16/10/2009
Evidence, Morale laïque et Ordre moral
Comme il était content de lui, votre très humble et très honoré serviteur, après sa Note du 10 octobre. Il croyait avoir trouvé la formule (THE formule en franglais), vérifiée par l’histoire, qui allait le faire passer à la postérité.
Il s’y croyait déjà.
« Les évidences d’aujourd’hui sont les conneries de demain »
C’était écrit en rouge et surligné !
Nul doute que, dans un élan unanime, les 36000 et quelques maires de France allaient la graver dans le marbre, la mettre au dessus des portes de leurs mairies, juste en dessous de « Liberté, égalité, fraternité »… et en un peu plus gros.
Nul doute que dans les discours de réception à l’Académie françooise, la formule serait reprise, pillée.
Qu’elle ferait date dans l’histoire de la pensée philosophico-épistémologico-heuristico-herméneutico-problématique.
Il était donc sur un petit nuage votre humble et honoré. Et ce, d’autant plus que Le Monde lui ayant demandé un beau discours pour la cérémonie de remise du Prix de la recherche universitaire, il avait trouvé une other formule ;
Il avait conclu par une so beautiful péroraison que cela lui avait valu un regard ébloui des dames :
« Le combat contre la glaciation culturelle est aussi urgent et important que celui contre le réchauffement climatique »
« La glaciation culturelle » : cette expression avait plu aux délicieuses, et elles étaient venues le lui dire au cocktail qui avait suivi.
Et juste au moment, où il téléphonait à un médecin soignant l’enflure des chevilles, voila-t-y-pas, qu’un faux derche, et néanmoins ami pourtant, fait réaliser des économies à la Sécurité Joviale, en lui balançant dans les gencives :
« Attention au conformisme de l’anticonformisme ».
« Attention à l’élitisme »
Et vlan dans les dents !
Maintenant, tout rabougri, tout biscornu, rasant les murs avec honte, n’osant plus regarder les charmantes (de peur d’apercevoir leur air sévère), il demande quand même l’indulgence du jury,
Et, malgré le mauvais temps sécuritaire, le droit d’une petite plaidoirie.
La Note parlait de :
« pratiquer la gymnastique intellectuelle », de porter « son regard au-delà des impasses qui bloquent l’horizon », de « résister aux conformismes de tous poils, qu’ils soient ceux de la société ou ceux de groupes ou de communautés »,
bref d’«assumer, quand cela est nécessaire, le courage d’être seul », de « cultiver son individualité ».
Ok, il existe un conformisme de l’anticonformisme : là je suis on ne peut plus d’accord.
OK également qu’il faille s’en méfier : on navigue toujours entre la peste du conformisme et le choléra de l’anticonformisme-nouveau conformisme (ou autre conformisme).
Mais il me semble, que c’est toujours une affaire de groupe, d’une collectivité, d’un ensemble social.
C’est pourquoi, d’ailleurs, je mettais ensemble société-groupe-communauté.
On ne peut être conforme tout seul, c’est un oxymore.
(pour causer savant)
Bien sûr, on peut croire avoir raison seul contre tous et s’enfermer dans la bonne conscience ; et c’est peut être ce que mon ami a voulu dire.
Mais d’une part, le coût social est très lourd : on se coupe des autres, des relations avec autrui nécessaires pour ne pas étouffer de solitude, à la limite on risque la folie.
On a besoin de l’approbation des autres, on a besoin de se rassurer en pensant (qu’au moins un tel ou un tel) pense comme vous.
Et pourtant, il faut bien que les idées neuves naissent quelque part. Et au début elles n’attirent pas la foule !
Et je crains que le mimétisme soit la nouvelle forme de domination de l’homme sur l’homme, quand les dominations hiérarchiques sont, en certains lieux du moins, moins prégnantes.
J’ai précisé d’ailleurs : qu’il fallait avoir « quand cela est nécessaire », le courage d’être seul : pas sur tout, pas tout le temps, pas de façon systématique.
Pour être clair, j’ajouterai que, même quand arrive l’heure d’avoir ce courage, en fait si on peut être (au moins temporairement) seul dans l’espace, on ne l’est pas dans le temps.
Car l’idée neuve, la mise en question du stéréotype, de l’évidence sociale, trop évidente pour être honnête, elle vient de loin, et est la résultante de ce qu’on a reçu + sa propre personnalité.
Une démarche individuelle contient peut-être d’autant plus d’apports divers qu’elle prend ses distances avec les conformismes sociaux, groupaux, communautaires.
De plus, je pense qu'il faut soumettre son idée neuve a d'autres; peut-etre ne la comprendront-ils pas, peut-etre recevrons nous une volée de bois vert. Mais soyons attentifs à leurs critiques, il y a toujours quelque chose de bon à prendre
Le petit PS sur l’affaire F. Mitterrand a lui aussi provoqué quelques réactions.
Relisez le : il reprochait à B. Hamont d’avoir suivi Marine Le Pen « au quart de tour » : bref d’avoir répété une accusation (apologie du tourisme sexuel, voire de la pédophilie) sans (visiblement) avoir vraiment lu, et étudié l'ouvrage attaqué.
Sans même d’ailleurs, avoir réfléchi sur le titre (significatif) de cet ouvrage : La mauvaise vie.
Et que, lors de sa parution, puis quand F. M: est devenu ministre no problemo. Il a fallu attendre Marine pour qu'il y en ai un!
Je n'ai pas regarde l'émission ou Marine s'est exprimée, mais tous les journaux que j'ai lus (et j'en ai lu pas mal, pour forger mon opinion), quelque soit leur opinion sur l'affaire ( par exemple, L'Express, qui est plutot contre F. M.), ecrivent que la citation qu'elle a faite etait "tronquee".
Rien d'etonnant a cela, d'aillieurs!
Rien à voir donc avec une « apologie »
Agir ainsi de la part de B. H. = déroger aux règles élémentaires de la morale laïque : on ne parle pas sans savoir, on n’accuse pas sur des ragots ou des rumeurs, on réfléchit un peu avant de causer dans le poste.
Surtout quand on se veut porte parole du principal parti d'opposition
Sinon on passe de la morale laïque à l’ordre moral.
Alors, il y en a même un qui a trouvé mon PS (m’a-t-il dit) : « d’autant plus curieux que tu es protestant ».
Incompréhension complète! Ce n’est pas seulement comme citoyen, mais aussi comme protestant que je hais l’ordre moral.
Faut-il rappeler que le cœur de la morale évangélique, c’est la déclaration de Jésus quand on lui demande de condamner « la femme adultère » : « que celui qui est sans péché jette la première pierre ».
Ce passage de l’évangile de Jean a eu de la peine à y figurer : il choquait les moralistes. Mais il y a en exégèse biblique un principe (que l’on ferait bien d’appliquer de façon générale d’ailleurs) qui s’appelle la lectio difficilior.
On sait que les manuscrits bibliques dont on dispose ne sont pas les manuscrits d’origine.
Ce principe est donc le suivant : plus une phrase ou un passage pose question, est un peu difficile à admettre ou à comprendre, plus il a de chance d’être authentique, d’être d’origine.
Les changements effectués par les copistes (c’est logique et on le vérifie en comparant les divers manuscrits dont on connaît les dates), vont toujours dans le sens…du conformisme, de la facilité à admettre et à comprendre.
Vous le constatez, on retrouve notre sujet de départ.
Marine a jeté la 1ère pierre, et Benoît s’est précipité pour jeter la seconde. Brrr, cela fait froid dans le dos.
Dernier point : Gigi III indique qu’elle a lu chez Lacouture qu’il décrit de vieux jésuites « jetés de leur cellules à la rue » suite aux décrets de Ferry.
Réponse :
-Effectivement, il y a bien eu, de façon récurrente, du XVIIIe au début du XXe, dans de nombreux pays des expulsions de jésuites. Ferry n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres
Voltaire écrit, dans son Traité sur la tolérance, qu’elle ne s’applique pas aux jésuites, que l’on doit les libérer malgré eux : typique les propos tenus aujourd’hui sur les dites burqas !
(je vous renvoie à mon Que sais-je ? sur Les laïcités dans le monde sur Voltaire et les jésuites)
La nocivité des jésuites a été pendant près de 2 siècles une évidence sociale.
Et ce n’était pas sans raison : il n’empêche maintenant on s’émeut, on plaint ces pôvres jésutes, on sait que l’on avait de beaucoup exagéré le « danger »’, que ce n’était pas ainsi qu’il fallait y faire face.
-Le livre de Lacouture sur les jésuites est donc une parfaite illustration de ma sentence (j’y tiens !) : « les évidences d’aujourd’hui sont les conneries de demain ».
On peut ajouter : ce qui était alors considéré comme bien, comme la défense de la liberté, de l’émancipation, etc est devenu exactement son contraire dans l’opinion dite « éclairée ».
Merdre, cela doit donner à réfléchir quand même, à ne pas coller à la pensée dominante d’aujourd’hui.
-Ce qui est intéressant, c’est que Ferry s’est rapidement rendu compte qu’il faisait fausse route et que quand, suite à une enquête, son Cabinet lui a dit que l’expulsion de congréganistes n’avait rien changé au contenu de l’enseignement de l’école libre ;
qu’on lui a suggéré, en conséquence, que la seule mesure efficace serait de supprimer l’école libre ; là il a refusé de le faire.
Il a préféré mettre son énergie sur du positif: la construction de l'école publique laïque.
Je raconte tout cela dans la 1ère partie de mon livre La morale laïque contre l’ordre moral (Le Seuil).
Et, comme je l’ai indiqué, dans ma Note, j’ai privilégié les points où Ferry avait compris que les « évidences d’aujourd’hui sont les conneries de demain » aux points où, comme nous tous, Ferry était platement dépendant des évidences sociales de son temps et de son parti.
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05/09/2009
VIVRE LIBRE II : L’ANTICLERICALISME NECESSAIRE
Allez, c’est la rentrée : aujourd’hui on va être un peu sérieux. Mais rassurez-vous, il n’y aura pas d’interrogation écrite !
On poursuit seulement la Note du 24 août : Vivre libre n’est pas une mince affaire.
Comme chacun le sait, la liberté n’est ni « la loi de la jungle », ni le droit de faire n’importe quoi. Et c’est sans doute un invariant anthropologique (qui prend des formes multiples suivant les civilisations) d’allier la liberté (entendue globalement comme une façon de vivre non instinctive) et la règle.
L’établissement de règles = l’ordonnancement humain du monde, la construction de la société. Même Robinson Crusoé est un être social : il a été « socialisé » durant son enfance, sa jeunesse.
Le problème est que l’indispensable ordonnancement du monde est aussi un arbitraire ordre établi qui organise structurellement des inégalités entre humains et limite la liberté plus que nécessaire.
Et donc, comme on le disait en « Mai 68 » : on a raison de se révolter ». Oui, mais toute révolution engendre un nouvel ordre : la Révolution française : le bonapartisme (et l’école en France est plus bonapartiste que « républicaine » dans son fonctionnement) ; la soviétique : léninisme et stalinisme, etc.
Le problème est donc que la liberté se trouve sans doute dans une articulation maîtrisée de l’ordre et de la révolte.
Individuellement, on peut être dans la pure révolte, mais s’il ne s’agit pas d’une révolte en trompe l’œil (explicitement je suis révolté ; implicitement je fais des tas de compromis quotidiens… quand cela m’avantage), cela conduit à la folie.
Certains en ont payé le prix, tel Antonin Arthaud et d’autres…
On a écrit parfois que l’histoire humaine est une histoire de la liberté.
Cela est faux, si on considère cela de façon évolutionniste : l’histoire serait une conquête progressive où l’humain serait de plus en plus libre.
C’est un peu naïf de croire cela, et l’on sous estime la liberté dans les civilisations dites « non modernes ».
Cela est exact, ou du moins on peut considérer l’histoire humaine à partir des multiples tentatives, sans cesse recommencées, de se libérer.
Cela nécessite un perpétuel anticléricalisme, dont l’objet se déplace suivant les dominations principales du temps et du lieu.
Mais en sachant que la dialectique anticléricalisme-création de nouveaux cléricalismes n’en finit jamais.
Et qu’en soi-même on a un petit clerc .
Très schématiquement, au niveau d’une vue cavalière de l’histoire: le christianisme a porté un message de liberté, puis a donné la chrétienté, avec une séparation de plus en plus marquée entre clercs et laïcs ; le protestantisme a été un anticléricalisme religieux et a engendré de nouvelles orthodoxie et liens entre politique et religion.
Alors est arrivé l’idéal laïque (largement entendu) qui a proclamé que la souveraineté n’avait pas d’origine transcendante. L’ordre ne venait plus d’en haut, mais se construisait à partir de l’en bas, d’en bas, du peuple.
Affirmation très corrosive, fondée sur la croyance que l’ordre et la liberté pouvaient se concilier très facilement grâce à la raison et à la science (en fait à la Raison et à la Science, si vous voyez ce que je veux dire).
Comte disait : que 2 et 2 fassent 4 ne relève pas de la liberté conscience. On vit toujours sur ce fondement, sauf que l’on sait aussi que 2=2+’ est une réalité culturelle, dépendante d’une certaine forme de mathématiques.
Plus largement on a cru à des évidences rationnelles et naturelles de l’ici-bas.
Sauf que de Marx (la valeur n’est pas un en soi, elle résulte d’un travail) à Max Weber, on a appris que toute réalité humaine est socialement construite, aucune n’est « naturelle ».
Et la psychanalyse est venue nous dire que, plus profond que le rationnel = nos angoisses, nos peurs fondamentales, notre mal vivre.
