24/06/2008

LAÏCITE, SCIENCE ET CROYANCE

Ma Note du 13 avril (« Agnostique et croyant ») qui, entre autres, commentait l’ouvrage d’H. Hatzfeld, Naissance des Dieux, devenir de l’homme, une autre lecture de la religion (Presses Universitaires de Strasbourg) avait suscité une lettre réponse de l’auteur, publiée avec mon commentaire dans une nouvelle Note (même titre) du 31 mai. J’ai donné la suite de mon commentaire dans la Note du 8 juin (« Rationaliste et protestant, grand Dieu est-ce possible ? »). Je publie ici une nouvelle lettre d’H. Hatzfeld accompagné d’une nouvelle réponse de ma part. J’espère ainsi clarifier le débat, sans réduire la divergence (légitime) de nos positions.

16 juin 2008 

« Mon cher Jean, Je te remercie (…) pour les propos que tu as mis sur ton blog et dont certains me concernent.Je ne voudrais pas abuser de ton hospitalité mais, si tu le permets, préciser encore trois points.

Brièvement, je n’aime pas le mot athée parce qu’il désigne une « option philosophique » (comme tu dis) en n’évoquant que ce qu’elle exclut. En fait, il y a beaucoup d’athéismes. Savoir du reste de quel dieu il s’agit …

Sur l’humanisme, je sais que nombre de modernes utilisent ce terme comme désignant je ne sais quelle foi en l’homme. Je fais de ce mot un usage plus modeste en pensant à ces hommes des 15e  et 16e siècles qui trouvaient dans les lettres anciennes réconfort, plaisir, instruction : et ceci concernant non seulement les Saintes Lettres [= la Bible] mais aussi les Lettres humaines qu’ils voulaient lire dans de bonnes éditions et traduire dans les langues modernes.

Ils savaient que ces trésors peuvent aider à vivre mieux – à défaut d’une « foi dans l’homme » qui me semble-t-il, ne se gonflera que plus tard. Ne suffit-il pas de penser comme le sage chinois que j’ai cité, que l’homme est perfectible, qu’il peut progresser ? Il peut progresser

Le troisième point te concerne autant que moi. Je n’ai jamais pensé que l’homme puisse se contenter de la pensée rationnelle, scientifique dont il est capable (j’ai même dit explicitement le contraire). L’homme défié parce qu’il ignore, notamment par l’avenir dont il s’approche, doit inventer, imaginer, et de ce fait s’exposer au-delà de ce monde qu’il connaît. Il y a donc deux pensées ou plutôt deux moments de la pensée.

Il y a la pensée qui usant d’instruments solides parvient à se donner des certitudes durables. Et il y a la pensée qui doit nous donner un imaginaire « pour vivre » notamment des valeurs. Encore faut-il qu’il y ait compatibilité entre ces deux moments de la pensée, ce qui n’est pas le cas lorsqu’on s’imagine un avenir avec une société sans classes alors que tout ce que nous savons sur les sociétés exclut que cela puisse exister.

Je me demande aussi comment tu peux juger compatibles une explication théologique de la religion et une explication anthropologique telle que celle que j’ai proposée. Il me semble pour ma part que la mort et la résurrection du Christ donnent à choisir entre deux versions incompatibles.

Soit il s’agit d’un acte de Dieu et d’un miracle, révélateurs de l’Amour dont Il nous aime. Soit il s’agit d’un mythe sotériologique né de la réaction « conforme aux Ecritures » d’un groupe de disciples accablés et provoqués par l’assassinat légal de leur maître. Et quel assassinat !

Je ne vois pas très bien comment tu prends ce problème, mais je ne suis pas de ceux qui pensent que le mythe, en tant que tel, n’ont rien à nous dire ….

Crois mon cher Jean à mon cordial souvenir.

            Henri Hatzfeld »

Réponse de Jean Baubérot :

Dont acte sur les deux premiers points. Je ferai juste remarquer à propos du second que déclarer : « l’homme peut progresser » est un pari, pas forcément « compatible » avec ce que l’on peut connaître à partir des démarches des sciences humaines.

Reste le 3ème point où Henri et moi pensons de façon différente. Il affirmait déjà dans sa lettre précédente la nécessité de « concilier ». Je répondais : il s’agit « de sphères différentes qui n’ont pas à se concilier ». Cela « peut se concilier ou ne pas se concilier qu’importe », ce n’est pas le problème.

Et j’ajoutais : « sur un point fondamental, cela s’articule bien. » Et ce point d’articulation était précisément l’objet de ma Note du 8 juin sur « Rationaliste et protestant. » Je pensais avoir été clair. Sans doute ne l’ai-je pas été assez. Donc, brièvement, voici une nouvelle explication :

Pour moi, je n’ai pas (et personne n’a) à rechercher de compatibilité de contenu entre une démarche scientifique et une démarche théologique. Chacune de ces démarches s’applique à un ordre différent : celui du « connaissable », celui de « l’inconnaissable ». Reprenant Durkheim, Hatzfeld parle, avec justesse, de se projeter en avant du connaissable. Mais si on se projette en avant, on est dans un autre paysage.

On a traditionnellement recherché cette compatibilité de contenu. Et classiquement cela s’appelle le concordisme.

Le concordisme peut être recherché soit en voulant qu’une démarche théologique impose sa logique à une démarche scientifique (et c’est pour l’erreur de départ des théories de l’intelligent design, qui –je le sais- est plus compliqué que ce que l’on appelle en France le « créationnisme », mais cette approche partage avec lui ce vice fondamental du concordisme), soit en voulant que la théologie s’accorde avec les « données de la science », et comme ces données changent, la théologie n’a plus eu sa logique propre.

