alors même que l’on dit officiellement que la religion est un choix personnel) : vérité ou illusion de la religion. Et cela euphémise la frontière religion-non religion, ce qui correspond à la réalité sociale d’aujourd’hui.

-         Réfléchir à la ressemblance et à la différence entre politique et religion. Vouloir la séparation des deux sphères n’interdit nullement de tenter de penser leurs rapports. Au contraire.

 

La seconde idée, c’est qu’il faut bien à un moment réintégrer l’éthique. Justement parce que si on doit être à l’intérieur d’un système de croyances, il serait contradictoire d’en rester à un seul regard froid et extérieur, même si l’on a commencé ainsi.

Mais, il ne s’agit pas, en réintégrant l’éthique d’oublier ce que nous a appris une démarche froide.

D’autant plus que je ne vous ai pas tout dit : dans le marketing politique, partout et encore plus dans la conjoncture française de la Ve République où l’acte politique essentiel est l’élection de président au suffrage universel, il y a bien un « produit » qui est en jeu.

C’est une personne qui doit se « vendre ». Se cacher ce fait que l’on ne saurait voir, car il est extrêmement désagréable du point de vue de la croyance collective militante, de la conviction politique (qui voudrait parler de « programme » dans le pur ciel des idées), est, selon moi, d’une naïveté incommensurable.

Or si un leader religieux peut « légitimement » échouer, au nom de la prééminence de l’éthique de conviction sur l’éthique de responsabilité dans l’ordre du religieux, je pense qu’une des différence entre religion et politique, c’est que, dans ce dernier domaine, l’éthique de responsabilité doit l’emporter sur l’éthique de conviction.

C’est en tout cas au niveau de l’éthique de responsabilité qu’il me semble nécessaire de réintroduire de l’éthique dans le politique, non à celui d’une pure éthique de conviction.

 

Pour moi, le non sens politique, c’est Delors refusant de se présenter à l’élection présidentielle en 1995. « Ca c’est très estimable » m’a dit quelqu’un lors d’un dîner en ville. Non, cela prouve seulement que Delors était fondamentalement un haut fonctionnaire (ce qui n’est, bien sûr, pas déshonorant !) mais pas un politique.

Vous connaissez la phrase de Péguy sur ceux « qui n’ont pas les mains sales parce qu’ils n’ont pas de mains ».

 

Reprenons l’idée de Max Weber : c’est en croyant à « l’impossible » que l’on arrive à réaliser « tout le possible ». Ce que Delors aurait du donc faire s’il avait accepté d’être candidat ( ou ce que d’autres doivent faire ; la référence à Delors est commode pour dépassionner le débat !). C’est :

-         croire (au moins un peu) à « l’impossible » (comme horizon qui met en marche),  en tout cas qu’il est possible de changer les choses.

-         croire que c’est grâce à soi même que cet impossible va peu ou prou se réaliser. La croyance en soi même est un élément clef de l’affaire. Même si on ne croit pas vraiment que l’on va réaliser « l’impossible », il faut quand même croire en sa capacité d’exercer le pouvoir, sans échouer de façon trop retentissante, non ?

-         et aussi se montrer capable de faire croire que c’est effectivement grâce à soi-même, et non grâce à un autre, que l’on peut collectivement se projeter dans cet « impossible », ou (en tout cas) espérer un avenir différent et meilleur..

Cela demande pas mal de zigzags, de sens de la manœuvre, et (surtout dans la société actuelle) d’utilisation du marketing.

Certains cracheront dans cette soupe. D’autant plus qu’ensuite, il faudra se servir des ressources ainsi acquises pour faire face aux multiples contraintes et réaliser…le possible, c'est-à-dire quelque chose de bien en deçà de l’espérance suscitée.

Oui, certains peuvent cracher dans cette soupe assez amère. Je les invite à relire Marivaux.

Dans Marivaux l’établissement d’une relation amoureuse ne s’effectue jamais en ligne droite, c’est comme au billard, il y a pas mal de détours. Il arrive même des coups tortus.

Mais ces moyens plus ou moins tortueux sont nécessaires pour débloquer une situation qui est, elle-même, tordue.

Il faudrait un Marivaux pour parler du juste rapport entre politique et marketing !

 

OK, m’a dit une fois un interlocuteur à qui j’exposais cette belle théorie, mais « il ne faut pas perdre son âme pour autant ». OK, répons-je, mais je trouve significatif qu’arrive alors une expression aussi… religieuse.

Et pour en finir avec cette première partie qui a commencé avec un commentaire de « Ce que siffler Jaurès veut dire » (Note du 6 décembre) , une nouvelle citation de Jaurès (dans un commentaire « Grunchard » m’a demandé s’il est opportun de revenir à Jaurès : « revenir », non, mais écouter ce qu’il a dit, pourquoi pas) :

« Aller à l’idéal et comprendre le réel »

 

Deux risques :

- Ne pas vouloir comprendre le réel, parce qu’il n’est pas tel que nous le voudrions, qu’il est décevant, et même tordu. Donc on flotte dans l’idéal, c’est intellectuellement et moralement plus confortable.

- Perdre complètement de vue l’idéal en cours de route, parce qu’on a du fortement s’enraciner dans le réel et, du coup, s’en accommoder.

 

Une piste pour allier les deux aspects (l’idéal et le réel), c’est de tenir compte du réel, y compris dans ses aspects « désagréables » dans son action  mais saisir toutes les occasions qui peuvent (peut-être !) permettre de rendre, à terme, certaines contraintes du réel moins pesantes.

C’est pourquoi, cela me met tellement en rogne de voir que la gauche a réagit par le petit côté de la lorgnette au projet de suppression de la pub sur les chaînes publiques.

Il y avait là une formidable opportunité à saisir. Non pour accepter tout cuit le projet sarkozyste, mais pour s’en servir comme levier pour proposer un véritable projet pour la télévision publique libéré de l’emprise de la pub.

Je persiste et signe : OK bien sûr pour lutter contre la nomination du PDG, mais mettre autant le paquet sur la défense du budget de France Télévision, en prétendant que le problème se situait là, c’est faire comme si la publicité n’informait pas un modèle de société.

Vous savez pourquoi France-télévision prévoit un budget en déficit ? : c’est parce qu’elle veut être la première au niveau des… diffusions sportives. Comme si c’était prioritaire pour des chaînes publiques. Comme si ce n’était pas quelque chose dont le privé pouvait se charger, en le finançant par la pub, justement.

Si la gauche avait investi sur la télévision publique le quart de l’inventivité dont les Républicains avaient fait preuve pour l’école publique, il y a un bon siècle… elle ne serait pas autant dans la mouise.

 

Bon voilà pour les deux idées.

Mais, en supplément gratuit, il faut que je dise deux mots de l’affaire Madoff, vous savez celui qui a détourné 50 milliards de dollars, un  très bel exemple de l’importance du croire en économie.

Le sociologue américain James Coleman analysait, il y a environ 20 ans, les pratiques socio-économiques qui, grâce à un haut degré de confiance, pouvaient se dispenser de gros frais d’assurance, de lourdes dépenses pour avoir une sécurité matérielle.

Appartenance à une communauté religieuse identique entre membres de la transaction, sens de l’honneur, capacité de sanction du groupe,… tout cela formait un capital social immatériel qui permettait de réaliser de bonnes affaires sur le plan financier.

Manifestement, c’est ce qui s’est passé… et a permis un bluff monumental. Notons que si les dites « victimes » de l’affaire Madoff ont beaucoup perdu, elles avaient beaucoup gagné… avant (puisque les taux d’intérêt reversés étaient sans commune mesure avec le marché).

Et s’il n’y avait pas eu la crise, qui a fait découvrir le pot aux roses, tant que cela a marché, nous n’en savions rien.

Autrement dit, il y a des pans entiers de la réalité sociale qui fonctionnent principalement au croire, et dont on ne nous parle pas.

 

Maintenant, après cette longue introduction de trois Notes, nous allons en arriver aux « leçons » proprement dites. Plusieurs internautes m’ont indiqué le besoin de revenir sur les éléments basiques de la laïcité. C’est ce que j’appelle « débroussailler ».

Par ailleurs, les médias (même dites sérieuses) nous présentent des émissions ou des articles sur les « menaces contre la laïcité ». Le thème de la « menace » et celui, corollaire, de la « défense » de la laïcité sont même omniprésents.

Dernièrement, j’avais été contacté par une chaîne de télévision, qui plait aux intellos et à la classe moyenne supérieure, sur ce sujet. Je ne pouvais pas y participer car je donnais des cours à l’université de Tokyo.

Je leur ai quand même téléphoné à mon retour pour leur dire : « quand est-ce que vous allez arrêter un peu de parler des menaces sur la laïcité, pour parler de la laïcité elle-même ? ». Mon interlocuteur s’est montré surpris. J’ai tenté de lui expliquer ce que je voulais dire. Je ne suis pas du tout sûr qu’il ait compris, même s’il m’a assuré qu’il allait transmettre.

