16/05/2008
MAI 68: A PRATIQUER PLUS QU'A COMMEMORER!
REPRENEZ DONC UN PEU DE LAÏCITE DIALECTIQUE
LA PETITE MADELEINE, C’EST (juste) LA CERISE SUR LE GATEAU !
D’abord, vous n’y échapperez pas!!, quelques nouvelle de THE livre : La laïcité expliquée à Nicolas Sarkozy et à ceux qui écrivent ses discours (Albin Michel)
Il fait l’objet d’une virulente attaque de l’ancien président de la Fédération Protestante de France, J. A. de Clermont, dans l’hebdomadaire Réforme (qui le présente, lui, de façon élogieuse, comme une « leçon de laïcité »).
Bon, j’y répondrais dans le N° de la semaine prochaine. Je voudrais juste indiquer qu’au-delà des contre sens (je ne suis pas du tout contre une actualisation de la loi de 1905, je suis, en revanche, farouchement contre des modifications qui privilégieraient le croire religieux sur le non croire ou d’autres croire, c’est plus qu’une nuance !), cette attaque est révélatrice du malaise que mon livre provoque chez certains chrétiens. (Pas tous, d’autres m’envoient des mels de félicitations)
Ce malaise se manifeste de façon très simple : plutôt que des objections argumentées (je n’ai rien contre, au contraire : cela fait avancer le débat), ce qu’on me dit est, en substance : « pas vous, pas ça »
Alors là, il y avait maldonne, et je suis fort content de l’avoir dissipée.
J’avais beau écrire que je n’étais pas plus partisan d’une laïcité unilatéralement ouverte aux religions que d’une laïcité rrrrépublicaine, comme les partisans de cette dernière me faisaient régulièrement un procès en trahison de la laïcité, comme ils m’accusaient de n’importe quoi (être un complice actif de « l’intégrisme fondamentaliste américain », entre autres…), cela a provoqué un effet de croyance.
La croyance était que, finalement, c’était essentiellement la liberté religieuse et elle seule que je défendais.
Pourtant, merde (à vauban, naturellement), j’avais écris un bouquin sur « La morale laïque contre l’ordre moral », j’ai toujours tenté d’expliquer que la laïcité se composait de plusieurs éléments, etc, etc. J’ai clarifié mes critiques face à la notion de « laïcité ouverte »,… Enfin je ne vous refais pas le topo…
C‘est terrible l’image que certains vous collent à la peau. Avec ce livre, je l’ai cassée, sans même le rechercher (je ne pensais pas que tant de gens se laissaient prendre à des attaques aussi débiles). Ambiance cassée. Tant mieux.
Il y a aussi un autre phénomène, c’est que les gens veulent être confortés dans leurs croyances. Alors quand ils lisent, ils sélectionnent, ne gardent en mémoire que ce qui leur plait. Ils ne se confrontent pas vraiment avec ce qu’écrit l’auteur.
Et je dis à tous les amoureux déçus : excusez moi, mais vous ne m’aviez pas vraiment lu. Mon livre se situe dans le même chemin que les précédents. Simplement le contenu de ce à quoi il s’affronte a changé, même si la forme reste la même : l’unilatéralisme.
Aller, pour les consoler, je vais leur envoyer une photo de Carla, dédicacée (par moi naturellement),….
Je ne pense pas que quelqu’un puisse trouver le moindre reniement de mes livres passés et de ce que j’y écrivais. Mais les discours de Sarko obligent à reprendre les choses. Puis qu’il défend une « politique de la diversité », il fallait éclaircir le fait, qu’à mon sens, une « politique de la diversité », ce n’est pas cela, ce pourrait être bien différent.
Aller, vous reprendrez bien un peu de laïcité dialectique. Le goût est un peu fort, la première fois que l’on en mange. Mais, très vite on apprécie. Car vous savez, dans ce monde de conformisme fade, la dialectique, ça donne de la saveur,
Je ne vais pas m’étendre trop longuement.
Mais, quand même, pour ne pas être maso, juste signaler que The livre a trouvé aussi des partisans. Des enthousiastes, qui dévorent, qui adorent tout : le contenu, le style, les blagues…des qui l’ont lu d’une traite, dans le métro, le RER, le train. Et certains même riaient tellement, que leurs voisins les regardaient d’un drôle d’œil (si, si,…)
Et puis, des un peu plus réservés. Des gens sérieux, qui ont trouvé le contenu intéressant, mais l’humour un peu facile, un peu déplacé, c’est quand même le président quoi. OK, mais il a fait des choses tellement hénôrmes, le petit Nicolas.
C’est bizarre, car c’est un peu la conception : les blagues = c’est le privé ; le sérieux = c’est le public.Et si Mai 68, que l’on commémore beaucoup, c’était de pouvoir mélanger le sérieux et la blague.
Il existe une expression québécoise que j’aime bien : « dire les choses à la blague ». C’est quand il y a du sérieux, du fond dans la blague.
Certains sont étonnés : ce livre, ça ne vous ressemble pas ! Ah bon. Encore l’image ! Mais j’ai trouvé une réponse tout prête : c’est ma manière de fêter Mai 68. En cherchant moins à le commémorer qu’à le pratiquer. Enfin, le pratiquer un peu. En retrouver, un petit quelque chose.
La petite madeleine de Proust. Je n’ai rien contre. Mais tout un repas de madeleines…
Et à regarder les vitrines des librairies, c’est un peu ça, non ? Alors, suivez mon conseil (d’ami) : nourrissez vous de dialectique Et, après, je vous offre comme petite madeleine, quelques souvenirs perso (pratiquement ceux publiés, toujours dans ce même numéro de Réforme, dans le cadre d’une table ronde avec André Sénik)
Donc voilà quelques souvenirs de l’ancien combattant, Jean Baubérot :
- Où en étiez vous de votre parcours intellectuel quand le mouvement a éclaté?
Mai 68 est survenu après plusieurs années de contestations effectuées notamment par des jeunes. On l’oublie trop souvent. Pour ma part je m’étais engagé, comme lycéen, contre la guerre d’Algérie au tournant des années 1950 et 1960.