En fait, comme le souligne Talad Asad[1] la modernité s’est fondée sur 2 mythes divergents
- le mythe des Lumières où le politique (la construction de l’ordre social) est le discours de la raison publique, mythe lié à la capacité des élites de diriger les êtres humains (lien entre la philosophie des Lumières et le « despotisme éclairé »)
- le mythe révolutionnaire du suffrage universel, où le politique est l’expression de la volonté du peuple (= du laos grec) obtenu en quantifiant l’opinion (rationnelle ou pas !) des différents individus-citoyens
On a historiquement résolu cette contradiction de 2 manières :
- en affirmant qu’il fallait être un être humain rationnel et libre pour pouvoir être citoyen et en clivant les individus en 2 : ceux qui étaient dignes de la citoyenneté (les propriétaires puis les presque tous les hommes blancs à partir de 1848) et ceux qui n’avaient (soi disant !) pas assez de raison et de liberté pour être dignes de la citoyenneté (un temps les non propriétaires, les domestiques, les sans domicile fixe, pendant plus longtemps les femmes et les colonisés ; de façon permanente les enfants)
- en encadrant les humains par des institutions qui se sont construites comme telles au XIXe siècle : l’école et la médecine. Grâce à ces institutions les élites éduquaient le laos (=le peuple) à la raison, à avoir une vie et une pensée rationnelle.
Ce n’est pas un hasard si la France -qui est allée loin dans ce qu’en sociologie on appelle « sécularisation transfert » (transfert d’une transcendance religieuse à des transcendances profanes)- est le pays où les femmes n’ont voté qu’un siècle après les hommes (dans beaucoup d’autres pays démocratique, la différence est de 30 ans)
Ce n’est pas non plus un hasard si la France est un pays où la construction de telle institutions à été précoce : ainsi la loi interdisant l’exercice illégal de la médecine, fondement de la construction de l’institution médicale (au sens moderne du terme), date de 1803, époque où tous les historiens de la santé vous diront que les dits médecins ne guérissaient ni plus ni moins que les dits charlatans.
C’est moins admis dans la mentalité collective que pour l’école, mais la médecine a un rôle d’ordre fondamental et les médecins l’ont exercé sans complexe.
Ecoutons le Dr Cavaillon, Médecin-chef du Service central de Prophylaxie au Ministère du Travail et de l’Hygiène, en 1928 (mais ce livre était encore largement diffusé au milieu du XXe siècle) diffuser le message médicalo-républicain et nous apprendre ce que doit être une « femme moderne »:
« la femme moderne, ce n’est plus celle (…) qui est suffisamment armée pour la vie quand la capacité de son esprit se hausse à ‘connaître un pourpoint d’avec un haut de chausse.’ [bref l’ignorante]
Ce n’est pas non plus la « garçonne » soucieuse seulement de paraître aux yeux des hommes et qui délaisse toute la vie intérieure pour la ‘foire aux vanités.’
Ce n’est pas également l’intellectuelle pure, préoccupée seulement de savoir, oublieuse de son corps, et méprisant la vie familiale.
C’est au contraire celle qui sait faire droit aux exigences de l’esprit comme à celle du corps, qui sait être à la fois instruite sinon même diplômée, qui peut être à la fois jolie femme et maman aussi compétente que dévouée ; qui a su aussi bien préparer ses examens de lettres et de sciences que suivre des cours de cuisine et avoir son diplôme d’infirmière.
C’est celle qui en un mot a su s’adapter à tous ses rôles multiples : de femme, d’épouse, de mère, d’éducatrice, de gardienne de la santé du foyer, celle à qui tout incombe et qui doit tout mener à bien : les grands devoirs et la foule des menus détails,
celle qui ne regarde plus la vie en ignorante craintive et désarmée, mais bien en femme avertie des dangers et des joies, des devoirs et des droits, de la protection que lui donnent ou lui refusent les lois, en femme soucieuse d’assurer sa santé, son bonheur, et la santé et le bonheur des siens. »[2]
Il ne faut pas seulement sourire (ou s’indigner) d’un semblable propos, l’important est de comprendre à quel point, même dans la modernité, la liberté est encadrée, fait l’objet de prescriptions.
Et le début de la liberté, consiste à ne pas croire, qu’il était ainsi autrefois et qu’aujourd’hui on serait libre. On est toujours dans la même ambivalence, même si la citoyenneté s’est élargie et les institutions déclinent.
On en reparle la semaine prochaine. Juste pour le moment, un dernier constat :
A quelle raison socialisait-on : la raison rationnelle ou la raison du plus fort (qui, chacun le sait, depuis la Fontaine, est « toujours la meilleure » !)?
Les 2 sans doute. Les tenant de l’ordre font mine de croire qu’il s’agit QUE de raison rationnelle ; mais quand ils sont de l’autre côté de la barrière, que cette raison brime leur liberté, ils rejoignent les tenant de la révolte et pensent qu’il s’agit de la raison du plus fort.
(suite et fin la semaine prochaine).
[1] Formation of the Secular, Standford University Press, 2003, 23
[2] Préface à : Doctoresse [Marie]Houdré. Ma Doctoresse. Guide pratique d’hygiène et de médecine de la femme moderne. Cet ouvrage se voulait très progressiste. Il prône une certaine émancipation de la femme. Il est complètement totalisant au niveau de ses prescriptions à suivre « Pour la santé et le bonheur »:.elles vont des recettes alimentaires à des indications comme celle-ci :
le sport est nécessaire pour les jeunes-filles : « courses, sauts et lancers, jeux de balles et de ballon, voilà qui fatiguera les muscles et usera le trop plein de l’ardeur juvénile. Bien compris et bien surveillé, le sport est une sauvegarde de premier ordre en matière de moralité sexuelle. »
Ensuite, quand elles se marient : quelle périodicité pour l’intimité des époux : « Parfois on abuse » et « on devient ensuite hargneux et injuste l’un pour l’autre. Ou bien on s’en tient à une continence excessive, et l’on se sent nerveux, inquiet, agité… Suivant les tempéraments, la saison, le loisir » = « goûter les plaisirs du mariage de une à trois fois par semaine. »
Et précise : « Trop de gens s’imaginent que c’est une nécessité physiologique de satisfaire l’appétit sexuel chaque fois ou à peu prés qu’il se manifeste. C’est là une erreur totale. Comme tous les appétits, celui-là doit être discipliné. »
Bon appétit quand même !
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24/08/2009
VIVRE LIBRE N’EST PAS UNE MINCE AFFAIRE !
Comme quelqu’un multipliait remarques et questions à mes dernières Notes sous le pseudo de « Gigi III » et qu’il était impossible de répondre, dans le cadre du Blog, à ses commentaires, je lui ai proposé de prendre un café ensemble.
J’ai également proposé une rencontre plus collective autour des thèmes du Blog aux diverses personnes intéressées et j’ai donné une adresse mel (declarationlaicite@hotmail.fr) où tout un chacun peut m’écrire de façon plus perso que par un commentaire (qui reste bien sûr, un moyen utile par ailleurs).
A cette adresse, j’ai reçu quelques mels, mais jusqu’à présent, parmi ces mels, seule 2 personnes habitent la région parisienne et peuvent venir à une éventuelle rencontre. Insuffisant pour la promouvoir. Je réitère donc ma proposition.
On verra bien.[1]
Quant à Gigi III, il (ou elle) a répondu par un long texte. Vous pouvez le lire en totalité dans les commentaires qui suivent la Note du 17 août. Je reproduis donc ici seulement le début :
« Votre proposition de prendre un pot ensemble est généreuse et élégante, je vous en remercie vivement. Toutefois, je pressens que nos désaccords sont trop profonds, sans doute des tempéraments et des expériences de la vie trop différentes.
Et précisément, vous qui défendez la démocratie, en prônant la possibilité de la critiquer, vous ne pouvez attendre de tous vos interlocuteurs qu'ils professent toujours le même avis que vous. La démocratie exige la pluralité des opinions mais je pense que la critiquer en tant que régime peut aboutir à amener à la dictature. (…) »
Je dois dire que je suis un peu étonné de cette réponse. Pour 3 raisons.
D’abord, je n’attends certes pas que quiconque ait « le même avis » que moi.
Au contraire, je déteste les clones et les disciples. Et, dans mon métier de prof, j’ai toujours veillé, le plus possible, à ne faire aucun disciple. Cela, même si j’espère que plein de personnes différentes ont pu profiter des cours et entretiens que nous avons eus.
La « pluralité des opinions » n’est pas seulement pour moi une « exigence démocratique », c’est aussi (et j’y reviendrai) une source d’enrichissement personnel. Je ne souhaite pas mourir idiot, donc vive la pluralité d’opinions !
Ensuite, il y a donc maldonne sur le but de ma proposition.
Elle ne vise pas du tout à obtenir un avis commun, une pensée uniforme. Et dire que « tempéraments » et « expériences de la vie » sont très différents, serait plutôt une raison de rencontre, de confrontation amicale. C’est grâce à cela que peut découvrir des aspects de la réalité que, jusqu’alors, on n’avait pas assez pris en compte.
Ne serait-il pas triste de s’en tenir à la rencontre de personnes qui ont le même tempérament que vous, une expérience de vie identique (à supposer que cela soit possible) ?
Pendant de nombreuses années, j’ai passé une partie de l’été à Bormes les Mimosas. Une charmante vieille dame, rencontrée par hasard et avec qui j’avais sympathisé, me louait une petite maison à un prix imbattable.
Nous allions à la plage Saint Claire. Forte promiscuité. Mais cela n’était pas gênant, à partir du moment où on engageait le dialogue avec des vacanciers du coin de sable d’à côté.
De toute façon, on entendait ce qu’ils disaient, alors autant en parler avec eux….
Ainsi, j’ai pu me lier d’amitié avec des personnes d’un milieu socio-professionnel fort différent du mien, d’opinions divergentes des miennes, et nous avons eu des discussions passionnantes.
Personne n’a convaincu l’autre d’adopter ses idées. Du moins chacun a pu mieux comprendre, précisément cette chose qui étonne toujours tout un chacun: comment se fait-il que les autres ont l’outrecuidance d’avoir un avis qui n’est pas le mien !
Enfin, je ne suis pas du tout sûr que les divergences soient « trop profondes », les avis « trop différents ».
Pourquoi ce « trop » répété ?
Il semblerait dire que nous n’ayons à peu près rien en commun. Mais c’est à tort.
- D’abord parce qu’on ne peut pas vivre dans la même société sans avoir beaucoup en commun.
- Ensuite, parce que les commentaires de Gigi III projètent des oppositions qui ne sont pas.
« A mon avis, on peut tout critiquer sauf le principe de la démocratie » écrit-elle (ou il). Mais où le « principe de la démocratie » a-t-il été attaqué ?
Pas dans Note visée en tout ça. Au contraire. La démocratie ne s’use que si on ne la pratique pas.
Et la Note visait à la pratiquer.
Cela montre bien qu’au départ, le problème n’est pas la divergence, c’est l’incompréhension de la position de l’autre. Comme à l’arrivée, le but n’est pas d’approuver, mais de mieux comprendre.
Ce qui est passionnant dans les rencontres entre personnes aux avis divergents, c’est précisément de constater qu’en fait on partage beaucoup plus qu’on ne le croit au départ.
Mais cela suppose d’accepter de se parler, naturellement. Et de ne pas croire que ceux/celles qui ne partagent pas votre avis, sont virtuellement ennemis de la démocratie !
Ce qui est encore plus passionnant, c’est -après avoir découvert tout ce qui est commun- d’arriver à localiser le point où l’on diverge, pour quelles raisons on diverge, et ce que cela entraîne.
Car les « opinions » ne tombent toutes cuites, du ciel des idées.
Je tenterai ici une petite typologie des dites opinions, car (vous le verrez) il faut relativiser ce terme.
1er type, de loin quantitativement le plus important : les opinions communes. Impossible de vivre en société sans de multiples opinions communes explicites et encore plus implicites, beaucoup de manière d’être et de faire semblables.
Toute la sociologie de la vie quotidienne (popularisée par Erwin Goffman et quelques autres) repose là-dessus.
On peut décrire, étudier, analyser des comportements communs prévisibles, liés donc à des schèmes mentaux communs aux membres d’une société.
Cela part de l’observation des stratégies d’ajustement des uns et des autres, dans tous les actes quotidiens répétitifs.
Ils s’effectuent à partir d’une vision commune de ce que l’on doit faire et ne pas faire, de ce qui est « bien » et de ce qui est « mal », au sens le plus basique de ces termes, dans des contextes donnés.
Dans la vie courante, et surtout dans la vie moderne des villes où la très grande majorité des gens que vous croisez sont des inconnus, destinés à rester inconnus, les rapports entre les gens sont essentiellement fonctionnels.
Ils relèvent donc de ce type.
Vous croisez des gens qui ont des opinions, des tempéraments, des expériences de vie très différents (qui pourraient donc vous apporter beaucoup), mais vous n’en savez rien, et vous ne cherchez pas à le savoir.
Cela signifie que, hors de moments de crise ou d’activités spécialisées (distribution de tracts par exemple), chacun garde par devers soi ses idées personnelles,… ou, parfois, exprime telle ou telle d’entre elles de façon non verbale (coiffure, habillement, piercing, etc) justement parce que cette uniformisation fonctionnelle apparaît avoir des aspects étouffants.
Mais en fait, votre look ne vous est pas personnel, c’est une sorte d’uniforme qui vous différencie de l’ensemble en vous rattachant, plus ou moins, à une catégorie de gens (jeunes cadres, bonnes sœurs, etc)
De façon générale, l’uniformisation de la pensée et des comportements permet la prévisibilité de l’autre. Cela vous met en sécurité ; permet de ne pas avoir tout le temps à négocier la légitimité de ce que vous faites, et donc est opérationnel au niveau du temps, de l’efficacité,....