 

Donc nous allons partir de l’hypothèse que la PREMIÈRE MENACE qui pèse sur la laïcité, la plus importante, voire tragique, c’est l’ignorance en matière de laïcité, l’obscurantisme à son égard.

Chemin faisant, cela nous fera aussi examiner ce que médiatiquement on appelle les « menaces ». Car le refus de la diabolisation ne conduit pas à l’angélisme, mais à une prise de distance avec stéréotypes et lieux communs.

 

Je vous propose, d’abord d’aborder le sujet : laïcité et « intégration ». Pourquoi il ne s’agit nullement de la même chose et en quoi une laïcité qui se relie étroitement au problème de l’intégration n’est plus vraiment la laïcité. Ce sera la dernière Note de l’année 2008.

Ensuite, quand nous aurons donné (et reçu: je vous en souhaites de nombreuses, bien tendres)  nos bises de nouvel an, cela nous conduira logiquement à l’éternel problème (en France en tout cas) du dit « communautarisme ».

Autre éternel problème à aborder très vite : le public et le privé. et puis, existe-t-il un multiculturalisme à la française?

Etc, etc.

Des Notes à deux niveaux: ce qu'il possible d'en dire à partir d'une démarche et des acquis sociologiques + un point de vue plus personnel.

Si vous avez des questions, posez - les grâce aux commentaires: je ne vous promets rien, je n'ai pas réponse à tout. Mais peut-être...

L’année 2009 va donc commencer par une clarification générale. Mais il y aura aussi pleins de surprises. J’ai des idées dont je vous reparlerai.

Donc, encore une fois : le meilleur cadeau à faire à vos amis : leur donner l’adresse du BLOG.

Pensez y, c’est gratuit !

 

 

 

 

 

 

29/03/2008

FEU LA LAÏCITE REPUBLICAINE

Nouvelle version de la fable du lièvre et de la tortue !

Avec le risque d’aller d’une religion civile à l’autre !

Vous me connaissez bien maintenant, cher z’internautes, et vous savez que, chez moi, la science la plus sophistiquée n’empêche pas la métaphore la plus parlante. De plus vous connaissez mon extraordinaire modestie qui fait que je rougis chaque fois (et c’est souvent !) que je m’autocite.

Allez, rien que pour vous, je vaincs ma timidité naturelle et je vous livre une autocitation, qui devrait vous plaire :

Il y a 2 ans, j’écrivais que la loi du 15 mars 2004 était susceptible de 2 lectures différentes :

La première, «pessimiste où elle apparaît le révélateur des crispations françaises, et peu produire un « communautarisme majoritaire » « catho-laïque » (en analogie avec, aux Etats-Unis, la rencontre des néo-conservateurs et de certains fondamentalistes protestants) ».

La seconde, « plus optimiste où, paradoxalement, cette loi ayant été une sorte d’orgasme républicain, (elle) favorise une détente et permet de s’engager dans une politique plus favorable à la diversité culturelle. »

« Une sorte d’orgasme républicain » ! Certains lecteurs en ont avalé leur dentier. Même que les assurances ont voulu me faire payer la note. Mais je sais bien que vous n’êtes pas ainsi, internautes adorés. Avouez que vous avez mieux compris que si j’avais écrit que cette loi pouvait constituer la « propédeutique à un changement de paradigme dans l’épistémè. »[1]

Or ça revient à peu prés au même.

Désormais, vous proposerez chaque soir à votre chéri(e) d’aller sous la couette, pour changer de paradigme. Vous verrez qu’il/elle y verra une manière fort agréable d’incarner la fameuse « laïcité positive ».

Mais comme le chanoine du Latran m’indique que je m’égare, je me remets derechef dans le droit chemin pour vous poser une angoissante question : et s’il fallait conjuguer les 2 lectures ?

Si avec Sarko Ier, co-prince d’Andorre, chanoine du… (ça, je viens déjà de le dire) et, accessoirement président de la République laïque, nous avions la double tentative  d’une politique plus favorable à la diversité culturelle et un communautariste majoritaire « catho-laïque », pimenté d’un peu de syncrétisme, pour être de sauce plus relevée que les repas chez la Reine ?

Les événements vont vite, en tout cas. Et, en un an, même pas, je trouve que la « laïcité républicaine » a pris un sacré coup de vieux.

Comme on dit, il s’est opéré un « déplacement des lignes ».

Rien n’est irréversible : une provocation style de celle du film que vient de sortir le député hollandais d’extrême droite et qui atteindrait son objectif en faisant que de la haine réponde à cette haine, une série d’attentats terroristes, etc peuvent redonner un coup de jeune à la dite laïcité républicaine.

Mais, précisément, elle me semble avoir bien besoin de heurs et de malheurs pour survivre.

En période calme, il en est autrement. Ce matin même, sur RFI, Joël Toraval, Président de la Commission consultative des droits de l’homme, indiquait que certains indices montrent que de plus en plus les Français considèrent les personnes issues de l’immigration non seulement comme une nécessité économique mais comme une richesse culturelle. Intéressant, non ?

Badaboum, la laïcité républicaine se casse la figure dans l’escalier de la diversité culturelle assumée

(chouette image, vous ai-je déjà parlé de ma candidature à l'Académie?)

Relevons un indice fort de cette dégringolade : l’usage social du terme de « diversité ». Fouinez dans les tréfonds de votre mémoire : il y a quelques années, on parlait d’ « immigrés », même pour des personnes de la seconde ou troisième génération.

Là, à propos des municipales, les médias vous ont parlé de « candidats issus de la diversité » (la plupart du temps, pour regretter qu’il n’y en ait pas plus : c’est vrai, la France avance souvent en regardant en arrière). « diversité » remplaçait « immigrés ».

Ce n’est encore le Pérou, mais ne faisons pas la fine bouche, c’est une étape.

Bien sûr, on pourra remarquer que « la diversité », c’est l’autre. Il y a les candidats pour lesquels on ne donne aucune précision (les normaux ?) et ceux « issus de la diversité ».

Au Canada, où on est moins faux cul qu’en France et où on ne cherche pas à se cacher derrière son petit doigt, on parlera de « minorités visibles ».

J’ai entendu des Français/Française qui se voulaient de gôche, bien antiracistes et tout et tout, trouver cette expression « horrible ». « Issus de la diversité » ne choque personne, or c’est simplement un euphémisme pour « minorités visibles ».

Bien sûr, je préfèrerais que l’on ait conscience que c’est tous ensemble que nous formons une diversité culturelle. Que chacun d’entre nous constitue un élément de cette diversité. Que la diversité, ce n’est pas l’autre, uniquement l’autre.

Mais avoir des convictions n’empêche pas d’être réaliste. Et je prétends que parler de « diversité » vaut beaucoup mieux que de parler « d’immigrés ».

Qu’il s’agit une étape dans la prise de conscience (douloureuse : c’est ainsi) par la France de son aspect durablement, irréversiblement pluriculturel.

 

Cette prise de conscience ne s’effectue pas dans l’altruisme, dans la pleine reconnaissance de l’autre, dans la sainteté, quoi.

Mais puisque les souvenirs-souvenirs de « mai 68 » sont à l’ordre du jour, je me rappelle de mon passé gaucho, la lecture de Lénine découvrant, un peu tard, que les gens ne sont pas des « saints », et qu’il avait projeté un système aux petits oignons, mais pour une population de saints,…

On sait ce qu’a engendré cette légère erreur de perspective !

Depuis la reconnaissance de la parité, le citoyen est sexué ; condition non suffisante mais nécessaire pour qu’il y ait une marche vers l’égalité femme-homme en politique. La reconnaissance que le citoyen possède une culture, une couleur de peau est une condition nécessaire, quoique non suffisante, pour lutter contre les discriminations.

Et cette première victoire, je pense qu’elle est due à un double facteur.

D’abord l’ambiguïté, l’ambivalence de la position des philosophes (dits) républicains eux-mêmes.

En effet, il faut savoir raison garder, ne pas les diaboliser même quand il est nécessaire de polémiquer avec eux. Ils ne me font certes pas de cadeau. Un jour la belle mère d’un de mes fils a assisté à une conférence de l’un d’entre eux où ce dernier a parlé de moi. Il parait de ce n’était pas triste !

Moi-même, j’ai rencontré moult fois des gens déstabilisés car, en m’écoutant, ils s’apercevaient que ce qu’ils entendaient ne correspondait absolument pas aux horreurs que certains (et certaines !) avaient écrit sur moi.

Ma réponse était : « lisez moi au lieu de croire connaître mon point de vue à partir de détracteurs. »

Mais, ne faisons pas la même chose avec eux, sachons que leur défense du « citoyen abstrait » se croit, se veut une défense de l’égalité.