Bref, la recherche de concordisme induit une domination d’une démarche sur l’autre ; ce qui est réducteur. C’est la double erreur du fondamentalisme et du libéralisme théologique.

Quand je parle d’articulation, il ne s’agit donc pas d’une conciliation de contenu, d’une « compatibilité » de contenu, mais plutôt d’une gymnastique intellectuelle, d’une interpellation réciproque qui empêche toute démarche de devenir totalisante, de sombrer soit dans le théologisme, soit dans le scientisme.

Il s’agit de ne pas réduire l’être humain a une démarche unique, à une unicité de discours, de paroles.

Toute ma Note du 8 juin  tentait de montrer comment des approches théologiques, en désacralisant toute réalité qui n’est pas de l’ordre de ce paradoxe (la transcendance de Dieu révélée par son contraire : la croix ou un être humain meurt abandonné de Dieu), rend libre de suivre totalement les démarches des sciences humaines, y compris quand celles-ci étudient la religion en général et le christianisme en particulier.

Bien sûr que ce n'est pas "compatible", mais pas seulement avec une démarche de connaissance moderne: si les récits des évangiles insistent autant sur la crucifixion, c'est parce que pour leurs lecteurs, cela était difficilement crédible. Paul parle en ce sens, de la "folie de la croix."

On peu être "fou" dans la croyance, "sage" dans la connaissance: c'est même particulièrement intéressant comme gymnastique intellectuelle.

Et plus que le "devoir de réserve" ou la "neutralité", la gym intellectuelle (celle là ou beaucoup d'autres, bien sûr), la prise de distance avec soi même constituent, selon moi, des caractéristiques fortes de la laïcité.

 

Un jour une revue préparait un numéro sur les « Interdits religieux » et m’a demandé quels étaient les interdits du protestantisme. J’ai répondu : à mon sens un seul : l’interdit de l’idolâtrie.

Pour moi, refuser d’entreprendre une démarche de sciences humaines, récuser tel ou tel de ses résultats autrement qu’en proposant un autre résultat qui puisse être reconnu comme ayant une scientificité plus grande, serait précisément de l’idolâtrie.

La laïcité est liée à la consistance propre et à la validité sociale des démarches de connaissance.

Je ne suis pas le premier ni le seul, loin de là à me situer dans un tel point de vue. Dans l’entre-deux guerre, de jeunes pasteurs de la revue protestante Hic et Nunc usent des savoirs sécularisés les plus modernes (d’alors).

Ses jeunes rédacteurs reprennent à leur compte la critique marxiste de la religion : la conscience morale et religieuse est, en fait, une conscience de classe : «un « homme bien » est un « homme qui a des biens » (n°1, 33). D’autre part, Durkheim est loué pour avoir montré que la « conscience de Dieu » provenait de la « conscience du groupe » (n°1, 32). Enfin la critique psychanalytique est adoptée : Freud a établi, affirme-t-on, l’identité entre sexualité et mystique (n°5, 32, cf. n°2, 47, n°8, 98,…)

Et Hic et Nunc cite, avec un malin plaisir, des phrases mystiques à connotations érotiques….

Je recherche la même liberté de penser, de critique même ravageuse. Mais, et je pense d’H. Hatzfeld en sera d’accord, cela n’induit en rien à une conception substantialiste de la démarche scientifique. L’objectif des sciences est de parvenir, chacune dans leur domaine, au savoir le plus élaboré possible d’un temps, ce qui est (déjà) magnifique.

Je ne parlerai donc de la démarche scientifique en terme de cheminement du savoir et  d’ « agnosticisme méthodologique », selon l’expression consacrée. Cet agnosticisme ne se prononce pas sur l’essence des choses. Il laisse cela au philosophe, au théologien, et aussi d’ailleurs à l’écrivain, à l’artiste,...

L’approche laïque de la connaissance ne cherche pas un savoir total et englobant, une certitude définitive qui voudrait que toute parole soit soumise à ses critères propres.

D’ailleurs, j’ai utilisé le terme de sciences au pluriel et ce n’est pas pour rien que l’on parle toujours des « sciences humaines » : il existe différentes disciplines, qui on chacune leurs champs, leurs méthodes, leurs instruments, etc. La science, au sens global du terme, n’est pas une réalité empirique.

Et même quand on pratique l’interdisciplinarité (je tente de le faire en adoptant une démarche de sociologie historique), on se situe à l’intersection de sciences différentes (pas de toutes), ce qui est toujours un lieu particulier.

Je respecte beaucoup la position d’Hatzfeld, qui raisonne en terme de « compatibilité » et estime qu’il n’y a pas compatibilité. Je récuse pour ma part le dilemme, l’alternative de la compatibilité ou de l’incompatibilité, le « soit...soit », qui me parait réducteur. Je préfère la circulation des points de vue, au sens quasi spatial de ce terme. Husserl expliquait que, quelque soit l’endroit où l’on se place, on ne peut pas voir un cube dans son entier.

La meilleure solution consiste alors à être mobile, à se situer à différents points de vue, y compris des point de vue hétérogènes. C’est cela la gymnastique intellectuelle

A mon sens, il n’y a pas que dans les relations entre sciences et croyances religieuses que cela joue. Cette gymnastique est importante dans toute relation sciences-croyances.

Et là, je ne peux que me répéter : toutes les précisions que donne Hatzfeld sur son « humanisme » sont fort intéressantes.

Il n’en reste pas moins qu’elles sont de l’ordre de la croyance, d’une vision de l’homme qui est extra-scientifique, qui a sa valeur propre, mais (même ramené à des prétentions modestes) n’est pas forcément « compatible »….

Et ce n’est pas parce qu’il s’agit d’une vision de l’homme et non d’une vision de Dieu, que l’on est moins dans la croyance.

