30/03/2006

Mieux cerner ce qu'est la laicite

3 avril

En attendant une Nouvelle Note ( a La fin de la semaine):

- 7255 internautes ont consulte le Blog en mars, c'est aussi bien que decembre 2005, le meilleur mois jusqu'alors

-Reponse a des commentaire: qu'Andre Pratt (La Presse) me donne son numero de telephone, je le contacterai. Merci a la Bourrique de sa remarque un peu ironque: qu'il ou qu'elle se rassure: il y avait 180 personnes et nous etions 3 medailles, cela fait 60 chacun et n'a creve aucun budget!

D'abord 2  petites nouvelles:

- Un quotidien americain consacre un article de fond a la France, a propos des manifestations et de la greve concernant le CPE. Pour montrer que l'auteur connait bien son sujet, on indique qu'il a ecrit 2 ouvrages sur la France, le premier s'intitule (traduit en francais): La France en crise et le second: la France injuste. Exemple significatif de ce que j'ai deja indique sur l'image que donne la  France (et non sans raison!)

- Un rapport international vient d' être publie, destine aux "decideurs" sur la France et les musulmans. Les analyses et les conclusions sont decapantes. On y apprend notamment que "les musulmans de France s'averent finalement bien plus individualistes que prevu. A l'inverse il y a bien un communautarisme republicain, qui s'inscrit dans la tradition francaise de ghettoisartion du social et d'instrumentalisation clienteliste des elites religieuses." Votre Blog favori, estimant que tous ceux et celles qui le frequentent sont des VID (Very Important Decideurs!), va vous faire, prochainement, un resume synthetique de ce rapport, avec des commentaires ad hoc.

PS: Un "etudiant de Nice" me fait remarquer que j'ai ecrit dans ma Note sur "Les evenements de Mars 2006", "embrassement" et non "embrasement". Le lapsus est, bien sûr, significatif: je pense trop aux nombreuses internautes qui me font le plaiisir de consulter ce Blog!!!

La laïcité, quelle liberté ?

Une récente conférence, prés de Mantes-la-Jolie, m’a permis de rencontrer des personnes qui ont des avis différents sur la laïcité. Du coup, à partir des propos entendus, je peux expliciter mon propre point de vue qui est lie aux analyses que j’effectue sur ce sujet.

Certains auditeurs estimaient que : la laïcité, c’est bien mais cela réduit trop souvent au « plus petit dénominateur commun » et conduit à une perte de sens. Quelqu’un disait : en fait l’enseignement religieux en Alsace-Moselle, avec possibilité de dispense, cela ne met pas ces 3 départements à feu et à sang, alors pourquoi pas ? Des professeures voulaient continuer à réfléchir sur le foulard et, après la conférence elle-même nous avons continué à discuter à ce sujet.  

Quelqu’un était scandalisé parce qu’une association loi de 1901 « Bible dans le Mantois » a organisé une exposition sur la Bible, perçue comme un livre qui « fait partie du  patrimoine de l’humanité »  et a reçu quelques subventions de collectivités locales. Il y avait eu un tract et une manifestation contre ce fait.

Voila donc un exemple concret où la représentation de la laïcité constitue un enjeu et où, d’un côté on pense agir dans le cadre de a laïcité, de l’autre on estime que la loi de 1905 est violée car il s’agirait d’une entreprise de « prosélytisme ».

Premier point : la laïcité induit-elle une réduction au plus petit dénominateur commun ? Elle organise et règle la vie commune. Et on dit alors : la religion, pour ne pas être imposée et  ne pas dérogée à la laïcité doit rester dans « la sphère privée », elle « est de l’ordre du privé ». Et certain disent que la loi de séparation met la religion dans le privé.

C’est un peu plus compliqué : dans la sphère publique, ou plutôt l’espace public, il faut distinguer ce qui est de l’ordre de l’institutionnel, au sens sociologique du terme, c'est-à-dire des institutions publiques qui sont liées à des activités plus ou moins obligatoires (l’instruction est obligatoire jusqu’à 16 ans, des vaccinations sont obligatoires ainsi que des examens et l’obtention de certificats médicaux dans certaines circonstances) et ce qui est de l’ordre de l’associatif (également au sens sociologique), c'est-à-dire ce qui est volontaire et libre. Ce qui est socialement facultatif, et donc relève de « choix privé », c'est-à-dire de choix personnel, mais peut très bien se déployer librement dans l’espace public, à côté de d’autres activités de type associatif qui peuvent avoir des orientations différentes.

Qu’a fait la loi de 1905 : 3 choses:

-         avec l’article 1, elle indique que la puissance publique et les institutions publiques respecte la liberté de religion et de conviction : « La République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice du culte ». Cet exercice du culte est public et il est garantit comme tel

-         avec l’article 2, elle privatise les institutions religieuses : les « cultes reconnus » (catholique, protestants, israélite)  étaient des institutions publiques dont le ‘clergé’ était salarié par l’Etat. « La République ne reconnaît, ne salarie et ne subventionne aucun culte. » Le « budget du culte » est progressivement supprimé. Mais il s’agit bien du budget du « culte » concernant les associations loi de 1905.

-         avec l’article 4, elle respecte le fait que les associations formées pour l’exercice du culte fonctionnent, à usage interne, comme des institutions : c’est le fameux « en se conformant aux règles générales d’organisation du culte dont elles se proposent d’assurer l’exercice. » nécessaires pour recevoir l’affectation des biens. Autrement dit s’il n’y a aucune contrainte à croire et à être de telle ou de telle religion, à partir du moment où l’on fait librement ce choix, on accepte les contraintes institutionnelles de la religion que l’on a choisi. Ainsi, si le droit canon n’a aucune validité pour les lois de la République, la République lui reconnaît une autorité pour régler les différents religieux qui peuvent se produire entre catholiques.

Dernier point : que se passe-t-il quand il se produit une contradiction entre l’article 1 : la garantie du libre exercice du culte et l’article 2 : le fait de ne pas reconnaître, salarier, subventionner ? Qu’est-ce qui doit l’emporter ? Ce fut l’enjeu de l’amendement proposé et adopté par les députés permettant de salarier des services d’aumônerie (fin de l’article 2, jamais cité par les partisans d’une laïcité antireligieuse qui se réclament abusivement de la loi de 1905 : « Pourront toutefois être inscrites aux dits budgets les dépenses relatives,à des services aumôneries… »). C’est très clair : en cas de conflit, l’article 1 l’emporte sur l’article 2, la « garantie » du libre exercice du culte est plus importante que le principe de la non affectation de dépenses publiques pour le culte.