Un de ceux qui a le mieux décrit la « laïcité républicaine » (en la confondant avec la laïcité française, alors qu’elle n’en était que sa forme dominante) est le philosophe québécois Daniel Marc Weinstock :

« En principe, il y a quelque chose d’admirable et d’attirant dans la conception française de la laïcité, affirme-t-il. Il y a derrière ce principe, dans sa forme la plus pure, un profond souci d’égalitarisme. En effet, si nous sommes, sur la place publique, tous dénudés de nos appartenances particulières, la possibilité d’iniquités perpétrées par les majorités religieuses ou ethniques à l’endroit des minorités disparaît. »

Il continue : « S’il en est ainsi en théorie, la pratique est tout autre. Force est de constater que la laïcité est devenue à bien des égards, en France, un moyen de dissimuler de telles iniquités. C’est que les symboles et les pratiques de la majorité peuvent toujours être présentés comme « neutres ». (…) Ils font, pour ainsi dire, partie de l’oxygène. Mais les marques de différence des minorités sautent aux yeux, et sont même amplifiées. »

 

Et il conclut : « Ce qui au départ devait être un principe permettant à tous les citoyens de disposer d’un statut égal sur la sphère publique devient un outil permettant à la majorité de faire valoir son poids numérique tout en se targuant d’un principe apparemment irréprochable. Il n’est donc pas étonnant que les relations ethnoculturelles soient aussi tendues en France, et qu’elles donnent lieu à des débordements comme ceux qu’ont connus les banlieues en 2005. »[2]

A force, une telle contradiction entre théorie et pratique devient de plus en plus intenable.

Les propos tenus par les dits philosophes républicains sont, sauf exception (comme Catherine Kintzler qui continue d’approfondir son sillon) devenus de plus en plus stéréotypés.

Alors certains changent (voyez Régis Debray), d’autres se recyclent et vont en Sarkozyland (voyez Max Gallo, ex-chevènementiste). D’autres, désenchantés, se taisent.

 On trouve alors une nouvelle vague de « républicains » qui cessent d’avoir la moindre ambition philosophique (Redeker en est un bon exemple, mais de façon moins primaire, plus brillante, Caroline Fourest se situe aussi dans une optique analogue), pour être dans la pure dénonciation de « l’obscurantisme », de « l’intégrisme », etc.

A cela, ils ajoutent l’affirmation que l’islamophobie n’existe pas au motif qu’on a le droit de critiquer la religion. Comme si critique et haine = pareil.

Comparez Redeker et compagnie à Catherine Kintzler ou à Pena-Ruiz, quelle dégringolade intellectuelle ! On est passé d’une pensée sur la laïcité, pensée trop abstraite, essentialiste, à un discours où le mot « laïcité » est évoqué de façon incantatoire, sans que la laïcité ne soit jamais pensée.

On ne trouve plus là de « laïcité républicaine » au sens intellectuel du terme.

L’autre raison est que, depuis 1989 et l’expression publique de cette « laïcité républicaine », celle-ci a subit le feu de 1000 critiques, montrant non seulement les contradictions dont parle Weinstock, mais aussi les erreurs manifestes, les reconstructions arbitraires, etc.

Alors ces critiques ne se situaient pas dans le spectaculaire médiatique, et donc elles ont été socialement moins visibles.

Ces critiques étaient, d’autre part, très diverses, elles s’effectuaient à partir de démarches intellectuelles et disciplinaires différentes (historiens, sociologues, politistes, juristes, philosophes, etc). Elle se prêtaient moins à vulgarisation et leurs auteurs ne constituaient pas une école.

Les philosophes républicains martelaient, chacun à sa manière, des leçons de philo apprises auprès de leur maître (un peu « gourou », en tout cas dans la façon dont ils s’en sont servi en répétant ses formules), Jacques Muglioni, doyen de l’inspection de philo.

On dit qu’il est fils de berger corse analphabète. Donc bien sûr, emblématique du citoyen abstrait, puis que l’handicap social et culturel de départ n’a pas empêché sa réussite.

Quoique ce n’est peut-être pas un hasard s’il est moins connu que B.H-L, né dans un panier doré.

Muglioni, en tout cas, a développé chez les philosophes républicains l’hostilité aux sciences humaines, considérées comme des concurrentes dangereuses pour le leadership intellectuel de la philo,… et le cours de philo en classe terminale.

Intérêt corporatiste et œillères intellectuelles ont fait bon ménage.

Et, en général, les débats contemporains de la philosophie ont été peu pris en compte. Cette école s’est montrée très franco-française.

Est-ce en se barricadant ainsi que la philo peut être vivante ? On peut en douter.

A mon sens, non seulement les critiques, mais les analyses faites depuis 20 ans, par de très nombreux spécialistes de sciences humaines, ont fini par saper les bases intellectuelles de cette philosophie dite républicaine.

Morale de l’histoire : nous venons peut-être de vivre la fable du lièvre et de la tortue.

Le lièvre a caracolé en tête, il s’est fait complaisamment admiré et photographié,… mais au final, l’obscure tortue l’a emportée.

Mais un combat à peine fini (et on n’est même pas sûr qu’il soit totalement fini), qu’un autre commence : celui de dire sereinement mais résolument Non à la laïcité positivo-sarkozyste.

Sarkozy a pris conscience de la diversité de la société française. Mais il veut la gérer en sauvegardant le lien social par une religion civile à l’américaine. Encore plus que le discours du Latran, le discours de Riyad est exemplaire de cette vision des choses.

Encore qu’il faille tenir compte des 2 discours, car le mari de Carla sait bien que la France n’est pas l’Amérique. C’est pourquoi ce qui a été dit au Latran correspond aussi à son projet.

De cela nous avons commencé à parler.

Nous en reparlerons bien sûr.

Mais je peux, dés à présent, vous annoncer une grande nouvelle.

Dans un peu plus d’un mois, le 2 mai exactement,

UN GRAND DUEL

va complètement éclipser les Jeux Olympiques (dont j’espère, que la France boycottera la cérémonie d’ouverture) :

LE DUEL JOHN RAWLS – JEAN-MARIE BIGARD

Témoin pour J. Rawls : Jules Ferry

Témoin pour J.-M. Bigard : Nicolas Sarkozy.

L’événement à ne pas rater !!!

Qu’on se le dise.

PS : Comme vous l’avez compris, c’est RFI, ce matin, qui m’a fait carburer. La suite du feuilleton : « Agnostique et croyant » est renvoyée à plus tard. Mais vous n’y couperez pas !

 

 

 



[1] Mon miroir me dit : « ce que tu causes bien, quand même ! ».

[2] D. Weinstock, « Pour le multiculturalisme canadien, contre la laïcité française », Diversité de foi, égalité de droits, Actes du Colloque du Conseil du Statut de la femme (Québec), 23-24 mars 2006.

23/02/2008

POUR UN AUDIO VISUEL SANS PUB, CONTRE LE CLERICALISME MEDIATIQUE

Au dessus des partis, des groupes de pression, des intérêts partisans qu’il est, votre Baubérot favori. Même que depuis de Gaulle, nul n’avait vu un zigoto de cette stature. Et encore, sur de Gaulle, il y aurait beaucoup à dire. Mais ce n’est pas le sujet de cette Note.

Nulle gêne donc, après avoir décrypté les frasques du président avec les princes de « l’Eglise » (elle se nomme ainsi, pourtant il en existe de multiples) et les princes d’Arabie (s’est où, dites ?), de lui donner raison, à ce président ravissant, quand il propose de supprimer la publicité dans l’audiovisuel public.

Tenez, il est tellement vertueux, intègre et tout le Baubérot, que quand il a reçu un télégramme indiquant : « Naturellement, nous ferons une exception pour votre Blog. Ce sera la seule pub. licite. » Une seule direction : la poubelle…

Et puisque la proposition est bonne, l’accueil très réservé qu’elle a reçu est profondément décevant.

Ou plutôt significatif. Un directeur de la MIVILUDES (vous savez, le machin antisectes, qui a été sous les feux de l’actualité cette semaine, et sur lequel j’ai déjà pris position : prière de s’y référer) m’avait affirmé, quand il m’avait reçu à sa demande : « je trouve beaucoup plus préoccupant la l’abrutissement répétitif, à haute dose, chaque jour, dans chaque foyer, par les publicités qui imprègnent à leur insu l’esprit des gens de façon indélébile, que l’activité des  (dites) sectes. »

Si c’est lui qui le proclame !

Il faut croire que la gauche et la quasi-totalité des journalistes sont nettement plus royalistes que le roi. On a eu la grève la plus suivie, depuis Mathusalem, dans le service public. Et les objections présentées m’ont souvent paru tirer à côté de la plaque (exprès ?).

Tout se passe comme si les faiseurs d’opinions étaient eux-mêmes tellement intoxiqués par la drogue publicitaire, qu’ils ne pouvaient plus vivre sans.

Reprenons en quelques unes (cela n’a rien de limitatif, les internautes peuvent, naturellement, en ajouter):

D’abord, le sempiternel fait du prince : Sarko qui annonce cela tout de go, et (s’indigne-t-on), le directeur de France-Télévision n’était même pas au courant. Sans parler de Machin Truc Muche et de Dupont La Joie.