Mais en même temps, cet aspect fonctionnel nécessaire comporte un aspect terriblement réducteur, c’est la réduction à un petit dénominateur commun. On est un des multiples, innombrables individus anonymes qui se croisent. Chacun met son individualité entre parenthèse.
En outre, la marchandisation touchant de plus en plus tous les secteurs de la société, tend à augmenter considérablement cette standardisation. Il faut des objets et des goûts communs, des modes qui s’imposent, des émissions qui plaisent à tous, etc.
Et même quand on ne se trouve pas dans la réduction à l’un, des types de clientèle sont classés selon des critères souvent extérieurs à la personnalité de chacun, ou (en tout cas) se cantonne aux aspect où cette personnalité peut avoir du commun avec des milliers d’autres.
Là encore, il faut du prévisible, du standardisé. Là encore l’individualité est, malgré tout, réduite.
Je ne prétends pas que cela soit « mal ». Au contraire, beaucoup d’avantages sont liés à ce « petit commun dénominateur ».
Je pense, néanmoins, que cela appartient essentiellement à l’ordre (indispensable mais insuffisant) de la survie.
C’est ce qu’il est possible de demander à la collectivité, au politique (largement entendu) aussi : assurer une survie paisible. Donc dans des conditions de sécurité, de tranquillité, de salubrité, et enfin (et surtout) de relative justice. Donc organiser la coexistence pacifique.
Par ailleurs, si l’on compare (très schématiquement) cette société moderne à la société traditionnelle, de quartiers et de villages et bourg, l’anonymat (y compris à l’égard de vos voisins), la modernité supprime l’entraide (qui doit donc être pris en charge par une solidarité au niveau de l’Etat-nation) mais, fait très important, vous libère du regard surveillant et répressif d’autrui[2], de l’imposition de son système de valeur.
Il vous donne une condition virtuelle de liberté
Mais transformer le virtuel en réel, mais vivre, vivre libre, cela est une toute autre affaire. Qui n’est pas une mince affaire…
(à suivre)
[1] Quant à de nombreuses autres Notes appelant des réponses, je prends note. Je tâcherai, par exemple, d’indiquer en quoi, pour ce qui concerne le protestantisme, il me semble que l’opposition libéralisme-orthodoxie peut être dépassée
[2] A ce niveau, ce qu’on appelle (significativement) les « quartiers » sont à référer, non à une religion (même si parfois elle est invoquée comme raison ou prétexte), mais la reconstitution de type de société traditionnel dans des espaces où la modernité n’assume plus ses responsabilités.
Faire cette analyse permet de dépasser angélisme comme diabolisation.
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11/08/2009
RESISTER AU ROI DES C...
Le pluralisme : on s’interroge beaucoup sur le pluralisme et ses limites. Style : « il faut être tolérant, mais on ne peut tolérer l’intolérable. »
Cela permet beaucoup de tolérance pour les stéréotypes sociaux, les idées dominantes, et fort peu pour les marges sociales.
Tolérance à quatre ou cinq vitesses. Tolérance selon le bon plaisir social.
En fait, pour ma part, j’applique une bien meilleure règle.
Desproges affirmait que « l’on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui. » De même on peut adopter tous les points de vue (ou presque), mais pas avec n’importe qui et respecter tous les points de vue (ou presque), mais pas de la part de n’importe qui.
Quand une idée est massivement adoptée par un ensemble impressionnant d’handicapés de la bulbe, alors il faut y regarder à quatre ou cinq fois avant de la faire sienne.
Sinon, on risque fort d’hurler avec les loups et de s’indigner avec les cons.
Je ne dis pas que tous ceux qui ont adopté l’idée sont des cons.
Non, je suis un gentils, mignon tout plein (toutes les belles vous le confirmeront) et n’irai pas jusque là.
Il y a des con-formes qui ne sont pas forcément des cons.
Simplement, on ne peut réfléchir sur tout et la démocratie tend à vous faire croire que vous devez avoir une opinion sur tout.
Opinion que la communication de masse vous livre prête à con-sommer. Et on s’y laisse tous prendre, plus ou moins.
Il faut se montrer vigilants pour que cela soit moins que plus.
On n’est pas forcément tout à fait con quand on pense une connerie. Car la connerie, c’est très con-tagieux.
Plus que la grippe A, figurez-vous.
Des fois, il suffit que l’on sorte le cerveau un peu découvert… Et hop, on a attrapé le microbe.
Comment reconnaître ce microbe si con-tagieux?
Quand vous avez devant vous une forte con-centration de cons qui pensent la même chose, il y a toutes les chances qu’il s’agisse alors d’une connerie, au moins dans la forme, et souvent dans le con-tenu.
Et a stéréotyper tous en cœur, on devient vite con-tent mieux.
Pour ne pas être con-damné à la connerie perpétuelle, quand vous entendez des stéréotypes à la con auxquels on vous somme de croire, repassez dans votre tête la chanson de Brassens : « quand on est con, on est con » !
Ou encore cette autre chanson, « Le Roi » où Brassens affirme à la fin des années 1960 (de façon prémonitoire !) que l’on pourra se débarrasser de Franco, le dictateur espagnol, du Shah d’Iran ou du Négus, empereur d’Ethiopie,
« Mais ce n’est pas demain qu’on
Détrônera le roi des Cons »
Enfin, pour en finir avec ce sujet, je vous invite à (re)découvrir cette chanson, un peu méconnue du dit Brassens, qui s’intitulé Le Blason est qui est un véritable petit joyau.
Brassens rend hommage à une «vraie merveille » :
« Tendre corps féminin, ton plus bel apanage
Que tous ceux qui l’on vu disent hallucinant »
Et il trouve que « c’est la grande pitié de la langue française », son « déshonneur »
Que « cet incomparable instrument de bonheur »
Soit qualifié par « un petit vocable de trois lettres ».
Et il poursuit : « Honte à celui (qui…)
Dota du même terme en son fiel venimeux
Ce grand ami de l’homme et la cinglante injure
Celui-là, c’est probable, en était un fameux. »
Brassens termine sa chanson en trouvant « exécrable » et « scabreux » cette « homonymie » : « C’est injuste, Madame, et c’est désobligeant
Que ce morceau de roi de votre anatomie
Porte le même nom qu’une foule de gens. »
Admirable illustration de ce que je vous disais au début de ma Note :
On peut parler de tout, mais pas avec n’importe qui.
Parce que n’importe qui en parle n’importe comment.
Or, l’important c’est la forme.
En plus, il faut entendre chanter cela, avec beauté et tendresse, par Brassens, c’est absolument magnifique.
Et à écouter cette chanson, comme d’autres de lui, on se prend à éprouver un peu de nostalgie.
(style: c'était mieux avant. Je sais c'est souvent illusoire, mais parfois ce n'est pas faux quand même...)
Car on ne peut s’empêcher de penser que nous avions là un véritable anticonformisme, talentueux, réellement contestataire, bien différent des Stéphane Guillon et autres, que tout un chacun (y compris Télérama dans un récent numéro) considère aujourd’hui comme tel. Le pseudo anticonformisme de masse, et des artistes, des questionneurs de la société comme George Brassens ou Raymond Devos : rien à voir.
Mais un Brassens pourrait-il « percer » dans les médias aujourd’hui ?
Il existe peut-être des Brassens inconnus, ignorés, voire méprisés, des Brassens avortés.
Pendant que les « Rois des Cons » règnent sans partage.
Ne soyez pas dupes
Ne vous laissez pas duper.
Dites vous bien que la société dominante et vous, vous n’avez surtout pas à avoir les mêmes valeurs
RESISTEZ !
PS: le "modèle de Toronto"(en prenant le terme de "modèle dans un sens neutre: je ne dis pas qu'à Toronto, on a réalisé le paradis sur terre), c'est simplement le fait de se dire qu'étant donné
1) qu'il est devenu clair que la façon de vivre occidentale n'est pas universalisable (elle conduit à une surconsommation qui rend l'atmosphère irrespirable, pour dire les choses très vite)
2) que nous vivons de plus en plus dans un monde globalisé
il faut assumer une diversité de plus en plus grande, et redéfinir les frontières: trop de frontières et c'est effectivement l'Etat totalisant (vous ne trouvez pas inquiétant, vous, que l'Etat prétende savoir -et pas par des études de chercheurs indépendants mais par ses propres services, qu'il y aurait 367 "burqas" en France, pas une de plus pas une de moins!
Où c'est bidon (ce qui est probable), où cela signifie une surveillance totale (car en plus, une burqas, cela s'enlève et cela se met : ce peut donc être volatile) des gens.
Il faut donc sereinement débattre des critères à partir desquels on établi les frontières.
J'en ai proposé un: la distinction réversible-irréversible :
L'excision c'est irréversible; le mariage forcé quasiment aussi. Là, il me semble nécessaire de contraindre. Il y a une urgence.
Le foulard, voire la dite "burqa" (qui pose des problèmes de relations sociales, de sociabilité, je ne l'ai jamais nié, au contraire) est plus dans l'ordre du convaincre.
On peut ne pas être d'accord, et argumenter mais il ne faut pas faire comme si je n'opérais pas cette distinction.
Gigi III, je vous accorde volontiers le bénéfice du doute; mais (conseil amical) réfléchissez à ce qu'a écrit Gérard sur la contradiction entre être pour une loi interdisant la "burqa" , source d'anonymat social, et le fait que prendre un pseudo sur Internet, ce qui est effectivement une autre façon d'exister en "burqa".
Je n'y avais pas pensé, mais trouve la comparaison intéressante.
11:24 Publié dans LA DOUCEUR TOTALITAIRE | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
20/10/2008
CRISE FINANCIERE = CRISE DU SYMBOLIQUE
La crise, mes amis, c’est un vaste écran de télé à l’échelle de la planète. Girls du Moulin rouge mis à part (encore que,…), cela débute comme l’émission de Patrick Sébastien, le samedi soir sur France 2, « Le plus grand cabaret du monde ».
Nous regardons, étonnés, voire stupéfaits, équilibristes et magiciens jongler avec quelques centaines de milliards, les faire disparaître, réapparaître, disparaître à nouveau. Un jour, il se produit un « rebond historique » (titre de Libé, le samedi 20 septembre). Trois jours plus tard, en un tour de main, il s’est complètement évanoui.
Une fois, entre 2 conférences sur la laïcité, au Mexique, j’avais été invité à une fête par le frère d’un ami. Celui-ci avait fait venir un saltimbanque pour l’anniversaire de son fils. Je m’étais placé juste en diagonale par rapport à l’artiste, et près de lui, pour pouvoir comprendre ses trucs.
Certes j’entendais un peu le roucoulement du pigeon quand il était censé ne plus exister. Il n’empêche, au moment de la disparition et de la réapparition, je n’arrivais pas à saisir le tour de main.
C’est pareil avec la crise, sauf de j’ai bien peur que ce soit exactement l’inverse : l’astuce du magicien consistait à dérober à nos regards un pigeon toujours là. Dans la crise, on fait (au contraire) apparaître à nos yeux, censés être éblouis, des milliards factices. Et c’est leur disparition qui est réelle. Pour le pigeon, pas besoin de vous expliquer de qui il s’agit…
La magie ordinaire consiste à escamoter le réel. En temps ordinaire, nos politiciens ont plus d’un tour dans leur sac pour réussir cet exercice. Avec la crise, ils montrent un nouveau savoir faire : nous faire contempler, le temps d’un tour de passe-passe, les centaines de milliards qui, s’ils existaient vraiment et se trouvaient utilisés de façon rationnelle, résoudre misère, famines, etc , etc ;
La presse ne se fait pas faute d’affirmer en tout cas, qu’il faudrait saisir au bond quelques uns de ces milliards quand ils sortent du chapeau magique : Jacques Diouf, dans Libé du 8 octobre, indiquait : « il ne faudrait investir que 30 milliards d’euros par an pour assurer la sécurité alimentaire d’une population qui atteindra 9 milliards [d’être humains, pas €, faut-il le préciser ?] en 2050. »
Et rebelote, une semaine plus tard (16 oct.) sous la plume de Christian Losson : « Alors que les pays développés prévoient d’injecter jusqu’à près de 3000 milliards d’euros dans le sauvetage du système bancaire et financier de la planète, 1% de ce pactole –décidé en moins d’un mois- suffirait à sortir l’humanité de la faim. »
OK, c’est Libé qui fut autrefois gauchiste, mais j’ai lu un peu la même chose dans Le Monde. Peut-être même d’ailleurs que Le Figaro… On ne sait jamais par le temps actuels.
J’aimerais croire, comme Diouf et Losson, qu’il suffirait de piquer 1% des milliards qui jonglent (et les jongleurs ne s’en apercevraient peut-être même pas). Je crains que les choses ne soient pas si simples. Car nos deux commentateurs ont oublié que la réalité empirique c’est moins les milliards eux même que le tour de magie.
Ordinairement, la magie, c’est quoi ? Cela consiste à nous faire prendre le réel empirique pour ce que l’on voit. Le pigeon existe ; non il n’existe plus ; si il existe de nouveau…selon que nos yeux le voient ou ne le voient pas. Mais visible ou invisible le pigeon existe toujours empiriquement. Je vous l’assure : je l’ai entendu roucouler !
La crise rappelle que l’économie, c’est un peu l’inverse. Keynes la comparait à un concours de beauté où les jeunes femmes sont classées suivant des fantasmes : la valeur « réelle », au sens du réel empirique, de l’actif compte moins que la représentation collective que les opérateurs du marché s’en font. Mais, ajouterais-je, cette représentation possède aussi son niveau de réalité, puisque le marché fonctionne réellement ainsi.