 

 

Dans les 2 cas, on est précisément dans ce qu’indique Hatzfeld : l’homme « s’expose au-delà du monde qu’il connaît. » Et quand il s’expose ainsi, lui demander que sa parole soit compatible avec ce qu’il peut connaître, n’est-ce pas le réduire ?

Le ramener dans un en deça qu’il a précisément dépassé ?

C’est pour cela, également, que je ne suis pas d’accord non plus avec le fait de poser une exigence de compatibilité avec une démarche de connaissance, à l’utopie d’une société sans classe.

Pour moi, le problème n’a nullement été cette utopie en tant que telle, mais le fait d’avoir pensé que la société sans classe était de l’ordre du savoir scientifique, de l’avoir intégré à un système qui se prétendait scientifique. D’avoir fait, là encore, du concordisme.

Ah, mes amis : on ne fait pas toujours ce que l’on veut dans la vie. J’envisageais une brève réponse à Henri Hatzfeld. Et voilà le résultat : il est tout sauf bref !

Mais, avec les différentes Notes, depuis le 16 avril, provoquées d’abord par la lecture du livre d’Hatzfeld, ensuite par ses 2 lettres, j’espère avoir répondu à l’injonction d’un ami (et à des attentes de certains des internautes qui consultent le blog).

Cet ami me déclarait : « je ne comprends pas. Tu laisses des gens écrire des commentaires désobligeants sur ton protestantisme, t’insulter parfois même. Tu ne réponds pas. Explique, une fois, ton rapport au protestantisme. Je suis sûr que cela intéresserait» (espérons qu’il n’a pas tort sur le dernier point !)

Eh bien voilà, c’est fait. Comme dirait Monsieur Michu[1] : « tout vient à point à qui sait attendre », « l’occasion fait le larron », etc, etc.

Et cela, en le reliant à la laïcité, à une approche laïque, ce qui est (quand même) l'objet central de ce blog.

 

Mais tout à un prix, chers internautes. Je reviens de Lima (Pérou) où j’ai participé à une session de formation sur la laïcité. Je voulais vous parler un peu de la laïcité en Amérique latine. Mais, là, il faut vraiment que je retourne à mon travail « normal».

Ce sera pour une prochaine fois. Il y a plein d’autres Notes en préparation, notamment des Notes sur 2 livres : Les filles voilées parlent (éditions La Fabrique, 64 rue Rébeval, 75019 Paris, lafabrique@lafabrique.fr) et Sécularisation et laïcité de J.-Cl. Monod (PUF).

Etc

Nous avons tout l’été devant nous !

A bientôt.



[1] C’est vrai, ça, pourquoi parle-t-on toujours de Madame Michu et jamais de Monsieur ?

31/05/2008

AGNOSTIQUE ET CROYANT (le débat avec Hatzfeld))

Le 13 avril, dans ma Note sur « Agnostique et croyant » je parlais positivement d’abord et globalement, en effectuant une critique ensuite, de l’ouvrage d’Henri Hatzfeld, Naissance des Dieux, Devenir de l’homme. Une autre lecture de la religion, publié aux Presses Universitaires de Strasbourg (Palais Universitaires, BP 90 020, F-67084 STRASBOURG CEDEX).

Suite à cette Note (les internautes intéressés s’y reporteront) j’ai reçu la lette suivante (que je publie intégralement, avec l’autorisation de son auteur). Elle me semble continuer le débat ouvert par ma Note, j’y réponds donc

De Henri Hatzfeld à Jean Baubérot

« Mon cher Jean,

… …Tu me permettras, j’en suis sûr, de reprendre telle ou telle de tes affirmations à mon propos, affirmations dans lesquelles je ne me reconnais pas. Peut-être ce dialogue nous permettra-t-il d’éclaircir nos positions réciproques.

Tu écris « Là où j’estime qu’Hatzfeld a radicalement tort et quitte le terrain scientifique c’est quand il glisse …Il glisse des religions qui seraient œuvre humaine à religions qui ne seraient qu’œuvre humaine, qui seraient totalement œuvre humaine. Là il prend une position convictionnelle qui n’a plus rien de scientifique. »

A dire vrai, je ne me vois pas du tout en athée convictionnel si tant est qu’un tel bipède existe – peut-être Michel Onfray. Pour moi je n’ai pas du tout envie qu’on me définisse par un alpha privatif.

            Qu’en est-il en fait ? J’ai tenté de comprendre la religion telle qu’elle est en tenant compte de faits évidents : les rituels d’abord et leur symbolisme ; le travail non pas individuel mais collectif, traditionnel, de l’imagination ; l’imagination comme réponse à l’inconnu voire à l’inconnaissable ; l’imaginaire institué : dogmes et croyances, pratiques et sociabilité.

                      Si l’on me demandait « Et dieu dans tout ça ?» je répondrais comme Laplace au Premier Consul : « Citoyen, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse ». Entendons-nous : j’ai rencontré partout des idées de Dieu, des croyances en Dieu, mais Dieu lui-même, j’aurais été fort embarrassé de le rencontrer, moi apprenti sociologue : il m’aurait fallu redevenir théologien.

            Comprend moi bien. J’ai insisté dans mon livre sur l’inconnaissable. J’ai discrètement mais nettement dit le peu de bien que je pense de Changeux lorsqu’il dit « Pour moi, rien n’est inconnaissable. C’est un terme que j’ai depuis longtemps exclu de mon vocabulaire. » (p.61) Pour moi au contraire l’Ouverture du destin de l’Homme, la présence toujours actuelle de l’inconnaissable est un des éléments constitutifs de notre existence. C’est devant l’inconnaissable que l’homme, qui ne renonce pas, se bat avec les armes dont il dispose – et d’abord l’imagination.

