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02/01/2011

Varia. Engrenage.

D'abord quelques éléments en ce début d'année, en lisant vos commentaires de la dernière Note de 2010. 

Grand merci à Mathilde pour ses "Impensés". Ils contribuent à ce "regard critique sur la société" que tente de faire ce Blog.

Merci aussi à Roger Mulot de nous rappeler que l'identité personnelle est la "synthèse d'un grand nombre de particularismes" et qu'en plus cela est "instable". J'ajouterai que, dans cette perspective, chacun découvre qu'à certains niveaux il fait partie de la majorité, et à d'autres il est minoritaire. Seulement le regard d'autrui fige souvent l'individu dans une seule de ses dimensions, l'englobe par cette dimension. Le regard, souvent, communautarise...

Et non Gigi III, ce n'est pas la "dernière nouveauté" que d'indiquer que l'intégration est l'affaire de tous. Si vous ne sélectionniez pas ce qui vous dérange, vous auriez appris dans cette Note, que c'est ainsi que Durkheim... à la fin du XIXe siècle (comme nouveauté, on fait mieux!) à développer une perspective sociologique de l'intégration. L'intégration se fait à une société qui est en mouvement, qui a à la fois un passé et un devenir que l'on va construire ensemble, et non les uns contre les autres. L'emploi du terme "intégration" a été appauvri ces dernières décennies.

Les fêtes ont été malheureusement assombries par des attentats contre des chrétiens, et notamment le massacre qui a eu à Alexandrie. A ce sujet, il me semble important de contribuer à la diffusion du Communiqué du Centre Malcom X, dont je partage entièrement les préoccupations et l'affliction. Le voici:

"C'est avec désolation et consternation que le CMX (Centre Malcolm X) apprend comme l'ensemble du monde, l'attentat ayant eu lieu  à la sortie de l'Église à Alexandrie (Egypte)  dans la nuit 1er janvier 2011. Des croyants chrétiens sortant d'une messe de minuit moment fort pour les chrétiens, sont victimes d'un attenta à al voiture piégée. Un acte condamnable sans équivoque. Contraire à l'esprit de l'islam et à toutes les philosophies humanistes.

Notre affliction est d'autant plus grande que la région du moyen Orient est le théâtre attentats permanents ciblant de plus en plus les fidèles croyants à la sortie de leurs églises ou de leurs mosquées. Une région du monde où le terrorisme vient au détriment des habitants, nuire au vivre ensemble millénaire, et renforcer l'occupation des pays comme l'Irak et l'Afghanistan et le développement des troubles au Pakistan. Nous n'oublierons pas ce qui se joue aussi sur le continent africain comme au Nigeria ou en Asie comme en Inde.

Il est désespérant d'assister impuissant au démantèlement de cette région du monde berceau des civilisations et des religions. Ces violences qui n'épargnent personne exceptés celles et ceux pour qui la violence et le terrorisme sont un business comme un autre.

Toute notre pensée va aux victimes de ces barbaries en début de cette nouvelle année 2011."

 

C'est contre cet engrenage que le Blog s'engage également. 

 

 

15:56 Publié dans ACTUALITE | Lien permanent | Commentaires (46)

30/12/2010

Meilleure Année !

 

L’année 2010 n’aura pas été géniale, c’est le moins que l’on puisse dire ! Et donc il faut se souhaiter mutuellement pour 2011, une MEILLEURE ANNEE.

Une année où le débat retrouve un sens de l’équilibre.

Une année où la question de la laïcité est abordée dans sa généralité. Et s’inverse la tendance du glissement de la laïcité vers la droite dure et l’extrême droite.

Une année où on n’assiste plus à une idéologisation et une instrumentalisation  de la notion d’intégration. Cette notion d’« intégration » concerne tous les membres d’une société sans distinction d’origines ou de croyances.

         La nécessité pour chacun de s’intégrer est due au fait qu’une société n’est pas seulement la somme des individus qui la composent, mais aussi et surtout la qualité des relations qu’ils établissent ensemble, dans leur diversité multiforme (sociale, culturelle professionnelle, religieuse,…) et qui donne de la cohésion et de la dynamique sociales.

        C’est d’abord cela l’intégration : un lien réciproque entre les individus et aussi entre la société et les individus pour bâtir ensemble un avenir commun. Cela suppose justesse et justice. La société doit favoriser l’intégration de ses divers membres, comme ceux-ci tenir compte des nécessités de la vie en société, et de ce qui fait cette société dans sa singularité.