Il suffit d’ailleurs d’ouvrir le dictionnaire pour se rendre compte que des mots clefs de l’économie proviennent du langage symbolique. A « crédit » Le petit Robert vous rappelle que ce mot provient du latin creditum, de credere, croire. Le crédit est (d’abord) « la confiance qu’inspire quelque chose ou quelqu’un ». La confiance, terme qui lui-même vient de l’ancien français, fiance, c'est-à-dire foi.
Le petit Robert donne comme exemples d’emploi du terme « crédit » : « donner crédit à un bruit, une rumeur » = « y ajouter foi, y croire » (et on sait à quel point une rumeur crue peut faire effondrer la valeur d’une action). Autre exemple : « cette opinion acquiert du crédit dans le milieu patronal, parmi les dirigeants ».
Ce n’est qu’ensuite que le dictionnaire nous dit que le crédit c’est « la confiance dans la solvabilité de quelqu’un » et qu’arrivent tous les termes familiers de la finance.
Crédit renvoie à créance, qui est « le fait de croire en la vérité de quelque chose » et, nous dit toujours Le petit Robert, est synonyme de « croyance, foi ».
Autrement dit, il n’existe pas une infrastructure économique qui serait « le réel » et des superstructures symboliques illusoires. Le marché lui-même est investi par le symbolique, la représentation, la croyance. Le symbolique est un élément essentiel du réel humain.
Pour Le Monde (Marie-béatrice Baudet – Antoine Reverchon) du 10 octobre, la crise actuelle est fondamentalement « une crise de confiance comme le furent beaucoup d’autres crises systémiques avant elle ». Mais il s’agit d’une « crise de confiance inédite », liée à « deux particularités : la nouveauté et la complexité des actifs qui ont causé le mal ; et son spectre planétaire. »
Que se passe-t-il ? Avant tout que les différents acteurs du marché n’arrivent plus à avoir une croyance commune sur la valeur des produits qu’ils détiennent dans leurs portefeuilles. Toute la coordination internationale vise à redonner de la confiance, à retrouver la croyance commune seule capable de remettre le système en marche.
Et là, on est dans le brouillard. Car quand vous proposez d’étudier le symbolique, de faire de la sociologie du symbolique, vous n’obtenez pas aucun milliard, ni million. Les financiers potentiels ne savent même pas, le plus souvent, de quoi vous parlez !
Eh oui, quand on est en plein dans une croyance, on n’est jamais pressé de la voir étudiée par une démarche de connaissance. Pourtant, il faudra bien que les Athéniens s’atteignent, comme dirait l’autre, et qu’on investigue un peu systématiquement les rapports du symbolique et de l’économique. Il y a des choses à glaner dans Marx himself (qui avait amorcé une réflexion sur l’aspect symbolique de la monnaie), chez Weber (l’importance du charisme en économie), et d’autres.
En attendant, j’ai ma propre suggestion pour faire redémarrer la machine : créer un nouveau prix Nobel doté de, allez ne chipotons pas, 300 mille de milliards, de milliards d’€. Je vous en reparle bientôt.
Votre jean Baubérot
Digne de votre confiance !!!
12:17 Publié dans LA DOUCEUR TOTALITAIRE | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
02/06/2007
VERITES HERETIQUES...CONTRE LA DOUCEUR TOTALITAIRE
Tout d’abord, je voudrais indiquer que mercredi prochain, 6 juin, l’Association française de sciences sociales des religions organise une rencontre autour du (très intéressant) ouvrage de Françoise Champion, chercheuse au CNRS, intitulé :
Les laïcités européennes au miroir du cas britanniqueparu aux Presses Universitaires de Rennes. La rencontre a lieu à l’IRESCO, 59-61 rue Pouchet, 75017 (métro Brochant ou Guy Moquet).
En triant des papiers, en cherchant une référence, je suis tombé sur un dialogue, un peu musclé, que j’ai eu en 1996 avec le philosophe Claude Lefort à l’occasion d’une table ronde organisée pour le 1500ème anniversaire du baptême de Clovis. Eh oui, la France a officiellement fêté cela. Certes ce fut un événement politique autant que religieux, et je vous renvoie à tout ce que j’ai écrit dans mes dernières Notes sur l’identité nationale. Ceci dit, consulté par les organisateurs de ces festivités (et qui étaient conscients de l’ambiguïté de la chose), j’avais proposé un « Parcours commémoratif » allant de la commémoration de ce baptême (1996) à celle du centenaire de la loi de séparation (2005) en passant par le 400ème anniversaire de l’Edit de Nantes (1998). Je rappelais d’ailleurs cela puisqu’on m’avait demandé de conclure cette table ronde finale (cf. page 201 de l’ouvrage que je vais citer bientôt), en indiquant que cela pouvait permettre de rendre visible que « la France s’est constituée par étapes historiques. »
Mais revenons au dialogue avec Claude Lefort. Ce dernier est né en 1924. C’est un philosophe du politique dont les ouvrages font référence à un niveau international. Son œuvre est intéressante pour une étude de la laïcité car il pense la démocratie comme lieu de conflits légitimes, d’intérêts divergents, et même de visions du monde incompatibles.
La démocratie est et doit être cela parce que, contrairement au totalitarisme, elle est un système politique où le pouvoir est un « lieu vide ». Aucune transcendance ne peut servir de clôture. En démocratie, Etat et société civile sont séparés. Dans le totalitarisme, au contraire, l’Etat et la société n’étant pas séparés, la société civile ne peut (normalement) exister. Lefort a aussi lancé des pistes nouvelles, extrêmement suggestives ; ainsi il explique la différence qui existe à ses yeux entre dictature et totalitarisme. La dictature, nous dit-il, aussi brutale soit-elle, peut accepter l’existence de principes transcendants extérieurs à elle, comme ceux véhiculés par les religions, alors qu’un parti totalitaire est religion, une religion politique.
Claude Lefort a donc été un des penseurs qui m’ont aidé à structurer ma propre réflexion et j’étais très content que nous soyons dans la même table ronde. Et puis, patatras, voilà ce qui s’est passé :
Jean Baubérot : « Ce qui me semble peut-être le plus dangereux aujourd’hui, ce serait une sorte de totalitarisme d’extrême centre qui est sans doute plus agréable qu’un totalitarisme d’extrême droite ou d’extrême gauche, mais qui a tendance à réduire la délibération et à vouloir gérer des indignations collectives et sélectives contre des déviants, des bouc émissaires qui se multiplient. On veut à la fois gérer de l’émotionnel et de l’audimat, parvenir à des émotions consensuelles. (…) Et peu à peu se crée de l’indignation obligatoire dans certains domaines et l’indifférence éthique obligatoire dans d’autres. L’individu ordinaire ne peut plus être mis en question et c’est précisément ainsi qu’il se déshumanise, se robotise peu à peu. »
Claude Lefort : « Quand on fait le procès des médias et de ce qui serait la mollesse de la pensée contemporaine, on n’a pas le droit pour autant d’employer le mot de totalitarisme du centre, qui paraît être une telle dégradation du langage qu’il n’a rien à envier au premier que nous entendons sur les ondes »
Jean Baubérot : « C’est passer radicalement à côté de la question que de réduire ce que j’ai dit à « de la mollesse de la pensée ». Il s’agit de l’obligation d’une non-pensée normative d’autant plus insidieuse qu’elle prétend respecter le pluralisme. Si on sous-estime ce problème alors il ne faut pas s’étonner que ses propos intemporels sur la démocratie n’aient plus de prise sur la réalité sociale »
Table ronde finale « La religion à l’âge démocratique » des Actes du Colloque organisé à la Sorbonne La France, l’Eglise quinze siècles déjà (Commémoration des origines de la Gaule à la France) publiés sous la direction de Marceau Long et François Monnier, Droz, 1997, p. 192-193.
***
Un peu plus de dix ans après, je relis ces lignes. L’estime (intacte) que j’ai pour Lefort et son oeuvre est très forte ; cela m’affole d’autant plus qu’il ait réduit ce que j’avais tenté de dire à un, (bien sûr) beaucoup trop facile, « procès des médias » et à ce qu’il appelle de la « mollesse de la pensée contemporaine ».
Une telle fin de non recevoir m’a donné envie de reprendre la chose et d’en faire une petite Note. Cette fin de non recevoir justifie aussi le terme d’hérétique dans le titre de la présente Note. J’avais d’abord songé à un intitulé un peu différent : « Paroles hérétiques ». Vérités hérétiques me semble meilleur en ceci qu’il ne s’agit nullement d’être hérétique pour se distinguer d’autrui, sembler original, etc. L’enjeu est bien d’abord de dire que rechercher la vérité est essentiel dans une société qui évacue la référence même à la vérité.
Ensuite, il s’agit de faire un pas de plus et de prétendre que cette recherche de la vérité oblige, aujourd’hui comme sans doute hier, à l’hérésie, à des propos inconvenants, transgressant des tabous sociaux ou groupaux implicites. J’ai participé à des centaines de « tables rondes », et il m’est plusieurs fois arrivé qu’un de mes interlocuteurs me disent ensuite en « of » : « Vous n’aviez pas le droit de dire cela ». Ma réponse a toujours été : « Ah oui, je vais me gêner ! La démocratie ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. ».
A chaque fois, la référence implicite à des « convenances » ne cherchait pas seulement à maintenir de la civilité dans le débat, mais à imposer ce que j’appelle un contenu d’extrême centre comme référence non dite à partir de laquelle chacun avait obligation de se situer.
Ce préformatage des débats est précisément un indicateur de ce que j’estime que (malgré toute l’estime que j’ai pour lui) Claude Lefort n’avait pas compris : un indicateur de la différence pernicieuse entre les totalitarismes balisés, reconnus historiquement, les totalitarismes d’extrême droite et d’extrême gauche et ce que je persiste à estimer que j’ai le droit de nommer « totalitarisme d’extrême centre », ne serait-ce que vous provoquer une inquiétude, poser une question,…
Si Claude Lefort n’a pas compris ce que j’ai dit allusivement, j’ai (à l’inverse) très bien compris ce qu’il a dit, lui, tout aussi allusivement. Outre ce que j’ai déjà résumé très sommairement sur la différence entre démocratie et totalitarisme, les totalitarismes nazi ou communistes ont produit Auschwitz, le Goulag,… et il ne faut pas banalisé le terme de totalitarisme, car c’est banaliser ces horreurs. Il y a donc une très grande différence structurelle entre la critique de ces totalitarismes et celle que l’on peut faire de la démocratie.
En démocratie, vous ne risquez pas la prison, à cause de propos déviants. La société civile peut se faire entendre, les groupes contestataires peuvent exister.
A un premier niveau de réflexion, je suis totalement d’accord. Cela est évident. Mais, précisément, je suis fort déçu qu’un philosophe aussi profond que Claude Lefort, qu’un philosophe spécialiste et du totalitarisme et de la démocratie en reste à une telle évidence.
Je l’avais lu mais c’était la première fois que je débattais avec lui. Je m’attendais à une pensée qui perce les évidences et se montre capable d’apercevoir ce qui peut se cacher derrière elles. Car c’est fort intéressant de théoriser la démocratie, mais à quel niveau le fait-on : parle-t-on de la démocratie telle qu’elle ou telle qu’elle doit être ? Un peu des deux. Ce n’est pas impossible, à condition de maîtriser ce va et vient. Si en effet, c’est à partir de réalités existantes que Lefort nous dit ce qu’est une démocratie, est-il sûr, qu’il n’existe pas d’autres réalités masquées, et/ou émergentes ? Des réalités insidieuses qui réduisent à une unicité de forme les différents contenus.
Classiquement (et Lefort insiste là-dessus), en démocratie le pouvoir est temporaire et il émane du « peuple ».Mais, le peuple, le laos, peut être massifié et alors il n’est pas au pouvoir. Une domination peut exister sans être autoritaire si elle devient mimétique, en fonction du plus petit dénominateur commun… et aussi de l’utilitarisme marchand et de sa dimension unilatérale : le quantitatif. Elle est alors d’autant plus englobante, étouffante.
Le personnage politique peut tenir un discours avec des contenus divergents, certes, mais (et la dernière campagne présidentielle a, encore une fois, montré cette très forte contrainte) il doit avoir un parole non seulement immédiatement compréhensible par des millions d’individus, mais aussi immédiatement répercutée, ce qui signifie qu’elle entre dans le rapport de force de la communication de masse et de ses critères (et de la sélection qui sera opérée). D’où importance fondamentale de la stratégie. Aspect doublement déducteur : ce n’est plus l’individu qui parle car sa parole est doublement aliénée (au sens originel de ce terme = est doublement étrangère à elle-même).
Le message dominant est celui des médias de masse, et la télévision impose son style. Or le pluralisme s’y réduit souvent maintenant à un dualisme dans une forme unique (il faut que cela cogne ; si on argumente, on va s’ennuyer, il faut de l’émotion et non de la raison,…). Je vais donner un exemple
Lors d’un colloque à Montréal, le philosophe canadien Daniel Weinstock raconta la chose suivante : au moment de « l’affaire des caricatures » contre Mahomet, il fut contacté par un journaliste de télévision qui préparait une émission sur ce sujet. En train de constituer son « plateau », ce journaliste lui demanda ce qu’il pensait de cette affaire. Avait-on le droit de publier de telles caricatures ? Daniel Weinstock répondit qu’il estimait que l’on en avait le droit, mais que dans le contexte actuel, marqué par les tensions au Proche-Orient et la persistance de discriminations, cela ne lui semblait pas très opportun de le faire. Le journaliste lui dit alors qu’il était désolé, mais qu’il ne participerait pas au débat : une telle perspective ne convenait pas ; il fallait des personnes qui répondent « oui » ou « non ».