Trois solutions ou positions sont possibles :

            Ou bien celle de Changeux : l’inconnaissable est une mauvaise question. Il n’y a pas d’inconnaissable.

            Ou bien celle du croyant : dans l’inconnaissable c’est Dieu qu’il pressent. De quelque manière qu’on exprime cela, l’inconnaissable pose une question à laquelle seule la foi peut vraiment répondre. Mais il me semble alors impossible que la religion ne se comprenne pas comme une conséquence d’une révélation et je ne vois pas bien comment cette explication – théologique – peut s’accorder avec l’explication sociologique ou anthropologique que j’ai tentée.

               Ou bien enfin – et c’est là ma position personnelle – on prend conscience que l’homme ne saurait, évidemment, ni tout comprendre ni tout maîtriser et que ce qui compte c’est l’attitude qu’il prend, la démarche qu’il adopte. Attitude et démarche qui ne sont nullement celle de l’individu angoissé, seul, entre les deux infinis. Mais celle d’un homme qui chemine parmi tant d’autres et après tant d’autres – et qui n’en finira jamais de s’instruire de leur sagesse et de leur folie. Leurs œuvres l’encouragent à continuer et à ne pas perdre courage – même après Auschwitz, même après le Rwanda. Certains jours – car les jours ne se ressemblent pas – il lui vient même à l’esprit ce mot plaisant de Montesquieu : « l’étude a été pour moi le souverain remède contre le dégoût de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture ne m’ait ôté. »           

De toute façon nous devons vivre entre notre passé et notre avenir et nous avons à tirer de l’un de quoi faire face à l’autre. Et l’on ne saurait, du passé, éliminer totalement sans dommage, cette source de pensée, d’assurance et de poésie qu’est la religion. Encore faut-il face à l’avenir oser faire le tri. Car cette institution humaine qu’est la religion porte en elle le meilleur et le pire.

J’ai été assez longtemps et assez sincèrement chrétien pour savoir qu’il y a un courage de la foi. Mais je sais tout autant qu’il y a un courage de ce qu’on peut appeler si l’on veut humanisme ou philosophie – mais s’il te plait : pas athéïsme, terme qui ne définit une pensée que par une amputation !

            Je te laisse le soin de voir comment tu concilies l’explication théologique et l’explication anthropologique de la religion. Cela me paraît difficile.

            Cordialement.  Henri Hatzfeld »

Voila la lettre. J’y ai répondu bien sûr. Malheureusement, bousculé par le temps, j’ai écris ma réponse dans le RER qui me conduisait à Roissy, si bien que je n’en ai pas de double. Mais comme je pense que mes idées n’ont pas beaucoup changé depuis 15 jours ( !) je vais reconstituer, en gros, ma réponse.

D’abord Hatzfeld ne souhaite pas que sa position soit qualifiée d’athée. Dont acte. Je préciserai seulement que ce terme n’a pour moi rien de péjoratif : l’athéisme est une option philosophique tout à fait respectable 2) relisez ma Note du 13 avril et si, effectivement, à un moment je qualifie la position d’Hatzfeld « d’athéisme convictionnel », ce n’est pas (et je vais y revenir) la pointe de mon propos.

Alors OK, j’enlève athéisme, je mets à la place « humanisme convictionnel » et il me semble que tout reste debout. En effet, la divergence amicale, mais divergence de fond entre Henri et moi se situe très exactement dans les 2 phrase de sa lettre : « je ne vois pas comment cette explication -théologique- peut s’accorder avec l’explication sociologique ou anthropologique que j’ai tentée.», telle est la première. « Je te laisse le soin de voir comment tu concilie l’explication théologique et l’explication anthropologique de la religion. Cela me paraît difficile», voilà la seconde.

Mais qui parle « d’accorder » ou de « concilier » ? Pas moi en tout cas (relisez la Note) : au contraire, ma démarche : agnostique et croyant signifie « agnostique » pour tout ce qui relève du connaissable, d’une démarche de savoir et « croyant » pour l’inconnaissable, ce qui est extrascientifique.

Et il ne s’agit nullement d’un partage de territoires (avec un mirador au milieu !). Si c’était cela, alors bien sûr, je ne pourrais pas être d’accord avec la démarche sociologique et anthropologique (au sens de l’anthropologie comme discipline des sciences humaines) qui consiste justement à étudier la religion à partir d’une démarche de connaissance.

Mais cette démarche de connaissance je la pratique moi-même depuis pas mal d’années, comme sociologue et historien. Donc je n’ai aucun problème avec tout ce qu’écrit Hatzfeld à ce niveau.

Moi aussi quand je fonctionne en historien ou sociologue , je n'ai nul besoin de "l'hypothèse Dieu", elle m'embarasserait. Je rencontre effectivement des idées de Dieu et pas Dieu lui même. Je peux mettre ces idées de Dieu en perspective historique et/ou sociologique et je ne m'en prive pas. C'est (par exemple) ce qui me passionne quand je vais au Japon, pays de culture non monothéiste.

 

Mais, quand Hatzfeld raconte, de façon tout à fait intéressante d’ailleurs, sa posture d’humaniste, ce qu’il appelle « humanisme ou philosophie », il n’est plus dans une démarche de connaissance. Ce n’est pas une démarche de connaissance qui lui permet de garder courage « même après Auschwitz, même après le Rwanda.»

Car, et il est fort intéressant qu’il donne une telle précision, Auschwitz, le Rwanda mais aussi Hiroshima et d’autres abominations constituent un démenti empirique à son humanisme et à tous ceux qui affirment « croire en l’homme » (et c’est cette posture générale qui m’intéresse, je ne sais si H. H. reprendrait à son compte cette expression, mais elle est assez typique d’un discours humaniste areligieux).