Beaucoup d’adultes me disaient alors en substance : « tu n’est qu’un adolescent, tu n’y comprends rien. De Gaulle en donne aux Arabes plus que ceux-ci en veulent. L’Algérie n’a pas à être indépendante et ne le sera jamais. » J’entendais cela de la part de conseillers presbytéraux de ma paroisse et d’autres personnes.
Et puis, est arrivé le référendum de mars 1962 ou 90% des Français se sont prononcés pour l’indépendance. Je n’avais pas encore l’age de voter, mais j’ai constaté que les adultes retournaient leur veste, sans reconnaître, en plus, qu’ils s’étaient trompés ! Cela les a complètement décrédibilisés à mes yeux… et je me suis promis de ne jamais devenir comme eux, de ne jamais répéter passivement les idées dominantes.
Je n’étais pas le seul ! Dans les mouvements de jeunes, qu’ils soient protestants, catholiques ou communistes la critique des institutions s’est développée. Et nous pensions que les surréalistes avaient échoué, faute de transformer le monde ; et la révolution d’octobre, faute de changer la vie. Il fallait lier les deux.
Pour ma part, j’ai menée cette critique des institutions trop sûres d’elles-mêmes, sur deux fronts : la revue des étudiants protestants, Le Semeur : nous promettions un abonnement à prix réduit aux « couples tentant l’union libre ». Il faut se replacer dans le contexte de l’époque (où la contraception était encore illégale en France, il fallait passer commande en Angleterre) pour saisir la fureur des bons parpaillots !
En même temps, le n° du Semeur sur « les Ruines » (= les adultes) affirmait que les fondamentalistes américains avaient bien le droit d’être rigoristes sur le plan sexuel s’ils le souhaitaient. C’était avant tout la bonne conscience centriste, les évidences, dans le domaine de la sexualité comme dans les autres, que nous attaquions.
Le second front était l’Union des Etudiants communistes, où j’avais adhéré. Quand ma tendance, celle des « Italiens » (c'est-à-dire ceux qui se réclamaient du philosophe Gramsci) a été exclue par le Parti Communiste, j’ai rejoint le CRIR, Centre révolutionnaire d’Initiatives et de Recherches. L’utopie était d’arriver à faire, à plusieurs, une critique de la société du XXe siècle analogue à celle que Marx avait faite pour le XIXe. Mais, en même temps, notre sens de l’humour qui nous empêchait de nous prendre trop au sérieux !
Après avoir dirigé Le Semeur, je dirigeais la revue Hérytem, critique politique de la vie quotidienne quand Mai 68 a commencé. Là encore, la critique se voulait globale, il fallait à la fois changer la société, changer la politique, changer la vie.
- Quels souvenirs marquants avez vous conservé de ce moment?
Globalement les mêmes que beaucoup d’autres : les barricades, les discussions interminables, les slogans inventifs, la Sorbonne occupée. Là, les locaux de la Ve section, la section des sciences religieuses de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, étaient occupés par les anarchistes qui avaient mis une grande banderole : « Ni Dieu ni Maître. » C’était géant !
J’ai reçu alors une très belle leçon de réalisme politique de la part de mon « patron » (de thèse), Daniel Robert. Il m’a dit : « Baubérot, vous qui êtes bien avec les anars, allez avec eux pour veiller à ce que, quand ils partiront, ce ne soit pas des gens de la VIe section de l’EPHE, celle des sciences sociales, qui occupent nos salles de cours. »
Il y avait, en effet, une rivalité entre les deux sections en matière de locaux ! Face aux inflations idéologiques, c’était une bonne dose de prosaïsme réaliste : derrière la révolution, la vie quotidienne continue ! En bon historien, Daniel Robert s’inquiétait moins de l’effervescence révolutionnaire –elle n’aurait qu’un temps !- que de ce qui arriverait à la fin de la dite révolution. D’abord très surpris, j’ai réfléchi et j’ai compris qu’il avait raison.
Mon regard sur les « événements » était ambivalent. D’un côté Mai 68 nous apportait la preuve que nous avions eu raison et donnait une ampleur insoupçonnée à la contestation. Les dirigeants du protestantisme, pour qui nous étions la « génération perdue de la guerre d’Algérie », étaient persuadés que les choses se calmeraient avec l’arrivée d’une nouvelle vague de jeunes ; ils en étaient pour leur frais ! Le Parti Communiste aussi.
De l’autre, nous préparions, à l’Alliance des Equipes Unionistes, depuis deux années un voyage à Cuba. Celui-ci a eu lieu en juillet août 1968 et nous nous sommes trouvés en décalage avec d’autres jeunes de deux, trois ans nos cadets, qui avaient décidé de venir au dernier moment, lors du mouvement de Mai 68. Ces derniers étaient politisés de très fraîche date et montrèrent un enthousiasme unilatéral.
Nous avons réussi, par le réseau de la JEC (la Jeunesse étudiante chrétienne, contestataires catholiques), à rencontrer des opposants et avons bien perçu que tout n’était pas rose. Et ils ne voulaient pas le voir ! En s’amplifiant, la contestation était devenue, pour parodier une phrase célèbre, « l’infini à la portée des caniches. »
- Quel regard portez vous sur votre implication et sur l'ensemble de la révolte (étudiante, ouvrière, voire politique)?
J’ai vécu Mai 68 comme le feu d’artifice qui clôture la fête. Les années suivantes ont été celles d’un tri, parfois douloureux, entre ce qui était solide et ce qui était illusoire dans les contestations menées. Un tournant a été pour moi une étude de Maxime Rodinson sur « Sociologie marxiste et idéologie marxiste ». J’ai beaucoup discuté avec l’auteur, un grand islamologue. Il m’a convaincu que l’objectivité n’était pas forcément « bourgeoise », au contraire il valait la peine d’y consacrer beaucoup d’efforts !
Une autre grande question était la suivante : peut-on avoir une vie « normale » sans trahir ce que nous avons voulu être ? Etre adulte sans être conformiste ? Je m’étais rapproché de Vive La Révolution, VLR, groupe anarcho-maoïste. Notre slogan préféré était : « Les pro-chinois en pro-Chine.» C’était une manière de contester la tournure dogmatique que prenait la contestation, avec notamment les maos de la Gauche Prolétarienne. Il fallait contester la contestation elle-même ! Cela donnait parfois le tournis !