Beaucoup d’ « intellectuels » ont vécu semblable expérience. Pour ce qui me concerne, cela m’est arrivé, à plusieurs reprises, notamment lors des « affaires de foulard ». Souvent, le tour de la conversation téléphonique m’a fait comprendre que je décevais mes interlocuteurs en n’ayant pas l’opinion tranchée qui aurait correspondu à « l’image » qu’ils avaient de moi. Je me souviens d’un journaliste m’expliquant benoîtement qu’il partageait son plateau en « pour » ou en « contre » et qu’il ne saurait pas où me placer.
Cette pratique (demander aux invités potentiels ce qu’il vont dire, et de les choisir en fonction de cela) tend donc à réduire le pluralisme à un dualisme sommaire. Elle s’est peu à peu imposée depuis une vingtaine d’années environ. Cela signifie que l’animateur s’estime compétent sur tous les sujets. Il n’a rien à apprendre, tout est du domaine de « l’opinion », du connu. La démarche de connaissance, l’inventivité, pfff… Et, vu le temps donné à chaque invité, la manière dont l’animateur coupe systématiquement la parole, c’est à chaque fois celui qui répète des idées reçues qui l’emporte.
L’intellectuel, qu’il s’agisse de l’écrivain, du poète, de l’artiste, du scientifique au sens large, était un homme seul dont la parole (au sens large) (et qu’il s’agisse de Verlaine ou de Rimbaud, de Darwin face à la religion ou de Pasteur face à la médecine) est au départ solitaire, pas compréhensible, pas communicable ni acceptable. C’est un hérétique.
Puis peu à peu, mais cela prend du temps, on se rend compte de sa valeur (qui est de l’ordre du qualitatif, mais le quantitatif intervient au niveau de la reconnaissance) et cela souvent par des sortes de cercles concentriques. Pasteur a été soutenu par des vétérinaires, alors qu’il était contré par les médecins.
Maintenant règnent les intellectuels show biz, ils obéissent aux 2 critères (déjà indiqués) qui forment les contraintes des politiques, du coup ils peuvent avoir une notoriété immédiate, mais ils ne pensent plus et ils tuent toute pensée.
Est-ce que le temps va modifier les ordres de valeur comme cela s’est fait dans le passé, ou est-ce que la capacité d’étouffement du non-conforme, du non immédiatement compréhensible, la diminution de la durée de vie de l’exposition et de la vente des ouvrages va définitivement rejeter dans l’avorté ce qui ne sera pas calibré aux normes ?
Voila le genre de questions qui était derrière mon propos, pour moi c’est une des questions essentielle d’aujourd’hui. Et presque personne ne la pose !
Le fonctionnement démocratique dépend, à mon sens, de deux indicateurs.
Le premier est le rapport au savoir : chaque individu pouvait se forger une opinion en raison, parce qu’il avait accès, autant que faire se peut, à un savoir constitué (et vulgarisé ci besoin). Le paradoxe d’une démocratie étant qu’un citoyen doit disposer d’informations sérieuses sur des sujets hors de sa compétence pour pouvoir, de manière raisonnée, participer à l’exercice de la souveraineté. Cette nécessité confère une importance très grande à cet indicateur.
Le second indicateur, aussi essentiel, est le pluralisme, le débat dans le respect mutuel des opinions, permettant la confrontation des points de vue et un choix « éclairé » de l’individu-citoyen. Je crains que ces deux indicateurs soient en grand danger d’étouffement. Vous trouvez les mêmes personnes de plateau en plateau, sortant des stéréotypes éculés et formant une classe de nouveaux clercs contre laquelle, il est devenu urgent de s’insurger.
La forme dominante du discours télévisuel s’étend partout, avec un certain décalage et un peu moins d’emprisonnement de la pensée.
Les multiples « tables rondes », organisées par des associations les plus diverses (et l’on sait qu’un dense terreau associatif est une des richesses culturelles de notre pays), imitent les « débats » (faut-il encore utiliser ce terme ?) télévisuels.
D’abord, on supprime la table, qui permettait pourtant de prendre note des propos des autres intervenants et de pouvoir se référer à ce qu’ils avaient dit pour leur répondre. Mais une table n’est pas télégénique et il faut que la scène ressemble à un plateau de télévision pour, suppose-t-on, plaire au public.
Comme à la « télé », le nombre des invités d’une table ronde augmente, ce qui réduit temps de parole donné à chacun. A la formule d’une introduction construite se substitue parfois le découpage en plusieurs questions auxquelles il faut répondre en quelques maigres minutes.
Tout cela est lourd de conséquences. Le débat n’a jamais lieu à partir d’un vide social, d’un terrain neutre sur le plan des idées. Il existe toujours, hic et nunc, des idées dominantes dans les têtes, celles là même qui sont qualifiées plus tard d’« idées du temps.
Vous savez quand veut donner des circonstances atténuantes, que ce soit à son arrière grand-père ou à un personnage historique, on dit alors,avec un hochement de tête, qu’il avait « les idées de son temps ». Il s’agit de préjugés, d’erreurs, d’un système de valeurs qui paraît, avec « le recul du temps », plutôt un système de contre-valeur.
Tenter de faire prendre une distance analogue à ce « recul du temps » à un public divers nécessite alors… un minimum de temps. Moins on dispose de temps, plus on se trouve obligé de se couler dans les idées dominantes pour se faire comprendre. Surtout que pérore, sur l’estrade, tel ou tel des intellectuels show-biz dont il vient d’être question et que leur propos à l’emporte pièce, leurs phrases slogan, leur répétition de stéréotypes qui traînent dans toutes les poubelles, peuvent se dire en trente secondes.
Une évolution identique se constate pour le livre. En un quart de siècle, le seuil de rentabilité des ouvrages a presque triplé et leur durée moyenne d’exposition à la vente a diminué d’autant. Cela induit une très forte difficulté à publier et diffuser des œuvres originales et/ou savantes.
Combien d’excellents travaux, de beaux mémoires, de thèses innovantes ignorés, promis à l’oubli ou à une édition subventionnée qui évitera tout travail de promotion et de distribution auprès du public ? Pendant ce temps, les devantures des librairies, les rayons des gares et des supermarchés se trouvent envahis par des livres dont la multiplicité quantitative masque la profonde unité mentale, dont la variété apparente des contenus dissimule la standardisation des formes et des styles et l’appauvrissement de la pensée.
Là encore, lors de la campagne électorale vous aviez des dizaines de livres sur Sarkozy, Ségolène Royal ou Bayrou, vite écrits, vite diffusés puis jetés, qui racontaient tous le même genre de choses.
Cette massification uniformisante correspond au développement d’une culture zapping où toute digression réflexive ou méditative devient proprement suicidaire quant à la diffusion et où seule l’accumulation de l’action spectaculaire permet d’éviter le décrochage du lecteur ou du spectateur. Savants, philosophes, poètes, artistes, créateurs de tous ordres risquent de se voir réduits à l’invisibilité sociale, à l’œuvre avortée, parce qu’un formatage réducteur occupera pratiquement l’ensemble de l’espace.
D’ailleurs, merde, Lefort a cru me contester en parlant de « mollesse de la pensée». Mais à tout prendre, qu’une société devienne productrice de pensée molle, n’est-ce pas grave. N’est pas le début de la non pensée totalitaire ? Et, comme cette pensée molle s’étale, elle occupe aussi le lieu vide.
Décidément, cher Claude Lefort, ne croyez-vous pas qu’il existe des germes de totalitarisme sans camps de la mort ?Une des raisons de mon propos à cette table ronde, était, à mon souvenir, la remarque que m’avait faite un collègue russe. Dans une conférence à son université (et c’était avant l’autoritarisme de Poutine), j’avais développé l’idée que la laïcité tend à articuler liberté de conscience et liberté de penser.
Nous pensions, m’a-t-il dit en substance que, libérés du communisme, nous jouirions de cette double liberté. Mais l’arrivée du type occidental de démocratie n’a pas tardé à nous faire déchanter. La dose massive de médiocrité que diffuse à haute dose, et journellement, les moyens de communication de masse est une façon plus subtile que le communisme d’Etat, mais peut être plus efficace encore d’étouffer la conscience et l’acte même de penser.
Attention donc à un totalitarisme d’extrême centre, sans camp de la mort ; attention à une douceur totalitaire. La liberté n’est jamais donnée. Elle est notre responsabilité quotidienne, notre devoir de vigilance.
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30/09/2006
"PUTES ET SOUMISES"
L’antiféminisme ordinaire des médias.
Le Monde du mercredi 27 septembre est plein d’enseignements. D’abord on nous apprend (page 15) que « moins de 10% des administrateurs et des membres des comités exécutifs des 300 plus grandes capitalisations boursières mondiales sont des femmes » (dans la France laïque et républicaine, qui comme chacun sait, est à la tête de l’émancipation des femmes de l’emprise « intégriste », le pourcentage est de 4,7%, ce qui est en gros deux fois moins que la moyenne !), information intéressante. Tournons la page et, autre info : « La presse parle trop peu des femmes ». Il s’agit de la presse française et l’étude a été faite par l’Association des femmes journalistes (AFJ).
Il y a 6 ans, une enquête semblable montrait que le pourcentage de citations de femmes dans les colonnes de la presse écrite en France était de 18% (et donc 82% des humains cités étaient des hommes). Il fallait absolument faire quelque chose pour obtenir plus d’égalité entre les genres. Idée lumineuse, l’Etat a promu l’égalité homme-femme, grâce à la loi du 15 mars 2004. Moyennant quoi, le pourcentage de citations de femmes est aujourd’hui de 17%. Bien joué ! A ce rythme, les femmes ont quand même un bon siècle devant elles avant de ne plus être citées du tout. De quoi se plaignent-elles, je vous le demande !
Surtout que, le quantitatif n’est pas tout (comme me le disait ma grand-mère) et la galanterie bien française fait qu’on ne va pas citer les propos d’une femme de la même manière que ceux d’un homme. Non mais, pour qui prenez vous la patrie des droits de…l’homme, illuminée depuis près de 3 siècles par de rayonnantes Lumières.
Voyons alors le qualitatif, il est encore plus édifiant sur l’égalité en marche[1]… arrière. Voila ce qu’indique l’étude de l’AFJ : « Il ressort qu’une femme sur six est anonyme alors que seul un homme sur trente trois l’est. Une fois sur cinq, elle est présentée avec un lien familial (mari, parents, enfants…), ce qui n’est le cas que d’un homme sur seize, et une femme sur cinq est citée sans sa profession contre un homme sur vingt. »
Anonyme ; épouse, fille ou mère ; vie professionnelle non mise en avant : on se demande si on a bien lu ! Non seulement les paroles des femmes sont fort peu citées (c’est dans la rubrique « politique » qu’elles le sont le moins, et dans la rubrique « célébrités » qu’elles le sont le plus : quand elle n’est pas épouse et mère, une femme ça doit faire rêver, non ?) mais l’archétype de la femme soumise fonctionne bel et bien dans la presse française qui pourtant, au niveau de son contenu explicite, fait semblant de considérer l’égalité homme-femme comme une valeur fondamentale. Elle fait plus que faire semblant, d’ailleurs : elle croit sincèrement et en toute bonne conscience être pour l’égalité des sexes. C’est précisément cela le cléricalisme : quand on a du pouvoir et que l’on en abuse sans même s’en rendre compte.
Et le pire, c’est qu’il est probable que les journalistes femmes elles même citent bien plus souvent des hommes que des femmes. Je ne sais si l’enquête l’indique explicitement, cela vaudrait le coup de vérifier.
Et le pire du pire, c’est que l’enquête d’il y a six ans devait contenir des résultats analogues qui auraient du alerter la presse et lui faire adopter une politique un tantinet volontariste en la matière. Que nenni. La presse dominante qui critique allègrement tout un chacun, qui informe sur tout, va publier sans problème des enquêtes qui la mettent en cause, puis continuer son chemin, comme si de rien n’était. Cela aussi est un indicateur de cléricalisme.
On a vu que, quand même !, à la rubrique « célébrité », la presse se rappelle que les femmes existent. Anne Steiger, dans un ouvrage fort intéressant[2] et que je vous recommande, raconte que les journaux masculins auxquels elle a participé se veulent « féministes ». Elle cite un de ses collègues, Fabien, ex-étudiant en khâgne et philo devenu journaliste et qui lui assure : « On n’est pas un journal qui renvoie la femme au foyer ! Au contraire… Toutes les starlettes écervelées qu’on interviewe, on se bagarre pour leur donner de l’esprit ! ». « Alléluia » commente Anne Steiger.
Internautes femmes qui surfez sur ce blog, n’étant pas des « starlettes écervelées », vous n’avez aucune chance que le brillant philosophe-journaliste vous interviewe un jour ; vous resterez muettes : cela vous apprendra d’abord à ne pas être des starlettes, ensuite (et surtout) à avoir de la cervelle, non mais !
Mais, je confesse maintenant à ma grande honte, que j’ai de beaucoup noirci le tableau. En fait, les femmes sont très présente dans la presse : « elles sont très largement majoritaires » en effet dans les « pages de publicité » nous rappelle l’enquête de l’AFJ. Là, on les reluque sous toutes les coutures, et plus ou moins déshabillées c’est encore mieux ! A défaut de tendre l’oreille pour les entendre, on peut toujours se rincer l’œil dans notre belle République. Après tout c’est une longue histoire : longtemps, il n’y a eu que des hommes à l’Assemblée Nationale, encore maintenant il n’y a vraiment pas beaucoup de femmes, mais puisque la République c’est Marie, oh pardon, Marianne bien sûr, et que son buste à la poitrine généreuse est dans toutes les mairies, tout va très bien dans le meilleur des hexagones possibles.