Et on ajoute que le principe est posé alors que l’on ne sait pas encore comment le réaliser.

Eh bien, pourtant, je crie « bravo », 2 fois bravo. Car c’est la seule manière d’avancer.

Je vous ai déjà expliqué à quel point des rouages administratifs, bureaucratiques (j’aurais pu ajouter : politiques) sont capables de briser la moindre réforme, s’entendent pour ne jamais rien changer, pour s’encroûter de plus en plus.

Prévenir qui que ce soit, c’est s’exposer sûrement à des fuite et à voir le projet torpillé avant même d’être lancé.

Si moi, à partir de ma petite expérience du politique, je le sais, alors vous pensez bien que les journalistes ne l’ignorent nullement. Ils font seulement semblant. Faux culs !

Il ne fallait pas que la moindre personne du service public soit au parfum, c’est la seule chance de réussite.

J’ai été, il y a quelques années membre de la Commission sur la violence à la télévision. Nous avons auditionné les membres des différentes chaînes de télé. J’en ai gardé un sacré souvenir.

Les représentants de TF1 se sont faits tout gentils, tout humbles, tout petits. Style : « Oui, on le sait, on a des efforts à faire. Mais on a commencé à les faire. Et on va les poursuivre. Mieux, les augmenter. »  Etc.

Ne s’y laissait prendre que ceux qui le voulaient bien. Mais, au moins, ils admettaient être un peu merdeux.

Telle ne fut pas l’attitude des représentants des chaînes publique. Là, c’était un tout autre style, genre : « nous on est la télé propre, la télé sans tâche et sans reproche, la télé quasiment parfaite,… »

Plus que le contenu même de ce qu’ils ont dit, il y avait l’attitude, la posture, le roulement des mécaniques.

Et quand certains d’entre les membres de la Commission ont donné des exemples précis de trucs craignos, le même refrain reprenait.

Bref, ces représentants de la télé publique m’ont fait très mauvaise impression. Ils se comportaient comme si cette télé publique était différente, par essence, de la télé commerciale.

Alors, tant mieux qu’ils n’aient pas été au courant du projet de suppression de la pub.

Ma réflexion est la même quant au fait de poser publiquement (donc irréversiblement) le principe avant d’examiner les moyens pour le réaliser.

J’ai tellement entendu des ronds de cuir m’exposer que, certes, cette proposition était excellente, que d’ailleurs, si la ministre l’avait visée, il n’y avait pas à discuter, seulement à appliquer. Oui, mais, malheureusement, c’était totalement impossible pour telle et telle raison.

Et au début, je m’y suis laissé prendre. J’ai travaillé pour pouvoir résoudre les problèmes pratiques que l’on me posait.

Tout guilleret, je retourne voir mes ronds de cuir et leur expliquer comment résoudre les difficultés qu’ils avaient soulevées.

Alors là, ils me regardent d’un air très très malheureux, et leurs yeux me disent : mais enfin, pourquoi nous persécutez-vous ainsi ! Pour un peu, ils seraient allés se plaindre à la Ligue des droits de l’homme.

Oui c’était les yeux de victimes envers leur tortionnaire. Rassurez-vous, je ne parle pas d’expérience. Sauf que, une fois, j’ai tué un lapin. Et que, manque d’habitude, j’ai du m’y prendre à deux fois et le lapin m’a regardé, d’un air de gros reproche, à peu près comme mes ronds de cuir.

Sauf que lui, il avait une bonne raison !

Bref, je n’ai pas tardé à comprendre qu’existe une sorte de gens qui haïssent les solutions et adorent les problèmes. Et dont toute l’intelligence subtile s’aiguise à effectuer de très brillantes démonstrations prouvant que les problèmes sont insolubles.

Ce n’est pas très difficile, car il y a un truc. De même que des journalistes vous disent que l’objectivité n’étant jamais absolue, l’objectivité n’existe pas (on ne la rencontre pas chez eux, effectivement,…). De même, il suffit de vouloir des solutions parfaites, pour pouvoir prétendre qu’il n’existe aucune solution.

Elles sont toutes critiquables, contestables. Donc, ne bougeons pas notre petit doigt.

Ce que je trouve d’ailleurs admirable dans la question précise de la suppression de la télévision dans l’audiovisuel, c’est que tout le monde dit : la gauche en rêvait depuis 20 ans. Et tout le monde trouve normal que la gauche n’ait aucune idée pour réaliser la chose.

Comme si le rêve devait surtout rester tel, ne jamais se réaliser.

On a de la chance : avoir à la fois un président bling-bling et une gauche complètement zin-zin ! C’est sans doute cela la fameuse « exception française » que le monde entier, que dis-je, le système interplanétaire, nous envie.

Ah, comme c’est chouette d’être français.

Vous comme moi, nous payons une redevance. Et nous avons eu Ardisson et Fogiel. D’accord on a trouvé un prétexte pour les balancer. C’est déjà ça. Mais on nous a imposé Stéphane Bern et tant que les recettes publicitaires sont indispensables, elles font plus ou moins la loi.

Alors, il n’est pas tombé de la dernière pluie, votre Baubérot bien aimé. Il ne s’imagine surtout pas que la fin de la pub soit une solution miracle. Ce n’est certes pas suffisant. Mais c’est nécessaire.

Et arrêtons les questions stupides

Style : mais avec quoi on va remplir les moments jusqu’à présent occupés par la pub ? Celle-ci nous rapporte 850 millions d’€. Il nous en faut 1 milliard 2, avec les trous dus à l’absence de pub.

N’importe quoi, pourquoi pas 4 milliards 9 que la Société Générale se ferait un plaisir de vous avancer !

Avec quoi, vous allez remplir les moments où vous ne livrerez pas des parcelles de cerveau disponible?[1] Ben, peut-être en faisant passer à 22h30 les rares émissions intéressantes qui sont actuellement à 23H30 – minuit, Ducon (comme dirait Bigard, vous voyez, moi aussi je sais être bling-bling !).

Eh puis, il y a les archives de l’INA. Des milliers et des milliers d’heures. Vous savez, du temps où la télé était intelligente. Ou elle n’avait pas de pub ! Ou Lévi-Strauss, Raymond Aron et d’autres s’y exprimer. Du temps heureux où BHL ne sévissait pas encore.

Rassurez vous, il y avait aussi de très bons divertissements : Jean-Christophe Averti, cela valait bien la Star’Ac ! Je suis sur que bien des jeunes adoreront. Et pour les… moins jeunes[2], cela aura un délicieux côté, madeleine de Proust.

Et soi jamais la loi vous interdisait de puiser dans les archives de l’INA (je n’en sais rien), eh bien modifions la loi que diable. La télé publique c’est notre télé, et on a le droit, nous et nos représentants, d’en faire ce que nous voulons.

Que mille fleurs s’épanouissent, que mille projets fleurissent. Que l’inventivité, la créativité se libère. Il y a, dans ce spectacle affligeant, une initiative heureuse : celle de Télérama qui dit : chiche et propose à ses lecteurs d’imaginer une télé sans pub.

Tant que nous y sommes, une première idée : que les journalistes de cette nouvelle télé ne parlent plus jamais de nous comme des « anonymes » : nous sommes des « personnes », à la rigueur des « gens », pas des êtres sans nom et sans visage, Messieurs-dames, les nouveaux cléricaux.

Quand certains voulaient un monopole de l’Etat sur l’enseignement, Jules Ferry, ce grand laïque devant l’Eternel, avait opposé un net et clair refus. L’enseignement privé était indispensable à un Etat démocratique. Pour 2 raisons:

-d’abord parce l’Etat risquait toujours d’imposer certaines doctrines. Un enseignement qui échappe à l’Etat était la garantie d’un véritable pluralisme des idées. Ce pluralisme supposait la coexistence de systèmes d’enseignements réellement différents.

-ensuite parce que l’enseignement privé pouvait effectuer des « expérimentations » que l’enseignement public, aux contraintes plus lourdes, ne pouvait pas forcément se permettre.

Nous ne sommes plus à la fin du XIX, mais au début du XXIe

L’influence de la télé, dans l’éducation (des enfants comme des adultes) est dominante.

Le risque de dictature provient moins de l’Etat-nation, beaucoup plus du règne sans partage du marché

C’est pourquoi, le même idéal laïque qui voulait, il y a 125 ans, un enseignement privé libre et expérimental doit lutter aujourd’hui pour une télé publique non commerciale, libre et expérimentale.



[1] Vous avez remarqué l’hypocrisie complète : tout le monde est tombé à bras raccourcis sur TF1 quand son directeur a parlé des « morceaux de cerveau disponibles », liés à la pub. Et quand on propose de supprimer la pub sur le service public,…

[2] Vous l’avez remarqué : on ne dit pas « vieux », mais « moins jeune », pas « aveugle » mais « mal voyant ». Etc. Seule exception : on ne dit pas « mal comprenant », on dit encore « journaliste ».