Pour moi la grande leçon de cette période, qui va de la guerre d’Algérie à Mai 68, est la suivante : les idées minoritaires ne sont pas forcément vraies, mais les idées majoritaires sont presque toujours fausses. Même vraies au départ, leur transformation en idées dominantes les change en stéréotypes qui traînent dans toutes les poubelles.
Et pourtant, la démocratie est « le plus mauvais système excepté tous les autres. »… et le bon sens, la sagesse populaire a parfois raison contre des constructions intellectuelles sophistiquées, mais idéologiques.
Je n’ai pas cessé d’explorer ce paradoxe depuis quarante ans, et de vivre dans la tension que cela suscite. A tort ou à raison, j’estime que je ne m’en porte pas plus mal.
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01/09/2005
DECLARATION SUR LA LAÏCITE
DECLARATION D’UNIVERSITAIRES
DE DIFFERENTS PAYS SUR LA LAICITE
Fruit d’un travail d’une année, une Déclaration sur la laïcité vient de recevoir sa rédaction finale. Issue d’une idée lancée par trois universitaires de trois continents différents, cette Déclaration, a été rédigée à la suite d’un processus collectif auquel ont participé des dizaines d’universitaires de différents pays. Elle constitue une résultante entre l’avis celles et ceux qui souhaitaient un énoncé analytique et de ceux et celles qui désiraient une proclamation solennelle.
Ce texte constitue donc une déclaration non péremptoire qui, en fait, veut essentiellement susciter des réflexions, des débats. Surtout il vise (c’est son objectif premier) à se déconnecter de la situation française ou même européenne ou occidentale et, en la lisant, il faut se rappeler que ce qui peut avoir valeur d’évidence en France ou en Occident, n’est pas forcément un acquis pour l’ensemble de la planète. Nous avons voulu proposer des pistes sans nous poser en donneurs de leçons.
Nous avons voulu
-donner une définition de la laïcité qui en fait un principe universel
- indiquer, en conséquence, que la laïcité n’est pas une « exception française »
- dire que beaucoup de pays ont des aspirations laïques, même si la laïcité n’est pas réalisée
- donner le moyen à des intellectuels de ces pays d’exprimer ces aspirations
- montrer, qu’en matière de laïcité, la chose est plus importante que le mot
Y avons-nous réussi? Nous le dira l’ampleur des réponses, le nombre de celles et ceux qui voudront bien signer ce texte. Précisons la règle du jeu : la signature n’implique pas un accord avec la lettre des formules mais avec les grandes orientations du texte, l’état d’esprit général et la volonté de trouver un accord qui puisse rassembler des individus de différents pays, de différents continents.
Dans un premier temps, la signature du texte est réservée aux Universitaires, au sens large de toutes celles et de tous ceux qui travaillent dans l’Université[1]: professeurs, chercheurs, ingénieurs, administratifs, doctorants, post-doctorants rattachés à un laboratoire ou à une formation de recherche.
Si vous appartenez à une de ces catégories, demandez le texte de la Déclaration en écrivant envoyer à l’adresse mel suivante : declarationlaicite@hotmail.fr
Chacun est prié d’indiquer son institution de rattachement (même si, naturellement, il ne l’engage pas) et surtout sa nationalité.
Par ailleurs, la signature peut être accompagnée de commentaires et/ou de remarques critiques. Ces commentaires et ces remarques seront considérés comme des annexes de la Déclaration. Elles l’enrichiront et manifesteront que le soutien au texte n’a rien d’inconditionnel, ne fait perdre à personne son individualité propre (ce qui est en accord avec le texte lui-même). Signatures, commentaires et remarques sont également à envoyer à l’adresse mel : declarationlaicite@hotmail.fr
N’hésitez pas non plus à diffuser largement cette Déclaration auprès de tous vos collègues susceptibles d’être intéressés. Sachez qu’une version du texte en anglais, espagnol et arabe est en cours de préparation. Les volontaires pouvant traduire le texte dans d’autres langues seront les bienvenus.
Le 9 décembre 2005, jour anniversaire du centenaire de la loi française de séparation des Eglises et de l’Etat, cette Déclaration sera présentée à la presse, à Paris, dans une salle aimablement prêtée par le Sénat (et pourquoi pas dans d’autres pays) munie, espérons-le, de multiples signatures de personnes de nationalités très diverses.
Ensuite, dans un second temps, la signature de la Déclaration sera ouverte à toutes celles et tous ceux qui souhaitent s’associer à cette initiative.
Cette démarche en deux temps a pour but d’éviter toute récupération politique, religieuse ou idéologique de la Déclaration, cela dans la conformité à l’esprit de la Déclaration.
Nous espérons donc à la fois promouvoir une certaine idée de la laïcité, critique, en cette année du centenaire de la séparation (française) des Eglises et de l’Etat, avec toute conception de la laïcité « exception française ». Nous voulons aussi promouvoir un dialogue, un débat international sur la laïcité (où la chose est plus importante encore que le mot). Nous espérons que, si vous êtes universitaire, vous voudrez bien participer à cette initiative.
Jean Baubérot (Ecole Pratique des Hautes-Etudes)
Roberto Blancarte (Collegio de Mexico)
Micheline Milot (Université du Québec à Montréal)
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05/02/2005
COMMISSION STASI
La laïcité, le chêne et le roseau
Jean Baubérot
(Ce texte est un article publié dans Libération le 15 décembre 2003, juste après la remise au Président de la République, par la Commission Stasi, de son rapport sur la Laïcité. Rappelons le contexte : la Commission avait notamment voté le principe d’une loi interdisant les signes religieux dits « ostensibles » à l’école publique avec un commentaire indiquant que tout foulard était considéré comme un signe religieux ostensible. Lors d’un premier vote, 3 personnes sur les 20 s’étaient abstenues : Alain Touraine, Ghislaine Hudson, la proviseure de la Commission et moi-même, mais au bout du compte, j’ai été le seul a maintenir mon abstention jusqu’au bout).
Dans la rubrique « Evénement » ce texte est suivi d’un article plus long sur la Commission et son contexte, texte paru dans une revue américaine.