Une ancienne doctorante, jeune mère d’une petite fille me disait qu’elle devait résister à la pression publicitaire qui s’exerce déjà sur son enfant, lui proposant des strings et autres vêtements aguichants : « le message est clair, ajoutais-t-elle, c’est : tu seras pute ma fille ». Après la femme soumise : la (presque) putain. Et cela au cœur de la société globale, au cœur des porteurs du débat démocratique, pas dans ce que l’on appelle « les banlieues ».
Quand nos intégristes républicains invoquent de façon incantatoire (et pour exclure) les « valeurs de la République », ils en oublient une : celle qui implicitement déclare aux femmes : « Tais toi et sois belle ».
Voila ce que je reproche au mouvement « Ni putes ni soumises » : non pas certes d’avoir attiré l’attention sur des situations qui devaient absolument être combattues, mais d’avoir très vite joué un double jeu qui a fait rapidement récupérer ses leaders par la société dominante : d’un côté l’ostracisme envers les jeunes filles portant un foulard, interdites de combat féministe (alors que dans d’autres pays…), de l’autre l’absence de mise en cause du machisme ordinaire de la société dominante, des magazines féminins pseudo-féministes, du féminisme caviar, beaucoup plus caviar que féministe.
Je n’ai pas terminé ma petite revue de presse. La Presse Montréal du jeudi 28 septembre consacre un dossier de 4 pages intitulé « Out, les maigres ? », cela à partir d’une décision des « Semaines de la mode de Madrid » de « refuser les mannequins trop maigres ». Toujours indécrottablement franco-centrique, je me suis particulièrement intéressé à l’article qui a pour titre: « L’initiative madrilène laisse Paris de glace ». Les créateurs parisiens, y est-il indiqué, « réclament avec insistance des gens extrêmement minces pour présenter leurs vêtements », affirmant qu’il s’agit d’un « choix esthétique ».
Ce que conteste une ancienne mannequin qui était tellement obsédée par sa taille qu’à « un certain stade de sa vie » elle souhaitait « développer un cancer pour « bénéficier » de l’effet amaigrissant d’une chimiothérapie » (là encore, vous avez bien lu). Pour elles, les créateurs « n’aiment pas les femmes. Ils préfèrent les femmes androgynes, sans forme. Une femme avec des fesses ou des seins, c’est presque répugnant pour eux » conclut-elle. Renoir, Rodin, réveillez-vous, ils sont devenus fous !
Et, de fait, hyper sexualisées dans beaucoup de pubs, les femmes sont « déféminisées » dans un grand nombre de photos de mode. Déféminisation qui fait dire (selon La Presse) à un psy (et nul besoin d’être psy pour le penser, mais la presse invoque souvent in fine l’autorité !) : « Il serait souhaitable que le milieu de la mode arrive à l’idée qu’il y a plusieurs formes de beauté et (qu’elle) propose un peu de diversité. »
La diversité, en mixité comme en laïcité, on en revient toujours là.Cette diversité, elle s’est manifestée notamment dans la rencontre de l’UNESCO sur le « féminisme musulman ». Pris par mon travail, je n’ai pas pu assister à toutes les séances mais ce que j’ai entendu m’a fort intéressé. Et j’ai trouvé, une fois de plus, vraiment nulles les attaques outrancières de certaines féministes (pas toutes, loin de là, heureusement. Mais ce sont celles là qui font le plus de bruit) qui deviennent de plus en plus d’un conformisme confondant. C’est toujours le raisonnement primaire : ce qui n’est pas totalement avec moi et comme moi est forcément un(e) ennemi(e). Et c’est l’approbation béate de l’antiféminisme ambiant par un silence radio étourdissant sur des faits comme ceux que je viens de dénoncer. Mais vous ne vous faites pas avoir : quand les actes de la rencontre de l’UNESCO seront publiés, prenez en connaissance et faites vous votre opinion vous-même. En sachant aussi qu’on peut ne pas être à 100% pour ou contre. C’est justement la plaie du système médiatique de vouloir nous enfermer dans des luttes camp contre camp. Une fois encore, la réalité est plus…diverse.
Bon, un dernier mot : le rapport Machelon : j’arrive du Canada où j’ai beaucoup travaillé et je ne l’ai pas encore lu. J’ai lu sur le blog de Sébastien Fath ses remarques critiques qui m’ont paru stimulantes. J’aimerais qu’il y ait un débat à plusieurs voix. Pour ma part, je me propose (dans une prochaine Note) de prendre le problème par le biais de la « reconnaissance » ou « non reconnaissance » des religions, expressions équivoques s’il en est et souvent invoquées aujourd’hui. Vous verrez qu’il y a plein de choses intéressantes à « ruminer » à ce propos ;
Allez, chao, c’est tout pour aujourd’hui.
Et n’oubliez pas le 5 octobre, de vous précipiter chez votre libraire favori…
PS : Merci aux différents commentaires ; à propos de celui de l’internaute qui signe : « fils d’évêque » et qui croit disqualifier ma Note sur Bayle en me traitant de « petit fils d’évangéliste », au lieu de commenter sur le fond, ma réponse est la suivante : si j’étais « petit fils d’évangéliste », cela ne prouverait rien, ni dans un sens ni dans l’autre. Il se trouve que ce n’est pas le cas et que mon grand père était président du Cercle de la libre pensée à Droux (Hte-Vienne)... Tu vois, pseudo fils d’évêque, ta manière de faire me rappelle un peu celle des antisémites qui traitaient Francis de Pressensé (le défenseur de Dreyfus) de « fils de pasteur » (ce qu’il était effectivement), en en faisant un propos disqualifiant, un quasi-injure (cf. l’ouvrage de Valentine Zuber et moi-même Une haine oubliée, Albin Michel, 2000). Sois plus rationnel, camarade…
[1] Florence Rochefort et Laurence Klejman me pardonneront, j’espère, de parodier le titre de leur bel ouvrage qui porte sur le féminisme de la Troisième République. Effectivement, une marche a été effectuée, mais aujourd’hui, dans bien des domaines, c’est souvent au minimum du sur-place. Courage camarades, le combat continue !
[2] A. Steiger, La vie sexuelle des magazines. Comment la presse manipule notre libido et celle des ados, Edit. Michalon, 2006
19:25 Publié dans LA DOUCEUR TOTALITAIRE | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
14/09/2006
REGARD CRITIQUE SUR LA SOCIETE ?
Les internautes habitués de ce blog peuvent le constater : le blog a été « relooké ».
Nouvelle mise en page, et nouveau sous-titre. Certes, je suis toujours « titulaire de la seule chaire en France consacrée à la laïcité » (comme l’indiquait le sous titre précédent), mais (ainsi que je l’ai annoncé dans la Note du 30 août), l’année du centenaire de la séparation s’éloignant, le blog doit se montrer en mouvement pour être toujours intéressant. Il y sera toujours question de laïcité, mais le lien entre laïcité et regard critique sur la société sera plus explicite.Quelques mots sur ce nouveau sous titre : que signifie « regard critique sur la société » ? Je vais le préciser en prenant un contre-exemple . Certains internautes écoutent le matin France-Inter et j’ai déjà fait allusion à cette chaîne de radio. Il y a, dans la tranche du 7-9, un nouveau rédacteur fort sympathique (Nicolas Demorand). Mais, je ne sais si vous êtes comme moi, je suis horripilé par la chronique de Guy Carlier. Cela se veut une sorte de propos critique et humoristique sur la société, de chronique non-conformiste, impertinente. En fait c’est du persiflage pire que vide (les internautes vivant ailleurs qu'en France trouveront facilement des équivalents dans leur propore pays).
Le propos de Carlier revient à ressortir tous les stéréotypes caricaturaux sur les uns et les autres, à démolir tout le monde, à prétendre implicitement donc que tout le monde est nul (sauf, bien sûr, l’humoriste qui, ne disant jamais rien de positif, ne faisant aucune proposition de sens, est lui à l’abri de toute critique).
C’est pire que du rien, puis que le rien au moins n’occupe ni le temps ni l’espace. Et bien sûr, j’ai pris un contre-exemple qu’il est possible de généraliser. Voyez ce que sont devenus les « Guignols de l’info » de Canal+, regardez ou écoutez les émissions dites d’humour … des medias de masse, c’est en général la même chose. On vous sert de la critique stéréotypé et vide, on vous débite du rien à haute dose. Parfois, au milieu du n’importe quoi arrive une sortie bien sentie, mais vraiment c’est fort rare. Et l’on s’indigne ensuite que les gens aient soif de certitudes, on fustige doctement « tous les intégrismes », alors même que le trop vide induit forcément du trop plein.Je ne voudrais pas verser dans trop de nostalgie, mais Brassens, Brel ou Raymond Devos, c’était quand même tout autre chose. La preuve, ils existent toujours comme références, on les voient et écoutent encore volontiers, alors que les inepties des pseudo humoristes actuels, c’est du vite usé, vite jeté. Pourquoi ? Parce que chez Brassens, Brel, Devos existait une véritable critique de la société, un véritable regard. Et le propos critique en même temps était source d’enrichissement, de plaisir, voire parfois de bonheur. Virtuellement, une autre société, d’autres rapports sociaux plus humains, un véritable art de vivre se trouvaient présent. Bref, il s’agissait d’artistes…
Je ne prétends en rien être un artiste, mais je pense qu’il est urgent de restaurer une fonction critique qui ne soit pas dans le rien. Trouver un regard qui prend quelque distance avec les stéréotypes, avec les propos mille fois ressassés et qui font le succès de leurs auteurs parce que, sous couverts de critique de l’extrémisme, de refus d’une « tentation obscurantiste », ils collaborent avec l’idéologie dominante partagée par la droite comme par la gauche caviar (on ne parle jamais de la droite caviar, sans doute parce que l’association est naturelle ! mais la droite caviar, ce n’est pas mieux que la gauche caviar !!). Avec maintenant d’ailleurs un féminisme caviar qui vient donner une super bonne conscience à peu de frais intellectuel, c'est-à-dire en dispensant de faire preuve d’intelligence.
Beaucoup de celles et ceux qui avaient peut-être commencé par une démarche contestataire s’y laissent prendre. C’est tellement agréable d’être récupéré, applaudi par les « gens biens », les personnes installées dans la société et qui disposent de pouvoir politique ou médiatique.
Dans la conjoncture d’aujourd’hui, il suffit en effet d’avoir un peu de style, de faire régulièrement sa petite crotte médiatique, et, hop, on est très vite encensé par celles et ceux qui veulent insidieusement nous persuader que l’on vit dans la meilleure société possible, qui y arrivent très facilement même si les pseudos humoristes viennent de faire rire par des propos qui signifie que l’on vit entouré de nuls (voire de « pourris »).
Par un tour de passe passe, la démolition par le vide permet de réenchanter illico presto tout ce que l’on a prétendu complètement nul. Puisque c’était du rien, du vide, juste pour ricaner un peu, cette pseudo démolition n’a pas (en fait) tiré à conséquence. Redevenu (en apparence) sérieux, il suffit de prononcer, très sentencieusement, quelques expressions toutes faites qui traînent dans toutes les poubelles de la non pensée, style (pour ce qui concerne la laïcité) « communautarisme anglo-saxon », « intégrisme religieux », « laïcité avec adjectif » (sans jamais vraiment argumenter) pour que ce qui était nul deux secondes auparavant, devienne inattaquable, prenne la figure du bien combattant le mal. On se moque de Bush, et pourtant l’on fait exactement pareil, en invoquant de façon incantatoire et sacrale les « valeurs de la République », comme lui invoque « Dieu ». Ces « valeurs » et ce « Dieu » sont là des expressions et mots feuilles de vigne de réalité que l’on veut rejeter dans l’impensé.
Je ne suis pas Brassens, Brel ou Devos, mais je voudrais apprendre d’eux à savoir être à la fois ludique et sérieux, à attaquer ce qui domine véritablement nos sociétés modernes, c'est-à-dire non pas les extrémismes (certes détestables) mais l’extrême centre, la douceur totalitaire qui instaure un conformisme mimétique où vous devez suivre les modes, des habits que vous portez à votre pensée et à vos comportements.
Paradoxalement peut-être, une critique radicale ne déclare jamais : « c’est nul ». Elle doit comprendre ce qu’elle critique, afin de le critiquer de manière à la fois plus véridique et plus efficace.
Mais attention, comprendre comporte aussi le risque de trouver tellement de circonstances atténuantes, que finalement on accepte. On accepte d’autant plus quand on ne voit pas comment échapper à l’emprise de ce que l’on voudrait récuser. Ainsi, l’emprise de la publicité est globalement beaucoup plus forte que celle des « sectes ». Si l’on fait 2 poids, 2 mesures, c’est parce qu’il est facile de combattre les sectes, il l’est beaucoup moins d’échapper, si peu que ce soit, à l’emprise de la publicité.
Alors, on a tendance à se bercer d’illusion, à croire que cette emprise n’a rien de totalitaire, qu’on est si intelligent qu’on sait y échapper,… D’ailleurs, qu’il ne s’agit même pas d’une emprise. Bref, on est prêt à croire tout ce qui va rassurer, permettre de ne pas être lucide. C’est pourquoi une véritable critique doit comprendre le pourquoi de ce qui existe, mais aussi parfois cogner fort sur ce qui s’impose de façon trop évidente, proposer quelques pistes pour s’en sortir.
Aujourd’hui j’ai cogné (un peu). Ma prochaine Note, qui poursuivra la réflexions sur les « idées reçues » cherchera à la fois à comprendre pourquoi elles ont un tel impact (pourquoi tout ce que je viens d’indiquer fonctionne), et à faire deux propositions pour pouvoir concrètement prendre de la distance avec ces idées reçues, ne pas vivre complètement dominées par elles.