26/01/2008

LAÏCITE SECTAIRE? NON LAÏCITE DU XXIe SIECLE

Le grand défi de Nicolas Sarkozy

D’abord un peu de fun, mais du fun authentique, écologique et tout.

La jalousie est un vilain défaut, or Carla est jalouse. Elle trouve que son Nicolas chéri la délaisse : il passe tout son temps à me téléphoner (cf mes Notes du 22 décembre et du 19 janvier, désormais affichées dans toute les Mairies, au dessus du buste de Marianne). Il la délaisse. Alors prenant son courage à huit mains, elle m’a téléphoné et m’a supplié de…..

 

 

Ah non, ce serait trop facile : tout savoir de ma vie privée (privée de complexes naturellement) sans jamais rien payer. Vous trouverez la suite de cette passionnante aventure  (l’idylle Baubérot – Carla B.) dans le prochain numéro des Inrockuptibles, à paraître mardi 29.

Génial, non ? En tout cas, j’en suis ravi : il n’y a pas plus rock que moi ; que toutes celles qui en douteraient viennent danser un rock endiablé avec ma pomme. Elles auront droit à un slow très langoureux en prime.

Bref je suis rock depuis toujours : j’ai passé mon adolescence boutonneuse aux sons de Sweet sixteen de Lonnie Donegan (même qu’un copain vient de trouver le cd), j’ai été fan de Vince Taylor, accroc à l’émission : Les enfants du rock.

Mais, zut, me voilà, comme Sarko, qui me met à parler de mes racines…essentiellement chrétiennes (La chanson « Sweet sixteen » continue par « goes to church,… just to see the boys »)

 

 

Il est temps de passer aux choses sérieuses. Vous allez voir comme je cause bien, quand j’veux. Même qu’on m’a demandé à genoux d’entrer à l’Académie françoise. J’ai répondu aussi sec : « Non, pas maintenant. Je n’en serai que quand vous aurez réalisé la parité femme-homme. » Et ma femme m’a dit alors : « tu as eu tort ; j’ai bien peur qu’avec une telle exigence, tu meurs avant d’être Immortel. »

 

Aujourd’hui donc, cela va être long et sérieux. Le Blog a aussi une fonction de formation permanente. Si vous lisez jusqu’au bout, vous aurez droit la semaine prochaine, à des confidences sur ce que m’a appris mes deux semaines médiatiques. Il y aura du fond, également, mais racontée de façon moins formelle, plus ludique !

 

Bref,allons y : dans l’Humanité Dimanche (24-30 janvier) j’écris : « Sarkozy s’appuie implicitement sur un constat simple que la gauche peine à effectuer : nous sommes au XXIe siècle et non au XVIIIe. » Etant fondamentalement d’accord avec moi-même[1], je développe :

La chrétienté du Moyen Age avait cru pouvoir unifier raison et foi, avec de grands théologiens comme Albert le Grand ou Thomas d’Aquin. La philosophie (Platon, Plotin puis Aristote, grâce à la pensée arabe) servait de propédeutique à la théologie.

Mais, peu à peu, l’idée s’est imposée que la raison est capable, par elle-même, de chercher la vérité sans se référer à la doctrine d’une Eglise. Une certaine interprétation des Lumières (notamment française) a même considéré la religion, selon l’expression de Régis Debray, comme « une maladie infantile de la raison » destinée à ‘reculer’ au fur et à mesure que le règne de la raison ‘avancerait’.

 

Il faut comprendre le pourquoi de cet enchantement de la raison. Longtemps ce qui, ensuite, est devenu science était de l’ordre de la pure spéculation, voire de l’amusement. Que cet ‘amusement’ puisse permettre de mieux maîtriser la nature constitua une découverte qui avait de quoi éblouir.

Il s’en suivit une sécularisation de la notion de bonheur : désormais, celui-ci ne serait plus recherché d’abord dans l’au-delà, mais de façon prioritaire sur terre : « la vie, la liberté, la recherche du bonheur » sont considérés comme des « droits inaliénables » par la Déclaration d’Indépendance américaine (1776). La Constitution française de 1’an 1 de la République (1793) affirme de son côté : « Le but de la société est le bonheur commun ».

Au XIXe siècle, tandis qu’en France le magistère intellectuel de la philosophie cautionnait le processus de laïcisation, le positivisme d’Auguste Comte ou le matérialisme de Marx constituèrent des tentatives divergentes de bâtir une science qui aurait la capacité d’appréhender l’ensemble de ce qui concerne l’Homme.

 

 

Ce fut le temps de la modernité triomphante. La confiance dans le progrès pouvait rassembler des personnes, aux croyances diverses, dans un agir commun en vue de ce « progrès » qui était à  la fois scientifique, technique, moral et social. L’Eglise catholique, elle-même, bénissait les premières lignes de chemin de fer. Le « bien être » progressait, même si, à la fin du siècle, la structuration du syndicalisme et la contestation socialiste montrent que certains s’estimaient profondément défavorisés dans la répartition des « fruits du progrès ».

Un processus de laïcisation s’est effectué en Europe, dans les Amériques (pas seulement en France, j’insiste la dessus dans mon « que sais-je ? », les laïcités dans le monde) en affinité avec ce triomphe de la modernité.

Depuis lors, des changements considérables ont eu lieu. Les savoirs sur l’Homme se sont développés, mais aussi pluralisés. Ils sont devenus plus rigoureux, mais aussi plus modestes dans leur prétention à une « vérité scientifique ».

Avec les deux guerres mondiales, le progrès s’est avéré œuvre de mort comme œuvre de vie. Aujourd’hui si l’attitude de nos contemporains quand ils entrent dans des édifices religieux n’est pas forcément religieuse -une belle pagode ou une belle cathédrale sont à la fois des lieux de visite (avec appareils photo) et des lieux de recueillement-, dans certains musées comme ceux d’Hiroshima ou de Nagasaki, l’atmosphère de recueillement est intense et prenante ; les visiteurs prennent spontanément une attitude quasi-religieuse.

Mais on pouvait encore, après la seconde guerre mondiale, opposer un ‘bon’ progrès pacifique (le nucléaire civil, par exemple) au ‘mauvais’ progrès guerrier (la bombe H). Nous étions donc toujours dans une modernité établie où, comme l’a indiqué Jean-Paul Willaime à la suite d’Antony Guiddens, le mouvement, le changement social, s’alliait à des certitudes.

L’ambivalence reconnue du progrès ne générait donc pas une incertitude intellectuelle, elle incitait souvent les intellectuels à être dans le ‘bon’ camp, progressiste et pacifique. La situation actuelle, que Willaime qualifie d’ultramodernité est marquée par une « discontinuité » qui provient (je le cite) du « passage d’une logique de certitudes à une logique d’incertitudes lié à la généralisation des deux dimensions essentielles de la modernité : l’individualisation et la réflexivité.

Qu’est-ce à dire ? Autant la modernité fut portée par de fortes croyances modernistes au progrès dans les domaines économiques, scientifico-techniques, politiques, culturels (critique du passé au nom des utopies du futur), autant l’ultramodernité est caractérisée par le doute et le questionnement critique aussi bien vis-à-vis du passé que du futur. »

Personnellement, je qualifierai plutôt notre époque par l’expression de Modernité tardive, de façon analogue aux historiens qui parlent d’ « Antiquité tardive » ou de « Moyen-Âge tardif ». Cela ne signifie nullement qu’il s’agisse de périodes de décadence mais, en revanche, cela veut indiquer l’idée de périodes de basculement.

 

 

J’émets l’hypothèse que, comme à d’autres moments de l’histoire, nous sommes à la fin d’une période historique : c’est un moment où il se produit un épuisement du projet des Lumières, à la fois parce qu’il est globalement réalisé et parce qu’il a généré de nouveaux problèmes et se trouve en décalage face à de nouveaux défis. Le référentiel des Lumières est encore hégémonique, c’est encore un « imperium » (A. Akoun), mais nous avons commencé à basculer vers une autre phase de l’histoire.

Je rejoins donc Willaime quand il caractérise le temps que nous vivons par «le mouvement plus l’incertitude », mais en insistant davantage peut-être sur les effets sociaux déstabilisateurs de cette incertitude, liée à ce basculement. Je reprendrai ses deux critères, la réflexivité et l’individualisation, qui me semblent pertinents.

La réflexivité induit un questionnement généralisé. Dans ce cadre la science se met à questionner ses propres applications techniques ( c’est un renversement par rapport aux Lumières qui, je l’ai indiqué, émergent quand une science d’amusement se met à avoir des effets techniques) : les interrogations actuelles sur le nucléaire (même civil), le réchauffement climatique, les atteintes à la biodiversité, les maladie nosocomiaques, les dilemmes bioéthiques, etc proviennent de débats au sein de savoirs scientifiques actuels (avec de possibles instrumentalisation idéologique, naturellement et les médias qui racontent cela à la manière d’un film catastrophe !).