J’irai même plus loin et, au-delà des grandes atrocités, la bêtise ordinaire, l’arrogance des puissants, etc constituent également des démentis empiriques constants. Nous sommes bien dans de l’extra scientifique. Et si on veut poser la question de l’accord, de la conciliation, il serait possible de retourner la question : comment l’humanisme peut-il s’accorder, se concilier avec une démarche de sciences humaines, qu’il s’agisse de l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, etc.

Pourtant, Hatzfeld (et beaucoup d’autres) ne peuvent se passer d’une telle « position » : « l’homme ne saurait ni tout comprendre ni tout maîtriser », « ce qui compte c’est l’attitude qu’il prend » écrit-il significativement. On est là dans l’ordre symbolique et non dans l’ordre de la connaissance. Et les structures symboliques existent dans toutes les sociétés : il suffit d’ailleurs de lire Hatzfeld pour le comprendre.

Mon dissensus avec lui (et je le signalais dés ma Note du 13 avril), c’est que ce qu’il écrit de la religion n’est pas valable que pour la religion. C’est également valable pour tous les rituels, les croyances, les récits fondateurs, etc. Et cela qu’ils se donnent comme religieux ou comme irreligieux. Il manque à Hatzfeld, selon moi, la notion de symbolique. En effet, toutes les analyses qu’il effectue du religieux peuvent être élargies à l’ensemble de ce qui constitue le symbolique

Hatzfeld parle (à raison à mon sens) de « philosophie » pour qualifier sa position quant au sens de la vie. Il est là dans le croire et non dans le savoir. Face à l’option croyante philosophique qu’il adopte (et qui est tout à fait respectable), une option croyante théologique est tout autant légitime.

Elle se fonde, elle aussi, sur la finitude humaine. Elle est démarche de foi, qui ne se prétend pas scientifique mais refuse seulement le scientisme, c'est-à-dire que la démarche scientifique puisse croire tout comprendre et tout maîtriser. Elle ne cherche nullement à s’accorder et à ce concilier avec la science.

Il y a des moments où cela se concilie, d’autres pas. Dans les deux cas, la foi n’est ni confortée ni abolie car, comme la science d’ailleurs à un autre niveau, elle repose sur elle-même et uniquement sur elle-même.

C’est cela qu’à mon sens, du moins, on appelle, la « profession personnelle de la foi ».

Quand j’ai écris ma Petite histoire du christianisme (Librio), je n’ai pas commencé, comme la plupart des Histoires du christianisme par une vie de Jésus. Même l’ouvrage (intéressant par ailleurs) dirigé par Alain Corbin présente à mon avis ce défaut (positiviste) : Son premier propos titre : « Jésus de nazareth. Prophète juif ou Fils de Dieu ? »

Je récuse une telle question qui ne me semble pas pertinente dans une démarche historienne. J’explique dans mon introduction que l’historien, dans l’exercice de son métier, ne peut être qu’agnostique. Je commence donc par l’existence, dans l’empire romain de la seconde moitié du 1er siècle de notre ère d’individus qui se nomment chrétiens, qui se disent porteur d’un « évangile » et qui constituent peu à peu un canon d’ « écritures saintes » à partir de leur foi.

C’est cela qui est connaissable par l’historien. Et tout ce qui leur est arrivé (et ce qu’ils ont fait aux autres,…) ensuite pendant vingt siècles. Et on n’a pas fini d’investiguer pour connaître le plus précisément et le plus scientifiquement et rationnellement possible cette histoire.

 

Sur ce sujet comme sur 1000 autres, la démarche de connaissance rationnelle me semble indispensable et doit être défendue. C’est pourquoi je suis membre (depuis plusieurs années) de l’Union Rationaliste tout en m’affirmant « croyant ». Les statuts de l’Union me le permettent et je m’en explique dans le dernier n° des Cahiers Rationalistes (cf. mai-juin 2008, p. 41)

Donc il s’agit de 2 sphères différentes et qui n’ont pas à se concilier. J’ai écrit : que cela peut ne pas se concilier ou se concilier, qu’importe. Il se trouve que sur un point fondamental, en tout cas, cela s’articule bien. C’est ce que je vais expliquer dans ma prochaine Note.

(à suivre donc)

21/03/2005

AVEC OU SANS DIEU

Grace au Blog, vous allez pouvoir dialoguer avec l’écrivain
JEAN-PIERRE BRASSAC

Auteur de l’ouvrage
AVEC OU SANS DIEU
Vingt étudiants en Europe : religions et laïcité

Editions Autrement, 2005

Voici une proposition sympa. Je vous présente, grâce, à ce Blog, l’ouvrage de J.-P. Brassac
-en vous donnant la 4eme de couverture
-en vous donnant également ma préface
Si, comme je l’espère, cela vous intéresse, achetez le livre et, après l’avoir lu, faites des commentaires sur le Blog. L’ami Jean-Pierre les lira et m’enverra ses réponses qui seront publiées sur le Blog.
OK ?
Alors on commence par la 4eme de couverture :

Vingt jeunes Européens, vingt étudiants enthousiastes et curieux de tout, veulent savoir où en est leur continent de ses héritages spirituels, de ses pratiques religieuses, de la séparation des Églises et de l’État. « Quand nous employons les termes athée, agnostique, croyance, identité, sacré, laïcité, à quoi nous référons-nous dans chacun de nos pays ? Définissons les mots, dépoussiérons les notions accordons nos lexiques ! » propose l’un des personnages de cette aventure épistolaire, à la fois métaphysique et fraternelle.
Quelle est la véritable nature des liens entre les individus, les religions et l’État dans les pays de l’Union européenne ? Comment les croyances agissent-elles sur les sociétés, orientent leur évolution, cohabitent avec les démocraties ? Quelle est l’influence des cultes sur la vie culturelle, l’économie, la politique ? Comment, aujourd’hui en Europe, met-on en pratique la laïcité ?

