19/04/2008

LA FOUDRE LAÏQUE

Tremblez faux culs pseudo-laïques, de tous poils, de toutes chapelles

Carla, mets vite ton petit Nicolas à l’abri

François (Hollande), prépare toi une retraite mouvementée

Henri (Guaino), va pérorer sur « l’homme antarctique »

Emmanuelle (Mignon) retourne chez les scouts

Philippe (Verdin) enferme toi dans ton monastère,....

TREMBLEZ vous et tous les autres:

LE 2 MAI, LA FOUDRE LAÏQUE VA FRAPPER

 

ET PERSONNE N'EN RESORTIRA INDEMNE!

16/12/2007

DE LA DITE "RACAILLE" AUX DITS INTEGRISTES ET "SECTAIRES"

POUR UN "ORDRE SYMBOLIQUE JUSTE" 

 

Chose promise, chose due : dans mon avant dernière Note sur la « discrimination négative », je vous avais annoncé une suite portant sur les dits « intégristes » et les dits « sectaires » ; cela à partir de l’idée développée par Robert Castel, et argumentée par des exemples historiques : les groupes qui sont aux marges de la société deviennent facilement les « réceptacles des craintes qui traversent l’ensemble de la société » (p59 de La discrimination négative, Seuil). On « déplace, précise Castel, sur des  populations qualifiées d’asociales l’ensemble de la question sociale et de la manière de les traiter » (p.71).

 

 

Plein de gens de gôche, ou ayant une sensibilité sociale sont prêts à entendre ce que dit Castel. Les victimes de la « discrimination négative » ont de nombreux défenseurs, ce qui est heureux. Parfois même certains de ces défenseurs font de l’angélisme, ce qui est moins heureux.

Mais si je paraphrase Castel et si je déclare que « l’on déplace sur des populations qualifiées d’asociales (intégristes, sectaires, etc) l’ensemble de la question symbolique et de la manière de la traiter ». Alors là, je ne vais pas tarder à me retrouver tout seul et… la lapidation ne sera pas loin.

 

 

J’ai précisé tout de suite les groupes visés pour être dans le concret. En effet, première difficulté, on va me dire : « la question symbolique, quelle question symbolique ?  De quoi parlez-vous ? Parlez vous de la question religieuse ? » Oui et non. D’une certaine manière, oui. Mais ce n’est pas un hasard si j’ai effectué un élargissement et utilisé cette expression, non utilisée socialement, de « question symbolique ».

 

 

Je vais prendre un exemple pour me faire mieux comprendre, en me servant précisément du problème des discriminations. L’Institut de sciences politiques de Paris (Sciences-po) a décidé d’ajouter à son recrutement sur concours, des places réservées à des jeunes de lycées classés en ZEP (Zones d’éducation prioritaire) et recrutés par un concours spécial. « Discrimination positive » (aux USA on parlera d’ « affirmative action ») pour compenser un peu les discriminations négatives qui font que le recrutement par concours normal privilégie de fait une couche sociale extrêmement limitée.

Mais au-delà même de la lutte contre les discriminations, l’idée est que la France s’appauvrit intellectuellement si, dans sa reproduction d’élites, elle fait comme si elle comptait 6 millions d’habitants et non 60. Un recrutement plus diversifié donne des apports nouveaux, il constitue donc un enrichissement pour l’institution elle-même d’abord, pour le pays ensuite (et à plus long terme).

 

 

J’ai fait traîner mon oreille du côté de proviseurs de ces lycées qui ont un contrat avec Sciences-po, du côté aussi de doctorants en sociologie qui étudient les quartiers où sont établis ces lycées : le constat est unanime : cette mesure donne un « formidable espoir » non seulement aux élèves qui peuvent penser qu’ils ont une petite chance de réussir ce concours spécifique et qui le préparent, mais « curieusement » (selon un interlocuteur) aussi aux autres qui n’en bénéficieront pas mais ressentent qu’enfin ils « ne sont pas considérés comme de la merde ».

On n’est pas là dans le religieux, mais on se trouve en plein dans le champ symbolique. Le symbolique est plus vaste que ce que l’on appelle habituellement le réel et que,  avec d’autres sociologues, je qualifie de réel empirique.

 

 

Dans le symbolique, il existe toujours un certain lien avec des réalités constatables (là, le fait que quelques élèves issus de ZEP intègrent sciences-po). Mais ces réalités symbolisent quelque chose d’autre, quelque chose de non matériellement constatable (là, l’impression de ces jeunes d’être pris en considération). Le symbolique déborde donc (et de beaucoup, en général) ce qui est matériellement constatable, quantifiable.

Cela, même si certains ont mis du réel symbolique en statistique : par exemple la prolongation de « l’espérance de vie ». Tout ce qui a trait à « l’espérance » appartient au symbolique, puisque (par définition) on ne peut pas constater matériellement ce que l’on espère. La prolongation de l’espérance de vie ne garantit à personne qu’il ne va pas avoir, dans les 24 heures chrono, une crise cardiaque, un accident de voiture, qu’il ne va pas se faire poignardé par son conjoint ou dans la rue. Et pourtant, la médecine a construit sa puissance sur cette espérance là (même si historiens et sociologues de la santé vous disent qu’elle n’a joué un rôle que tardif et partiel dans l’affaire).

 

 

La religion, le religieux, les rituels et les croyances constituent sociologiquement des concentrés de symbolique et c’est pour cela qu’il existe un lien entre symbolique et religieux. Mais le symbolique est beaucoup plus ample que le religieux et souvent moins visible. Woody Allen en a donné une caractéristiques essentielle : « Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je? Et comment vais-je payer mes impôts ? »

Ce court circuit se veut humoristique. Mais en fait, il est très signifiant : des questions essentielles, des questions sans réponses évidentes taraudent, au moins implicitement, tout un chacun. La plupart du temps, la plupart d’entre nous les refoulent pour faire face à des soucis quotidiens, à des craintes routinières. Mais ces dernières prennent peut-être une dimension d’autant plus forte qu’elles sont adossées à de grands problèmes refoulés.

On pourrait parodier Woody Allen  et dire : « Non seulement je ne sais pas qui je suis, mais en plus je ne sais pas comment je vais payer mon tiers imposable qui tombe dans quelques jours ! »

 

 

Longtemps on a prétendu que « l’homme est un animal religieux » ; cela a servi à légitimer les religions et à refuser d’entendre les critiques qui leur était adressées. Tout en se méfiant un peu de considérations aussi générales, qui englobent l’humanité en une formule, il vaut mieux dire, à titre d’hypothèse permettant de découvrir des réalités plus ou moins cachées ou qui se donnent à voir autrement, que « l’humain est un animal symbolique ».

On peut en trouver une petite vérification chez Michel Onfray. Celui-ci, après avoir dit plein de mal des religions (à raison et à déraison, tout est mêlé chez lui) parle de « spiritualité matérialiste ». Tiens donc !

 

 

Dire que l’humain est un animal symbolique présente plusieurs avantages. Je vais en donner deux. Le premier est que cela permet d’éviter toute polémique sur une récupération religieuse des athées et des agnostiques. De fait, ceux-ci se posent des questions de sens, même s’ils le font en dehors de traditions religieuses et cela doit être pris en considération.

J’ai indiqué, à plusieurs reprises (notamment dans un récent article du Monde) que la laïcité française pourrait prendre de la graine à partir de ce qui se passe en Belgique, sur un point important. Dans ce pays, il y a des « conseillers humanistes » dans les prisons, les hôpitaux, etc à côté des aumôniers, et les gens qui (dans des situations difficiles) veulent réfléchir à des « questions existentielles » en dehors des religions, et souhaitent avoir (comme les croyants des « grandes » religions) un vis-à-vis peuvent en bénéficier. En France, en revanche, il n’existe que des aumôneries religieuses.

 

 

Le second avantage d’une telle formule (« l’humain est un animal symbolique ») c’est qu’elle permet de considérer ensemble des attitudes qui se disent ouvertement religieuses et d’autres qui disent qu’elles ne le sont pas. Les rituels par exemple : certains sont religieux, d’autres non ; ils présentent pourtant des caractéristiques communes. Il en est de même des idéaux collectifs. Tout cela, le fondateur de la sociologie en France, Emile Durkheim l’avait bien perçu. Mais il lui a manqué une notion unificatrice pour mener à bien ses analyses.

Il existe donc un ordre symbolique, comme il existe un ordre social. Et, dans les deux domaines, se pose le problème de l’ « ordre juste », pour reprendre la terminologie de Ségolène Royal, qui me semble pertinente, dans une perspective citoyenne.

Il faut donc poser le problème de l’attitude à adopter à l’égard des dits « intégristes » et des dits « sectaires », en posant le problème de l’ordre symbolique juste.