Nous ne sommes plus dans l’ambivalence du progrès mais dans une véritable déconnection entre un progrès des savoirs scientifiques et un progrès technique, le second étant de plus en plus mis en cause par le premier. En même temps, l’impression domine d’un engrenage où seul un surplus de progrès pourrait résoudre les problèmes induits par le progrès… mais le doute surgit : s’agit-il de solutions ou de nouveaux dilemmes ?

La mutation sociale de la  référence à la « vérité » de la vérité religieuse (et notamment des religions où la vérité est « révélée » et transhistorique) à la vérité scientifique, qui est une vérité en débat et fortement historicisée (la vérité d’aujourd’hui est l’erreur de demain), est profondément déstabilisatrice. Prenons un simple exemple : en France, la médecine du travail a imposé des radiographies obligatoires et leur répétition s’est avérée dangereuse. « On ne savait pas et maintenant on sait » nous expliquent doctement les « docteurs », clercs de la modernité établie. La réponse informulée des patients est la suivante : « et aujourd’hui, que nous impose-t-on de nocif parce qu’on ne le sait pas encore ? »

L’individualisation : au niveau de l’institution religieuse, des Eglises, cette individualisation s’est développée dés la modernité établie, avec la proclamation puis la réalisation progressive de la liberté de conscience. On ne pouvait plus imposer des croyances, elles devenaient « affaire individuelle » (c’est cela la laïcité).

Mais dans la nouvelle conjoncture de la modernité tardive s’instaure un nouveau processus d’individualisation à l’égard d’institutions séculières (médecine, école) qui forment l’encadrement des individus dans la recherche du progrès-bonheur (et qui ont obtenu d’indéniables réussites : pour prendre un exemple la diminution de femmes mortes en couche et de mortalité infantile).

Ce nouveau processus d’individualisation est du au fait que ces institutions sont atteintes par la création d’incertitudes liée à l’avancée de la réflexivité. De là le développement de ce que l’on appelle le « consumérisme » (médical, scolaire, etc) qui est une conséquence de cette prise de distance à l’égard des institutions, de cette individualisation qui atteint l’ensemble des structures institutionnelles.

C’est ce que ne veulent pas comprendre, les tenants du néo-républicanisme qui, du coup ont durci la laïcité à l’école et à l’hôpital donnant une réponse passéiste et crispée (et qui atteint seulement une partie de la population) à des problèmes nouveaux.

A partir de là, je renverserai l’ordre des termes employés par Willaime et je dirai que la modernité tardive c’est ‘l’incertitude plus le mouvement’ : l’incertitude, n’est jamais facile à vivre, mais quand on vit dans une incertitude en mouvement, c’est encore plus difficile car on est entraîné dans un mouvement et l’on ne sait plus où on va (mais on y va !). Le mouvement peut aller dans n’importe quel sens, ce qui devient invivable.

En tout cas, la peur de l’avenir est devenue trop forte pour que la société puisse croire être toujours dans la poursuite du bonheur : il s’est produit un épuisement du programme des Lumières.

Et cela induit une prolifération de discours sur la mémoire, l’héritage, les racines, etc. Faute de pouvoir regarder devant soi, on passe son temps à contempler ce qui est derrière ! Et au lieu de se battre sur des projets d’avenir on se bat sur des mémoires controversés, des racines disputées !

J’ai déjà raconté comment la mort médicalisée à l’hôpital s’est imposée. Cette médicalisation a été synonyme d’une ‘sécularisation transfert’ où le médical s’est revêtu d’habits parareligieux. On a parlé, expression significative, de « miracle des antibiotiques ». On peut dire, de façon plus générale, que la définition de la santé donnée par l’OMS[2] : « un état de complet bien-être physique, psychique et mental » était à la fois quasi religieuse par son aspect utopique (où un tel état peut-il se trouver réalisé sinon dans la Terre pure bouddhique ou au Paradis des monothéismes ?) et révélatrice de la mise en œuvre du projet de progrès-bonheur des Lumières.

Les changements actuels sont nets : pendant très longtemps, l’augmentation de « l’espérance de vie » était l’objectif  par excellence de la médecine (et la reprise du terme d’espérance montrait bien ce mélange de scientificité et de religieux) ; maintenant, l’allongement de la vie (qui continue), et l’acharnement thérapeutique qui lui est parfois lié, change les données du problème.

Outre les problèmes sociaux, dus au vieillissement de la population, on se soucie davantage de la qualité de vie que d’un prolongement indéfini de la vie, et on lance un nouveau mot d’ordre : « le droit à mourir dans la dignité ». La raison était liée à l’insistance sur la « Nature » et sur sa maîtrise. Aujourd’hui la grande question devient la « dignité » de l’être humain (affirmée dés 1948 par la Déclaration universelle des droits). Mais qu’est ce la dignité de l’être humain ? Voilà un beau sujet de débat philosophique…et religieux.

Tout cela n’implique nullement un ‘retour en arrière’, même si la religion, mise en crise par la modernité, retrouve parfois un nouveau rôle quand se produit la montée d’un questionnement où « la rationalité en valeurs » interroge « la rationalité instrumentale », fonctionnelle (pour reprendre les notions de Max Weber).

 

Mais des acquis demeurent. Les novations sociales engendrent une situation bien différente d’avant la modernité. Il existe maintenant une concurrence pour des biens symboliques  (le symbolique étant ce qui est de l’ordre de l’immatériel : l’espérance dont parle Sarko, par exemple) entre des entrepreneurs religieux multiples (la mondialisation favorisant une telle concurrence) et d’autres entrepreneurs de normes symboliques ou de rituels qui n’appartiennent pas à des religions organisées.

Prenons l’exemple des funérailles, un des noyaux dur de la pratique religieuse. Diverses mutations sociales font que la pratique classique des sépultures ne correspond plus forcément aux préoccupations d’aujourd’hui. Existe-t-il alors une sécularisation des funérailles ?

Non et oui. Non et le sociologue japonais Kadowaki Ken a posé une question fondamentale : « si tout sacré était éliminé de nos sociétés, ne devrait-on pas jeter les dépouilles mortuaires des humains dans des poubelles ? » (j’ajouterai : sans aucun rituel). L’impossibilité d’un tel acte est significative. De nouveaux rituels sont inventés (au Japon, en France, dans toutes les sociétés démocratiques modernes)

Oui, car nouveaux rituels, certes, mais leur capacité symbolique apparaît problématique : la symbolisation nécessite un sens partagé et l’individualisation rend plus difficile aujourd’hui qu’autrefois un tel sens partagé.

L’incertitude marque donc même les novations et, dans ce contexte, non seulement on tente de réduire l’incertitude mais on tente aussi de réduire le mouvement.

Trois stratégies, nullement incompatibles, peuvent être utilisées à cette fin :

- le maintien du présent : il s’agit de repousser le futur le plus loin possible, de maintenir une continuité : les éternels étudiants qui repoussent le plus tard possible leur entrée dans le marché du travail, la défense crispée des avantages acquis faute d’espérer une amélioration de sa situation, l’utilisation de la crème qui permet de ne pas avoir de rides, de tous les produits qui vous promettent que, grâce à eux, vous allez rester jeune et beau, etc.

Sur le plan religieux, cela peut s’accorder avec une conception cyclique du temps, où le présent va périodiquement revenir.

- des propositions d’avenir individualisé : la société, on ne sait pas où elle va et cela inquiète. Alors on tente de se construire un futur meilleur, déconnecté de l’avenir collectif. Nous trouvons là aussi bien toutes les offres de formation en vue d’améliorer ou de changer sa situation professionnelle, le développement des multiples formes de loteries, le succès des concours liés à la télé réalité (en France « Star Académie »), mais aussi des conversions religieuses. La réalisation de soi, d’un soi qui ne peut pas s’épanouir par la participation à une collectivité politique, est recherchée. C’est ce que Nadia Garnoussi appelle la « nébuleuse philo-psycho-spirituelle » (le mensuel Psychologie magazine par exemple)

- le resourcement dans un passé fondateur : un avenir meilleur peut advenir, pense-t-on, si on retrouve ce passé fondateur. Les exemples de cette quête sont multiples : le christianisme originel (version progressiste), la société de chrétienté (version cléricale sarkozyiènne), l’islam originel au-delà des traditions des sociétés musulmanes (le « réformisme musulman »), le bouddhisme originel en effectuant un voyage en Inde au-delà de ses transformations par le Grand Véhicule, les valeurs de la République (le courant national-républicain français) au-delà des mutations du temps présent, le Japon éternel au-delà de sa modernité démocratique, la pérennité des institutions (l’école sanctuaire, la nécessaire déférence envers la médecine) au-delà de l’individualisation.

Il s’agit de prendre appui sur le passé (un passé reconstruit) pour avoir des certitudes afin de construire un avenir sur les fondations du passé. 

Ce passé peut être un passé religieux, ou un passé séculier, celui de la sécularisation enchantée. Cela peut entraîner le développement de fondamentalismes, d’intégrismes, de Nouveaux mouvements religieux, etc…mais aussi, en France, de croyants « républicains » de la ‘sécularisation transfert’ atteints par un nouvel anticléricalisme (lié au consumérisme) et réagissant de façon plus ou moins crispée.