Cela ne signifie pas que cette absence de financement public ne soit pas importante ; cela veut dire que sa signification est avant tout le fait qu’aucune religion n’est, ne doit être si peu que ce soit, officielle.

La laïcité fonctionne donc à deux niveaux :

-         celui du dénominateur commun, qui est celui des institutions publique et de tout ce qui, dans la sphère publique relève peu ou prou d’un fonctionnement social commun et obligatoire (tout ce qui est administratif, par exemple. Là il y a, à la fois neutralité religieuse et respect de la liberté de religion et de conviction. Pas de cours confessionnel de religion à l’école, par contre (cela a été rappelle par un auditeur de la conférence), l’école s’arrète un jour par semaine outre le dimanche pour faciliter la tenue du catéchisme (c’était le jeudi sous Jules Ferry, c’est devenu le mercredi). C’est pourquoi, je suis pour la transformation du cours confessionnel de religion qui existe en Alsace-Moselle en cours de culture religieuse, de  sciences religieuses : l’école initie à des connaissances, elle n’a rien à voir avec la catéchèse. Ceci dit les exigences de la laïcité sont diversifiées. Je vais y revenir.

-         Celui de l’espace publique pluralistechacun s’exprime et s’associe de façon volontaire et libre. Et ce second niveau est indispensable à la qualité d’une société laïque. Le commun ne tombe pas du ciel, fut-ce du ciel des idées cher au philosophe (c’est implicitement le cas dans la perspective des philosophes dits « républicains » et, par exemple, d’Henri Pena-Ruiz : il perçoit bien le domaine de ce qui est commun, mais minimise ce second niveau, ce qui tend à réduire effectivement au plus petit dénominateur commun et a croire que le commun tombe tout droit du ciel des idees). Ce qui est commun se construit de différentes manières : le travail effectué pour que les connaissances « progressent » en est une, le débat public pluraliste ne est une autre tout autant indispensable.

C’est là que ce qui est d’inspiration religieuse, comme ce qui est d’inspiration irréligieuse, peuvent constituer des composantes culturelles de ce libre débat et que la société a tout intérêt à ce qu’un tel débat soit très pluraliste, créatif et que les subventions publiques équilibrent, dans une certaine mesure, la sphère marchande qui fonctionne selon des principes de rentabilité et de profit qui, s’ils sont dominants, aboutissent à une pensée standard, à une pensée massifiée, qui n’est plus une véritable pensée mais en ensemble de stéréotypes pets à penser et prêt à jeter.

Au niveau de la société civile, de son expression, de ses débats, on a intérêt à ne pas aseptiser les choses. C’est le domaine de la « liberté de conscience ». Ainsi Alain Souchon peut chanter une chanson où il se demande : « Et si le ciel était vide ? », mettant ainsi en question les religions ; les supermarchés, les radios et les télés diffusent à haute dose cette chanson sans que l’on parle d’atteinte à la laïcité. Ce qui est possible pour des mises en cause de la religion doit pouvoir l’être pour des propositions d’inspiration religieuse, sans être directement de l’ordre du prosélytisme (qui lui appartient au domaine, différent, du « libre exercice du culte »).

De même aussi bien le Canard enchaîné que l’Humanité ou La Croix, dont les convictions sont différentes, bénéficient d’aides publiques sans que personne n’y trouve à redire. Il en est de même, dans le domaine de l’aide sociale, du Secours populaire et du Secours catholique par exemple.

Si une association d’humanistes athées, ou de libres-penseurs organise une exposition sur l’histoire de la libre-pensée et sa contribution à l’avènement de la modernité, les œuvres des grands libres-penseurs, etc… elle doit pouvoir le faire et bénéficier, si elle le souhaite, de subventions de collectivités territoriales. Mieux, pendant l’année 2005, des Archives départementales ou d’autres organismes du même types ont réalisés des expositions comportant beaucoup de caricatures anticléricales sans que personne ne crie à l’atteinte à la laïcité.

Une association loi de 1901 (et non loi de 1905) veut promouvoir la connaissance de la Bible en tant que (je cite) « un des textes fondateurs » et organise une exposition qui comporte une série de panneaux (archéologie, transmission de l’écriture, traductions de la Bible, la Bible dans le monde, la Bible dans le judaïsme, Bible et Coran, Eglises d’Orient, historique de la Bible, livres de la Bible, thèmes traités). Cela fait partie de la vitalité culturelle de type associatif. Prétendre qu’il s’agit de « prosélytisme », d’exercice du culte, d’activités relevant de la loi de 1905 et que cette dernière serait violée ne tient pas juridiquement.

Bien sûr, faire un tract, une manifestation relève de la liberté. Mais d’une part,  les promoteurs de cette contestation feraient mieux, à mon avis, d’avoir eux aussi des activités culturelles et de faire leur propre exposition (la critique est aisée, mais l’art est difficile) ou d’argumenter sur le contenu de l’exposition s’ils estiment que ce contenu est contestable. D’autre part, il est abusif de prétendre que la laïcité est mise en danger par ce genre d’exposition.

Un peu de rigueur donc. Il ne faut pas confondre la sphère publique institutionnelle et  l’espace public où la société civile s’exprime.

Dernier point : pour ce qui est de cette sphère publique institutionnelle, et notamment de l’école je ne pense pas que les exigences de laïcité soient les mêmes pour les enseignants et les enseignés, les professeurs et les élèves. Les professeurs sont en situation d’autorité, ils sont (sociologiquement) des agents institutionnels. Ils ont (dans le primaire et le secondaire en tout cas) un « devoir de réserve ». Au delà, ils doivent initier à une démarche de connaissance et donc apprendre notamment aux élèves la différence entre croire et connaître. Cela signifie qu’ils n’enseignent pas ce qu’ils croient (et cela est valable dans tous les domaines, pas seulement au niveau des convictions religieuses ou irréligieuses) mais ce qu’ils peuvent connaître.