(suite et fin samedi prochain)

 

PS: Un autre ouvrage (après les 2 indiqués par la Note de la semaine dernière), sérieux et intéressant à offrir ou à s'offrir pour les fêtes:

Naissance des dieux, devenir de l'homme.
        Une autre lecture de la religion
par Henri Hatzfeld (professeur émérite de sociologie de l'Université de Nancy)
Voici la quatrième de couverture:              
Les athées portent souvent sur la religion un jugement négatif, sans appel. La religion ne serait qu’illusions, mensonges, un produit de l’infantilisme de l’homme, de sa misère. « Une autre lecture de la religion » est un libre essai sociologique sur le caractère unique, peut-être irremplaçable du symbolique religieux.

L’espèce humaine est placée dans un monde où se trouvent mêlés pour elle ce qu’elle connaît ou peut connaître et ce qui reste inconnaissable. C’est avec son imagination que l’homme assume cette situation ; non pas l’imagination d’un seul, mais l’imagination de tous. De même que la parole de tous donne naissance à l’institution du langage, l’imagination de tous s’exprimant dans les rituels et les mythologies donne naissance à un imaginaire institué où nous pouvons connaître la bienfaisance des divinités secourables et accomplir une part de l’élaboration de nos valeurs et des règles morales qui concourent à notre devenir -humain.

Assurément les temps modernes ont mené contre les religions traditionnelles un double assaut : la science d’abord qui érode les mythes et la théologie; la démocratie ensuite parce qu’elle définit une autre autorité fondatrice des lois que Dieu lui-même.

Or les religions résistent. Elles doivent s’adapter mais elles restent peut-être ce que les hommes ont institué de plus fort pour répondre au défi de l’inconnaissable, s’agissant non seulement de l’avenir du monde, mais aussi de notre identité au cœur de nous-mêmes.

Un ouvrage édité par les Presses Universitaires de Strasbourg

9, place de l'Université - BP 90 020
F - 67084 STRASBOURG CEDEX
(à commander au prix de 19 €)

 

 

29/05/2007

L'IDENTITE NATIONALE ET LES COUCHES NOUVELLES DE LA REPUBLIQUE

Je reprends et termine (car j’ai d’autres Notes –passionnantes, n’en doutez pas !- en tête) la petite série de Notes sur l’identité nationale. Donc accrochez-vous, cela risque d'être un peu long. Mais la question est importante.

Je rappelle que les 2 précédentes Notes sur ce sujet datent du 9 mai et du 21 mai. Pour les retrouver facilement, cliquer dans la rubrique « Catégorie » sur « Laïcité et crise de l’identité française » et vous aurez, en déroulé, d’abord la seconde Note et ensuite la première : le monde étant à l’envers, cul par-dessus tête, je le remets à l’engauche (plus qu’à « l’endroit », vu mes convictions politiques) par ce moyen subtil !

Résumé des 2 chapitres précédents :

Donc j’avais expliqué (Note 1) que le conflit qui a historiquement construit la laïcité française a porté sur l’identité nationale (2 visions de la France : la France « fille aînée de l’Eglise » catholique, la France moderne, fille de la Révolution française, porteuse des valeurs de 1789) ; mais aussi (Note 2) qu’avec l’importance et l’attractivité du marxisme et du communisme en France au XXe siècle, cela s’était redoublé un conflit politique sur l’identité nationale : la France, partie prenante à sa manière du « monde libre » (c'est-à-dire anticommuniste) ou « République bourgeoise » à libérer du capitalisme.

A ce propos, remarquons qu’on a jeté le bébé avec l’eau du bain : on ne lit plus Marx, on ne se réfère plus à Marx, et c’est bien dommage car beaucoup de ces critiques gardent une certaine pertinence : il faudrait savoir lire Marx sans être marxiste, pouvoir s’y référer sans en faire le critère de sa pensée. Mais de cela nous reparlerons peut-être une autre fois.

Pour le moment l’important est la conclusion à laquelle ma 2ème Note était parvenue : la défaite des laïques dans la « querelle scolaire » (1982-1984), le déclin du marxisme et la chute du Mur de Berlin (1989) font, que (globalement) au même moment se termine le double conflit sur l’identité nationale.

Suite des 2 Notes précédentes :

Mais la fin de ces 2 conflits ne signifie pas que, miraculeusement, l’identité nationale soit devenue l’objet d’un solide consensus. Au contraire, car le présent de chaque société est imprégné d’histoire. Et la conclusion qui peut être tirée du récit qui vient d’être résumé est la tension qui existe, en France, entre l’Etat et la nation.

L’Etat est une réalité ancienne et il s’agit d’un Etat unifié, qui se veut fort, centralisé. On a parlé de « monarchie absolue » puis de « jacobinisme » pour signifier cette volonté de primauté de l’Etat (et le jacobinisme, on l’oublie trop souvent, s’est emboîté sur la conception absolutiste de la monarchie et l’a perpétré d’une certaine manière).

Mais, autre impensé, c’est l’autoritarisme napoléonien qui a trié dans les changements opérés par la Révolution et a stabilisé ceux qu’il a choisi de conserver (souvent en les orientant à sa manière). Bien des aspects que les néo-républicains exaltent sont en fait des constructions de Napoléon Bonaparte, proviennent du Consulat et de l’Empire. Il y aurait beaucoup à dire sur l’école dite « républicaine » à ce propos.

Enfin, la IIIe République, elle-même, voulant s’installer comme régime définitif de la France (les 2 1ères n’avaient duré que quelques années) a utilisé ce triple héritage (monarchique absolu, jacobin, napoléonien). Odile Rudelle a inventé une expression intéressante, celle de « République absolue », dans un savant ouvrage paru en 1989 aux éditions de la Sorbonne.

Donc l’Etat est une réalité ancienne et forte. . En revanche, nous l’avons vu, la nation française s’est beaucoup divisée quant à la conception de son identité. L’identité nationale a été (notamment) profondément ébranlée par le processus de laïcisation. Mais inversement, les tentatives de ‘retour en arrière’ ont été vécues comme des « menaces » Les blessures des deux camps ne se sont que progressivement (et peut-être incomplètement) cicatrisées au cours du XXe siècle.

Cette identité nationale est donc fragile. D’où la tentation récurrente de créer une sorte de religion civile républicaine qui l’exalte, la magnifie, compense par de l’inflation idéologique sa fragilité historique. D’où également la volonté pour l’Etat (républicain) d’enseigner la nation par l’école.

Cela explique que les conflits les plus violents et les plus récurrents, concernant la laïcité, n’ont pas concerné le rapport religion-Etat, mais l’école, c'est-à-dire (en fait) le rapport (enseignant) de l’Etat à la nation.

Cela d’autant plus que l’identité nationale se relie, en France, assez directement au politique. Elle s’incarne, depuis 125 ans environ, à la fois par la République et la laïcité qui ne constituent pas seulement, dans ce pays, un régime politique et une gestion des rapports religion-Etat-nation dans la cité mais aussi, profondément des « valeurs », au sens sociologique du terme.

Longtemps conflictuelles, ces « valeurs » peuvent apparaître maintenant comme consensuelles, mais  (nous venons de le voir) ce consensus est particulièrement fragile car il n’a que peu d’épaisseur historique.

Le rapport à la république et à la laïcité est donc un rapport facilement passionnel : derrière l’apaisement, le feu de la passion couve encore. Et il est nécessaire d’intégrer cet arrière fond de fragilité identitaire et de passion identitaire pour pouvoir analyser, de façon pertinente, la situation présente.

Cette situation est celle d’un troisième seuil de laïcisation. Elle a émergé des années 1960 à la fin des années 1980. Durand cette période, la France a subi, notamment, trois bouleversements que l’on peut typifier par trois dates : 1962, 1968, 1989.

La première date, 1962, est la fin de la guerre d’Algérie. Elle se termine par l’accession à l’indépendance de ce fleuron colonial de la France. La « Communauté »,  prévue par la Constitution de la Ve République, ne va pas exister ; c’est la fin de l’Empire colonial français. Car la République était aussi Empire et là à la citoyenneté correspondait la sujétition, à la laïcité une logique de communautés.

L’Etat républicain a socialisé les petits Français à la République en leur apprenant que celle-ci était aussi un grand Empire (plus grand encore que celui de Napoléon !) et, dans les ouvrages scolaires de géographie, il y avait des cartes du monde avec des tâches violettes qui montraient tous les territoire « français ». La « généreuse » France, nation universelle porteuse des droits de l’homme, était aussi la puissante France !

La seconde date, 1968, est celle de la révolte anti-institutionnelle des étudiants. Il se produit une mise en cause explicite des structures d’autorités (les sociologues constatent un changement implicite, un renversement des indicateurs à ce sujet à partir de 1965), notamment de l’autorité à l’école. Or puisque par l’école, telle qu’elle fonctionnait jusqu’alors, l’Etat enseignait la nation, cette contestation atteint (indirectement) l’Etat républicain, en son pouvoir d’enseigner, de socialiser la nation.