En attendant, un peu d’humour quand même, un scoop, en première mondiale, avant que Paris-Match ou Gala ne s’en emparent. Une photographie commentée qui révèle tout.
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Le professeur Baubérot est très fier d’avoir donné des cours et des conférences sur la laïcité dans 30 pays des 5 continents (dont dans certains pays : Japon, Canada, Etats-Unis, Russie, Mexique,… a moult reprises). Il frime à mort. Mais ce qu’il ne nous cache soigneusement, et que PROUVE cette photographie, c’est que, dans ses voyages, il exige d’avoir l’avion pour lui tout seul. Halte au professorat caviar !
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23:10 Publié dans LA DOUCEUR TOTALITAIRE | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
07/02/2006
LA CRISE DE L'UNIVERSEL REPUBLICAIN
Demain 16 février: une nouvelle Note:
Aprés le centenaire : Les nouveaux Impensés
Sur l'application de la loi de séparation
Et la semaine prochaine: deux Notes dont: un complément INEDIT de mon roman historique
Emile Combes et la princesse carmélite
Improbable amour (éditions de l'Aube).
(Ayant ‘changé ma batterie’ la semaine dernière en vous parlant de la liberté d'expression à propos de la condamnation de la France par la cour européenne et de l'affaire des carricatures (cf. la Note suivant celle-ci), je passe directement au début du nouveau feuilleton d'histoire-fiction « La douceur totalitaire », d’autant plus que je me suis aperçu que ses deux premiers chapitres de cet écrit historique (de 2106) traitent en gros du sujet que j’avais prévu d’aborder)
La douceur totalitaire
Chapitre I
Le national-universalisme de la « République »(Nous avons vu, dans la préface de cet ouvrage comment la mission S.AR.K.O (Sciences Avenir Ripoux Kollossale Organisation) avait permis à des tempornautes -dont votre très humble et très dévoué serviteur- d’explorer le temps et d’aller assister, en 2106, à la campagne électorale d’un ministre de l’intérieur. Nous avons vu aussi que le manuscrit d’une historienne (spécialiste de la laïcité), des chapitres prêts à être publiés, ou, ailleurs, une sorte de brouillon composé de notes, plus ou moins rédigées, écrites juste après le bicentenaire de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, fêté en 2105. Ce manuscrit, intitulé « la douceur totalitaire », a été honteusement volé par le serviteur en question et ramené dans sa valise trans-temporelle. Je livrerai donc, chaque mois, aux internautes qui n’ont pas été du voyage, cette passionnante histoire fiction. Son premier chapitre me semble avoir un démarrage parfois un peu laborieux, mais donnant sans doute des indications nécessaires. Puis, tout à coup, des que l’on aborde « l’affaire des foulards », bizarrement, la prose devient mordante ; alors là, cela mord même très fort et les esprits sensibles feront bien de s’abstenir. Naturellement, je n’y suis absolument pour rien et dégage toute responsabilité dans de tels propos qui, je l’ai expliqué, proviennent d’une historienne du futur. Le tempornaute Jean Baubérot).
En ce temps ancien de 2006 la France était encore un Etat-nation et non une « belle province » des 32 provinces de l’Union européenne. Et, fait absolument incompréhensible aujourd’hui pour le non historien, beaucoup de Français considéraient encore leur pays, ou plus exactement ce qu’ils appelaient « la République » (on va revenir sur ce que masquait une telle expression), comme le médiateur de l’universel. Ils opposaient volontiers un « universalisme français » à un « particularisme anglo-saxon ».
Ajoutons cependant que l’année 2005, sans qu’ils en aient eu forcément tous conscience, fut cruciale dans la mise en cause de cette idée, aujourd’hui considérée comme fort étrange. En effet, aussi bien l’échec de la tentative parlementaire d’imposer un enseignement « positif » sur la colonisation (la France apportant des valeurs universelles aux peuples qu’elle avait colonisés, ce qui justifiait les violences de la colonisation, vieille idée qui avait été de gauche… au XIXe siècle), qu’à la fin de l’année, les émeutes de « jeunes des banlieues », mettant en lumière les discriminations à l’embauche et pour l’obtention de logements, avaient changé la donne dans la durée. La plupart des historiens, en effet, voient dans ces événements les prémisses de la crise profonde qui, dans les années 2020-2040, allait décider les citoyens français, par référendum, à une mutation très profonde grâce à (là, deux phrases ont été électroniquement brouillées)
Pourtant, certains qui voulaient monopoliser pour eux-mêmes le terme de « républicain », adoptaient, à la fin du XXe siècle et au début du XXIe, un comportement analogue à celui des émigrés de la Révolution française : ils ne voulaient « rien apprendre » et « rien oublier ». Pour eux, la pensée s’était arrêtée avec Condorcet, grand philosophe du XVIIIe siècle et, bien sûr, totalement homme de son temps dans sa croyance linéaire au progrès.
On peut appréhender de façon globale l’évolution de la situation française par quelques rappels portant sur trois commémorations : le bicentenaire de la Révolution française en 1989, le centenaire de la séparation des Eglises et de l’Etat en 2005 et le tricentenaire de la Révolution française en 2089. Point n’est besoin de parler du bicentenaire de la séparation. Nous venons de le vivre et de l’analyser en même temps, selon le procédé I.O. « Imminent Objectivation » qui permet d’appréhender scientifiquement et en temps réel, grâce à la puce installée dans votre pouce gauche, ce que l’on peut vivre avec passion par ailleurs. Dans ce chapitre premier, nous examinerons comment le tournant de 1989 fut une cause essentielle des impasses françaises des deux premières du XXIe siècle. Nous parlerons du tournant de 2005 et de la nouvelle situation de 2089 dans le chapitre 2.
Un sociologue de cette époque lointaine, Jean-Paul Willaime[1], avait analysé le bicentenaire de la Révolution française comme le temps du triomphe d’une « religion civile » catho-laïque. La « religion civile », cette notion provenant de Jean-Jacques Rousseau et revisitée par les sociologues surtout anglophones et germanophones, était un terme qui avait mauvaise presse en France. Très naïvement, les philosophes de cette contrée croyaient qu’il suffisait de ne pas l’utiliser ou d’écrire bien fort qu’ils étaient « contre toute religion civile » pour évacuer le problème.
Pourtant l’analyse willaimienne s’est avérée juste et 1989 a symbolisé le début du rapprochement entre les dits républicains, qui se voulaient des laïques purs et durs et des catholiques, partisans de « l’héritage chrétien » de l’Europe dans la communion dans un France aux doubles racines républicaines et chrétiennes. On sait que les positions continuèrent de se rapprocher : le 26 janvier 2006, lors d’une émission sur France 2, le républicain, Max Gallo, déclara au catholique vendéen Philippe de Villiers, qu’il poursuivait le « même objectif » que lui, avec des « moyens différents ».
De la Constitution de 1946, qui avait proclamé que la République française est laïque, à 1984, la laïcité s’était pratiquement réduite à la « querelle scolaire », à l’attribution de fonds publics aux écoles privées sous contrat. La loi Debré de 1959, qui donnait de très larges subventions à ces dernières était qualifiée de « pire que les lois de Vichy ». Mais en 1984 des manifestations monstres avaient eu lieu, quand le compromis élaboré pour remplacer le dualisme scolaire par un système pluraliste s’était trouvé gauchi par les amendements d’un certain André Laignel qui n’a pas laissé un souvenir impérissable d’intelligence et de subtilité. Ce fut un véritable séisme où l’idée même de laïcité risquait de sombrer. Des efforts menés par la Ligue de l’enseignement avaient cependant permis de remonter la pente. Jean-Paul Willaime analysait la relative mais réelle réconciliation entre laïcité et catholicisme comme « un œcuménisme des droits de l’homme » permettant une commémoration apaisée de 1789.
Mais, quelques mois plus tard, la situation changeait avec le début des affaires de foulards. Le refus de 3 collégiennes d’enlever leur voile en classe allait marquer le début d’un nouveau conflit, et une nouvelle fois la quasi-réduction de la laïcité à un seul problème, bien différent du précédent.
La réconciliation des « Français de souche » (encore une expression que l’on refusait d’utiliser et qui, pourtant, existait implicitement) induisait de nouvelles expressions comme « laïcité exception française » (jamais rencontrée avant 1990) ou « universalisme républicain ». Et quand il était question de « République », il ne s’agissait pas de la république italienne, encore moins de la république américaine. Non, il était sous entendu que l’on parlait de la seule, l’unique, la vraie République, avec trois R majuscules, les plus majuscules possible, la Française. La république américaine, plus ancienne et plus stable pourtant, était réduite au rang dédaigneux de « démocratie », avec 3 d minuscules, les plus minuscules qui soient.
« En République, chacun se définit comme citoyen (…) En démocratie, chacun se définit par sa communauté. (…) Une République n’a pas de maires noirs, de sénateurs jaunes, de ministres juifs ou de proviseurs athées. C’est une démocratie qui a des gouverneurs noirs, des maires blancs, des sénateurs mormons » écrivait fièrement Régis Debray[2] et, lors du centenaire de la loi de 1905, beaucoup faisaient du sous-Debray, éternisant, figeant de tels propos et faisant de l’opposition République/démocratie l’axe central de leur discours.
Pourtant, dès 1989, certains avaient signalé que le problème était peut-être plus complexe. Car, effectivement, Debray croyait dire qu’en France tous les citoyens étaient égaux qu’ils soient blancs ou noirs. Mais, maintenant, tous les historiens sont d’accord pour penser qu’à son insu, il avait décrit la situation réelle (et discriminatoire) de la république française de la fin du XXe siècle : celle-ci n’avait pas, dans sa métropole (sauf rares exceptions), sur ces 36000 maires, de maire noir, ou ‘ basané’, non plus que de sénateurs jaunes d’ailleurs.En revanche, comme personne n’est incolore, la république française surabondait de sénateurs, de députés et de maires « blancs », au moment même où la couleur de la peau de ses habitants apparaissait de plus en plus diversifiée.
Le refus de prendre en compte les caractéristiques concrètes des Français aboutissait donc allégrement à privilégier certains Français au détriment d’autres. Très beaux sur un plan théorique, les propos tenus cautionnaient implicitement une discrimination pratique Mieux ils la rendaient invisible en lui donnant la justification de son contraire, l’égalité. Les victimes étaient réduites au silence, silence qui n’avait pas le droit de s’expliciter, sous peine de faire de l’horrible « communautarisme anglo-saxon », ce qui disqualifiait immédiatement son auteur.
Pascal avait pourtant déjà écrit en son temps : « qui veut faire l’ange fait la bête ». Mais certains Français se prenaient pour les ‘archanges’ de la laïcité.
Donc, au nom de la République, non seulement on discriminait, mais on interdisait aux discriminés de se considérer comme des victimes et de se révolter : en effet, ils se révolteraient alors comme « noirs », comme « beurs », etc, subissant les discriminations des « blancs ». Or ils n’en avaient nullement le droit puisqu’en « République » il ne doit y avoir ni noirs, ni beurs, ni blanc. « La République, ce n’est pas la démocratie » claironnait-on fièrement. Effectivement, cette vision de la République n’était en rien démocratique.
Par un grossier tour de passe-passe qui, fait étrange pour nous maintenant, n’était pas perçu, on ne parlait pas, en France, jusqu’au début du XXIe siècle, des discriminations réelles sans être considéré comme un complice du « communautarisme » ; de façon dominante on n’employait le terme de discrimination que dans l’expression de « discrimination positive ».
Ainsi on avait traduit, en en faussant le sens, le terme d’ « affirmative action ». L’affirmative action en Amérique signifiait la réponse politique donnée à des discriminations institutionnalisées contre lesquelles s’étaient élevées un Martin Luther King. En France on croyait qu’il n’existait pas de discriminations institutionnalisées, et on en déduisait qu’il n’existait pas de discrimination. Et donc dès qu’arrivait une personne non totalement blanche à un poste de direction, et surtout à un poste de responsabilité politique, le soupson existait que l’on faisait alors de la discrimination, de la « discrimination positive ».
Souvent, l’idée même qu’il pourrait y avoir quelqu’un de non totalement blanc, ou d’une origine autre que judéo-chrétienne à un tel poste suffisait à agiter l’épouvantail de la discrimination positive.Pourquoi écrire qu’en France on « croyait » qu’il n’existait pas de discrimination institutionnalisée ? Certes la France, laïcité merci (Dieu merci avait d’abord été écrit puis supprimé), n’a jamais instauré une discrimination de l’espace comme le Sud est Etats-Unis avec les places réservées aux « blancs » et les places réservées aux « noirs » dans les autobus. Mais la fameuse « République », des décennies durant, avait allègrement qualifiée (en toute laïcité !) certains de ses membres de « Français musulmans ». Les « Français musulmans » étaient des « sujets », les Français tout court étaient, eux, « citoyens ». Un historien de l’époque (Jacques Le Goff) l’avait noté, une « ignorance volontaire de l’histoire » chez les dits « républicains ». « L’histoire n’est pas notre guide » affirmaient-ils en bombant le torse, cela permettait de n’en tenir aucun compte et d’opposer une République française idéale à des démocraties anglo-saxonnes réelles.
Encore qu’il s’agissait plus, dans ce dernier cas, de diabolisation que de réalité, car l’impudeur historique dont témoignaient nos réééépublicains autorisait toute les amnésies possibles, notamment l’oubli que la notion d’individu était née dans un terreau anglo-saxon et que ces derniers pays possédaient une solide culture politique de l’individu, nettement plus forte qu’en France où l’Etat avait précédé la nation et où cette dernière était souvent conçue de façon organique. Cette culture de l’individu équilibrait, beaucoup plus qu’on ne se l’imaginait très naïvement dans la France du tournant du XXe et du XXIe siècle, le poids attribué aux communautés.