Au fil d’une correspondance documentée, et à la faveur de rencontres internationales,
ils s’appliquent à définir et cartographier ce que l’on nomme aujourd’hui le fait religieux.
La diversité de leurs convictions, qu’elles soient « @vec ou sans Dieu », alimente tout au long de leurs échanges une réflexion de fond, tant sur la liberté de conscience que sur la situation des spiritualités et de la libre-pensée dans les démocraties d’Europe.

Rien n’est acquis d’avance : le chemin de la valorisation des différences et de l’humanisme est semé d’embûches.

Pierre-Jean Brassac est journaliste, romancier et essayiste. Il est passionné d’ethnologie et d’histoire de l’art. Il a publié Le royaume qui porte l’eau à la mer aux éditions Autrement en 2003.

On continue par la Préface


Un petit déjeuner dans les (alors nouveaux) locaux d’Autrement, en février 2003. Quelques personnes de la rédaction m’ont invité. Nous discutons. Moment agréable pour commencer une journée qui, comme les autres, va être bien remplie. C’est à cet instant précis qu’est née l’idée de ce livre, en réponse à la question : comment célébrer…autrement…le centenaire de la séparation des Eglises et de l’Etat ? Comment trouver une manière originale d’en parler, dans la forme comme dans le contenu ? Ne pas doubler ce qui va être fait, et parfois bien fait, ailleurs.
Avec comme règle du jeu que l’abstention prévaudra si une réponse satisfaisante n’est pas trouvée à ces questions. Autrement ne publie pas pour publier. C’est une des caractéristiques de la maison que j’apprécie fort.

Cela fait longtemps que je connais Autrement, et son directeur Henry Dougier. Les premiers contacts datent de l’après Mai 68. Il s’agissait alors d’une très jeune revue thématique. Sans tomber dans la nostalgie, comment ne pas garder un souvenir ému d’une période où ne régnait certes pas le « politiquement correct » ? Où les idées nouvelles, utopiques ou non, fusaient dans tous les sens. « Ce que nous voulons : tout », proclamaient mes amis de ce temps là. Certes, certains sombraient dans le dogmatisme, mais nous leur lancions alors : « Les prochinois en pro-Chine » !

Partie prenante de cette belle effervescence, Autrement possédait une place à part dans cet univers contestataire, privilégiant les analyses plurielles, propageant le souci d’inventivité, de création d’une nouvelle intelligibilité pour mieux analyser un monde que nous voulions remettre à neuf. Autrement constituait donc un instrument essentiel pour confronter et expliciter les idées qui surgissaient, approfondir la réflexion, accompagner l’action. Contrairement à Marx, ses lecteurs pensaient qu’interpréter le monde et le transformer allaient de pair
Nous étions de jeunes adultes qui désavouaient la génération précédente, celle des guerres coloniales, des institutions trop sures d’elles-mêmes, d’un universalisme occidentalo-centré. Nous voulions construire un monde plus ouvert, plus apte au partage, à l’égalité entre les sexes, les couleurs de peau et les croyances. Un monde où il serait possible d’être semblables et différents. Autrement nous a aidé à respirer le grand air du large.

Les années dix neuf cent soixante dix finirent. Le « vieux monde » avait, certes, changé mais pas autant que nous l’espérions, et il était loin d’être toujours allé dans le sens que nous souhaitions. Se posa alors, le problème de l’intégration, pas celle des immigrés, mais la notre ! Fallait-il refuser de jouer le jeu, au risque de devenir des « soixante-huitards » attardés et vieillissants, anciens combattants ressassant sans cesse d’antiques luttes ? Fallait-il abandonner toute contestation et devenir, chacun dans sa sphère, des décideurs dynamiques et fonctionnels, quitte à passer du compromis aux compromissions ?
Mais toute réussite sociale est-elle mauvaise ? Mais la marginalité constitue-t-elle une valeur en soi ? Ces questions nous ont taraudé, des années durant, alors que la contestation sociale se muait en, et se réduisait à l’alternance politique. Nous regardions, inquiets, autour de nous, ce qui arrivait à nos divers compagnons de route.
Pour certains l’aventure se terminait tragiquement en impasse, le suicide était au bout de la route. D’autres devenaient des citoyens, des pères et des mères de famille « poids moyens », menant une vie, en apparence du moins, sans grande saveur. Ils avaient, disaient-ils « jeté par-dessus bord leurs illusions de jeunesse ». D’autres, par contre, possédaient de longues dents et surenchérissaient dans les gages donnés à la société établie, comme pour mieux désavouer leur passé gauchiste. Entre ces extrêmes, une voie étroite… où l’on trie sans renoncer à ses fidélités de jeunesse.

Cette voie étroite, Autrement a su l’emprunter et la suivre. L’entreprise a réussi à grandir, se développer, se diversifier en gardant l’essentiel de son état d’esprit originel, de sa volonté tenace de promouvoir et de propager des idées et des œuvres originales. Elle a évolué sans se renier, sachant articuler changement et continuité. Dans une économie de marché aux contraintes lourdes, Autrement, aux yeux de l’observateur extérieur que je suis en tout cas, a conjugué l’inventivité de la pensée et le nécessaire réalisme d’une gestion rigoureuse et efficace.
Le passage de générations semble s’être bien effectué et, dans l’œil d’Henri Dougier, on constate toujours un brillant, une lueur qui montre l’envie de poursuivre des routes non balisées. Les diverses publications de la maison sont de qualité et abordent les problèmes… autrement… que l’idéologie implicite d’extrême centre qui domine la vie sociale. C’est pourquoi, si ma collaboration demeure occasionnelle (j’ai suivi mon propre chemin et il est bien rempli), elle s’effectue toujours avec plaisir.