Ce n’est pas pour rien que Nicolas Sarkozy a terminé sa campagne par une diatribe contre Mai 68. Paradoxalement, c’était moins éloigné que cela en avait l’air de l’invocation de Jaurès et de Blum. Ou plutôt, c’était (de son point de vue) plus rassembleur : non seulement la droite déteste les contestations de Mai 68, mais la gauche néo-républicaine elle-même tourne le dos à Mai 68, alors même que certains de ses membres connus ont été parmi les artisans de Mai 68.

Quand ils étaient étudiants, ces personnes ont contesté l’autorité a priori, l’autorité par essence. Devenus des personnes établies, satisfaites, installées dans la société, pour tout dire conformistes, ils estiment que ces salauds de jeunes n’ont pas a contester leur autorité, l’Autorité !

Mais, en fait même si l’utopie de 1968 a en bonne partie disparu, de l’irréversible a été créé. Et, précisément, cet irréversible désutopisée  induit une profonde déstabilisation de « l’école républicaine », et donc une déstabilisation du rapport Etat-nation.

En 1989, on peut repérer, sur le plan international, deux événements importants aux conséquences « françaises » significatives.

D’abord,  à l’automne, le mur de Berlin s’écroule, créant les conditions d’une nouvelle donne mondialisée, mais impliquant aussi un transfert de la menace ressentie. En effet, autre événement, en février, dix ans après le succès de la Révolution iranienne, et après 8 années d’une guerre très meurtrière menée par Saddam Hussein, soutenu par les Occidentaux (et en 1er lieu la France, y compris quand les socialistes étaient au pouvoir) et qui a contribué à radicaliser le régime iranien (cela on l’oublie significativement), a éclaté « l’affaire Salman Rushdie ».

Il s’agit, rappelons le, de la fatwa de l’imam Khomeiny condamnant à mort l’écrivain à cause de la manière irrespectueuse dont il parle de Mahomet dans Les Versets sataniques. Cette affaire a un grand retentissement dans les milieux de l’intelligentsia en France. Elle apparaît comme une menace pour la liberté de penser. Or la formation à la liberté de penser constitue, au niveau du référentiel républicain, la raison d’être de l’école publique laïque. Autant le communisme, même stalinien, n’avait pas vraiment été considéré par la majorité des enseignants (notamment les profs de philo) comme une menace pour la liberté de penser (certains partageaient même ses idéaux), autant « l’islamisme », symbolisé alors par l’Iran, va paraître menaçant.

L’idéologie laïque néo-républicaine n’est pas étrangère à cet état de chose. La religion politique du communisme présente des analogies avec la religion civile, républicaine. En revanche, l’islamisme, en ses diverses manifestations, rappelle la confusion du religieux et du politique, la revendication d’une domination du second, ce qui a été, non sans raison, pendant un bon siècle la bête noire de la laïcisation française.

Or, à la rentrée de 1989, éclate un problème de discipline (un parmi d’autres !), dans un collège de la banlieue parisienne à Creil : trois jeunes filles refusent, au nom de leur religion, l’islam, d’obtempérer à l’ordre du principal qui leur demande d’enlever, à l’intérieur de l’école, le foulard dont elles couvrent leurs cheveux.

A la surprise générale, cela devient une affaire nationale qui divise l’ensemble des tendances politiques. Commence alors un engrenage sont personne n’aurai la maîtrise et qui montre la mutation qui s’opère. Le foulard a servi de catalyseur  aux trois problèmes dont il vient d’être question :

Il est apparu comme le symbole de la nouvelle menace islamiste contre la liberté de penser. L’arrière fond de l’affaire Rushdie est essentiel pourquoi l’existence de foulards à l’école fut beaucoup moins tolérée en 1989 que les années précédentes et pourquoi le retentissement national fut pratiquement immédiat. A tort ou à raison, le port du « foulard islamique » fut relié à la Révolution iranienne et à ses suites (le port du foulard est obligatoire en Iran, niant la liberté des femmes de le porter ou de ne pas le porter), à une menace contre les idéaux républicains et laïques, anciens (liberté de penser) ou très récents (égalité homme-femme).

Il est aussi apparu comme un effet ‘pervers’ de Mai 68. Après l’arrivée au pouvoir de la gauche, en 1981, celle-ci s’est profondément divisée sur la mission de l’école. Deux courants se sont affrontés : ceux que l’on a qualifié de « démocrates » et : ou de partisans de nouvelles méthodes pédagogiques et ceux qui se son, significativement, qualifiés de « républicains » et que j’appelle, moi, « néo-républicains ». Ces derniers tournant le dos à Mai 68.

En juillet 1989, le ministre de l’éducation nationale, Lionel Jospin, semble être allé dans le sens de premiers (les « démocrates ») avec une loi d’orientation pour l’école qui, entre autres, donnait certains « droits » aux élèves (dans le cadre général, existant à un niveau international, où des droits sont reconnus à l’intérieur même des institutions. Ainsi en 1974, une Charte des droits du malade hospitalier a été élaborée et en 2002 il y aura la loi Kouchner sur les droits des malades).

Ces changements étaient vigoureusement contestés par les dits « républicains » : pour eux, « l’affaire du foulard » constituait la conséquence logique, et inacceptable, de l’instauration d’un « droit des élèves ». Ils ont appliqué à ce problème leurs propos antérieurs (qui n’avaient rien à voir avec « l’islam »), mais, à partir du moment où « l’islam » était concerné, ont rencontré beaucoup plus d’impact auprès de l’opinion publique

Cet impact était non seulement du à la perception d’un « danger islamiste » mais aussi au choc en retour de 1962. La décolonisation s’est effectuée, en Algérie, de façon dramatique, violente (la guerre d’Algérie, avec les tortures que l’on sait). Beaucoup de Français n’ont pas véritablement compris ni assumé ce qui arrivait (après les avoir bassiné pendant des années sur « l’Algérie français », on leur a demandé de voter par référendum en faveur de l’indépendance de l’Algérie, ce qu’ils ont fait à une très grande majorité).

Certains ont eu une réaction sommaire envers les « Maghrébins » : ils ont maintenant leur indépendance, qu’ils ne nous ‘embêtent’ plus. D’autant plus que les mêmes cours de géographie de l’école apprenaient aux petits Français que l’Europe était le continent des blancs, l’Asie celui des jaunes, l’Afrique noire (comme son nom l’indique !) celui des noirs et l’Afrique du nord, la terre des Arabes. Donc la France républicaine était blanche (l’Empire seul était coloré : « perdant » l’Empire, on devait donc se retrouver entre blancs !).

Or l’affaire des foulards de Creil rend particulièrement visible que l’immigration provenant de pays dits « musulmans » a changé de nature. Elle n’est plus, comme cela fut longtemps le cas, une immigration temporaires d’hommes laissant leurs familles dans leur pays, y revenant périodiquement et ayant comme objectif d’y revenir un jour définitivement. Ces hommes pratiquaient, en général, un islam discret, socialement invisible et leur identité était celle de « travailleurs immigrés ».

Le mouvement migratoire signifie désormais (depuis le milieu des années 1970) l’installation permanente dans l’hexagone de populations (notamment) issues des anciennes colonies, subissant de plein fouet le développement du chômage, et qui commencent à avoir leurs propres revendications, y compris religieuses. Cela fut plus ou moins ressenti comme une « menace » contre l’identité française, contre cette « laïcité républicaine »  dont après tant de vicissitudes, de conflits, d’efforts on avait réussi à faire un bien commun autour de valeurs (considérées comme) démocratiques.

Mais il n’a pas existé et, malgré la loi de mars 2004, interdisant les signes ostensibles (et en premier lieu le foulard) à l’école publique, on ne peut pas dire encore aujourd’hui qu’il existe un consensus sur ce sujet. Si les jeunes filles ont trouvé des défenseurs et si, depuis plus de quinze ans maintenant, les « affaires de foulard » ont gardé, en France, une importance qu’elles n’ont pas en général dans les autres pays démocratiques, c’est parce que les Français se sont profondément divisés (on cherche aujourd’hui, après la loi de 2004, à l’oublier).

Les partisans de la tolérance d’un foulard discret à l’école, entretenaient un autre rapport avec les 3 dates choisies comme points de repères. Du coup , ils considéraient que le port du foulard n’avait pas de signification univoque et ne se rattachaient forcément à un islamisme militant. Ils trouvaient également légitime que les élèves aient des droits. Ils privilégiaient, enfin, le combat contre un certain ‘retour du refoulé’ colonial, contre ce qui leur paraissait être un refus de considérer les enfants d’immigrés comme des Français à part entière.