Il existe un paradoxe qu’il me semble avoir déjà indiqué, à partir d’Emile Durkheim : deux menaces guettent la société : une intégration trop faible de ses divers membres, certes ; mais aussi une intégration trop poussée générant ce que le sociologue appelle une « individuation insuffisante ».

Chacun doit pouvoir posséder sa propre individualité, ne pas être uniquement une partie du « tout social ». Et  donc l’intégration ne saurait être absolue et elle ne doit pas conduire à l’uniformité.  L’individualité de chacun n’est pas « soluble » dans quoi que ce soit, y compris la République et c’est, grâce à cela, que chaque citoyen peut précisément apporter une contribution originale à la République.

 C’est aussi à partir d’une telle optique que l’on peut poser le problème, tant rebattu maintenant, de la « diversité » culturelle et religieuse. Deux indications :

D’abord, tout le monde , tous les Français sont inclus dans la diversité de la France d’aujourd’hui. Il n’y a pas ceux qui seraient « issus de la diversité » et les autres (issus, eux, de je ne sais quelle normalité!).

Ensuite, reconnaître l’existence, et l’importance, de la diversité signifie que l’on ne recherche ni n’exige de personne une intégration absolue à la société car une intégration intégrale serait destructrice de la personnalité de chacun et, d’autre part, serait néfaste pour la société elle-même car elle la figerait totalement.

La citoyenneté a deux face : civisme et individualité. Au milieu des bruits et des fureurs, est-on encore capable de la comprendre ?

 

PS: je viens d'apprendre le décès de Claude Nicolet, analyste de "l'idée républicaine" en France, dont j'avais discuté les thèses notamment dans mon ouvrage Laïcité 1905-2005, entre passion et raison. J'espère avoir le temps de reparler bientôt de quelques aspects de son oeuvre, d'une permanente actualité.

 

 

10:35 Publié dans EDITORIAL | Lien permanent | Commentaires (5)

20/12/2010

Laïcité, mode d'emploi

Une mini Note pour raison de mal de dos.

Mais je voulais signaler à celles et ceux qui n’ont pas fini leurs courses, pour les cadeaux de Noël et/ou de fêtes de fin d’année, l’ouvrage de DOUNIA BOUZAR :

Laïcité mode d’emploi. Cadre légal et solutions pratiques : 42 études de cas paru chez Eyrolles (et que vous trouverez dans les FNAC à la rubrique « Management »)

Je ne suis pas toujours d’accord avec l’approche de Dounia Bouzar. Par exemple, elle envisage le cas où « des maris refusent que des gynécologues accouchent leurs épouses » (situation 26) sans rien dire du cas où des femmes, dans d’autres situations thérapeutiques, souhaitent être examinées par des médecins femmes. Or, d’après mes propres enquêtes, ce cas existe bel et bien, même si on tente de le passer sous silence. Je recommande cependant  chaudement son livre car elle a fait un travail que personne, à ma connaissance, n’a fait avant elle de façon aussi complète : examiner comment la laïcité à la française se concrétise dans les services publics (au sens large) et dans les entreprises.

Pour chaque cas envisagé, elle donne l’état de la législation, au sens le plus large du terme (non seulement la loi mais  des avis et notes du Conseil d’Etat, Circulaires, Directives, articles du Code du travail, Décisions judiciaires, Délibérations de la HALDE,….) puis ses propres perspectives (Problématique, Eléments clés du débat, Que faire ?). Donc on dispose d’une information claire et sérieuse sur le cadre juridique (nul n’est censé ignorer la loi !), qui donne plus de possibilités d’accommodements que certains ne le disent. Ensuite on peut réfléchir aux accords et aux désaccords que l’on peut avoir avec ce qu’elle propose. Il lui arrive d’ailleurs de proposer 2 solutions possibles.

Un livre extrêmement utile donc à la fois par son côté informatif et par sa contribution à un débat qui devrait avoir lieu de façon posée et loin du tapage médiatique.

 D’autre part, à celles et ceux qui veulent être vraiment en avance sur tout le monde, je propose quelque chose d’absolument inédit : fêter Noël 2011 dés le mois de janvier, en offrant à tous vos amis, deux ouvrages dont nous reparlerons

-Laïcités sans frontières de J. Baubérot et M. Milot, Le Seuil. En librairie le 13 janvier

-Sacrée médecine. Histoire et devenir d’un sanctuaire de la Raison de J. Baubérot et R. Liogier, Entrelacs. En librairie le 18 janvier.

Qu’on se le dise !

19:51 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (24)

14/12/2010

La laïcité lepénisée

A force de dire qu’il suffit de prononcer le terme « laïcité » pour que tout soit dit, à force de refuser que, comme la république ou la démocratie, la représentation de la laïcité représente un enjeu social, la machine à décerveler a fait son œuvre.