Les élèves n’ont pas cette responsabilité. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas des exigences de laïcité qui s’imposent à eux. Au contraire : le respect des programmes, de la discipline, le fait de ne pas faire de prosélytisme à l’école, etc. Mais les exigences de laïcité sont différentes quand les rôles sont différents. Il faut sortir de la logique du « tout ou rien ». La gymnastique intellectuelle est nécessaire.

03/02/2006

LA "LIBERTE D'EXPRESSION" ET SES MULTIPLES FACETTES

Dans la vie, on ne fait pas toujours ce que l’on veut : je vous avais annoncé un dialogue sur l’universalisme républicain, et, depuis avant hier (mercredi), on me demande de divers côtés ma position sur l’affaire des caricatures antimusulmanes. Alors, je repousse d’une semaine mon propos pour tenter de réfléchir au problème de la liberté d’expression, cela d’autant plus que je « rumine » pas mal de choses à ce sujet depuis longtemps et qu’une autre affaire concernant la liberté d’expression en France n’est guère connue (mais c’est précisément le rôle du Blog d’attirer l’attention sur des sujets importants qui ne font pas la une des médias).

1) Quelle est cette autre affaire ? Tout simplement une condamnation de la France, par la Cour européenne des droits de l’homme pour…atteinte à la liberté d’expression. C’est la seconde condamnation pour le même motif en quelques semaines, et la troisième condamnation de la France par la Cour européenne en un peu plus de 6 mois (cf. pour les 2 précédentes, les Notes: "Gambetta guillotiné" du 23 décembre 2005 et "Trève estivale" du 29 juillet 2005; vous les retrouverez facilement grâce à la rubrique "Archives", en bas à droite après la rubrique "Commentaires récents", cela vous permet de cliquer sur le mois que vous voulez). Pour un pays qui se veut « la patrie des droits de l’homme » avouez que ce n’est pas très glorieux et mérite réflexion.

Votre Blog favori vous a déjà parlé des deux premières condamnations. Voyons maintenant la troisième. J’ai trouvé l’information dans Le Monde  (2 février 2006) : Paul Giniewski avait publié une réponse à l’encyclique « Splendeur de la vérité ». Il y écrivait : « De nombreux chrétiens ont reconnu que l’antijudaïsme des Ecritures chrétiennes et la doctrine de l’ « accomplissement » de l’Ancienne Alliance par la Nouvelle conduisent à l’antisémitisme et ont formé le terrain où ont germé l’idée et l’accomplissement d’Auschwitz ». Poursuivi par l’association « Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne » (des gens qui considèrent que l’identité française est avant tout chrétienne) pour « diffamation raciale envers la communauté chrétienne », M. Giniewski s’est vu condamné en première instance, puis en cour d’appel,  la condamnation étant confirmée par la Cour de cassation.

Première source d’étonnement : trois procès qui, chaque fois, se terminent par une condamnation. Vous en avez entendu parlé, vous ? Moi, jamais et les amis que j’ai consultés (et qui sont sensibilisés soit sur les problèmes de liberté d’expression, soit sur les relations judéo-chrétiennes) non plus. Il y a peut-être eu quelques lignes dans les journaux car personne n’a le temps de les lire de A jusqu’à Z, mais si cela avait fait un gros titre on s’en souviendrait sans doute. Dans la hiérarchie de l’information, cette affaire a été considérée comme sans importance. C’est pourtant grave et il est intéressant de constater que Le Monde publie l’info juste après celle sur les « caricaturistes de Mahomet » et que celle dernière se termine par « l’islam est à nouveau face au défi de la liberté de conscience et d’expression. » Et si la France se trouvait face au même défi…

Je ne connais pas M. Giniewski. En revanche, j’ai polémiqué, parfois, contre sa position admirative de la politique israélienne. Je n’ai donc aucun atome crochu avec lui, mais je suis choqué qu’il y ait eu condamnation sans que les medias s’en soient émus. La question de la responsabilité de l’antijudaïsme chrétien dans l’antisémitisme contemporain est une question très importante, en débat parmi les historiens. Mon collègue et ami Gilbert Dahan, spécialiste du Moyen-Age, insiste sur les différences entre les deux. Travaillant sur le XIXe siècle, je suis sensible à l’emboîtement de l’antisémitisme contemporain sur l’antijudaïsme chrétien et la polémique anti-juive de certains socialistes comme Alphonse Toussenel (les internautes que cela intéresse peuvent lire le chapitre que Valentine Zuber et moi avons consacré à ce sujet dans notre livre Une haine oubliée, Albin Michel, 2000, 239-254). Mais peu importe. On peut juger le propos excessif, le critiquer, le combattre si on le juge nécessaire, fort bien. En faire un délit, n’est-ce pas une atteinte à « la liberté d’expression » ?

C’est ce qu’a considéré la Cour européenne des droits de l’homme qui vient donc une nouvelle fois de condamner la France pour violation du droit à la liberté d’expression. La Cour estime que M. Giniewski a apporté une « contribution » à un « très vaste débat d’idées déjà engagé ». Une nouvelle fois, on peut constater qu’il est précieux qu’une telle institution existe et permette de déconnecter les droits de l’homme du cadre de l’Etat-nation. Certes, pas plus qu’une autre instance la Cour européenne n’est infaillible, mais elle donne une garantie supplémentaire et dans les trois condamnations qu’elle a portée contre la France ces derniers mois je suis persuadé qu’elle avait raison.

2) J’ai fait exprès de rapporter d’abord l’info que, sans doute, la majorité des internautes du Blog ne connaissaient pas, avant de parler de la défense de la liberté d’expression à propos des caricatures antimusulmanes. Car il faut s’étonner du fait qu’à ma connaissance personne n’ait publiquement relié les deux affaires. Significatif, non ? En tout cas, n’oublions pas que les atteintes à la liberté d’expression, viennent de plusieurs côtés,  y compris de la France deux fois condamnée par la Cour en quelques mois à ce sujet.