Six mois après avoir été installée par le Président J. Chirac, la Commission Stasi a rendu son rapport. Il faut le souligner ce document constitue en soi un évènement. En effet, au-delà de telle ou telle proposition qui fait, tout naturellement, réagir l’opinion, il est la première explicitation de la laïcité énoncée au nom de la République. Attention à la nuance : le rapport Stasi n’est en rien une doctrine d’Etat, il est le résultat d’une commande de l’Etat et donc parle au nom de l’Etat.
Toute la différence entre un régime autoritaire et une démocratie vivante est là. Démocratie vivante car ce rapport, loin de clore le débat le fait rebondir. Le calendrier nous est favorable : la célébration du centenaire de la loi de séparation de 1905, dans plus d’un an, peut faire espérer un débat de longue durée. La laïcité a besoin d’un tel débat, à condition qu’il évite l’inflation idéologique, la prédominance des affects sur la raison.
Première dans l’histoire de la République, le rapport dissipe de nombreuses équivoques. Il est impossible de réduire la laïcité à l’un de ses aspects.Celle-ci est, indissociablement, « liberté de conscience, égalité en droit des options spirituelles et religieuses, neutralité du pouvoir politique ». La dernière expression est peut-être un peu trop allusive mais elle se trouve très vite précisée : la laïcité « soustrait le pouvoir politique à l’influence dominante de toute option spirituelle ou religieuse, afin de pouvoir vivre ensemble » dit le texte.
Cela ne signifie nullement que ces différentes options soient privées de toute capacité d’expression publique. Au contraire : « la laïcité distingue la libre expression spirituelle ou religieuse dans l’espace public, légitime et essentielle au débat démocratique, de l’emprise sur celui-ci qui est illégitime ». En effet, « en garantissant la libre expression de chacun, en procurant à tous l’éducation qui forgera l’autonomie et la liberté de jugement, l’Etat inscrit la laïcité dans la filiation des droits de l’homme ».
Ce rapport, je l’ai voté dans son ensemble et je me suis abstenu dans une de ces parties. Certains me reprochent ce dernier vote, qui a empêché une unanimité complète. Où est le drame ? En m’abstenant je n’ai fait que pratiquer cette « autonomie et liberté de jugement » que l’on dit volontiers être un des biens les plus précieux de la laïcité face aux extrémismes politiques ou religieux. Par ailleurs, je renforce l’autorité du texte en montrant qu’il ne s’est pas produit une unanimité de façade. Chacun s’est déterminé en conscience et il est bien qu’il en soit ainsi.
Pour ma part, il existe un accord fondamental sur l’esprit général du texte dont, au même titre que les autres membres de la Commission, j’estime être un des auteurs et une différence d’appréciation concernant l’interdiction des signes religieux à l’école.
Comment pourrais-je ne pas être fondamentalement en accord avec un texte qui, dés le départ, met la laïcité en perspective historique ? Loin d’en faire un principe abstrait, intemporel, notre document explicite comment la laïcité s’est construite à travers l’histoire tourmentée de notre pays, rendant possible d’autres figures de la laïcité ailleurs et rompant ainsi avec une vision où elle serait qu’une « exception française ».
Bien plus, il est reconnu explicitement que deux modèles de laïcité se sont opposés et, qu’avec la loi de séparation, c’est le modèle « libéral et tolérant » qui a triomphé. Non que ce dernier modèle soit laxiste, mais si la France cesse définitivement, en 1905, « de se définir comme nation catholique », d’un autre coté elle renonce « au projet d’une religion civile républicaine ».
Résultat à moyen terme: « l’ensemble des composantes de la société se rallie au pacte laïque. L’insertion en 1946 puis en 1958 de la laïcité parmi les principes constitutionnels consacre cet apaisement ».
Une telle analyse ne constitue pas un simple rappel du passé. Elle informe la perspective générale du texte, et parfois de façon très audacieuse. Je ne prendrais qu’un seul exemple. A l’indication -classique- d’un « équilibre des droits et des devoirs », le rapport précise que cela peut être réalisé grâce à « ce que les Québécois qualifient d’ ‘accommodements raisonnables’ ». Dans une autre partie du texte, le rappel de « l’instauration d’un jour vacant en plus du dimanche (à l’école) pour permettre l’enseignement religieux » par Jules Ferry, puis le rappel de l’inscription des aumôneries dans la loi de 1905, est accompagné du commentaire suivant : « les exigences d’une neutralité absolue sont donc tempérées par les « accommodements raisonnables » permettant à chacun d’exercer sa liberté religieuse ».
Ces passages revêtent deux significations. D’abord, que la laïcité française peut emprunter au Quebec la pratique de « l’accommodement raisonnable » pour résoudre des problèmes concrets ; ensuite que, de fait, cette méthode a déjà été utilisée aux périodes fondatrices de la laïcité et donc qu’elle est foncièrement laïque.
Qu’est ce que l’accommodement raisonnable ? C’est la prise en compte du risque de discriminations indirectes. Une mesure, en apparence neutre, peut très bien avantager certains citoyens par rapport à d’autres. Ainsi le fait que le dimanche soit le jour férié général, avantage les chrétiens par rapport à des personnes dont les convictions sont différentes. Au Quebec, on a donc remplacé cela par l’obligation, pour « les employeurs, à ne pas faire travailler leurs employés plus de six jours consécutifs »° Voilà pour l’accommodement. Mais celui-ci doit rester « raisonnable » et ne pas désorganiser le bon fonctionnement d’une institution ou d’une entreprise. Et cet aspect « raisonnable » permet de sortir de la logique du ‘tout ou rien’.
La proposition de modification des jours fériés scolaires prend sens à partir de cette optique. Je comprends mal certains commentaires : qu’un élève n’ait pas classe le jeudi de l’Ascension ou le jour de la Toussaint serait de la pure laïcité républicaine ; qu’il n’ait pas classe les jours de Kippour et de l’Aïd, serait de l’affreux communautarisme !