La laïcité était un marqueur d’une identité de gauche, elle a glissé de plus en plus vers la droite dure, avec en prime quelques nostalgiques du stalinisme ou d’ex-gauchistes en déroute. Maintenant, Marine Le Pen peut s’autoproclamer championne toutes catégories de la laïcité, puisqu’on a faussé son sens.

Depuis des années, je tente de dénoncer cette dérive. La réponse est souvent de me prêter des positions que je n’ai pas pour pouvoir mieux ne pas entendre ce que je cherche à dire.

Mais, maintenant, l’heure est peut-être, pour toutes et tous, à prendre conscience de ce qui menace réellement la laïcité : son emploi fallacieux pour sortir du cadre démocratique.

 Il est grand temps de remettre les compteurs à zéro, et de cesser d’interdire, à coup d’oukases, un libre débat sur ce qu’est la laïcité, comment elle se concrétise et s’actualise. Ce libre débat, sans excommunication, serait la meilleure réponse à ce développement de la capture de la laïcité.

La loi de 1905 a été le fruit d’un mûrissement de 3 ans, où diverses conceptions de la laïcité, de tel ou tel de ses éléments, se sont confrontés. Son élaboration, sa maturation montre qu’il est stupide, et démocratiquement dangereux, de croire qu’il suffit (pour parodier de Gaulle) « de crier ‘laïcité’, ‘laïcité’ en sautant comme des cabris », pour être un promoteur de la laïcité.

On n’est plus à la vaine querelle : adjectif ou pas adjectif.

On est dans une situation où il faut réaffirmer le lien entre laïcité et démocratie.

Et si on est d’accord que ce lien est fondamental, alors il faut ne plus surfer sur des affaires médiatiquement construites, il faut être dans une délibération de fond.

Il faut ne pas céder à la peur de l’autre car l’intelligence s’arrête là où la peur commence.

 Dans ce débat, j’indique à nouveau ce qui est pour moi le fond de l’affaire : depuis 20 ans, une certaine interprétation implicite de la laïcité se prétend être « la » laïcité. Et cette interprétation rompt avec la laïcité telle qu’elle s’est construite de 1882 à 1946, en passant par 1905.

Au lieu de concerner au premier chef l’Etat, on prétend que la laïcité concerne avant tout l’individu, ou du moins certains individus. Résultat : l’Etat laïque fait du surplace, voire recule… et on  se sert du mot « laïcité » pour stigmatiser une partie de la population de notre pays.

Certes la laïcité implique pour chacun le respect de l’autre, et le respect d’un ordre public démocratique qui permet la coexistence de tous. Mais c’est avant tout un attribut de l’Etat : indépendant à l’égard des religions et des convictions particulières, séparé d’elles, l’Etat peut ainsi être un arbitre impartial.

 Quand on vous dit « laïcité », ne prenez pas ce mot comme un terme magique ; demandez de quoi il est question.

Plus que jamais, relisez La Fontaine : le chêne est impressionnant, mais il entraîne vers des catastrophes. Le roseau semble trop fragile. Il résiste aux bourrasques.

 

 

  

20:04 Publié dans ACTUALITE | Lien permanent | Commentaires (28)

10/12/2010

De Noir Désir à Lady Gaga en passant par La France juive de Drumont: la construction sociale de la réalité

 

Bien sûr, je m’en doutais et je l’avais d’ailleurs annoncé (relisez ma dernière Note) : indiquer que, malheureusement, un massacre de toute façon inacceptable, s’inscrit dans un contexte socio-historique, ne peux que susciter un refus de compréhension.

Pourquoi, parce qu’il ne s’agit pas d’excuser ou d’atténuer si peu que ce soit le crime commis, mais, en revanche d’interroger une indignation  unilatérale (ce qui est complètement différent) :  j’ai souvent entendu dire que Saddam Hussein était « laïque », or il a massacré des chiites irakiens à plusieurs reprises. Il y a des gens qui sont incapables de se poser la moindre question sur leurs propres opinions et leurs points aveugles. Ils préfèrent donc lire ce qui n’est pas écrit, cela les rassure à bon compte.

Pour en finir avec une polémique absurde : j’ai la même indignation aujourd’hui face au massacre de chrétiens irakiens avec un gouvernement incapable de leur assurer la sécurité à laquelle ils ont droit, que hier face aux massacres de chiites, perpétués par le gouvernement dictatorial de Saddam Hussein.