Revenons à ce matin de février 2003. Les idées fusent, sont impitoyablement critiquées au plan intellectuel comme à celui de leur faisabilité, cela dans un climat joyeux. L’une d’elles résiste à cet examen aussi exigeant que convivial. Elle reste encore assez informelle, et je l’expose à peu prés ainsi : le grand livre de la morale laïque, a été Le tour de la France par deux enfants, par deux écoliers. Cet ouvrage a suscité de nombreux épigones, moins bien réussis car ils se sont contentés d’actualiser le concept.
En fait, il serait possible de le reprendre, de façon totalement différente. Non plus des écoliers, mais des étudiants, non plus un tour de la France, mais un tour de l’Europe. Non plus l’éducation à la morale laïque mais la confrontation des religions et des laïcités. J’explique à la petite équipe le fonctionnement d’Erasmus, qui permet à des étudiants et à des professeurs (je suis moi-même en partance pour Rome dans ce cadre) de cheminer dans la quête du savoir…et aussi de l’aventure, à travers différents pays européens.

L’idée lancée, l’ouvrage reste à écrire. Je suis en train d’en rédiger un, comparant la passion et la raison laïques en 1905 et en 2005, d’en diriger un autre, confrontant religions et libertés de par le monde. Je ne veux pas trop charger ma barque. Mais, sans doute, on pourrait trouver dans les écrivains de la collection Passion complice… Surgit alors le nom de Pierre-Jean Brassac. On me demande si j’ai lu, Le Royaume qui porte l’eau à la mer. Non, mais je ne demande qu’à réparer cette erreur.
Quand nous nous séparons, j’emporte un exemplaire du livre. Je le dévore, et partage l’enthousiasme de l’équipe pour le récit et l’écriture. Brassac aime les Pays-Bas de façon contagieuse. Il sait donner une saveur forte au quotidien, rendre au familier son épaisseur pleine d’inconnu, nous entraîner à sa suite dans des routes aux mille découvertes, inclure les informations de l’essai dans une forme littéraire romanesque. Or, l’idée est précisément cela. Pourvu qu’il accepte…

Un second petit déjeuner avec l’auteur pressenti. L’affinité est immédiate. C’est un peu comme si nous nous connaissions de longue date. Pierre-Jean Brassac rentre si bien dans le projet, qu’il le transforme immédiatement. Non, les étudiants ne se déplaceront pas physiquement, tant pis pour Erasmus ! Aujourd’hui, les voyages s’effectuent souvent sur le Web. Après s’être rencontrés, ou même avant, on échange par email.
Cette vue des choses me plait bien. Je connais des étudiants de différents pays, de différents continents même, qui se sont connus et, pour certains, ont formé un couple grâce à internet. Comme si, dans cette société qui a aboli les obstacles à la rencontre et notamment à la rencontre sexuelle entre jeunes (à mon époque, les jeunes filles devaient commander diaphragmes et stérilet en Grande Bretagne, subir souvent le regard désapprobateur du médecin prescripteur…), il fallait réinventer de la distance, permettre aux « âmes » de se mettre progressivement à nu avant que les corps ne le fassent.

Nous échangeons donc mille idées. Nous percevons presque physiquement une ébauche de livre prendre forme dans l’esprit de Pierre-Jean. Manifestement, le projet correspond à ses envies et il le fait très facilement sien. Imprudemment, je l’assure qu’il pourra toujours me demander des informations sur tel ou tel aspect, tel ou tel pays. Je veux bien jouer un rôle officieux de ‘conseiller scientifique’.
Débordé par mille sollicitations, s’ajoutant à la vie personnelle et au travail professionnel, embarqué dans la « Commission Stasi » et ses suites, non prévues à l’agenda, je me contenterai, en fait, de donner des indications bibliographiques.

Du reste, la lecture des premiers chapitres du futur ouvrage me convainc que mon nouvel ami se débrouille très bien tout seul et n’a nul besoin d’un quelconque mentor. Il effectue avec une grande aisance un beau parcours dans l’Europe des religions et ses personnages échangent, de façon heureuse, convictions, informations, interprétations et sentiments.

Le projet d’aborder, d’une manière originale, le fond commun laïque européen, qui -comme l’a bien montré Edgar Morin - est la confrontation permanente entre foi et raison, spirituel et temporel, religion et monde séculier, traditions religieuses et critiques de la religion, se concrétisait donc de façon heureuse. S’y ajoutait la restitution, à travers d’attachants personnages, de l’histoire tourmentée et complexe des différents pays d’Europe, de leur (souvent) brûlante actualité, des richesses de leurs arts et de leurs cultures, de la diversité de leurs mœurs, sans parler des itinéraires propres, des aventures personnelles des jeunes gens mis en scène.
Le jeu de l’aller et retour entre les lettres mels et les fichiers attachés échangés par les différents correspondants permet de diversifier la forme elle-même et de conjuguer ensemble plusieurs niveaux d’écriture et de contenu. Si bien qu’au fur et à mesure qu’elle se bâtissait, l’œuvre en donnait bien davantage que ne l’indique son titre et son sous-titre.

Le livre est maintenant fini et proposé au public. On peut parier que chaque lecteur va avoir ses étudiants préférés, ceux avec lesquels il se sentira en proche affinité. J’ai les miens, et je laisse ceux qui me connaissent deviner de qui il s’agit.
Ces prédilections n’empêcheront d’ailleurs personne d’apprécier chacun des vingt héros de l’histoire et de se laisser entraîner par leur itinéraire propre. Ils me semblent bien typiques de la jeunesse européenne, de préoccupations étudiantes d’aujourd’hui, même si, comme tout écrivain digne de ce nom, Pierre-Jean Brassac a imaginé leur personnalité et leur vécu en créateur, n’a voulu nullement construire des portraits-robots d’échantillon représentatifs, ce qui leur donne véritablement épaisseur humaine.