2.1) Mais cela ne doit pas servir non plus de prétexte pour ‘noyer le poisson’. Le droit à la critique de la religion fait partie de la liberté de conscience (de ce j’appelle la pratique sociale de la liberté de conscience) et donc de la laïcité. Là-dessus ma position est claire et permanente. D’ailleurs, la Déclaration internationale sur la laïcité, publiée dans le Blog et que vous pouvez signer, mentionne la possibilité du « blasphème ». Cela a entraîné certains refus de signature (même si, rassurez-vous, des croyants de toute confessions ont signé le texte) mais nous l’avons gardé. Pas d’équivoque donc.

A celles et ceux qui n’ont pas cru devoir s’associer à la Déclaration pour cette raison, aux musulmans choqués par ces dessins, je dirai qu’il doit avoir égalité entre le droit de croire et le droit de ne pas croire, que ces deux droits doivent pouvoir s’exprimer et qu’il ne s’agit pas d’une liberté statique, mais d’une liberté dynamique, en débat où l’on peut tout aussi bien critiquer ceux qui prônent l’athéisme que ceux qui prônent telle ou telle croyance. En particulier, les musulmans ont parfaitement le droit de ne jamais vouloir représenter le Prophète et on doit respecter leur liberté. Mais cet interdit ne saurait s’appliquer à ceux qui ne sont pas musulmans. La laïcité n’est pas le refus du sacré, c’est le refus du sacré social, d’un sacré qui s’imposerait obligatoirement en dehors de l’adhésion personnelle.

A celles et ceux qui auraient des réactions d’indignation au premier degré, je leur demanderai s’ils respectent bien la liberté d’expression de leurs adversaires. Je trouve assez drôle que crient très fort des gens qui parlent d’ « injure » ou de « trahison » faite à la laïcité dès qu’on lui ajoute un adjectif. Pour eux, parler de « laïcité plurielle » (comme l’a fait un temps la Ligue de l’enseignement) relève d’un blasphème impardonnable !

J’avais déjà écrit (où ? je ne sais plus) que, pour moi, le droit de critiquer et de caricaturer le Christ par exemple, devait être égal au droit de critiquer ou de caricaturer Jaurès (qui n’est pas le petit saint qu’en fait la ‘gôche’ française). J’ai exactement le même point de vue quand il s’agit de Mahomet ou de l’islam. Un bon critère d’équité, de la part d’un individu de gauche consiste à se poser la question : aurais-je accepté que l’on tourne ainsi Jaurès (ou tout autre figure emblématique de ses propres idéaux) en dérision ?

2.2) En effet, le droit à la critique ne supprime pas le droit à critiquer la critique mais, au contraire, doit l’inclure. Un dessin qui indique qu’il faut cesser les attentats-suicides parce qu’on manque de vierge au paradis est drôle et attaque une croyance qui peut entraîner du fanatisme. En revanche quand Mahomet est représenté (dans deux dessins) avec un turban qui comporte une bombe en son milieu, cela signifie que l’islam en tant que tel, dans son fondement même, se trouve assimilé au terrorisme. Libération a publié le premier dessin et s’est refusé à publier le second et ceux qui « sont offensants pour toute une communauté » (3 février). Je pense que Libé a eu parfaitement raison de refuser le piège du tout ou rien, de ne pas réagir au quart de tour, de prendre le temps du débat interne et de faire un choix. De même Le Monde me semble avoir réagi astucieusement avec le dessin de Plantu (pour une fois que je peux louer la presse, moi qui la critique souvent…).

2.3) A examiner ce qui se passe, on trouve un paradoxe dangereux : le fait que ces caricatures donnent lieu à des manifestations, à la demande d’excuses voire de mesures répressives est en train de créer une sorte de devoir de les reproduire. Où est la liberté d’expression si l’on est (moralement) obligé de publier des dessins avec lesquels on est en désaccord formel ? La liberté d’expression est tous azimuts : c’est le droit de publier mais de ne pas publier ce qui apparaît comme offensant ou être un appel à la haine, tout comme c’est le droit de croire et de ne pas croire. Battons nous avec autant de vigueur contre un pseudo devoir qu’aurait maintenant tout media de diffuser de telles caricatures antimusulmanes.

2.4) La liberté d’expression n’est pas un absolu (un nouveau sacré social !) qui devrait entraîner des réflexes style chien de Pavlov. Comme toute liberté est peut être limité par d’autres libertés : l’ « ordre public » démocratique (qui selon l’article un de la loi de séparation, est la seule limite légitime à l’exercice public du culte) est, précisément, l’articulation des différentes libertés.
 
2.5) Je l’ai indiqué, la liberté d’expression est réciproque, à charge de revanche. On le dit haut et fort pour les musulmans, mais il faut le dire aussi pour nous. J’aurais souhaité que des caricatures soient également publiées par la presse pour exercer le même droit à la critique, au soupson, à la mise en scène caricaturale à l’encontre des auteurs et de certains diffuseurs empressés des caricatures. Je remarque que personne n’a publié de caricature caricaturant les auteurs des dessins (pourquoi pas ?), ou montrant Serge Faubert se frottant les mains et se disant qu’il allait  avoir, pour  France-Soir, une formidable publicité gratuite alors que les ventes du journal sont au plus bas. Bien sûr, il prétend que cela n’a pas joué et se drape dans les plis du grand défenseur de la laïcité et de la liberté d’expression.  Mais, pourquoi prendrait-on son propos pour argent comptant ? Il n’est guère crédible : il y a dix ans, quand un rapport parlementaire parlait de « religions reconnues » (ce qui est contraire à l’article 2 de la loi de séparation) et accusait sans preuve certains groupements religieux, Faubert applaudissait des 2 mains. Ses grandes phrases vertueuses, son invocation de Voltaire me fait bien rire.

2.5) Il y a une réflexion spécifique à mener sur les photographies, les dessins, les caricatures. Je voudrais donner ici mon expérience d’historiens : une caricature frappe l’imagination beaucoup plus qu’un texte et si on peut signaler dans un écrit ou oralement le fait que la situation est calme, cela ne sera jamais caricaturé. J’ai souvent constaté que les expositions, faites par des profs qui avaient un souci très louable de montrer aux élèves des dessins et des caricatures d’époque, donnait une image tronquée de la réalité (de l’histoire de la laïcité notamment) : l’événement spectaculaire, le conflit se trouvait privilégié, les accommodements devenaient invisibles.