De même quand des femme sont violentées, j’ai la même souffrance quelles que soient les origines ou les croyances (ou non croyances) de celui, de ceux qui commettent les violences. Que ce soit en Iran ou ailleurs. Je remarque seulement que l’on applique un double discours.

Rappelez-vous, le chanteur très populaire de Noir Désir, Bertrand Cantat a battu à mort, la nuit du 26 au 27 juillet 2003, sa compagne, Marie Trintignant, actrice de cinéma, qu’il avait accompagné alors qu’elle tournait un film. Cela parce qu’il ne supportait pas certaines scènes où elle tournait. Il n’a fait que quelques années de prison (de 2004 à 2007) et lors de sa libération Nadine Trintignant a dénoncée le « signal négatif » envoyé concernant les violences faites aux femmes. En vain….

Cantat, on le sait, est remonté sur scène, acclamé par ses fans. J’ai écouté, il y a peu, un débat télévisé qui était censé mettre aux prises un pro-Cantat et une féministe dite anti-Cantat. Cela selon les règles télévisuelles qui confond le débat d’idées et le match de catch. Eh bien ce soir là, il n’y a pas eu match : la dite féministe a eu un discours cauteleux, finalement assez favorable à Canta. La seule chose qu’elle lui demandait était de verser de l’argent  aux associations qui combattent les femmes battues. Et elle précisait que cela serait bon pour son image de marque. J’ai trouvé cela scandaleux.

Supposez que Bertrand Cantat ait été par ailleurs arabo-musulman, que n’aurions nous pas entendu : au moment de son crime, ensuite, et maintenant. Il aurait été le symbole de « l’homme arabo-musulman violent », et dénoncé en boucle comme tel. Sa sortie de prison (si elle avait eu lieu !) aurait été considérée comme un vrai scandale, et les campagnes médiatiques des « chevaliers (et chevalières) du bien » auraient été nombreuses, indignées, virulentes.

Et je m’imagine dans cette situation, tenter à la fois de désavouer totalement le crime et d’indiquer que, malheureusement, la domination violente, la jalousie extrême se retrouve chez des personnes de différentes cultures et croyances. Quel volet de bois vert n’aurais-je pas reçu ! Quelles indignations outragées ne se seraient-elles pas fait entendre !

Un fait divers d’un côté, une généralisation à une collectivité de l’autre.

Or, pourtant, quel symbole prémonitoire d’avoir appelé ce groupe : Noir désir :  Vérité anthropologique que le désir est ambivalent, que la jalousie, cela existe même on fait semblant du contraire, l’agressivité aussi. Et personne n’est à l’abri d’un dérapage tragique.

Un fait divers pour lequel la société dominante, y compris celles et ceux qui se veulent très féministes, a été, est d’une indulgence qui, personnellement, me choque, que je trouve d’une certaine manière coupable.

Et je suis persuadé qu’il y a plein de personnes comme moi. Mais ce ne soit pas celles que vous verrez parader régulièrement à la télé. Car pour être un « chevalier du bien » télévisuel, il faut ne pas aller contre les conformismes ambiants. Ne pas déroger à la mentalité dominante qui fixe les règles du jeu ;

Il faut être « courageux mais pas téméraire » : c'est-à-dire « courageux »…. Face aux minoritaires, aux personnes qui ne sont pas en position favorable dans le rapport de force discursif ; mais pas « téméraire » au point de prendre ses distances avec l’establishment et ce qui apparaît socialement légitime. Cantat fait partie de la famille médiatiquement au pouvoir, il est un homme blanc, agnostique et célèbre. Donc il a eu droit à un traitement correspondant à cette position.

Cette hypocrisie structurelle, il faut, chaque jour, inlassablement, la décrypter.  Elle me fait penser au livre antisémite : La France juive d’Edouard Drumont, paru en 1886, pas au niveau du contenu bien sûr, mais à celui de la structure de discours. Cet ouvrage a été à l’époque un best-seller. C’est  peut-être le premier livre « médiatique » de l’histoire de France.  Il se voulait, a prétendu son auteur, « l’expression des préoccupations du moment » (préface de la 115ème édition).  La légitimité venait du nombre d’exemplaires vendus, de la symbiose avec la demande sociale…. Mais cette demande sociale n’avait rien de spontanée.

 Drumont raconte mille anecdotes où, selon lui, des « juifs » (car ces personnes sont réduites par lui à cette unique caractéristique) auraient été compromis. Ainsi, en 1883, l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres décerne son prix à un certain Paul Meyer. Meyer ! Pour Drumont à n’en pas douter, il s’agit un juif ; et le voilà qui se met en chasse pour découvrir les turpitudes que le dénommé Meyer n’a pas manqué de commettre. Qui cherche trouve, et Drumont constitue un dossier à charge : « on m’a offert des documents qui permettraient de dire des choses désagréables » indique-t-il.