Significativement, en 1990, deux manifestations réflexives sur la laïcité furent organisées par deux grandes organisations ayant joué un rôle historique dans l’établissement de la laïcité en France. La Ligue française de l’enseignement, qui prônait la tolérance envers le foulard, mettait en avant le mot d’ordre de « laïcité plurielle », alors que le Grand Orient de France, principale organisation maçonnique, parlait surtout de « laïcité républicaine ». Derrière le foulard, on voit donc, dés ce moment là, poindre un nouveau débat sur l’identité française : faut-il (option de la « laïcité républicaine ») continuer à prôner la conception « républicaine » de l’universel abstrait, du citoyen sensé être déconnecté de ses appartenances ou faut-il injecter (option de la « laïcité plurielle ») dans l’identité française une dose –et laquelle ?- de multiculturalisme. (ans un pays où ce multiculturalisme peut difficilement s'acclimater) 

La Ligue a renoncé depuis au mot d’ordre de « laïcité plurielle », qui n’était pas dénué d’ambiguïté et provoquait des divisions internes. Mais la question qu’elle continue de poser avec obstination, voire courage, montre qu’elle interroge toujours l’universalisme républicain abstrait.

Dix sept ans après ces 2 colloques la conception dite « républicaine » l’a officiellement emporté avec la loi de 2004 dont les raisons ne sont pas essentiellement différentes de celles de 1989 (avec, en plus, le sentiment qu’il faut finir un conflit qui durait depuis quinze ans) :

- signifier un « coup d’arrêt » à l’islamisme qui, après la guerre civile d’Algérie (et ses répercutions en France) dans les années 1990, les attentats comme celui du 11 septembre 2001, apparaît menaçant à de plus larges couches de l’opinion encore qu’en 1989 ;

- intérioriser l’interprétation dominante du foulard comme dangereuse pour la liberté de penser et l’égalité homme-femme ;

- propager l’idée que les immigrés, leurs enfants, leurs petits enfants doivent s’adapter à la société française et non l’inverse (à ce niveau, le déclin social du catholicisme, et notamment le vieillissement de son encadrement clérical, renforce la peur de l’islam dans la mesure où la religion ‘indigène’ décline. Le thème de la « religion étrangère menaçante » est un grand classique que l’on retrouve  dans beaucoup de sociétés à des époques très diverses, ce qui montre l’aspect identitaire de la religion).

A ces raisons, s’ajoute le fait que la « querelle des deux écoles » étant rapidement devenue de l’histoire ancienne mise aux oubliettes, la droite peut et veut désormais disputer à la gauche le  rôle de meilleur défenseur de la laïcité (rapport Barouin en 2003).

Ces divers faits confirment la montée en puissance d’une conception identitaire de la laïcité, comme le montre également l’emploi, de plus en plus fréquent depuis l’affaire du foulard, de l’expression -non utilisée auparavant- de « laïcité exception française » ou encore l’inflation de l’expression « valeurs républicaines », comme si des monarchies constitutionnelles, voisines de la France (Espagne, Belgique, Pays-Bas, Royaume Uni), membres, comme elle, de l’Union européenne, se référait à des valeurs structurellement divergentes (cf ma seconde Note). La montée d’une religion civile républicaine et s’affirmant laïque, réintégrant d’autant plus facilement le catholicisme comme « héritage » de l’identité nationale, que l’influence catholique s’est socialement affaiblie, est un fait peu analysé mais qui me semble sociologiquement incontestable.

Pourtant, cela ne signifie pas la fin d’un débat profond sur l’identité française, même si cela tend à le masquer. Ainsi la Commission Stasi qui proposa la loi de 2004, avait effectué d’autres propositions et, notamment, celle de modifier la répartition des jours fériés.

Actuellement, 5 ou 6 jours fériés sur dix ou onze (le statut du lundi de Pentecôte étant devenu incertain, nous venons encore de le voir hier) se rattachent à la tradition catholique (dont 3 ou 4 sont communs avec le protestantisme). La Commission proposait, quitte à réduire de 2 jours les grandes vacances, de rajouter à l’école, une fête juive et une fête musulmane. Pour les entreprises, elle proposait de créer un crédit de jours fériés où le choix des fêtes religieuses serait laissé à la disposition des salariés, après négociation avec leur entreprise.

Cette proposition n’a eu, pour le moment, aucune suite. Audacieuse, elle touchait à un point hautement symbolique de l’identité nationale française, que la séparation des Eglises et de l’Etat n’a pas remis en cause.

Sans doute, semblable mesure ne peut que couronner un processus plutôt que le précéder. Mais le seul fait que la Commission Stasi ait, à l’unanimité, effectué cette proposition, les débats récurrents (où Nicolas Sarkozy avait d’ailleurs pris une position favorable) sur ce qu’on appelle, en France, la « discrimination positive » (traduction désobligeante, ce n’est sans doute pas un hasard, du terme anglo-américain « affirmative action »), montre que le débat sur l’injonction d’une certaine dose de multiculturalisme dans l’identité française est loin d’être clos. On peut dire qu’il n’en finit pas de commencer.

En effet, la nouveauté de la mondialisation actuelle sur les précédentes, c’est qu’elle n’est pas une extension de l’Occident mais une globalisation qui provoque la rencontre des civilisations et cultures.

Comme le terme de « multiculturalisme » évoque (en France, et à tort, nous l’avons vu dans les Notes sur le Canada, ce qui ne signifie nullement que le dit multiculturalisme soit une solution miracle, loin s’en faut !) le « communautarisme », c’est l’expression (euphémisée) de « diversité culturelle » qui est utilisée. Et elle l’est de plus en plus.

On nous parle actuellement de « candidats de la diversité », expression ‘pudique’ pour parler des quelques candidats ‘non blancs’ que présentent les partis aux législatives (comme si le fait d’être ‘blanc’ n’était pas un aspect de la diversité, comme si le blanc n’était pas une couleur). Tout cela montre que la France rechigne, avance en reculant, etc, mais ne peut plus évacuer le problème et recherche en tâtonnant la solution. Solution qui, naturellement, sera différente de celle des pays anglo-saxons, tiendra compte des spécificités de son histoire, mais ne devra pas non plus être prisonnière de cette histoire.

Le dit ministère de l’identité nationale peut-il aider à cela ? Le fait qu’il soit lié à l’immigration, je l’ai dit, apparaît inquiétant car doit émerger une réflexion globale sur l’identité nationale française dans un contexte de mutation du rôle de l’Etat et de profonde transformation des rapports Etat-nation : la nation ne peut plus être considérée comme une éternelle mineure qu’un Etat-père devrait enseigner.

Mais ce ministère existe, il faut bien s’en accommoder et, je préfère à tout prendre, qu’il s’agisse de « l’identité nationale » plutôt que de « l’identité républicaine », vu l’usage très idéologique qui, depuis près de 20 ans, est fait des termes de la famille sémantique de « République ».

D’autre part, dire que la société civile, la nation est majeure, cela signifie que la réflexion sur l’identité nationale doit émerger à partir de la société civile. Des initiatives se préparent en ce sens et cela est heureux.

Une piste pour terminer : au début de la IIIème République, un de ses fondateurs, Gambetta, parlait des « couches nouvelles » qui devait désormais prendre leur place dans l’encadrement républicain, à côté des dirigeants plus classiques et qui allait constituer un enrichissement culturel et social pour la France. Les ‘nouveaux Français’ issus de l’immigration ne sont-ils pas, aujourd’hui, les « couches nouvelles » de la République ?

21/05/2007

IDENTITE NATIONALE, LAÏCITE, IMMIGRATION

Je reprends la suite de ma Note du 9 mai dernier : rappelez –vous c’était il y a un siècle, juste après la victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle. Depuis, nous avons notamment un ministre de l’immigration, de l’identité nationale et du co-développement. 

Certains amis me disent que l’essentiel de la création de ce ministère va être le regroupement sous une même autorité de tutelle d’administrations qui, jusqu’à présent, ont relevé de 4 ministères différents, se tiraient dans les pattes et avaient des politiques divergentes. D’autres me font remarquer qu’avoir ajouté « co-développement » à l’intitulé du ministère est une bonne chose.

OK, le pire n’est pas toujours sur. Reste que ce lien entre « identité nationale » et « immigration » est très ambiguë (en ayant une formulation modérée) car ce lien fait comme si les immigrés devaient s’adapter à une identité nationale fixe, statique, que les ‘anciens Français’, eux, possèderaient par nature.

Nous avons vu dans la Note du 9 mai à quel point l’identité nationale a été, depuis la Révolution française, un enjeu très conflictuel. Notre observatoire a été la laïcité, mais nous aurions pu prendre comme indicateur le clivage gauche-droite. De cet autre observatoire, nous aurions vu des choses semblables et d’autres différentes.

Des choses semblables : jusqu’aux années 1980, la laïcité a constitué un point fort de l’identité de la gauche : d’abord ce que l’on appelait le « parti républicain » contre les monarchistes, puis de la gauche socialiste et radicale contre les conservateurs et les modérés ; ensuite de la gauche communiste et socialiste contre la droite et le centre. La laïcité était moins un marqueur de l’identité un marqueur de l’identité nationale qu’un enjeu de légitimité au sein même de cette identité.