Et que l’on ne dise pas : « c’est ainsi, c’est la tradition » à des populations auxquelles on demande précisément de renoncer à certaines de leurs traditions en invoquant l’universalisme laïque. Agiter le chiffon noir du « communautarisme » chaque fois que l’on veut donner un peu de pluralisme à ce qui reste parfois, en fait, une catho-laïcité condamne à terme la France à être un pays singulièrement ringard. Sais-t-on que le chef d’Etat français, avec l’Alsace-Moselle, est le dernier chef d’Etat de la planète à nommer un évêque catholique. Bravo l’immobilisme ! Et, personnellement, je regrette d’ailleurs que la Commission se soit montrée si timide sur les trois départements de l’est.
L’accommodement raisonnable aurait pu même servir davantage de fil directeur aux propositions énoncées par le texte. Précisons d’emblée qu’il ne s’applique pas pour tout ce qui concerne fondamentalement les droits de la personnes : pas d’accommodements raisonnables pensables pour l’excision, les mariages forcés, les injures ou actes racistes ou antisémites. Là, une seule excision, un seul mariage forcé ou une seule injure sur le « territoire de la République » s’est forcément un de trop. Le seul problème consiste donc à mener un combat le plus efficace, le plus opératoire possible pour faire disparaître cet inacceptable. Et on sait très bien à quel point cela est difficile, demande une mobilisation de tous les instants. Ne dispersons donc pas nos forces.
Les signes religieux « ostensibles » entrent-ils dans cette même catégorie de l’inacceptable? La Commission a répondu oui et à refusé tout accommodement raisonnable au nom « notamment (de) l’égalité entre les hommes et les femmes ». On a parlé d’intériorisation, par les femmes, d’un statut d’infériorité, et même de « maltraitance ».
Le forcing, à la fin des travaux, était tel qu’il apparaissait bien difficile de s’opposer à cela sans avoir l’air d’être un horrible mec tolérant une situation inacceptable de soumission des femmes. Pas étonnant qu’au sein d’une Commission, où beaucoup étaient très partagés, les résistances soient tombées les unes après les autres. Je pense être assez au clair dans ma tête sur l’unité de la personne humaine pour écouter sans me laisser impressionner. Or qu’ai-je entendu ? Qu’il n’était pas question d’étendre cette disposition d'interdiction des signes ostensibles aux établissements privés sous contrat bénéficiant de fonds publics. Un membre de la Commission, logique avec lui-même l’a demandé. La réponse a été sèchement non, coupant court à tout débat sur ce point.
Est-on alors vraiment sérieux ? Penserait-on un quart de seconde qu’injures ou actes racistes et antisémites pourraient être interdits dans le public et admis dans le privé sous contrat ? Que l’on pourrait, dans ces établissements, pratiquer des excisions ? Ne reconnaît-on pas implicitement par là que les significations du foulard (car la « grande croix » n’a rien à voir avec les rapports de genre, soyons sérieux là aussi !) sont beaucoup plus complexes, voire parfois paradoxales qu’on veut bien nous le dire ? Que c’est à tort que l’on établit un continuum absolu entre le foulard et d’autres aspects, ne serait-ce que la mise en cause des programmes (qui, elle, ne sera pas plus tolérée dans le privé sous contrat que dans le public).
Et qu’en est-il de l’unité de la République quand celle-ci se prépare à interdire le foulard à l’école publique et à financer les futures écoles privées sous contrat, qui vont se créer précisément pour recevoir les jeunes filles à foulard ? Ne vaut-il pas mieux tolérer un port discret du foulard dans l’école de tous (en se donnant les moyens de faire respecter les limites énoncées par le Conseil d’Etat) plutôt que se préparer à financer leur port ostensible dans des écoles particulières ?
Le vent souffle et certains pensent que la tempête est là. Admettons que le diagnostic soit exact (encore que la Commission ne se soit pas donné les moyens de vérifier ce que représentent quantitativement les dérives qu’elle a constatées). Alors, la stratégie du chêne peut en séduire beaucoup. Et pourtant, l’école laïque me l’a appris, c’est le roseau subtil qui plie et ne romp pas.
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08/01/2005
Commission Stasi
LA COMMISSION STASI
VUE PAR UN DE SES MEMBRES
Jean Baubérot
(article publié dans French Politics, culture and Society, vol 22, n°3, Fall 2004, pages 135-141 ; ne pas citer sans mettre la référence. Merci)
La Commission de réflexion sur l’application du principe de laïcité dans la République, appelée plus généralement « Commission Stasi », du nom de son président, a joué un rôle central dans l’adoption de la loi du 15 mars 2004 interdisant le port « ostensible » de signes religieux à l’école publique. Pourtant, dans le rapport qu’elle a remis au Président de la République le 11 décembre 2003 , la question des « signes religieux » à l’école n’occupe qu’environ 8 pages sur les 151 qui constituent le rapport. Ce rapport propose vingt-six mesures et seule celle sur les signes religieux a été adoptée par les députés et les sénateurs pour avoir force de loi. La Commission a-t-elle été « trahie » ? Certains des membres de la Commission l’affirment Pour ma part, je ne le pense pas. Il est vrai que je n’ai pas voté cette proposition d’interdiction et j’ai été moins surpris que mes collègues par la tournure des événements. Par ailleurs, étant à la fois historien et sociologue, j’ai tenté -au fur et à mesure du déroulement de la Commission- de comprendre ce qui se passait et dans quel contexte cela advenait. C’est de cela dont je voudrais rendre compte.
Les membres de la Commission ont été désignés par le Président de la République et installés dans leur fonction le 3 juillet 2003. La Commission se composait de 20 membres. Bien sûr beaucoup d’autres personnes auraient pu en faire partie de façon légitime, mais telle quelle, elle est apparue équilibrée aux médias, et donc à l’opinion publique. Ses membres étaient de sensibilités politiques diverses et la gauche semblait autant représentée que la droite. D’autre part, environ un quart des personnes était connu pour être partisan d’une laïcité « stricte », un quart pour être favorable à une laïcité plus « ouverte » au fait religieux et la moitié restante n’avait pas une opinion prononcée ou se situait dans l’entre deux.