En fait il n’y avait théoriquement en République ni blancs, ni noirs, ni jaunes, comme, selon l’apôtre Paul (Epître aux Galates 3/27-28), « en Christ, il n’y a plus ni Juif, ni Grec, il n’y a plus ni esclave, ni homme libre, il n’y plus ni homme, ni femme ». Comme l’Eglise, la République s’est voulu être les prémices du Royaume de Dieu. Mais, dans les deux cas, cela n’a pas marché et, à la fin du XXe siècle, la république française a reconnu qu’elle n’avait pas réussi à faire qu’il n’y ait « ni homme, ni femme », ou plutôt que le fait qu’on prétendait qu’il n’y ait ni homme ni femme aboutissait à une domination des hommes sur les femmes sans équivalent dans les autres démocraties (car, n’en déplaise à nos républicains, depuis la constitution de 1946 la France était officiellement une république… démocratique).
Ainsi au Sénat, il y avait en 1999, 6% de femmes, à l’Assemblée Nationale 10%. Les maires des 36000 communes françaises étaient des hommes à 92%. L’échec des propos faisant de la République un modèle face à la démocratie était patent. La France étant alors un pays excessif, le pays du tout ou rien, on vota cette année là dans la Constitution l’obligation du principe de parité et l’année suivante on le fixa par la loi.
Des Américains rirent beaucoup et dirent à qui voulurent les entendre (mais bien peu le voulurent en France !) que jamais ils auraient eu l’idée d’aller aussi loin dans une politique de quota. Mais la France prétendait ne pas faire de politique de quota et, dans ce pays bizarre, on croyait qu’il suffisait de prétendre quelque chose pour que ce soit vrai. Une loi temporaire était peut-être nécessaire, argumentaient ces Américains, mais figer cela dans la Constitution, voila qui éternise un problème peut-être conjoncturel.
En fait, cela ne résolvait même pas le problème, les principaux partis préférant payer une amende que d’appliquer les dispositions de la loi.
Et les noirs, blancs, jaunes, rouges, verts ? Là rien. Pourquoi ? Parce que les statistiques pouvaient être faites quant aux pourcentages d’hommes et de femmes mais, au nom de l’antiracisme, il était strictement interdit de prendre en compte les « origines ethniques ». Par ce merveilleux procédé, la discrimination resta longtemps invisible.
La terminologie ancienne d’ « intégration » était employée, alors que la plupart des personnes subissant les discriminations étaient nées en France. Et parler d’intégration connotait davantage les devoirs que les droits. On refusait le terme de « minorité » comme connotant le « communautarisme ». « Il n’existe pas de minorité en France » prétendait-on avec superbe. Mais les dits minoritaires savaient bien que ce n’était pas vrai. Et, une nouvelle fois, on les privait du droit de pouvoir le dire.
Enfin, 1989 fut aussi l’année de la chute du mur de Berlin. Les espoirs mis dans le Communisme avaient été particulièrement forts en France. A la différence des pays anglo-saxons, il y avait eu un transfert de religieux dans un communisme longtemps stalinien et qui avait du se désenchanter rapidement. En 1989, des ex-communistes se trouvaient en mal de religiosité séculière. Privés de leurs rêves de lendemains qui chantent, ces dévots réinvestirent leur goût de l’absolu, leur religiosité dogmatique, leurs désirs communionnels dans une république idéalisée et une laïcité identitaire qui s’imprégnait de religion civile.La semaine prochaine : le début d’un nouveau feuilleton : L’application de la séparation de 1905.
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24/01/2006
La douceur totalitaire I
A vos magnetoscopes:
MARDI 31 JANVIER sur France 3 à 24H 45 (soit 0h45 du mercredi matin):
La Case de l'Oncle Tom: Sacrée laïcité
(un reportage passionnant sur la laïcité au quotidien dans la ville de Rennes)
UNE EXCLUSIVITE MONDIALE, INTERPLANETAIRE ET INTEMPORELLE
LA FRANCE DE 2006 VUE PAR UNE HISTORIENNE DE 2106
LA DOUCEUR TOTALITAIRE
PREFACE
Tout le monde a entendu parlé du projet SARKF (Science-Avenir-République-Kolossale-Finesse) impulsé par le grand ministère de la Recherche et de la Technologie créé au cours de l’année 2006, suite à des manifestations de chercheurs. On sait que son but consistait, grâce aux belles découvertes du professeur Francis Blanche, à envoyer dans le futur, en 2106 exactement, une équipe de scientifiques volontaires pour découvrir l’avenir républicain, et ainsi aider la science à mieux le préparer. Cela nécessitait des calculs tout en 'finesse' pour assurer le retour des tempornautes (= explorateurs du temps), bénéficiant d’un financement 'kolossal' pour pouvoir être réalisé.
Hélas, comme chacun sait, bien que les crédits affectés à la recherche pour la période 2006-2086 aient été tous attribués à ce projet, nous étions financièrement très loin du compte. Ayant été choisi parmi les volontaires, au motif que je raconterai dans mon Blog ce que j’aurais découvert, je me désespérais devant un ordinateur-page blanche quand le ministre de l’intérieur (dont j’ai oublié le nom tant il est habituellement médiatiquement discret) reprit le projet à son compte. Il remplaça dans le sigle « République » par « racaille ». Il s’agissait en effet, pour lui, de faire franchir un pas décisif à la mixité sociale en faisant participer, à côté des élites scientifiques, des jeunes des banlieues particulièrement dynamiques.
Tout le monde ou presque applaudit. Même la Ligue des Droits de l’Homme Futur n’y voyait rien à redire. Mais l’ex directeur du programme, un certain Monsieur Gauchet provoqua le désenchantement du monde entier en révélant que seul le billet aller était prévu pour les moins de 25 ans. Le brillant philosophe Alain Finkstallone eut beau expliquer que cela était une idée géniale qui favoriserait l’ascension sociale : si on donnait un billet complet à ces jeunes, déclarait-il, jamais ils ne se bougeraient pour s’élever dans notre magnifique société égalitaire. Le vulgaire ne compris pas cette pensée subtile et comme le vulgaire est nombreux et qu’il vote, le dit ministre apparu (pour la première fois) à la télévision et annonça, avec son sourire charmeur, qu’estimant avoir donné assez de gages à la droite, il remplaçait « racaille » par « ripoux » pour séduire aussi sa gauche. Le matin, en se rasant, expliqua-t-il, il rêvait d’être élu avec un score meilleur que l’actuel président (qui avait obtenu, rappelons le, 80% des voix en 2002). Il ajouta que la « finesse » étant sa qualité principale après la modestie, ce terme allait sans dire et devait être remplacé dans le titre du projet par « organisation ». Nous eûmes ainsi le programme Science-Avenir-Ripoux-Kolossale-Organisation. « Enfin, voila un programme qui me plait » conclut, tout sourire, le ministre.
C’est ainsi que se réalisa le programme S.A.R.K.O. et que nous partîment scruter le temps. Là j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour mes amis Blogeurs et mes amies Blogeuses. Aller, je commence par la mauvaise. Figurez-vous qu’il n’est possible à aucun des tempornautes de vous faire part de la vie en 2106. On nous a obligé à avaler, juste avant notre retour, une puce électronico-amnésique qui fait que notre directrice (Jeanne Moreau) a résumé le sentiment général en déclarant lors de notre retour : « J’ai la mémoire qui flanche ; j’me souviens plus très bien ». Cependant grâce à des soins intensifs, et en mettant en commun les quelques souvenirs flous qui affleurent, nous pouvons dire que des événements extrêmement importants semblent s’être produits en un siècle. Le plus considérable d’entre eux est sans conteste la réunification de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales en une Ecole Sociale et Pratique des Hautes Etudes Scientifiques (ESPHES), ce sigle simplificateur ayant été trouvé au bout de seulement dix années de travail acharné.
Mais il semble que quelques autres changements d’importance nettement moindre se soient également produits, comme la disparition de la France en tant qu’Etat et son intégration comme « province » (certains l'appellaient : "La belle province 2" ou "le nouveaux Quebec", peut-être à cause de tendances séparatistes)d’une Union européenne allant jusqu’en Biélorussie, Ukraine et Turquie. Par ailleurs, la délégation s’est trouvée quelque peu décalée. Politiquement correcte, elle était blacks-blancs-beurs et paritaire femmes-hommes. Or elle a provoqué beaucoup d’étonnement : « vous en êtes restés au noir et blanc » nous a-t-on affirmé, « vous n’aviez donc pas encore inventé la télé couleur ? » Chacun de nos interlocuteurs était lui-même à la fois black blanc et beur, mais il apparaissait également jaune et vert. Ce dernier trait venait de l’apport de l’immigration martienne, importante dans les années 2070 et ayant d'abord posé quelques problèmes d’intégration aux Terriens de souche. Certains nostalgiques regrettaient encore le temps où l'immigration était seulement terrienne et donc, disaient-ils, "ne posait vraiment aucun problème". "Les plombiers polonais, les Maghrébins, les Noirs n'ont jamais eu le moindre problème d'intégration m'a-t-on dit , c'est bien normal: ce sont des Terriens comme nous, ils nous ressemblent. Par contre les Martiens sont différents de nous, ils ont d'autres coutumes, leur religion est intergalaxique, ils sont spéciaux". Il me semble me rappeler avoir vu un film sur ce sujet intitulé : ‘Mars attaque vraiment’. Je suis également parfois traversé par d’autres souvenirs comme le fait que nous, tempornautes, n’apparaissions vraiment pas très malins avec notre parité hommes-femmes, dans un monde où six à sept sexes différents co-existaient. Mais là, je me demande parfois si ce n’est pas mon hétérosexualité qui rêve…
Avant de passer à la bonne nouvelle, il faut que je n’oublie pas un menu incident. Le ministre de l’intérieur avait tenu à nous accompagner, pour « aller sur le terrain » précisait-il, et… nous l’avons ‘oublié’ quand nous sommes repartis. Le commandant de la fusée inter-temporelle, Monsieur Déclinologue expliqua qu’il n’avait pas voulu perturber la campagne électorale qu’avait entreprise le dit ministre. Mais certains le soupçonnèrent de dérive villepino-juppétiste, d’autant plus qu’il semble avoir fait cela avec "humour", mais sans "tendresse" excessive. D’autres le soupçonnèrent de travailler en fait pour un certain Laurent Plus-à-gauche-que-moi-tu-meurs. Ce dernier avait, en effet, aimablement proposé à la royale Ségolène d’être du voyage, lui assurant qu’il "garderait ses gosses pendant son absence". Au parti soc, en tout cas, certains en faisait tout un fromage[1]. Il y avait bien un certain François B. qui assurait en catimini à tous les journalistes qu'il rencontrait qu’il était le seul responsable de ce non-retour. Mais il voulait tellement toujours que l’on parle de lui comme le champion des opposants que personne n’y a véritablement prêté attention.
Et maintenant, pour finir cette préface, la bonne nouvelle : j’ai participé à la fin de la commémoration du bicentenaire de la séparation des Eglises et de l’Etat et, dans l’ivresse de la fête (car, cette fois, cela a été festif), j’ai réussi à subtiliser un manuscrit intitulé : « La douceur totalitaire », sous-titre « quand la France était un Etat-nation ; radiographie de la France au lendemain du centenaire de la loi de 1905 ». Son auteure ? Une historienne huitième titulaire de la chaire d’ « Histoire et sociologie de la laïcité », devenue une chaire de l’ESPHES. C’est un manuscrit inachevé, avec des parties rédigées et d’autres sous formes de notes. Les jugements portés sur notre merveilleuse République sont curieux, voire incompréhensibles (déjà le titre !). J’en avais d’ailleurs un peu discuté avec l’auteure que j’avais rencontrée quand nous étions tous deux à jeun, mais elle avait prétendu être retournée en 1906 avec, dans ses bagages, un ouvrage sur « la Belle époque » écrit par un historien de 2006 ; ses interlocuteurs lui aurait témoigné d’une identique stupéfaction. Quoi qu’il en soit, je vous en livrerai un épisode chaque mois, en alternance avec les Notes habituelles[2]. Vous prendrez vos responsabilités en surfant sur le Blog à ce moment là. Internautes non avertis s’abstenir !
PS: Bon, on a bien le droit de diversifier un peu les genres littéraires...et il ne faut pas prendre cette préface pour autre chose qu'elle n'est: un moment un peu récréatif dans un Blog en général sérieux... et qui le redeviendra un peu plus dès la semaine prochaine. Que toutes/tous les internautes ne comprennent pas toutes les blagues contenues dans la dite "préface" est logique. Mais la plupart sont généralistes et compréhensible pour celles et ceux qui suivent un tant soit peu l'actualité, seulement quelques unes sont destinées plus spécialement à telle ou telle catégorie de Blogeurs/blogeuses (et différencié: acteur de cinéma, Francis Blanche s'écriait "quelle finesse, quelle Kolossale finesse" dans 'Babette s'en va en guere', réplique culte alors. Marcel Gauchet est, lui, l'auteur sérieux d'un ouvrage sur le 'désenchantement du monde'). Un Blog ne doit pas forcément obéir aux contraintes de la communication de masse. Sinon, quel est son intéret?
Quant au but de la préface, il consiste à précéder d'un peu d'humour quelque chose qui, sans cela, pourrait parâitre prétentieux: TENTER DE PARLER DE 2006 COMME ON EN PARLERA EN 2106. Fiction d'historien, mais manière de voir les problèmes actuels de façon décalée.
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