C’est la question de la laïcité (réduite alors au problème des subventions publiques à l’école privée puisque les Constitutions de 1946 et 1958 ont constitutionnalisé la laïcité de l’Etat et celle de l’école publique) qui a fait échouer une alliance entre la gauche et le centre en 1965, lors de la 1ère élection du président de la République au suffrage universel : Gaston Deferre, leader socialiste et futur artisan de la décentralisation sous Mitterrand, avait projeté de se présenter sous l’égide du parti socialiste et du MRP, parti démocrate-chrétien. Et cela n’a pas marché, principalement à cause du dissensus sur l’école privé et des deux traditions culturelles différentes. On reparlera peut-être un jour des mémoires très intéressantes de Michel Rocard (Si la gauche savait) car elles portent témoignage de la difficulté qu’a eu ce protestant à faire admettre que des catholiques puissent travailler avec le parti socialiste.

Mais, à partir du clivage droite-gauche, nous aurions vu aussi les problèmes concernant l’identité nationale sous un angle un peu différent : bien qu’au pouvoir en 1956-1957, le socialiste Guy Mollet ait mené une politique colonialiste, enfonçant la France dans la guerre d’Algérie, Mollet et son parti adoptaient volontiers une phraséologie marxiste, se voulait un parti de classe, presque au même titre que le parti communiste (dont il faut se rappeler qu’à l’époque il réunissait non pas 2% des voix comme M-G Buffet à la dernière présidentielle, mais 20 à 25% des suffrages). Parti communiste dont l’idéologie exerçait une forte attraction sur la couche moyenne des intellectuels, et notamment les profs de philo, pôle d’attractivité idéologique dans les lycées

La gauche dénonçait donc la République capitaliste et si son message s’était un peu essoufflé dans les années 1960, il fut radicalisé et rendu plus dynamique par le mouvement dit « gauchiste » qui a « fait » Mai 1968, et a imprégné le climat de la culture politique des années 1970. On dénonçait très fortement la « République bourgeoise ».

Là encore, il existait donc deux conceptions bien divergentes de l’identité nationale car pour la droite, la France faisait partie du « monde libre », opposé au « bloc soviétique ; même si le gaullisme a brouillé les cartes, en imposant notamment le départ des troupes américaines qui, il faut le rappeler, avaient des bases militaires en France. D’un côté on opposait les valeurs marxistes idéales au capitalisme réel, de l’autre les valeurs libérales idéales au communisme réel. A ce petit jeu, chacun était gagnant et croyait que sa France était l’authentique France, alors que la France d’en face était une mauvaise France, une France enlaidie et défigurée.

Le renouveau du parti socialiste dans les années 1970 a permis la victoire de la gauche aux présidentielles de 1981. Parmi ses mots d’ordre : « Changer la vie », et la dénonciation de la « gauche américaine » (Rocard était visé) fustigée comme « réformiste » et soupçonnée de ne pas vouloir en finir avec l’odieux « capitalisme ». Fabius était au premier rang de ces dénonciateurs, qui faisaient facilement dans l’inflation idéologique. Donc on opposait une France de gauche, qui devait rompre avec le capitalisme, à une France de droite, celle du « Grand capital ». Le dissensus sur l’identité nationale ne portait donc pas seulement sur la laïcité mais aussi sur le régime politico-économique.

La victoire de 1981 s’est accompagnée de nationalisations à 100% (Rocard prônait 51%, ce qui assurait le contrôle tout en coûtant bien moins cher), et d’autres tentatives de ruptures. Mais en 1983, la situation devenant catastrophique sur le plan socio-économique, il a fallu opérer un virage à 180 degrés et demander aux Français de se boucler la ceinture. Ce qui a été fait (notamment par Fabius, premier ministre à partir de 1984) était 1000 fois pire que ce qu’avait proposé la prétendue « gauche américaine », dont le programme aurait peut-être pu éviter un tel revirement.

Peu importe, l’essentiel pour notre propos est qu’à partir de là le capitalisme, bientôt rebaptisé en « économie de marché » s’impose d’autant plus à tout le monde  qu’à partir de 1985, avec Gorbatchev, l’Union soviétique entame la démarche qui va conduire quatre ans plus tard à la chute du Mur de Berlin (1989), à la disparition du modèle communiste comme modèle attractif et de l’hégémonie culturelle du marxisme au sein de la gauche.

1984 est, nous l’avons vu, l’année où la gauche doit renoncer à imposer le SPULEN, c'est-à-dire la réunification laïque des systèmes scolaires public et privé.

Comme je l’ai indiqué à la fin de ma Note du 9 mai, la raison de ce (cuisant) échec est la suivante : suite à l’obligation de suivre le même programme que l’école publique, instaurées par la loi Debré en 1959 et aussi suite à l’évolution interne de l’Eglise catholique, marquée notamment par le Concile de Vatican II (1962-1965), l’école privée catholique n’apparaissait plus comme enseignant une autre France et socialisant à des valeurs divergentes de celle de la République laïque. La majorité de l’opinion publique a clairement indiqué, qu’à ces yeux, le conflit des « deux France » était terminé et que, désormais, la laïcité devait être un bien commun à ceux qui avaient fait partie des deux France. En matière de laïcité, le conflit sur l’identité nationale se termine donc aussi au milieu années 1980 (avec une queue de conflit en 1994, pour rééquilibrer symboliquement la chose).

Nous avons donc, de 1983 à 1989 (avec la chute du Mur), en passant par 1984, une double fin de conflit sur l’identité nationale. On ne peut plus opposer une France rêvée, rompant avec le capitalisme à la France réelle (Mitterrand l’a très bien compris et il se fait réélire en 1988 sur le slogan de « La France unie ») ; on ne peut plus, non plus, opposer deux France en matière de laïcité et, en 1993, significativement, ont lieu les accords Lang-Cloupet qui montre que la gauche à intériorisé la Loi Debré.

Le « Père » Cloupet était le directeur de l’enseignement privé catholique. Je l’ai rencontré une fois pour débattre de la laïcité  et je me suis rendu compte que la République à direction socialiste, très bonne fille, mettait à sa disposition une voiture officielle avec chauffeur et drapeau  tricolore. Or la loi Debré ne voulait reconnaître que de établissements privés, qu’ils soient ou non confessionnels (même si la plupart étaient catholiques) et ne voulait pas un vis-à-vis global et confessionnel.  

Cet accord Lang-Cloupet, passé par un gouvernement socialiste, va donc même plus loin que la loi Debré dans la reconnaissance publique de l’enseignement confessionnel (alors que de Gaulle avait été accusé de faire « pire que Vichy » avec la loi Debré ! Comme quoi, il ne faut pas être un gogo qui se laisse impressionner par l’inflation idéologique et les injonctions et dénonciations moralistes).

Certes l’évolution des choses n’est pas linéaire : en 1994, alors que Bayrou était ministre de l’éducation nationale, la droite revenue au pouvoir tente de faire sauter les limites de la loi Falloux de 1850. La gauche vole au secours de cette loi Falloux et manifeste en masse, revanche symbolique des manifestations  contre le SPULEN de 1984. Mais d’une part, cela montre bien la déconfiture du combat laïque tel qu’il avait été mené : ce n’est pas le lieu ici de détailler la loi Falloux : il suffit de dire que les laïques militants la dénonçait régulièrement comme contraire à la laïcité pour saisir l’ironie du sort qui a mis ces militants dans la rue pour découvrir (un peu tard !) que la loi Falloux tant décriée n’était pas que mauvaise, et donc pour la défendre. D’autre part, la crise de 1994, comme celle de 1984 d’ailleurs ont été très vite oubliées, expulsées de la mémoire collective.

Des personnalités politiques qui ont été auditionnées par la Commission Stasi en 2003 à certains des (pseudo) intellectuels qui ont écrit des contributions pour l’ouvrage (tendancieux) L’école face à l’obscurantisme religieux (2006), on raconte une même histoire complètement fausse : la laïcité aurait été consensuelle et c’est le foulard et autres manifestations identitaires « musulmanes » qui aurait brisé cet âge d’or d’heureux consensus.

Qu’est-ce à dire sinon de prétendre une énormité historique, en faisant comme si la laïcité aurait été un élément consensuel de l’identité nationale que « l’islam » serait venu troublé. Et des gens qui colportent de telle sornettes, de telles contre vérités, de telles négation de tout savoir historique sont les même qui s’indignent parce que le darwinisme serait contesté par certains élèves à l’école. C’est vraiment l’hospice qui se moque de l’hôpital. Semez l’obscurantisme et vous le récolterez. Rappelons nous le rapport Obin est, très significativement, contre l’enseignement de l’histoire de la laïcité dans les IUFM…

Le tour de passe-passe du discours d’une pseudo laïcité consensuelle permet de construire une représentation de l’identité nationale directement excluante à l’égard de certains immigrés ; de mettre d’un côté des ‘anciens Français’ et de l’autre des musulmans. Cette escroquerie intellectuelle s’est construite progressivement à partir de la première affaire de foulard en 1989.