La Commission comportait 14 hommes et 6 femmes. Ces dernières étaient donc minoritaires mais plutôt mieux représentées que dans d’autres Commissions du même type. A un niveau professionnel, on trouvait 9 universitaires (philosophes, historiens, sociologues, politologues), 3 autres membres de l’Education Nationale, 2 juristes du Conseil d’Etat (dont le rapporteur Rémi Schwartz, qui va jouer un grand rôle) , 3 politiques (dont le président Bernard Stasi ), 2 associatifs et 1 chef d’entreprise. Une Commission dominée donc par des intellectuels. Son plus grand déséquilibre provenait de sa composition géographique : 19 franciliens sur 20. Mais, outre que cela apparaît révélateur du centralisme français, ce déséquilibre pouvait s’expliquer par la fréquence des réunions de la Commission ; elle rendait difficile le déplacement de ce qu’on appelle en France les « provinciaux ».
La Commission se met au travail dés juillet 2003. Quel est le contexte ? Depuis 1989, il y a, en France, des « affaires de foulard ». Qu’est-ce à dire ? A la rentrée scolaire de 1989, le principal d’un collège de Creil (dans la banlieue parisienne) avait interdit, au nom de la laïcité scolaire, à trois jeunes filles de garder leur foulard dans l’enceinte de l’école. Elles avaient refusé d’obtempérer. Ce problème de discipline avait eu, médias aidant, un retentissement national. Pourquoi ? Parce qu’il se situait à la rencontre de trois grandes questions.
La première question concernait la « menace » qu’un islam radical pouvait faire peser sur les libertés. En février 1989, l’imam Khomeiny avait pris une fatwa condamnant à mort l’auteur des Versets sataniques, Salman Rushdie. On ne peut pas comprendre l’ampleur pris par l’affaire des foulards de Creil si on oublie cette fatwa qui est apparue à la grande majorité du corps enseignant comme un danger pour la liberté de penser, à leurs yeux raison d’être de l’école laïque. A tort ou à raison, le foulard fut associé à l’islamisme iranien. La seconde question était l’égalité femme-homme. Quand je parle des affaires françaises de foulard aux Etats-Unis, souvent des féministes américaines considèrent l’interdiction du foulard à l’école comme contraire à la liberté des femmes. En partie pour la raison que je viens d’indiquer, l’opinion dominante en France est exactement l’inverse : c’est le port du foulard qui est considéré comme une oppression des femmes. Derrière cette différence d’appréciation, il y a également une vision divergente (au niveau des dominantes) des rapports individu-Etat. Aux Etats-Unis, l’accent est souvent mis sur la liberté de l’individu face à l’Etat ; en France, certains penseront plutôt que la liberté -au sens d’émancipation des préjugés et des dogmatismes- s’obtient grâce à l’Etat, à «l’Etat républicain », et à son institution phare, « l’école républicaine ». Or, précisément, troisième raison, une crise interne de l’école existe en France depuis la création, en 1975, d’un cursus unique aux enfants de la bourgeoisie et des classes populaires. Un débat oppose, à ce sujet, « républicains » et « démocrates » (au sens français de ces termes, sens idéologique différent du sens politique américain) depuis le début des années 1980. A la rentrée 1989, ce débat venait d’être exacerbé par l’adoption, le 10 juillet, d’une loi (idéologiquement « démocrate » et donc très néfaste aux yeux des « républicains ») instaurant, notamment, un « droit des élèves ». Le refus des trois élèves de Creil apparaît donc à certains professeurs comme la première conséquence de cette loi « néfaste » contre laquelle il faut se mobiliser .
Juridiquement, le problème fut tranché par un Avis du Conseil d’Etat. Selon cet Avis, le port de signes religieux à l’école n’est pas contraire à la laïcité à condition qu’il ne mette pas en cause les programmes, les horaires, la discipline scolaire et ne s’accompagne pas de manifestation de prosélytisme à l’intérieur de l’école. Cela donnait donc une autorisation conditionnelle et amena une pratique du « cas par cas » qui déplut à certains. Par ailleurs, quand des jeunes filles se trouvèrent exclues pour port du voile, dans certains cas les tribunaux confirmèrent l’exclusion, dans d’autres ils l’annulèrent ; aux yeux des autres élèves, ces jeunes filles semblèrent alors avoir gagné contre le corps enseignant. Enfin, les « affaires de foulards » furent très médiatisées, ce qui contribua à passionner le débat.
Le Conseil d’Etat s’étant déterminé dans le cadre de la législation existante, des propositions de loi pour interdire tout signe religieux à l’école étaient régulièrement faites. En juin 2003, dans l’atmosphère de l’après onze septembre, le président de l’Assemblée Nationale, Jean-Louis Debré, instaura une Commission parlementaire chargée d’étudier la question. Des prises de position divergentes se multiplièrent. C’est alors que le Président Chirac nomma la « Commission Stasi ».
Le débat social et politique portait donc avant tout sur ce que l’on appelle en France le « voile islamique ». Mais le cahier des charges donné par le Président de la République à la Commission était beaucoup plus large, comme l’indique d’ailleurs son titre officiel. Les membres de la Commission se sont donc mis au travail avec pour objectif de développer une approche globale de la laïcité. Depuis 1946, la Constitution définit la France comme une « République (…) laïque » mais il n’a jamais été officiellement indiqué ce que l’on entendait par là, même si de nombreux commentaires juridiques de cette formule ont été élaborés. La Commission a donc travaillé, dés le départ, en vu de rédiger un rapport qui aborde les différents aspects de la laïcité et qui propose une réflexion d’ensemble.
Le rapport de la Commission remplit cet objectif. Il commence par définir la laïcité en indiquant qu’ « elle repose sur trois valeurs indissociables : liberté de conscience, égalité en droit des options spirituelles et religieuses, neutralité du pouvoir politique (… qui s’abstient) de toute immixtion dans le domaine spirituel ou religieux ». La Commission trace ensuite, à gros traits, un historique volontiers critique. Mais, est-il écrit, «malgré ses omissions, ses coups de force et ses violences symboliques, la laïcité au XXe siècle réussit à transformer un étendard de combat en valeur républicaine largement partagée. L’ensemble de la société se rallie au pacte laïque. L’insertion de la laïcité parmi les principes constitutionnels en 1946, puis en 1958, consacre cet apaisement. » La seconde partie s’intitule « la laïcité à la française, un principe juridique appliqué avec empirisme ». Elle fait le point sur les principaux textes de la législation française qui peuvent s’appliquer à la laïcité et lui donner de la souplesse.