Par ailleurs, les caricatures du XIXe siècle ont grandement contribué par leur représentation du « juif », du « franc-maçon », du « protestant » d’un côté, du « jésuite », du « moine », du « clérical » de l’autre à ce qu’A. Leroy Beaulieu a appelé en son temps « les doctrines de haines »  dont le résultat a été, entre autre, la condamnation injuste de Dreyfus et l’exil de 30000 congréganistes (cf. toujours Une haine oubliée, ouvrage déjà cité). La caricature comporte le risque de réduire l’être humain à une essence fantasmée, elle est moins dans le rationnel que l’écrit, elle repose sur la connivence. Attention donc, pour les caricaturistes, de ne pas renforcer les idées reçues, les stéréotypes

2.6) Des caricaturistes se plaignent, dans Le Monde (3 février) d’une liberté d’expression moindre aujourd’hui qu’il y a 20 ou 30 ans. Je partage globalement leur avis. Encore une fois, la condamnation, à 2 reprises, de la France par la Cour européenne des droits de l’homme en est un indice (inquiétant) parmi d’autres. Pourquoi ce recul de la liberté d’expression ? : vous le saurez bientôt car l’historienne de 2106 qui s’est penchée sur la France de 2006 (cf. la Note « La douceur totalitaire I ») a travaillé la question. Et c’est important de tenter de comprendre ce qui est en train de se passer. Retenons, pour aujourd’hui que « l’islam », « le monde musulman » (pour reprendre les termes employés) est loin d’être seul en cause. Il constitue un miroir grossissant de problèmes beaucoup plus globaux. Cela fait qu’encore une fois c’est à son propos que se déclanche une « affaire », que se déchaînent les affects. Nous sommes (en Occident) scandalisés par les demandes de sanctions, beaucoup de musulmans se sentent, une nouvelle fois, blessés et humiliés. Pour toutes celles et tous ceux qui ne veulent pas d’un  choc des civilisations, cela est très inquiétant.

C’est pourquoi j’ai tenté de prendre en compte la complexité de cette affaire  et je me suis dit que cela valait la peine d’en parler un peu longuement.

PS: pour Clicillic: effectivement, je n'ai pas reçu le dit commentaire... et donc je ne l'ai pas supprimé. Ceci dit votre question sur la liberté d'expression pour les commentaires du Blog tombe à pile par rapport à cette Note: je n'ai supprimé qu'une seule fois des commentaires, il y avait un ensemble de gens qui, au moyen du Blog, s'envoyaient des remarques à forte connotation sexuelle, remarques qui n'avaient absolument rien à voir avec les Notes. Le Blog était, en quelque sorte, pris en otage. J'ai laissé faire au début, espérant que cela se calmerait tout seul. Comme cela n'a pas été le cas, j'ai prévenu, dans une Note, que je considérais que cela suffisait et j'ai enlevé tous les commentaires de ce type, sans rapport avec aucune des Notes.

Pour le moment, ce fut le seul cas où j'ai eu à intervenir. Mais je me réserve le droit d'intervenir également en cas d'injures, de propos à caractère raciste ou diffamatoire. Par contre toutes les critiques sont les bienvenues (et les éloges aussi!!!). Je ne peux malheureusment pas répondre à tout le monde: c'est déjà très acrobatique d'insérer le temps d'actualisation du Blog dans mon emploi du temps, mais je lis tous les commentaires. Merci à leurs auteurs: ils contribuent à l'intéret du Blog; qu'ils sachent que je leur en sais grè. Donc j'attends votre commentaire.

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16/07/2005

Télévision et laïcité

 

Je me suis exprimé trop rapidement dans mon dernier édito du Blog. Et parler de la télévision et de la laïcité nécessite une Note spécifique.

D’abord il ne s’agit pas de faire de l’indignation morale et de dire la télévision est « mauvaise ». D’abord parce qu’une telle indignation peut empêcher d’analyser plus à fond les choses ; ensuite parce que s’il y a une critique à émettre, elle doit nous atteindre tous : en effet, que recherche la télévision ? Le meilleur audimat, la meilleure audience, et donc la grève de certains programmes constituerait une arme efficace pour changer les choses .

Ensuite, il y a un malentendu complet qui montre que je me suis exprimé trop allusivement. En effet, je n’ai pas voulu dire que la télévision imposait des contenus, et notamment des contenus politiques. Non, je ne pense pas qu’elle ait une influence directe à ce niveau et je suis bien d’accord avec mes honorables commentateurs :

- d’une part l’utilisation d’internet s’est montrée un outil efficace lors de la campagne du référendum et les partisans du « non » ont su beaucoup mieux l’utiliser que les partisans du « oui »

- d’autre part la « télé » peut produire un effet de « raz le bol » qui peut la rendre complètement contre-productive au niveau de la diffusion de contenus.

Et, de façon plus générale, on peut dire que les gens ne sont nullement des récepteurs passifs.
OK pour tout cela.

 

Mais, pour moi, le problème reste entier.

Car si la télé n’impose pas (en tout cas pas toujours, loin de là) des contenus de pensée, la télé tend à imposer une manière de penser, une façon d’appréhender les problèmes et elle tend aussi à réduire la réalité à ce qu’elle en dit en faisant comme si ce qu’elle passe sous silence n’existait pas (ou fort peu), à nous imprégner de ses critères d’évaluation de la réalité.

 

Pour me faire comprendre, je vais donner un témoignage : il me semble que la « meilleure » émission de télé que j’ai jamais faite a été, en 1997, un passage dans l’émission de Canal + « Nulle part ailleurs » pour présenter mon ouvrage La morale laïque contre l’ordre moral.

C’était une semaine où Jérôme Bonaldi présentait l’émission et il m’avait invité à déjeuner avec son équipe pour préparer ma venue. C’était déjà très bon signe, car d’habitude, il n’y a pas ce genre de préparation. Tout au plus, un contact avec « l’assistante » et après, sur le plateau, souvent autre chose que ce qui était convenu (j’ai un très mauvais souvenir de Michel Field spécialiste de ce genre d’entourloupe). Il y avait là, en plus de Bonaldi, 3 personnes dont une jeune femme, Alix je crois, extrêmement fine et auteure de romans policiers.

Jérôme me dit à un moment qu’il va me poser telle ou telle question. Je lui réponds que je les trouve bébêtes. Il me rétorque qu’il en est conscient mais que c’est ainsi que les téléspectateurs se posent le problème de la morale.