On peut parier également que chaque lecteur ne va pas tarder à réagir, à s’insérer dans la dialogique qui circule d’un bout à l’autre de l’ouvrage ; à se trouver en accord profond avec telle assertion ou description de situation ; au contraire à contester ce qu’écrivent d’autres personnages ; à considérer qu’un tel ou une telle exagère, qu’il n’est pas possible que… Comment le lecteur pourrait approuver la totalité ce qui est dit, les étudiants mis en scène eux-mêmes n’étant pas forcément d’accord entre eux ?
Mais justement, Pierre-Jean Brassac ne prône ni doctrine, ni croyance, idéologie. Il ne défend aucune dogmatique, religieuse ou séculière, même si, en filigrane, une certaine vision d’ensemble des rapports du religieux et du laïque se dégage peu à peu, même si son amour de la beauté des choses se trouve présent du début à la fin et si l’ouvrage est sous tendu par une éthique de la relation entre êtres égaux et différents, autonomes et solidaires.

Un des buts même de Avec ou sans Dieu consiste à promouvoir l’idée d’un nécessaire débat sur les question de sens de la vie et de spiritualité (au sens le plus large possible du terme), et à montrer que ce débat s’effectue de manière nouvelle, à distance des institutions qui ont, historiquement, imposé des normes et du sens d’abord, en traversant allègrement les frontières nationales ensuite, en mêlant des références différenciées enfin.
Cette novation ne fait nullement du passé table rase. Les traditions religieuses, culturelles, les contextes nationaux, régionaux et locaux, les ordres de discours enfin sont présents de façon constante ; personne ne peut en faire fi. Mais ces éléments divers sont perpétuellement travaillés, décomposés et recomposés par les individus eux-mêmes, dans l’autonomie de leur jugement et l’épaisseur propre de leur vie personnelle. C’est pourquoi, les connaissances et les savoirs de nos étudiants sont perpétuellement filtrés à travers leur ressenti, leur vécu.
Des lors des impressions propres, des événements singuliers, des itinéraires spécifiques balisent la route. Il ne servirait à rien au théologien de trouver étrange, voire paradoxale telle affirmation eut égard à ce que serait la « véritable » religion, ou au sociologue d’insister sur la particularité de telle situation et l’impossibilité de généraliser.
Le propos est autre : une œuvre littéraire donne vie à des possibles, elle ne prétend pas délivrer des paroles orthodoxes ni effectuer une mise en perspective globalisante. L’important pour elle, consiste à le faire avec talent, et le talent ici ne manque pas, si l’abondance et la richesse des pistes tracées.

Cependant, je l’ai indiqué, une certaine vision d’ensemble des rapports entre religion et laïcité émerge, et ceci constituait bien un enjeu de départ. Cette vision me semble en affinité avec la laïcité européenne telle que la définit Jean-Paul Willaime, directeur du Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (CNRS-EPHE) :

- la double neutralité, c'est-à-dire d’une part, la neutralité confessionnelle de l’Etat et de la puissance publique, ce qui implique son autonomie, ainsi que celle des pouvoirs publics par rapports à tous les pouvoirs religieux et, d’autre part, le respect par l’Etat, dans les limites de l’ordre public et des lois, de l’autonomie des religions ;

- la reconnaissance de la liberté de conviction, ce qui implique non seulement la liberté religieuse et la liberté de non-religion, mais aussi la reconnaissance de l’autonomie de la conscience individuelle. Cette reconnaissance comporte la liberté personnelle de l’homme et de la femme par rapport à tous les pouvoirs religieux et philosophiques ; la réflexivité critique appliquée à tous les domaines (religion, politique, science, etc.), le libre-examen et le débat contradictoire ;

- le principe de non discrimination, c'est-à-dire l’égalité de traitement des personnes quelles que soient leurs convictions, la dissociation de leurs droits, en particulier de citoyens, et de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une religion ou à une philosophie. »

Notre univers public est envahi par le spectaculaire médiatique, la réification publicitaire, le fonctionnel bureaucratique et le politiquement correct. Nous sommes cernés par ce totalitarisme d’extrême centre sans camps de la mort ni barbelés mais qui nous incite à, voire parfois nous impose de penser en rond.
Dans ce contexte réducteur, dévoreur d’humanité, je me réjouis souvent de la fraîcheur intelligente de nombreux étudiants qui m’enrichissent par leurs expérimentations et leurs tâtonnements, par leur pensée en devenir, par les risques qu’ils prennent pour oser vivre. J’ai même parfois l’espoir, illusoire ou réel peu importe, qu’ils me transmettent une part de leur jeunesse et de leur ardeur. Que leur contact me facilite remise en cause et constructions de projets.
Etudiantes et étudiants ont compris quelque chose d’essentiel : ce qui est censé appartenir à la sphère privée n’a pas à être réduit au silence. Sphère privée signifie seulement que rien, dans ce domaine, ne peut, ne doit être socialement obligatoire, que les divergences ne présentent rien de troublant ou de grave et qu’aucun consensus n’a à être recherché. Par contre, confronter les itinéraires et les routes s’avère essentiel à l’humanisation de tous et c’est ainsi que chacun apprend lui-même et aide l’autre à vivre.

Par la richesse propre de son univers personnel, par ses qualité d’écrivain, Pierre-Jean Brassac nous ouvre ce monde d’artistes du sens. Qu’il en soit ici chaleureusement remercié.

Jean Baubérot
Président d’honneur de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes
Chaire « Histoire et sociologie de la laïcité »