Quand on arrive à la troisième partie du rapport : « Le défi de la laïcité », nous sommes déjà à la page 80. Significativement, la Commission énonce comme premier défi : aller « de l’égalité juridique vers l’égalité pratique », et notamment « mieux prendre en compte toutes les convictions spirituelles ou religieuses ». Ce n’est qu’en second lieu que des « atteintes préoccupantes » à la laïcité se trouvent notées. Ces « difficultés (…) encore minoritaires » sont cependant considérées comme « annonciatrices de dysfonctionnements » dans les services publics et dans « le monde du travail. » Ainsi, à l’école, le rapport constate « des demandes d’absences systématiques un jour de la semaine, ou d’interruption de cours et d’examen pour un motif de prière ou de jeûne » et, à l’hôpital, des « refus, par des maris ou des pères, pour des motifs religieux, de voir leurs épouses ou leurs filles soignées ou accouchées par des médecins de sexe masculin. » Mais le « repli communautaire » est, selon la Commission, « plus subi que voulu » et celle-ci insiste sur le cumul de difficultés sociales constaté dans certains quartiers et sur l’ « existence de discriminations, reflet d’un racisme persistant, (qui) contribue à fragiliser la laïcité. »
La dernière partie énonce vingt six propositions comme « recruter des aumôniers musulmans dans l’armée et dans les prisons » ; « mettre en place une autorité de lutte contre les discriminations ; « donner aux courants libres-penseurs et aux humanistes rationalistes un accès équitable aux émissions télévisées de service public. »
Enfin la proposition principale est « l’adoption d’une loi sur la laïcité » qui affirmerait le « strict respect du principe de neutralité par tous les agents publics » et, à l’inverse, le principe de non-discrimination dans leur recrutement (mais, en fait, cette double disposition existe déjà dans la législation française) ; interdirait à l’école publique, « les tenues et signes manifestant une appartenance religieuse ou politique » (avec comme commentaire : sont interdits les « signes ostensibles, tels que grande croix, voile ou kippa » et pas les « signes discrets » : « médailles, petites croix, étoiles de David, mains de Fatma, ou petits Coran. ») ; ferait des fêtes religieuses de Kippour et de l’Aïd-El-Kébir des jours fériés dans toutes les écoles de la République (et) dans le monde de l’entreprise, (permettrait) aux salariés de choisir un jour de fête religieuse sur leur crédit de jours fériés. »
Nous l’avons dit : des vingt-six propositions, seule celle concernant l’interdiction de « signes religieux ostensibles » a été retenue. Le débat social et politique portait sur ce sujet. Et, en fait, la Commission elle-même a donné prise à cette sélection. En effet, elle a terminé ses travaux par deux votes : l’un portant sur l’ensemble du rapport ; il fut adopté à l’unanimité (il est à noter que, sur bien des points, ce rapport s’éloigne d’une conception dite « stricte » de la laïcité). L’autre sur la seule proposition d’interdiction des « signes ostensibles » à l’école (séparée donc de toutes les autres propositions, y compris celles qui figuraient également sous le chapeau « loi sur la laïcité »). Ce dernier vote a d’abord été marqué par trois abstentions : le sociologue Alain Touraine, la proviseure de lycée Ghislaine Hudson et moi-même (mardi 9 décembre 2003 en fin de matinée). Mais, dans l’après midi, les deux premières personnes acceptèrent de revenir sur leur vote. Je fus donc, finalement, le seul à m’abstenir de voter l’interdiction des « signes ostensibles » à l’école publique.
Pourquoi la quasi unanimité ? Pourquoi ma persistance dans l’abstention ? Pour la première question, je ne veux pas parler à la place des autres membres de la Commission. J’indiquerai donc seulement le contexte. Pendant que la Commission a travaillé, le débat social et politique sur le voile a continué, alors même que l’on aurait pu espérer un moratoire. Une nouvelle « affaire de foulard », concernant deux filles voilées, Alma et Lila Lévy , particulièrement complexe (le père des jeunes filles est un athée d’origine juive, la mère une kabyle convertie au christianisme ; les parents sont séparés) fut très médiatisée. Les deux principaux partis politiques français le Parti socialiste et l’UMP prirent position pour une loi interdisant tous les signes religieux visibles (pour le Parti socialistes) ou les signes ostentatoires (pour l’UMP). Tout en affirmant qu’il attendait le rapport de la Commission pour se prononcer, Jacques Chirac tint des propos également favorables à une loi. Face à la pression politico-médiatique, la Commission eut le sentiment que, si elle prenait position contre cette loi annoncée, elle donnerait l’impression de reculer devant la « menace islamiste » prouvée, selon elle, par différentes auditions et qui nécessitait un « coup d’arrêt ». D’autre part, le Président de la Commission et surtout son Rapporteur général conduisirent très habilement les séances de la Commission de manière à obtenir un vote positif. Certains étaient convaincus, d’autres déchirés en eux-mêmes, comme le montre les hésitations de deux membres, révélatrices sans doute de doutes partagés par d’autres. De mon point de vue, il m’a semblé qu’à partir d’un certain moment il ne s’agirait plus tellement de réfléchir aux problèmes liés à la laïcité mais de produire des arguments qui circulaient dans la Commission, pour justifier, malgré les réticences de plusieurs, de un futur vote favorable à un projet d’interdiction. Ainsi, sans réel débat, il fut suggéré que l’on ne pouvait pas être véritablement pour l’égalité homme-femme et tolérer le foulard à l’école publique.