C’est d’ailleurs à ce moment là que l’on s’est mis, significativement, à parler de la « laïcité exception française »,  propos qui aurait été totalement incongru [1]quand le problème central de la laïcité était les subventions publiques aux écoles privées : là, les militants laïques ne se faisaient pas faute de remarquer que de telles subventions n’existaient pas aux Etats-Unis et que ce pays était donc beaucoup plus laïque que la France.

C’est à partir de ce moment là que l’on s’est mis à opposer République et démocratie, en jouant sur les deux sens du terme de République : res publica et République française, tout comme on avait joué sur les 2 sens du terme « homme » (être humain et être masculin) pour faire comme si les hommes masculins étaient les êtres humains par excellence, comme si le suffrage était « universel » alors que seul les hommes votaient, bref pour universaliser le particulier.

On a fait la même chose avec la notion de République : on a fait de la République française, la res publica par excellence : la République (française) est universelle, les démocraties particularistes !

On s’est gargarisé à qui mieux mieux, à partir de là des « Valeurs de la République », comme si la France possédait des valeurs structurellement différentes de ses voisines la Belgique, l’Espagne, monarchies constitutionnelles. Et même pire : quand on parle des « valeurs de la République » en levant bien haut le menton, il ne s’agit certes pas, dans notre petit hexagone, des valeurs de la république suisse ou de la république italienne. Parler des « valeurs de la République » est une façon détournée de parler des ‘valeurs de la France,  comme s’il y avait des valeurs qui n’étaient que françaises.

Et parmi ces valeurs qui seraient exclusivement française, la laïcité serait naturellement la première. Là encore, comme la laïcité serait (idéalement) une valeur universelle, cela signifie implicitement que la France est universelle à elle toute seule, le reste du monde n’étant que d’un déplorable et affligeant particularisme.

On se demande bien pourquoi, alors, la France a adhéré à la Convention européenne des droits de l’homme ; on néglige le fait que la Cour européenne des droits de l’homme a condamné plusieurs fois la France pour atteinte à ces droits. On défend la liberté d’expression face à « l’islam », mais on oublie complètement de dire qu’au moment où se déroulait l’affaire des caricatures, la France a été condamnée deux fois pour atteinte à la liberté d’expression par la Cour européenne.

Bref toute la phraséologie qui s’est développée depuis une bonne quinzaine d’années autour de la RRRééépublique est en fait une exaltation de l’identité nationale, une conception figée où il y aurait une identité nationale stable, qui existait sans gros problèmes avant la venue des actuels immigrés (ou descendants d’immigrés), identité à laquelle les nouveaux Français devraient s’identifier.

Certes il ne faut pas opposer à cette conception légendaire, une autre qui serait la légende inverse. Je n’ai jamais versé dans l’angélisme et je crois avoir été à peu prés le seul à faire remarquer, depuis longtemps, que la fatwa de Khomeiny contre Salman Rushdie a joué un rôle dans la perception du foulard comme opposé à la laïcité par nombre d’enseignants. De même le développement d’un discours sur la République à la fin du XXe et au début du XXIe siècle a ses raisons. Nous allons parler de cela dans la troisième et dernière partie de cette Note la semaine prochaine. Mais, nous le verrons, si nous ne faisons pas preuve de vigilance, les immigrés risquent d’être les boucs émissaires de problèmes qui leur sont étrangers.

Suite et fin donc au début de la semaine prochaine.

En attendant, vous pouvez lire à propos de l’identité nationale (décryptée, analysée Eux et nous de Joël Roman (Hachette Littératures) et les Actes des Entretiens d’Auxerre : Douce France (L’Aube).

Et le Blog a beaucoup de projets pour juin-juillet : entre autres, le thème « laïcité et homosexualité », sur lequel je me suis guère exprimé jusqu’à présent ; sur la médecine française face aux femmes (sujet fort actuel avec la dénonciation des femmes dites musulmanes qui ne souhaitent pas être examinées par des médecins hommes) ; une réflexion à propos du dernier n° de La Revue Internationale et stratégique  (printemps 2007) « Est-il permis de critiquer l’islam ? » (j’ai donné une contribution à ce numéro):  et une comparaison entre mon « Que sais-je ? » : Les laïcités dans le monde et le petit (et pétulant d’intelligence) livre de Catherine Kintzler : Qu’est-ce que la laïcité ? (qui a le même nombre de pages qu’un « Que sais-je ? »);C’est de très loin le meilleur exposé de la position dite « républicaine » et je l’ai lu comme un passionnant roman policier.

Quand vous lisez un très bon roman policier, vous tentez de déjouer la façon dont l’auteur dissimule le coupable. Là, il faut découvrir les failles du raisonnement, qui est fort bien construit et comporte une excellente cohérence. Et arriver à comprendre pourquoi on est d’accord, pourquoi on n’est pas d’accord, et où commence le désaccord, permet d’approfondir plein de questions essentielles. Etc, etc.

A très bientôt donc.



[1]

09/05/2007

L'IDENTITE NATIONALE NE DOIT PAS ETRE LIEE A L'IMMIGRATION

Donc Nicolas Sarkozy a gagné l’élection présidentielle et il se prépare, selon sa formule à « faire ce qu’il a dit » après avoir « dit ce qu’il allait faire ». Que l’on soit d’accord ou pas avec ses propositions, rapprocher le « dire » et le « faire » est effectivement un moyen de redonner force et légitimité à la politique.

Mais l’on sait bien aussi que le passage du « dire » au « faire » induit forcément des inflexions. Le quotidien Le Monde vient de publier (n° du jeudi 10 mai) un cahier spécial rappelant les « engagements » du candidat (qui devient président) « dans les principaux domaines de la vie publique, politique, économique et sociale ». Et le journal prévient ses lecteurs qu’ils « seraient bien avisés de conserver »  le dit dossier « pour faire le bilan à la sortie ».

Le Monde semble raisonner en termes de promesses qui risquent de ne pas être tenues. Mais, soyons optimistes !, on pourrait aussi espérer que des craintes ne seront pas forcément réalisées : le pire n’est pas toujours sur ! Pour moi, une crainte actuelle est l’annonce d’un ministère de « l’immigration et de l’identité nationale ». J’entends bien que cette annonce comportait un aspect tactique : attirer des électeurs du Front National et réaliser à son égard quelque chose d’analogue à ce qu’avait effectué Mitterrand avec le Parti Communiste.

Il y aurait beaucoup à dire sur cette comparaison. Mais peu importe, mon propos consiste à examiner l’idée contenue dans le projet de création d’un tel ministère, puisqu’il va voir le jour d’ici peu.

Sarkozy a défendu son projet en affirmant à plusieurs reprises que l’on pouvait « parler d’identité nationale sans être nationaliste ». Là, je suis d’accord. Il me semble même important de réfléchir à ce sujet. Mais d’abord, pourquoi un ministère ? Et surtout : pourquoi réduire la question de l’identité nationale à l’immigration ? Cela signifie implicitement qu’elle est évidente pour les Français dit « de souche », et problématique pour les immigrés.

Sarkozy cite volontiers l’historien Marc Bloch disant qu’un Français doit à la fois vibrer à l’évocation du baptême de Clovis (vers 596 ; événement fondateur des « racines » dites chrétiennes de la France) et à l’évocation de la Fête de la Fédération (14 juillet 1790 ; événement fondateur de la France moderne). Pour Marc Bloch, il s’agissait de prôner la réconciliation des « deux France », La France « fille aînée de l’Eglise (catholique) » et la France, fille de la Révolution.

Bloch fait référence au « conflit des deux France », à la tension qui existe en France entre l’Etat et la nation. L’Etat est une réalité ancienne en France et il s’agit d’un Etat unifié, qui se veut fort, centralisé. On a parlé de « monarchie absolue » puis de « jacobinisme » pour signifier cette volonté de primauté de l’Etat. Odile Rudelle y ajoute une expression intéressante, celle de « République absolue ». Par contre, la nation française s’est beaucoup divisée quant à la conception de son identité et la laïcité a constitué un enjeu primordial dans ce conflit identitaire.

En effet, par suite d’un processus qui n’était pas inéluctable (après tout l’Assemblée qui a rédigé la Déclaration des droits de l’homme comportait une majorité de catholiques et 25% de ses membres étaient des membres du clergé) un conflit entre catholicisme et révolution ne tarda pas à se développer. Ce conflit, violent (et connu), va engendrer deux mémoires opposées concernant la période révolutionnaire et deux conceptions divergentes d’envisager la place de la religion dans l’Etat-nation.