Je refuse cette réponse et je le lui dis nettement. Elle est inacceptable, lui dis-je, pour deux raisons : d’abord qu’en sait-il ? Certainement pas tous les téléspectateurs. Ensuite, à supposez même qu’une partie des téléspectateurs raisonne de cette manière, en posant ce genre de question, il va faire croire à tous que c’est ainsi qu’il faut raisonner. Je lui dis qu’à mon sens il n’est pas un simple reflet des téléspectateurs mais, à sa manière, un maître à penser, quelqu’un qui structure leur pensée.

Jérôme est un peu surpris : jamais personne ne m’a jamais dit cela me confie-t-il. Il accepte de se remettre en cause et nous faisons du brainstorming pour trouver de nouvelles questions qui nous paraissent intelligentes et, en même temps, correspondent aux nécessités de la « télé ».

Résultat 10 minutes d’interview (beaucoup pour l’émission, peu pour s’expliquer vraiment) qui, vu ce temps court et les contraintes de la parole de masse, ont été (à mon sens) le mieux possible. Mais, pour obtenir ce résultat trois heures de préparation pour 4 personnes + moi avait été nécessaire et il y avait eu, en outre, l’acceptation  (très rare)  par une « vedette » de la télévision d’une remise en cause. Et ce souvenir est l’exception qui confirme la règle.

 

Pour moi, cela reste une expérience exceptionnelle et la télévision habituellement c’est plutôt le contraire. Que de fois, juste avant une émission qui a pourtant la réputation d’être « sérieuse », le présentateur m’a glissé : « n’oubliez pas que la télé c’est avant tout du divertissement. ». Et du « spectacle » pourrait-on ajouter, ce qui fait que le spectaculaire est systématiquement privilégié et par la télé, et par nous car, réfléchissons, si jamais la télé nous présente les choses de façon calme, sans dramatiser ni faire peur et en tentant de rendre un tantinet compte de leur complexité, l’émission va moins nous impressionner, moins se trouver gravée dans notre mémoire que dans le cas inverse. Là encore, il ne s’agit donc pas d’être dans l’indignation morale.

 

Et si je parle de la télé, c’est parce qu’elle reste le média dominant. Bien sûr elle n’est pas seule en cause. Je me rappelle d’une émission de radio, à la même époque, toujours pour présenter le même ouvrage. Le présentateur avait, en direct, une enseignante qui veut commencer à expliquer ce qu’elle fait dans sa classe en matière d’éducation à la citoyenneté. Elle n’avait pas parlé depuis 25 secondes que le dit présentateur trouvait que c’était déjà trop. Il lui coupe la parole, lui demande : « Quelle est la première chose que vous apprenez à vos élèves ? »

 Réplique immédiate de la dame (qui ne manquait pas de répartie) : « la première chose que je leur apprend est que la moindre politesse consiste à ne pas couper brutalement la parole de celui qui parle ». Le présentateur a ri jaune, mais n’a pas changé ses habitudes pour autant.

 

Au delà de la politesse, c’est cette impossibilité de disposer d’un temps minimum pour argumenter, pour énoncer une idée, sans être arrêté dans son élan, c’est cette obligation de dire de l’immédiatement compréhensible à tous qui façonne une façon hégémonique et simpliste de voir les choses.
Et encore, tout cela date de 1997, les choses ont bien empiré depuis.

 

A ce que je viens de dire, s’ajoute les simplifications du classement. On classe les choses une fois pour toute et de façon tellement schématique que cela en devient faux.

Ce qui me frappe souvent, c’est d’ailleurs la rigidité et la fixité dans le temps de ces classements. Nous sommes, théoriquement, la société du scoop et du toujours nouveau mais très souvent l’information donnée date et date tellement qu’elle est devenue fausse. Les choses ont changé, mais on répète toujours la même chose.

 

Je pourrais continuer pendant des heures. J’espère cette fois m’être fait comprendre pour l’essentiel : c’est d’abord des schèmes de pensée qui sont imposés (non un contenu) et cela a directement à voir avec la laïcité dont l’idéal est la liberté de penser.

La liberté de penser suppose que le débat puisse être de qualité et qu’on ne soit pas réduit à l’exposé de pensées simplistes, à l’exposé d’un pour et d’un contre aussi excessif l’un que l’autre, sans qu’il soit possible d’exprimer l’ambivalence. Je vous assure que c’est de plus en plus difficile, même s’il ne faut pas renoncer.

 

Reste à tenter de trouver une explication à cette situation.

Premier niveau d’explication, basique mais qu’on aurait tort de négliger ou de sous-estimer pour autant : la télévision (quelle soit privée ou même publique) est fondamentalement une structure marchande qui doit fabriquer un individu standard pour pouvoir diffuser le même produit à des millions de ces individus. L’individualité, c'est-à-dire ce que l’individu peut avoir de spécifique, n’est pas de l’immédiatement consommable, communicable, et donc nuit à un bon audimat. Et si le propos un peu difficile à comprendre, s’il faut entrer dans une perspective originale, gare au Zapping… Le message télévisuel hégémonique est la publicité (qui là aussi structure en partie à votre insu votre façon d’appréhender les choses). On a joué à la vierge effarouchée quand P. Le Lay a déclaré qu’il vendait à ses annonceurs des tranches de « cerveaux disponibles ». Il avait au moins la justesse de dire les choses.

Il ne faudrait pas que la faillite sociale du marxisme rejette dans l’impensé l’analyse critique de la société capitaliste. OK, on n’a pas (encore ?) trouvé d’autre système social viable pour les sociétés modernes. Mais cela ne nous oblige pas à fermer les yeux. Sans oublier, bien sûr, que les sociétés communistes totalitaires où on a imposé et forme et contenu de pensée, c’est encore pire.

 

Second niveau d’explication : justement le fait que l’on a pas trouvé d’autre système social pour « gérer » les sociétés modernes. Celles-ci mettent tout le temps en contact des gens qui ne se connaissent pas et n’ont pas vocation à vraiment se connaître. Des gens qui rentrent en contact sur des points précis et limité et qui doivent souvent avoir un contact court et efficace.