Une laïcité du XXIe siècle est donc à construire. Fondamentalement une laïcité de la société civile, et non plus du « despotisme éclairé » de l’Etat selon le schéma issu des Lumières. J’en reparlerai dans de prochaines Notes. Je voulais juste indiquer ici les fondements théoriques de cette laïcité du XXIe siècle (et c’est pourquoi cette Note est un peu compliquée. Mais bon, de temps en temps, cela ne fait pas de mal de se fatiguer un peu les méninges !)

Juste, pour le moment, 4 remarques sur le contexte de cette laïcité XXIe siècle :

Première remarque : la religion civile. Il faut prendre conscience de son existence car elle est souvent implicite ; elle forme la face immergée de  l’iceberg social. Par certains côtés, elle apparaît socialement nécessaire : face au processus accentué d’individualisation, à la montée en puissance d’une sociabilité de type libre et volontaire, face  à la fragilisation du lien social, la religion civile comporte un aspect de « dévotion à l’unité du corps social »[3] qui constitue une tentative de rééquilibrer les choses. Cela ne signifie pas, cependant, que l’on doive abandonner toute réflexion critique et participer béatement à la communion sociale que tente d’instaurer la religion civile.

Il est également nécessaire, d’un point de vue laïque et démocratique, d’apporter  des limites à la religion civile pour éviter des risques de totalisation et des « dérives » nationalistes que l’on peut constater en France comme ailleurs.

Là, les religions, comme d’autres options convictionnelles, peuvent apporter une contribution à l’ethos démocratique si elles résistent à une instrumentalisation trop poussée par la religion civile (comme d’ailleurs par la rationalité instrumentale) et font preuve de vitalité.

Sarkozy lui, propose de fait une sorte de système englobant qui inclut les religions (beaucoup moins les autres options convictionnelles) dans une nouvelle sorte de religion civile. Deux polarités en tension me semblent beaucoup plus démocratique et laïque.

Seconde remarque, bien des mutations entraînées par l’esprit rationnel moderne sont sans doute irréversibles. Les religions historiques elles-mêmes ne peuvent plus être des systèmes de croyance et de rituels obligatoires, même s’il s’agit de croyances et de rituels collectifs, partagés. Cela implique qu’existe une appropriation individuelle différenciée où chacun développe une manière personnelle et de croire, de participer ou pratiquer.

C’est cela que n’ont pas compris nombre de partisans de la laïcité dite ouverte, ouverte à des religions dont le fonctionnement resterait inchangé. C’est pourquoi ils risquent fort d’être attirés par les sirènes de la « laïcité positive » du Président de la république.

Cela me semble relever d’un état d’esprit néo-clérical qui oublie une chose : Les manières personnelles de croire peuvent être quantitativement différentes (rattachement plus ou moins faible ou fort à une religion ou une philosophie), mais également qualitativement différente.

 

Nous n’échappons pas, troisième remarque, à certains paradoxes. La religion revendique d’être parlée en terme de « vérité », et c’est sans doute important de poser publiquement la question de la « vérité » dans la société actuelle, qui la fuit. Mais la vérité « même religieuse » (pour parler comme la Déclaration de 1789) est aujourd’hui une vérité livrée à l’individu[4], même à prétention universelle (comme le christianisme, l’islam, le bouddhisme et… le républicanisme) il s’agit d’un universalisme singularisé. Et cela parce que cette vérité n’existe qu’interprétée, réinterprétée[5] de façon personnelle. La religion subit donc le double choc de la réflexivité et de l’individualisation.

 

La pensée des Lumières subit aussi ce double choc. Il est donc logique, et ce sera ma dernière remarque, qu’un dialogue s’instaure non entre pensée rationnelle et pensée religieuse (comme si ces deux pensées étaient forcément exclusives l’une de l’autre), mais entre la réflexion philosophique issue des Lumières et la réflexion théologique de diverses religions.

Un exemple d’un tel dialogue est la rencontre qui a eu lieu, en janvier 2004, entre le philosophe Jürgen Habermas et Joseph Ratzinger (le futur Benoît XVI). Cette rencontre fut de haute tenue, même si on peut avoir un avis différent de chacun des protagonistes. Il est souhaitable que différents dialogues, à divers niveaux, se multiplient.

Ce n’est donc pas une « laïcité sectaire » (Michèle Alliot-Marie) ou figée qu’il faut opposer à Nicolas Sarkozy, mais une laïcité qui, comme par le passé (1905, par exemple) sait construire du nouveau, en réponse aux défis de son temps.

Non mais !



[1] Cela pour répondre au dominicain Philippe Verdin, qui, lors d’un débat à la télé, m’a accusé d’être « schizophrène » !

[2] Organisation Mondiale de la Santé

[3] J.-. P. Willaime dixit.

[4] Ainsi à l’hôpital, une aide religieuse est apportée naturellement que « si le malade le souhaite », même dans les pays démocratiques qui ne sont pas officiellement laïques.

[5] Et les réinterprétations sont multiples ; c’est pourquoi (par exemple) il est particulièrement absurde (c’est, au minimum, se tromper d’époque) de réduire le port du foulard à une seule signification.

30/12/2007

FACE A L'"INTEGRISME", L'ESPRIT CRITIQUE (suite et fin !)

Bon, c’est la fin de l’année et donc il faut que j’en finisse avec ma Note qui comparait le rapport de la société à la dite « racaille » de banlieue à son rapport aux dits « intégristes » et dits « sectaires ». Mais comme l'an dernier j'avais fait une Note sur Miss France (rappelez vous, c'était une payse à moi qui avait failli avoir la couronne), je dis à tous mes amis de lIle de la Réunion (ceux de l'Université comme ceux de la Ligue des Droits de l'homme) que je suis de tout coeur avec eux dans la défense de leur Miss. Non, mais sans blague, faire tout un schprumf pour des photos aussi anodines,...Bravo à l'évêque de ne pas être tombé dans le panneau.

Et maintenant, retour à la Note: 

Résumé des 2 chapitres précédents : L’idée de cette comparaison m’était venue (je le rappelle) en lisant l’intéressant petit livre De la discrimination négative de Robert Castel, où il montrait qu’il s’opère un déplacement des conflits qui traversent toute société, vers les marges de cette société. Ainsi au lieu d’affronter ces conflits, d’être parfois des « adversaires », on peut produire du consensus social, entre gens normaux, bien ensemble, et ce qui va mal, ce qui provoque un malaise tend à être rejeté sur des asociaux, des marginaux, des non-intégrés, bref des « ennemis de l’intérieur », que l’on rejette dans l’extériorité (Note du 1er décembre et début de la Note du 16 décembre)

Ce que Castel analyse au niveau social, fonctionne aussi, me semble-t-il, analogiquement au niveau du symbolique, et là j’expliquais ce que j’entends par symbolique et en quoi le symbolique englobe le religieux, sans se réduire au religieux. Je posais, in fine, le problème de « l’ordre symbolique juste » (suite de la Note du 16 décembre).

Là-dessus, Sarko est devenu chanoine, interrompant mes élucubrations. Ce n’est pas bien M’sieur l’Président d’interrompre ainsi les gens quand ils parlent !

 Allez, maintenant, vous êtes remis dans le bain, je peux finir. Il le faut d’autant plus que je ne me rappelle plus toutes les idées géniales que je voulais vous livrer gratis pro Deo. Rassurez-vous, il m’en reste quand même une et je vais rebondir à partir de là.

Il y a eu un sondage, en octobre-novembre, commandité par La Croix qui effectuait une enquête, dans plusieurs numéros, sur le christianisme aujourd’hui. Et quelques uns des résultats m’ont particulièrement frappé.

 Ainsi, à la question :  « pensez-vous que « toutes les religions se valent ? »  Réponse : 63% de oui chez les cathos pratiquants ; 65% de oui chez les sans religions. Pour ces derniers, il est logique que le « oui » soit massif ; on pourrait même penser a priori qu’il ferait plus des 2/3 du sous-échantillon. Peut-être chez certains (il ne faut pas se le cacher) la réponse est « non » car ils pensent (c’est ce que certains medias ont tendance à leur mettre dans la tête) que « l’islam » vaut moins que d’autres religions. Mais que le pourcentage de « oui » soit pratiquement le même chez les catholiques pratiquants, voila qui interroge.

 A la question sur « les tâches prioritaires du christianisme au XXIe  siècle » : le triptyque : « Lutter contre la pauvreté ici chez nous » ; « Agir pour la paix dans le monde » ; « Etre présent et disponible dans les moments clefs de la vie », arrive en tête dans toutes les réponses. La seule différence c’est que c’est dans cet ordre pour l’ensemble de l’échantillon et pour les sans religion, alors que les catholiques pratiquants mettent « la paix dans le monde » avant « la pauvreté ici chez nous ».