Bonaparte, de 1801 à 1804, avec le Concordat, les Articles organiques qui instaurent (sous la surveillance de l’Etat) un régime pluriel de « cultes reconnus » (aspect significativement sous estimée par l’historiographie française, qui demeure marquée par la culture catholique ambiante, au-delà des convictions propres des historiens) et le Code civil (qui ne fait pas mention de la religion), veut, sous son autorité (déjà), réconcilier les « deux France » en conflit. Très schématiquement, le compromis qu’il élabore est le suivant 

- la loi est laïque mais la morale est religieuse,

- il existe une liberté de conscience et de religion mais le catholicisme est reconnu comme « la religion de la grande majorité des Français » (expression qui figure dans le Concordat).

Ce compromis est aspect important de ce que j’appelle le premier seuil de laïcisation. Mais il demande un pouvoir stable et fort pour pouvoir être mis en œuvre avec succès. En effet la déchirure créée par la révolution a été profonde et a laissé de nombreuses traces. Or le XIXe siècle français voit se succéder une bonne demi douzaine de régimes différents, comportant des orientations diverses, notamment en matière de politique religieuse. Dans un contexte aussi instable, le conflit des « deux France » ne pouvait pas s’éteindre. Et, de fait, malgré des moments apaisement, il s’avéra récurrent tout au long du XIXe siècle.

Ce conflit n’a nullement opposé « croyants » et « incroyants ». En 1872, dernier recensement qui comporte la mention de la religion, seulement environ quatre-vingt mille personnes s’affirmaient « sans religion », dans une France de trente six millions d’habitants. Plus judicieusement, les historiens (comme je viens de le dire) le qualifient généralement de « conflit des deux France », mais sans explicitement tirer les conséquence d’une telle appellation. Or il s’agit d’un conflit de « deux France », c’est parce qu’il met en jeu deux visions, deux représentations de la France, deux conceptions de l’identité nationale. Nous voilà en plein notre problème.

Pour un catholicisme militants, et notamment le « catholicisme intransigeant, la France doit retrouver une identité catholique officielle, supprimée par la néfaste révolution. La France doit retrouver sa continuité avec ses siècles séculaires de christianisme romain (car c’est cela qui distingua Clovis des autres chefs « barbares » partisans de « l’hérésie » aryenne), elle doit de nouveau être la « fille aînée de l’Eglise » (catholique, cela va sans dire), le catholicisme est « l’âme » de la France. D’ailleurs les « sans religions » et les minorités religieuses étant des micro minorités (moins de cent mille juifs, autour de sept cent, huit cent mille protestants), le catholicisme représente non seulement la « grande majorité » mais, en réalité, la quasi-totalité des Français, c'est la religion de la Nation..

Cependant, cette vision ne tenait pas compte du fait que les 97% de Français catholiques avaient un rapport très diversifié au catholicisme. Beaucoup d’entre eux souhaitaient bénéficier de ce que l’on appelait, à l’époque, les « secours de la religion » sans, pour autant, forcément obéir aux normes morales et adhérer aux dogmes religieux et surtout (car c'était plus concret!) aux règles morales du catholicisme.

Face à ce catholicisme militant, il existait, en fait, une large mouvance qui estimait, de façon raisonnée ou intuitive, que la religion était une affaire individuelle et non une dimension de l’identité nationale officielle. Pour eux, de façon explicitée ou plus implicite, l’identité nationale était façonnée par l’héritage de la révolution française, les valeurs de 1789, valeurs qui n’étaient pas seulement morales mais s’étaient concrétisées par la vente des biens nationaux et l’accès à la petite propriété d’une sorte de classe moyenne paysanne (pratiquant, du coup, un certain contrôle des naissances, pour ne pas diviser cette petite propriété en une ribambelle de descendants, et cette pratique « de l’amour à semence perdue » était désavouée par l’Eglise catholique) . Il s’agissait donc d’une référence à la révolution, débarrassée de ses aspects extrêmes et notamment des scories de la Terreur (qui, dans l’autre perspective, celle de la France nation catholique, faisait partie de la nature même de la révolution).

Dans cette large mouvance, se retrouvaient, outre la plupart des « sans religions » et beaucoup de membres de minorités religieuses, nombre de catholiques parmi ceux qui avaient avec leur institution religieuse des rapports de proximité et de distance. Jules Ferry dira que ses électeurs sont à la fois attachés à la République et à leurs processions (religieuses).

Alors, bien sur, je schématise beaucoup, il faudrait aussi parler des nombreux conciliateurs, distinguer des sous-groupes, différencier des périodes de calme (voire même de cours moments de réconciliation entre les deux France, comme le tout début de la Seconde République, en février 1848 quand les prêtres bénissent les arbres de la liberté et que les insurgés s’agenouillent devant le Saint Sacrement) de période où le conflit se ravive. Mais, il s’agit pour moi de  rendre compte de ce conflit socio-historique sur l’identité nationale et non de retracer toute l’histoire de la France au XIXe siècle. Je peux donc m’en tenir là, en précisant, toutefois, qu’un certain basculement s’est produit :

-         la période 1815- 1830, qualifiée de « restauration » constituait un moment favorable pour redonner une identité catholique à la France. Il est d’autant plus intéressant de constater que ce fut rapidement un échec ;

-         après l’Origine des espèces de Darwin (1859), La vie de Jésus de Renan (1862), le choc du Syllabus (1864, où le pape désavoue les « libertés modernes ») et, d’une façon générale, l’évolution du climat socio-culturel en Europe occidentale dans la seconde moitié du XIXe siècle (partout on laïcise peu ou prou), il devenait archaïque de tenter à nouveau de donner une identité catholique institutionnelle à la France. Il apparaît d’autant plus significatif que dans le climat de la défaite face à la Prusse et du choc de la Commune, la tentative en fut faite dans les années 1870 par ce que l’on a appelé « l’Ordre moral ». (mais là aussi ce fut un échec  qui a engendré le relatif anticléricalisme d’Etat des débuts de la IIIe République)

Ce conflit sur l’identité nationale était indissolublement politique et symbolique. Dans ce contexte, la « R »épublique ne fut pas simplement considérée comme un régime politique, « celui qui nous divise le moins » affirmait Thiers juste après la guerre de 1870, mais comme Le régime qui, reprenant l’héritage de la révolution française, construisait une France sans identité religieuse institutionnelle. On a pu croire qu’il s’agissait d’un conflit entre monarchie et république, mais là n’était pas le fond de l’affaire. C’est d’ailleurs pourquoi, même après le ralliement des catholiques à la république, ralliement impulsé par Léon XIII en 1892, les catholiques militants ne furent pas vraiment considérés comme de ‘vrais’ républicains dans la mesure où ils ne renonçaient pas à l’identité catholique de la France : le quotidien La Croix (qui alors était un journal de combat au service du catholicisme intransigeant), avait adopté le drapeau tricolore en ajoutant, dans la partie blanche, une représentation du Sacré-cœur.

En fait, le conflit pour ou contre les lois laïques, la laïcité était un conflit frontal puisqu’il mettait en jeu la représentation que chacun avait de la France.

La récurrence du conflit des « deux France », durant tout le XIXe siècle, rendait caduque le compromis élaboré par Bonaparte. Les mesures les plus importantes de laïcisation, mesures fondatrices de ce que l’on a significativement nommé la « laïcité républicaine », peuvent être interprétées comme le dégagement effectif de toute identité religieuse institutionnelle de la France.

La laïcisation de l’école publique, en 1882, rend caduque le rôle de socialisation morale attribué par l’Etat aux « cultes reconnus », et principalement au catholicisme. Désormais, la socialisation morale effectuée par les religions (et surtout le catholicisme) devient institutionnellement facultative. Au nom de l’Etat, l’école publique dispense une autre socialisation morale qui se veut sans fondement transcendant. C’est la morale laïque (j’ai raconté cela dans mon livre La morale laïque contre l’ordre moral, à partir d’une étude sur les cahiers d’écoliers de cette époque)

Mais la laïcisation n’est jamais absolue et les tentatives de certains militants laïques d’instaurer le monopole de l’enseignement d’Etat échoueront. Il existera donc, malgré les mesures prises « deux écoles » (l’école publique laïque et l’école libre catholique, car les protestants avaient renoncé à leurs propres écoles), et donc prétendra-t-on « deux jeunesses » qui ne peuvent se comprendre puisqu’on leur enseigne deux visions différentes de la France  (et notamment de l’événement fondateur de la France moderne : la révolution française). Les conflits de la laïcité perdureront donc au XXe siècle, au niveau de l’école, même quand le problème sera officiellement réglé au niveau de l’Etat-nation par la séparation de 1905.