D’où, effectivement, la nécessité d’une communication de masse qui, autant que faire se peut, mette entre parenthèse les individualités, permet l’im-médiateté, le temps 0, court-circuite donc les médiations et abolit le temps où l’on s’apprivoise (comme le dirait le vieux Saint Ex). Une communication standardisée, calibrée et qui rejette tout ce qui dépasse. Il y a un continuum entre « penser télé » et « penser énarque », même si le second type est beaucoup plus sophistiqué que le premier.

Et il m’est arrivé, à plusieurs reprises, d’avoir des entretiens avec de brillants jeunes gens, qui m’avaient demandé rendez-vous parce qu’ils souhaitaient faire une thèse sous ma direction. Mais, à chaque fois que je leur proposais un sujet de thèse, ils me récitaient leur savoir et me disaient : mais qu’y a-t-il à chercher ? Et il n’y avait jamais rien à chercher sur rien car ils n’arrivaient pas à concevoir le savoir comme troué. Et trouer le savoir est le début aussi bien de l’interrogation  existentielle que de la recherche et de toute découverte : savoir qu’on ne sait pas ; savoir mettre en question ce que l’on sait. Or, nous sommes peut-être dans une phase de bureaucratisation, de technicisation du savoir, de la production sociale à haute doses d’évidences de tous ordres… et c’est cela aussi qui menace la liberté de penser.

 

Il y a un troisième  niveau et peut-être un quatrième et puis la question : que faire pour que cela change un peu ?

Mais je ne vais pas tout dire d’un coup,… et puis j’aimerais savoir déjà ce que vous pensez de tout cela. Je ne prétends pas avoir fait le tour de la question. Alors réagissez et (à suivre).

15/01/2005

LaÏcité ouverte?

POINT DE VUE

En 2005, le centenaire de la loi de séparation permet d’espérer un large débat sur la laïcité. Ce débat ne s’effectue pas dans un vide social. Deux conception de la laïcité s’affrontent, en schématisant celle de certains philosophes qui s’affirment « républicains », comme s’ils avaient le monopole de la République, celle de certains dirigeants d’Eglises. Je défendrais, dans cette rubrique (et dans la rubrique « Le grand bêtisier de la laïcité ») une CONCEPTION DIALECTIQUE de la laïcité qui évite les écueils de ces deux conceptions qui ne sont pas forcément fausses mais sont souvent unilatérales et …. religieuses. Les deux notes qui suivent (sur la Laïcité dite « ouverte » et sur Laïcité et « liberté de choix ») cherchent à tracer le chemin de cette conception dialectique. D’autres suivront pour donner des instrument de réflexion, de débat, voire aussi de combat, dans les discussions de l’année 2005.

OUVERTE, VOUS AVEZ DIT OUVERTE
LA LAÏCITE DOIT-ELLE ETRE « OUVERTE » ?

Depuis 15 ans, de brillants philosophes et leurs frères et sœurs combattent la « laïcité ouverte » qui ne serait qu’à leurs yeux un cléricalisme (voire, pourquoi pas, un intégrisme) déguisé. L’expression même de « laïcité ouverte » serait blasphématoire : La laïcité EST la laïcité, pure essence dans le pur ciel des idées et toute adjonction d’un adjectif montrerait le mauvais esprit de mécréants de la laïcité, qui ne peuvent être que des traîtres à la cause laïque. Il faut résister à ce petit terrorisme intellectuel, en même temps cela ne signifie pas que l’expression laïcité ouverte soit forcément pertinente.

Il faut résister à ce terrorisme intellectuel. Pourquoi la laïcité serait le seul vocable de la langue française que l’on aurait pas le droit d’accompagner par un adjectif (voire par plusieurs) ? Que sont-ils ces petits maîtres penseurs pour gendarmer l’usage du langage et imposer à toutes et tous leur manière de parler ? Au nom de quoi nous trouverions nous dans le dilemme : soit adopter leur conception de lalaïcité soit être des ennemis de la laïcité ? L’interdiction des adjectifs traduit un mode pensée orthodoxe, dogmatique, une conception religieuse de la laïcité, rejetant dans l’hérésie tous ceux qui n’ont pas l’honneur de penser comme eux. Que mille fleurs s’épanouissent, que mille adjectifs fleurissent : la laïcité n’a rien d’un dogme à avaler tout cru et elle se nourrit du débat, du pluralisme des opinions…garanti par l’article X de la Déclaration des droits.

Pas d’interdit donc. Cela dit à chaque fois on peut discuter de la pertinence d’une expression et l’acceptation de la liberté d’opinion ne signifie pas que l’on pense que toutes les opinions sont équivalentes. L’essentiel est d’argumenter au lieu de se poser en moderne inquisiteur. D’où la question : qu’en est-il de l’expression « laïcité ouverte » ?
Quand je lis la presse, j’apprends parfois que je suis un partisan de la « laïcité ouverte ». Je dois donc d’autant plus m’en expliquer.