Pourquoi mon abstention ? Pour deux raisons. La première est qu’à mon sens il s’agit d’une loi qui n’est pas bonne, bien qu’elle soit prise pour de bonnes raisons (d’où une abstention et non un vote contre). Les bonnes raisons sont la volonté de défendre la laïcité contre l’islamisme radical, de défendre l’égalité des femmes et des hommes, de défendre l’école. Mais, à mon sens, les jeunes filles portent un foulard ne sont pas forcément manipulées par l’islamisme radical, loin de là, certaines sont féministes à leur manière, et, si elles introduisent du désordre à l’école, l’Avis du Conseil d’Etat pris en 1989 permet déjà de sévir. Si d’ailleurs il en était autrement et si, par exemple, le voile impliquait en lui-même une attitude sexiste on ne voit vraiment pas pourquoi il serait toléré dans les établissements privés sous contrat, largement financés sur fonds publics. Je ne pense pas que la laïcité -dont le respect du pluralisme est une des composantes- soit menacée par un voile discret, or la Commission a refusé de faire la distinction entre un voile discret et un voile ostensible. Concernant la kippa, les juifs, eux disposent déjà d’un réseau d’écoles confessionnelles financées sur fonds public (ce qui n’est pas le cas des musulmans) et, paradoxalement, à l’inverse des musulmans et des chrétiens, leurs représentants se sont montrés favorables à la loi quand ils ont été auditionnés par la Commission Stasi.
Seconde raison : je n’ai pas été totalement satisfait du fonctionnement de la Commission. Le choix des personnes auditionnées à, dans certains cas, été discutable et surtout, les auditions ont été prises pour ‘argent comptant’, au premier degré, sans véritable mise en perspective. Aucune évaluation quantitative n’a été faite. La Commission a eu des impressions, pas de véritable savoir fondé sur des enquêtes et des analyses. A mon sens l’islam est un miroir grossissant, un analyseur de difficultés plus globales rencontrées aujourd’hui par la laïcité en France et ce sont ces difficultés qu’il aurait fallu analyser.
Ce n’est peut-être pas complètement un hasard si une des membres de la Commission, devenue ensuite ministre, a totalement cru et cautionné les dires d’une jeune femme, Marie Leblanc, qui, en juillet 2004, a ému la France entière. Cette personne prétendait avoir été victime d’une agression antisémite de la part de jeunes maghrébins et africains ; son récit s’est révélé pure fabulation ! Malgré la présence de nombreux universitaires, ce n’est pas à la Commission Stasi que la future ministre a pu apprendre la critique des sources ! La manière dont fonctionne ce type de Commission est donc, malheureusement, peut-être révélatrice d’une société où l’émotion médiatisée (les auditions étaient retransmise par la chaîne de télévision Public-Sénat) prime sur la démarche rationnelle, où la « communication » l’emporte sur la démarche de connaissance. Il m’a semblé « laïque » de défendre une telle démarche, fut en assumant le risque de me retrouver seul de mon point de vue. Mais l’existence d’une majorité et d’une minorité n’est-elle pas le bien précieux d’une démocratie ?
Bibliographie succincte :
Baubérot Jean, Vers un nouveau pacte laïque, Paris, Le Seuil, 1990, 272 p.
Idem, Histoire de la laïcité en France, Paris, PUF, Que sais-je ?, 2ème édition, 2003, 128 p.
Idem, Laïcité 1905-2005, entre passion et raison, Paris, Le Seuil, La couleur des idées, 2004, 288 p.
Boussinesq Jean, La laïcité française, Paris, Le Seuil, Points Essais, 212 p.
Bouzar Dounia – Kada Saïda, L’une voilée, l’autre pas. Le témoignage de deux musulmanes françaises, Paris, Albin Michel, 2003, 214 p.
Boyer Alain, L’Islam en France, Paris, PUF, Politique d’aujourd’hui, 1998, 370 p.
Conseil d’Etat, Rapport public 2004. Jurisprudence et avis de 2003 Un siècle de laïcité, Paris, La Documentation française, 480 p.
Lévy Alma et Lila, Des filles comme les autres, au-delà du foulard, Paris, La Découverte, 2004, 196 p.
Rapport de la Commission de Réflexion sur l’application du principe de laïcité dans la République remis au Président de la République le 11 décembre 2003, Commission présidée par Bernard Stasi, Paris, La Documentation française, 2004, 166 p.
Venel Nancy, Musulmans et citoyens, Paris Le Monde-PUF, Partage du savoir, 282 p.
Wieviorka Michel (ed.), L’avenir de l’islam en France et en Europe, Paris, Balland, 2004, 204 p.
L’auteur : Docteur en Histoire, Docteur es lettres et sciences humaines, Jean Baubérot est directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (en Sorbonne) depuis 1978. D’abord titulaire de la chaire « Histoire et sociologie du protestantisme » il est, depuis 1991, titulaire de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » . Il a été président de la « section des sciences religieuses » de l’EPHE (1986 – 1994) et Président de l’EPHE (1999 – 2003). Il a fondé le Groupe de Sociologie des Religions et de la Laïcité (Unité Mixte de Recherches CNRS-EPHE) dont il a été le premier directeur (1995-2002). Parmi ses derniers ouvrages : La morale laïque contre l’ordre moral (Seuil) ; Une haine oubliée, l’antiprotestantisme avant le pacte laïque (Albin Michel, avec Valentine Zuber, ouvrage couronné par l’Académie française) ; La Laïcité à l’épreuve (L’Universalis) ; Laïcité 1905-2005 entre passion et raison (Seuil).
Abstract : Cet article rend compte du travail, en 2003, de la Commission de réflexion pour l’application du principe de laïcité dans la République, dite « Commission Stasi » du nom de son président, Commission à l’origine de la loi interdisant le port de signes religieux à l’école publique (mars 2004). Son auteur, membre de la dite Commission, indique d’abord sa composition. Il analyse ensuite pourquoi, à partir de 1989, la France s’est divisée sur le port du foulard à l’école. La solution donnée par le Conseil d’Etat a été contestée et il était déjà question d’une loi quand la Commission s’est mise au travail. Cette Commission a élaboré un rapport qui aborde différents aspects de la laïcité en France et qui, malgré la proposition d’interdiction, adopte une conception de la laïcité plutôt libérale. Elle a rédigé un ensemble de 26 propositions dont une seule, celle portant sur l’interdiction du port de signes religieux à l’école publique a donné lieu à un vote spécifique. Seul des 20 membres de la Commission l’auteur a refusé de voter cette interdiction. Il tente d’expliquer pourquoi sa position s’est trouvée aussi minoritaire et pourquoi il a refusé de se rallier et de permettre la décision unanime qui était souhaitée.
Mots clefs : Laïcité, Ecole, Féminisme, Islam, Politique française.
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