Les items qui arrivent en tête comme « tâches prioritaires du christianisme » (y compris chez les catholiques pratiquants) n’ont donc rien de « chrétien ». Un membre de n’importe quelle autre religion, un athée convaincu, un agnostique peut très bien considérer ces tâches comme prioritaires. On peut dire que les 2 premières sont des fonctions du politique, appartiennent à la responsabilité citoyenne, et la troisième  relève davantage de la morale personnelle de chacun.

 Bien sûr, le christianisme peut contribuer à ces tâches. Mais, il ne s’agit en rien de tâches spécifiques, de ce qui ferait son identité propre. Or c’est le rôle majeur qui lui est attribué à la fois par la société globale française et par la majorité des catholiques pratiquants français (les orthodoxes et protestants, minoritaires, ne constituant pas, dans le sondage, un sous échantillon).

Arrive dernier des 5 items proposés par le sondage « Faire connaître le message du Christ », dans ensemble de l’échantillon (15%) et chez les sans religions (5%).  Cet item est avant dernier chez les catholiques pratiquants avec 34%, c'est-à-dire un tiers des catholiques pratiquants. Or la formulation : « faire connaître message », est assez light.

Ce n’est pas demander aux gens si parmi les tâches prioritaires du christianisme il y a prêcher la résurrection du Christ ou un Dieu en 3 personnes, ce qui historiquement, constituent des croyances spécifiques transmises au cours des siècles par l’Eglise catholique, les Eglises orthodoxes et la plupart des Eglises protestantes.

 On voit donc, à partir d’un sondage de ce type (et ce n’est pas nouveau, les études d’Yves Lambert notamment allaient tout à fait dans ce sens), à quel point, le fait même d’avoir des convictions qui ne sont rien d’autres que des croyances séculaires de la plupart des Eglises chrétiennes vous rejettent aujourd’hui dans les marges de la société française.

Les sondeurs n’ont pas (à ma connaissance) croisé les réponses « non » à « toutes les religions se valent » et celles qui font de « faire connaître le message du Christ » une des tâches prioritaires, il y a de bonnes chances pour qu’elles se recoupent en grande partie, formant un petit sous-sous-échantillon, un groupe en dissensus avec les valeurs dominantes de la société. Un groupe à distance de la façon dominante dont la société considère les religions en général et le christianisme en particulier, façon intériorisée par la majorité des catholiques pratiquants.

Et très souvent vous entendez de telles personnes (ou d’autres qui leur ressemblent, en ayant des contenus de croyances autres, non chrétiens) être qualifiées d’ « intégristes » ou de « sectaires ».

 Précisons 2 ou 3 choses :

D’abord, ces résultats n’ont rien à voir avec la laïcité. Les enquêtes européennes montrent que des pays à religion établie ou à religion nationale (l’Angleterre, le Danemark par exemple) sont dans une situation analogue. Cette situation est le résultat d’un processus de sécularisation, pas de laïcisation.

Des chrétiens convaincus qui mettraient en cause la laïcité, qui (du coup) succomberaient aux sirènes de la « laïcité positive » sarkozienne se tromperaient de diagnostic (et donc de solution à leur problème). Il est tentant d’accuser la laïcité car du coup, on peut avoir des adversaires à combattre (les « laïcards »), on peut rejeter « la faute » sur quelqu’un. La laïcisation, la laïcité met en jeu le politique, des forces sociales, des laïcisateurs, des partisans de la laïcité.

 
La sécularisation est le résultat (excusez mon jargon de sociologue) de la dynamique sociale, c'est-à-dire d’interactions extrêmement complexes entre l’ensemble des acteurs de la société. Olivier Roy montre, dans ses livres sur l’islam que les partisans de l’islam politique, que les fondamentalistes musulmans sont, souvent des agents sécularisateurs malgré eux.

En fait, je dirai aussi que la laïcisation est le résultat d’interactions entre acteurs sociaux. Il n’empêche, on peut beaucoup plus facilement croire pouvoir désigner l’adversaire, le méchant, dans ce qui relève de la laïcisation, et (de tous côtés !) on ne se fait pas faute de le faire.

Tandis que la sécularisation, l’adversaire est d’autant moins cernable que, dans les sociétés modernes, elle déstabilise tout le monde puis qu’aujourd’hui les grandes institutions qui avaient opéré à leur profit des transferts de religieux (l’école-sanctuaire, la médecine sacralisée,…) sont atteintes par la sécularisation.

D’ailleurs, les chrétiens doivent-ils considérer la sécularisation comme leur « ennemie » ? On vient de fêter Noël (chrétiens ou pas !) qui est la fête d’un petit enfant né dans une étable, et qui finira mort sur une croix. Se retrouver minoritaire, marginal dans une société sécularisée ressemble un chouia plus à cela qu’une société au christianisme triomphateur, non ?

 Ensuite, ce qui est en jeu là, n’est pas la sécularisation en elle-même que la sécularisation jointe à un conformisme social qui fait que des chrétiens convaincus sont rejetés dans les marges socio-symboliques, se trouvent en dissensus avec les valeurs dominantes de la société (par exemple, l’idée « que toutes les religions se valent ; ou que la tâche prioritaire du christianisme est de lutter contre la pauvreté ou de promouvoir la paix). Cela entraîne plusieurs conséquences :

-         ces chrétiens vont devenir a priori suspects d’être « intégristes » ou « sectaires », alors qu’ils peuvent être tout à fait tranquilles, bons citoyens, etc. Le seul fait de ne pas être au diapason des valeurs dominantes les rend implicitement suspects.

-         et a fortiori, encore plus s’il s’agit de personnes convaincues qui n’appartiennent pas au christianisme, mais à d’autres religions socialement et historiquement moins « balisées », parce que moins enracinées dans l’histoire et la culture françaises.

D’où (re jargon de sociologue, je tente de ne pas y recourir souvent, mais parfois il faut utiliser des termes précis) production sociale de « l’intégriste » ou du « sectaire » comme celui qui a un autre univers symbolique que la majorité, qui est hors du quasi consensus symbolique.

Comment repère-t-on ce quasi consensus ? Par des court circuits : ainsi l’idée (très répandue) que si on ne pense pas que toutes les religions se valent, on est intolérant. C’est une idée typique de la religion civile à la Jean-Jacques Rousseau, et vous la rencontrez souvent répétée. Or, elle est particulièrement stupide car elle confond le respect de l’autre (la tolérance, le pluralisme) et l’imposition d’une logique de l’équivalence qui, en fait, est elle-même intolérante : j’ai le droit de choisir une option religieuse (ou irréligieuse) et de l’estimer supérieure aux autres, c’est même ce doit qui est au fondement de la laïcité.

Ce que demande la laïcité, c’est la gymnastique intellectuelle qui fait que, tout en ayant ses propres choix, et y tenant, on tolère, on respecte ceux des autres. Et cette gymnastique intellectuelle là, le minoritaire, celle ou celui qui se trouvent plus ou moins hors du consensus, l’effectuent plus souvent que celle ou celui qui n’ont pas de véritable choix personnel et dont les idées s’imprègnent des idées majoritaires, dominantes.

Les « idées de son temps » dira-t-on plus tard, de façon condescendante, en estimant qu’elles étaient erronées, voire mauvaises (ainsi Hergé avait « les idées de son temps » en écrivant Tintin au Congo !).

 Cela ne signifie nullement qu’il n’existe pas des gens véritablement intolérants, mais que l’on met dans le même sac des tolérants et des intolérants, des minoritaires tranquilles et des extrémistes. Cela est non seulement de l’intolérance, mais aussi de la bêtise. Comment arriver à lutter contre les véritables extrémistes si on les confond avec tous ceux et celles qui sont simplement des gens convaincus qui tendent de vivre selon leurs convictions ?

Cela signifie aussi une sacralisation du social : ce n’est pas par hasard que Rousseau reprend le terme de religion quand il parle de religion civile. Et donc une absence d’esprit critique à l’égard des idées dominantes de la société.

Le problème est là, ce qui me sépare des gens qui me lancent moult injures (moins drôles que celles du capitaine Haddock, malheureusement !) n’est pas une pseudo indulgence vis-à-vis d’extrémistes, c’est le fait que ces gens sont parfaitement à l’aise dans les conformismes sociaux les plus plats.

Il ne s’agit donc pas d’angélisme, ni d’apologie de la désocialisation qui risque toujours conduire à l’enfermement dans une bonne conscience elle aussi abêtissante (même quand elle ne légitime pas la violence). Je signale pour une approche fine, non essentialiste et assez proche de la mienne, de l’intégrisme en islam,le très intéressant petit livre de Dounia Bouzar, L’intégrisme, l’islam et nous paru aux éditions Plon il y a quelques semaines.

 Entre diabolisation et angélisme, l’esprit critique. Nous allons en reparler tout au long de 2008.

Je vous souhaite une Fantastique Année 2008, avec un jour en plus (le 29 février, cadeau à tous les internautes qui consultent ce Blog) pour pouvoir « vivre plus ». 

 

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