D’abord, il faut signaler que l’expression « laïcité ouverte » date de 1985, c’est-à-dire de l’année qui a suivi les grandes manifestations en faveur de l’école libre. A tort ou a raison (de mon point de vue à tort si on considère le projet Savary, à raison si on se rappelle les gesticulation de certains laïques bornés comme André Laignel) la laïcité était apparue… fermée à beaucoup de gens et elle risquait de sombrer dans la défaite du projet de réunification des deux écoles. L’expression de « laïcité ouverte » a donc signifié socialement : la laïcité n’est pas ce que vous croyez, elle est bien autre chose. Dans le même état d’esprit, il a été question de « nouvelle laïcité ». Je pense qu’effectivement j’ai du alors moi même utiliser ces expressions (plutôt « laïcité nouvelle » que « nouvelle laïcité », la différence peut paraître subtile, mais…) pour la raison que je viens d’indiquer.
Vous ne la trouverez plus sous ma plume depuis longtemps. Le contexte a changé et l’expression « laïcité ouverte » a, dans certains cas, servi de porte-drapeau à des personnes qui (de mon point de vue) confondent un peu laïcité et tolérance, qui retiennent de la loi de 1905 essentiellement l’article 1 : liberté de conscience et de culte et oublient un peu l’article 2 : non reconnaissance, non officialité des religions. Je leur reconnais le droit de privilégier l’article 1, je ne vais pas dire qu’ils sont des laïco-traitres, mais leur manière de voir la laïcité n’est pas la mienne et, en faisant un peu d’auto-publicité, je pense que chaque lecteur de mon livre Laïcité 1905-2005 entre passion et raison peut le percevoir. Ma conception de la laïcité est plus une conception critique, au sens de l’esprit critique, de la réflexivité de la raison.
Je pense que la laïcité doit allier ouverture et vigilance, et bien sur on peut débattre, sans sacrilège, sur l’endroit où il faut placer le curseur. L’adjectif qui me semble le plus approprié pour définir en un mot la laïcité (selon moi) « véritable », est l’adjectif « inclusif ». Parler de « laïcité inclusive » est différent de parler de « laïcité ouverte ». Une laïcité ouverte peut se trouver happée par les religions (ou tout autre doctrine) auxquelles elle s’ouvre. Une laïcité inclusive à la prétention de former le lien social et de refuser ce rôle aux religions (qui peuvent être un lien collectif volontaire et libre, mais pas ce qui lie une société qu’elle soit nationale, européenne ou mondiale), mais elle permet à chacun de croire ce qu’il veut et de pratiquer ce qu’il croit. Elle n’impose rien d’autre que le respect des lois démocratiques, que le droit commun. Les religions ne sont pas au-dessus des lois, elles ne sont pas non plus au dessous. C’est la leçon de l’article 4 de la loi de séparation, quand il n’a pas été imposé au catholicisme d’être un « catholicisme républicain », il a pu conserver sa structure (considérée alors comme) « monarchique ». C’est lutter aujourd’hui contre le risque gallican d’imposer de l’extérieur un « islam républicain » qui seul serait au bénéfice de la liberté de conscience et de culte. A partir du moment où il respecte les lois, où il respecte la tolérance civile, un musulman, comme un catholique, a le droit de croire ce qu’il veut. Il n’existe pas de doctrine d’Etat, de philosophie d’Etat dont nos brillants philosophes seraient les grands prêtres. Et toc.


LAÏCITE ET LIBERTE DE CHOIX

LAICITE ET LIBERTE DE CHOIX

Ce texte est issu d’une conférence de presse qui a eu lieu en 2003 (je ne me rappelle plus la date exacte) et était organisée par une association féministe catholique « pro choice ». Je le publie ici car il traite de sujets qui nous concernent : laïcité et citoyenneté, pluralisme interne des religions, médias, Vatican,…

Il peut sembler un peu étrange qu’un non-catholique intervienne dans le débat proposé par cette conférence de presse. La réponse à l’interrogation ainsi suscitée consiste à dire que je m’entremets à partir de ma spécialité : l’histoire et la sociologie de la laïcité. Mais alors, il faut tout de suite apporter deux précisions. D’abord il faut insister sur l’expression « à partir ». La démarche universitaire, scientifique, telle que je la conçois et que je tente de la pratiquer, suppose en effet une objectivation, une prise de distance par rapport à tout engagement pour pouvoir être une démarche de connaissance. Mais une fois cette démarche faite, le citoyen reprend ses droits et peut utiliser la connaissance acquise au service de son engagement dans la cité. Il en a le droit à partir du moment où il est conscient que l’engagement, en tant que tel, est d’un autre ordre que l’ordre scientifique. Ensuite, il faut spécifier que mon propos sera orienté par le point de vue d’où je me situe : un citoyen non catholique et spécialiste de la laïcité.

Le premier point que je voudrais souligner est non seulement la légitimité de cette conférence de presse, mais la nécessité pour les médias de bien la prendre en considération. Le pape Jean-Paul II, et à travers lui le discours officiel de l’Eglise catholique, occupe beaucoup la scène médiatique. Mais, chacun le sait, le catholicisme, en France comme dans les autres pays, est une réalité religieuse très diversifiée ; il est traversé par divers courants et mouvances. Dans une société démocratique et laïque, s’il est tout à fait normal que la parole pontificale soit portée à la connaissance du public, cela ne doit pas se faire au détriment des autres expressions de la religion, qu’il s’agisse du catholicisme lui-même ou d’autres formes religieuses. Au contraire, les médias d’une société démocratique et laïque ont pour mission de faire connaître les différentes positions qui existent au sein des Eglises et autres religions. Ils doivent visibiliser le pluralisme religieux et ne pas donner le monopole de la parole au discours officiel.

Mon second point consiste à rappeler que toutes les enquêtes réalisées en France, depuis maintenant une bonne vingtaine d’années, montrent que la grande majorité des catholiques français, dans la conduite morale de leur vie, obéissent à leur conscience plutôt qu’aux prescriptions officielles de leur Eglise. Cela ne signifie pas forcément d’ailleurs un éloignement du catholicisme car l’historien sait que, dans l’histoire de cette religion, la référence à la conscience a toujours tenu une grande place. Valoriser le choix en conscience me semble donc correspondre à ce que cherche à vivre une grande partie du catholicisme français. Il ne s’agit pas d’opposer un toujours permis à un toujours interdit mais d’élucider quelle est l’instance qui a l’autorité dernière pour dicter la conduite personnelle de chacun. Etre pour le choix revient à dire que cette autorité dernière est la conscience.

Mon dernier point concerne le statut du Saint-Siège dans un monde globalisé. Il est totalement légitime que le Vatican « prêche » aux catholiques ce qu’il estime être la vérité, aussi bien dans l’ordre dogmatique que dans l’ordre moral. Il apparaît moins normal que le Vatican soit, à la fois, une autorité spirituelle et un Etat, représenté comme tel dans maintes institutions internationales. La laïcité implique ce que l’on appelait jadis « la distinction du temporel et du spirituel » ; outre la liberté de conscience, elle suppose la nécessaire séparation du politique et du religieux. Cette séparation, réalisée depuis 1905 en ce qui concerne la France, doit exister aussi, dans une perspective laïque, à l’échelon international. Comme autorité spirituelle, le Saint Siège peut tout à fait donner des exortations morales qui seront connues dans le monde entier. Par contre, qu’il exerce une pression à un niveau politique apparaît laïquement moins logique. Il me semble –opinion de citoyen- que son message d’ensemble aurait plus de portée spirituelle qu’il s’exerçait strictement dans ce domaine.

Jean BAUBEROt