La séparation des Eglises et de l’Etat, malgré ce que l’on prétend parfois, n’est pas l’émancipation de l’Etat par rapport aux Eglises. Depuis le début du XIXe siècle l’Etat était globalement laïque de façon stable, et la laïcisation de l’école publique avait complété ce caractère laïque. Ce qui se joue principalement, avec la séparation, c’est la fin du lien concordataire  qui donnait un statut  (semi) officiel au catholicisme. Celui-ci n’est plus considéré officiellement comme « la religion de la grande majorité des Français », il devient (sur un plan officiel, dans la réalité sociale il reste naturellement très largement majoritaire) une croyance privée au même titre que les autres croyances. L’identité de la France est institutionnellement véritablement laïcisée, même si des traces historiques de ses origines catholiques en sont conservées (comme certains jours fériés comme l’Ascension, la semaine prochaine. Il n’y a là rien d’évident : ce jour n’est pas férié en Italie). C’est le second seuil de laïcisation.

On peut comprendre que des catholiques aient vécu douloureusement cette rupture qui mettait fin au Concordat, au système des « cultes reconnus » (mais ce pluralisme là, ils le minimisaient) et au rêve d’une France « nation catholique ». Je crois que c’est cela l’enjeu principal de la séparation. Mais, peu à peu, certains catholiques s’aperçurent aussi que cette rupture libérait leur Eglise d’un étroit contrôle régalien lié aux Articles organiques.

Un accord  fut trouvé avec le Saint Siège en 1923-1924 et il fut suivi par la condamnation du national catholicisme de l’Action française par le pape en 1926. Cela est très significatif car Maurras (la tête de l’AF) était agnostique mais il était le chantre de l’identité catholique de la France : pour lui elle était indispensable pour éviter le désordre introduit par les trois R : Réforme, Romantisme, Révolution.  

Cette condamnation favorisa un processus d’acclimatation (déjà engagé) de catholiques, même militants, à la laïcité. Le régime de Vichy (qui collabora avec l’Allemagne pendant la seconde guerre mondiale) n’alla pas très loin dans la remise en cause de ce second seuil de laïcisation, même s’il tenta de le faire. Et, en 1946, la constitutionnalisation de la laïcité montra que l’identité laïque de la nation devenait un bien commun. L’affirmation par la Constitution que « la République est (…) laïque » fut faite par un gouvernement d’union qui groupait des partis de gauche (communiste et socialiste) et le MRP, parti d’obédience démocrate chrétienne.

Pourtant, comme je l’ai déjà signalé, le conflit des « deux France » n’était pas tout à fait éteint. Il se focalisait sur l’école (l’école étant, en France, l’institution par laquelle l’Etat pense pouvoir éduquer la nation). Plus spécialement alors  le conflit se focalisa sur le subventionnement public des écoles privées, catholiques à 90% (environ).

Après d’autres mesures prises dans les années 1950, la loi Debré créa, en 1959, une relation contractuelle où ces écoles furent très fortement subventionnées. La tentative des laïques militants d’unifier les deux systèmes scolaires, après la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1981, fut désavouée par la majorité de l’opinion publique. Pourquoi ? A mon sens, parce que suite à l’obligation de suivre le même programme que l’école publique, instaurées par la loi Debré et aussi suite à l’évolution interne de l’Eglise catholique, marquée notamment par le Concile de Vatican II, l’école privée catholique n’apparaissait plus comme enseignant une autre France et socialisant à des valeurs divergentes de celle de la République laïque. La majorité de l’opinion publique a clairement indiqué, qu’à ces yeux, le conflit des « deux France » était terminé et que, désormais, la laïcité devait être un bien commun à ceux qui avaient fait partie des deux France. Le conflit sur l’identité nationale se termine donc dans les années 1980 (avec une queue de conflit en 1994). E t comme par hasard c'est d'ailleurs à ce moment là que l'on va parler de la laïcité comme "exception française" et développer une conception identitaire de la laïcité.

(à suivre)

26/02/2007

POURQUOI LA LAÏCITE A CHANGE

Nous avons vu que le rapport sur la Charte de la laïcité estimait nécessaire de refaire l’histoire, et la faisait de façon soit fausse, soit tronquée. Cette reconstruction historique conduit à supprimer la tension constitutive de la laïcité entre citoyenneté indépendante de l’appartenance religieuse et respect du pluralisme (Note du 9 février). Cela aboutit également à croire que la laïcité n’existe qu’en France où que dans quelques rares pays qui, à certaines périodes de leur histoire, auraient imité la France. Cette vision a été réfutée en s’affrontant  aux arguments très souvent présentés pour soutenir cette thèse : l’origine du terme et l’impossibilité (dit-on) de le traduire en anglais (17 février).

Venons en au fond de l’affaire : en substance le rapport et la Charte estiment que la laïcité n’est pas assez respectée dans les institutions. La loi du 15 Mars 2004 s’est occupée de l’école, d’une façon que l’on prétend maintenant insuffisante (cf. les Notes sur le rapport Obin). La Charte a notamment l’hôpital dans le collimateur ; et de façon plus générale la médecine : « la laïcité c’est (notamment) : on ne choisit pas le sexe de son médecin », vient de déclarer un homme politique. Mais le rapport de la Charte fonctionne beaucoup par allusions et connivences, avec pas mal de non-dit. Tout cela fondé sur ce qui serait des évidences.  L’une d’entre elles me parait nette : la stabilité, l’immobilité des institutions de socialisation. L’hôpital, par exemple, serait aujourd’hui ce qu’il était hier. On ne veut pas percevoir que le rapport soignant-soigné a fondamentalement changé. Et du coup, on s’indigne  du comportement de certain patients et  patientes (en fait, musulmans) qui auraient des revendications dites religieuses contraires au principe de laïcité.

Et si, au contraire, ce qui se passait aujourd’hui n’était que le résultat (à analyser et qui pose de nouveaux défis), à un moment donné, d’un processus de laïcité, d’une laïcité en mouvement, qui ne laisse pas indemne hier les institutions religieuses, aujourd’hui d’autres institutions de socialisation (école, médecine, etc) ?

Et si nous avions là le résultat actuel (temporaire, car le mouvement continue. Un rééquilibrage n’est pas exclut ; mais encore faut-il comprendre la situation et éviter les boucs émissaires) de la contestation des laïcs contre les clercs (avec le double aspect : les clercs sont nécessaires ; ils ne doivent pas être considérés comme infaillibles ; on doit garder un esprit critique à leur égard) ?

Et si les rapports de musulmanes/musulmans (puisque  c’est eux dont il s’agit à l’arrière fond) aux institutions n’étaient que le miroir grossissant du rapport plus général des individus aux institutions ?

Toutes ces questions, on ne se les pose même pas. Elles sont pourtant fondamentales pour éviter de prendre l’effet pour la cause et affronter lucidement les défis actuels.

Partons de ce que nous avons vu avec la dernière Note : le terme de laïcité et ses corollaires proviennent d’un glissement de sens. Au départ, il s’agit du « laïc » face au clerc (religieux). L’institution religieuse (et le catholicisme est typique de cela) repose (avant la laïcisation) sur trois piliers : d’abord l’aspect socialement désirable du but, de l’objectif qu’elle propose/ impose : obtenir le salut ; ensuite le monopole de légitimité pour atteindre cet objectif (« Hors de l’Eglise pas de salut ») ; enfin le rôle indispensable, médiateur du clerc (on a besoin du prêtre pour recevoir les sacrements de l’Eglise qui permettre d’obtenir le salut).

Analogiquement (car bien sûr, dans ce transfert, il y a une perte de sacralité), les institutions séculières de socialisation ont fonctionné de la même manière. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs que les néo-républicains parlent de l’école comme un « sanctuaire » (donc un lieu où on doit avoir une attitude religieuse) ou disent « à la mosquée on enlève ses souliers, à l’école on enlève son foulard ».

Il se produit, au XIXe siècle, un chassé croisé : début du déclin de l’institution religieuse, montée en puissance d’institutions séculières de socialisation. Le salut religieux devient alors (là encore de façon analogique, ce qui signifie ressemblances et différences) la connaissance ou la santé (d’ailleurs les 2 termes « salut » et « santé » ont la même origine).

Il devient (dans la société du XIXe siècle et du début du XXe) plus indispensable d’auparavant de chercher à acquérir de la connaissance, du savoir ou d’être en bonne santé. L’école et la médecine ont tendance à monopoliser les moyens légitimes pour parvenir à ce but : dans la société traditionnelle, le savoir était beaucoup plus l’objet d’une transmission orale, ou d’une sorte d’expérience initiatique comme le compagnonnage ; concentrer la transmission du savoir dans une institution ; rendre l’instruction obligatoire a été tout un problème, une longue histoire. De même, c’est la loi qui, avec « l’exercice illégal de la médecine » a donné à cette institution un monopole légitime dans la recherche de la santé et les gens ont toujours tenté d’utiliser d’autres moyens.

Il y a donc eu peu à peu de nouveaux clercs : des hussards noirs » à la « République des universitaires », cela est clair pour l’école. Mais que l’on pense à la figure du « médecin de campagne » au XIXe, ce savant moral qui avait la Science et, tout à la poursuite de son objectif sacré, la santé, ne faisait pas payé les « pauvres ». Que l’on pense à la critique de Jules Romains dans « Knock » : « Tout bi