Là-dessus : patatras, rien ne va plus. Non que les vilenies (réelles ou supposées) de Meyer s’avèrent fausses. Non, c’est que malgré son nom, Meyer n’est pas juif. C’est un Dupond-Durand quelconque. Dès lors écrit Drumont « l’incident est vidé », le dossier mis à la poubelle. Un Meyer-Durand a bien le droit de ne pas être irréprochable ! Si  ce Meyer n’est pas juif, il n’y a plus rien à en dire !

Drumont dit les choses si explicitement que son antisémitisme nous apparaît clairement. Le problème c’est qu’à l’époque, cela ne l’a pas disqualifié. Au contraire Drumont a été un des artisans du climat de l’affaire Dreyfus. Et il apparaissait à beaucoup comme le pourfendeur d’une République corrompu ; le défenseur des « honnêtes gens » contre des minorités dangereuses (juive, maçonne, protestante).

Le procédé mis en œuvre systématiquement par Drumont se retrouve de façon latente, hier comme aujourd’hui : innocenter les univers culturels et sociaux auxquels appartiennent ses lecteurs (aujourd’hui les « sympathiques téléspectateurs » !) pour rendre une (ou plusieurs minorité(s) responsable(s) de tout ce qui suscite de l’indignation, de la peur ou de la rancœur.

Les stéréotypes ont la vie dure, même si les gens qui en sont les victimes peuvent changer. Pour moi, Drumont illustre à l’extrême une attitude plus générale et cette attitude est typique de ce que l’on pourrait appeler un « regard communautariste ». Cela fonctionne aujourd’hui aussi. Ainsi, il a des gens qui croient qu’une femme avec un foulard = une femme battue. Et c’est ainsi que l’on fabrique des stéréotypes, et finalement de la haine

Au « selon que vous serez puissant ou misérable » on peut ajouter « selon que vous serez dans le système symbolique majoritaire ou dans un système minoritaire »… on ne vous traitera pas de la même manière.

Ce que je voudrais faire comprendre, c’est que même quand les choses ne prennent pas ces proportions, nous sommes tous englobés par un système de communication de masse, par une société du spectacle, qui induit et obère notre rapport à la réalité.

C’est beaucoup plus global que des désinformations ou des manipulations de l’information.

On parle de liberté d’expression, et de défense de la liberté d’expression, notamment contre les religions. Effectivement, le problème existe : les institutions (et pas seulement les institutions religieuses) cherchent à limiter le droit à les critiquer. Et je ne confonds certes pas une société démocratique, où on peut s’opposer sans aller en prison et une société non-démocratique.

Mais cela n’est qu’une partie du problème. Car c’est en amont de la répression ou de la non répression qu’il faut le poser. On fait comme si, de manière générale, régnait au départ la liberté et qu’après il y avait des atteintes à cette liberté. Or, au départ, la liberté est encadrée, enserrée dans les mailles d’un filet très puissant, d’un pouvoir où le socio-économique et le socio-symbolique sont en interaction. Et tout le monde est concerné.

La liberté c’est d’apprendre (et cela demande un effort permanent) à être dans une situation de proximité et de distance par rapport à cette société là. Ne pas s’endormir à l’ombre du Monstre doux. Etre un veilleur et, parfois, un résistant. La liberté, c’est une conquête de chaque jour où il ne faut jamais baisser la garde, être dans le premier degré.

On prétend être « surinformé ». Que nenni : les 9/10 de la « réalité » ne sont pas sujet à information et le 10ème restant est biaisé. Le journaliste doit, le plus souvent, fournir une information « sexy », ou donner une structure « sexy » à l’information qu’il fournit, pour que son rédac’chef la passe. Et plus c’est « sexy » (ce terme à l’emploi générique est très significatif)  plus cela a une chance d’être en bonne place. Il faut vendre. Mais cela signifie que, vous et moi, effectivement, on  lira ou regardera plus volontiers l’information dite « sexy » qu’une info. qui ne le serait pas. Dans la masse énorme d’informations, c’est plutôt elle que l’on retiendra, dont on parlera avec des amis. Etc.

Mais, bien sûr, d’autres secteurs sont concernés : Le n° de Télérama du 4 au 10 décembre comporte une enquête (p. 46 à 50) sur la façon dont, de façon dominante, on fabrique des livres qui se vendent, d’autres qui vont se vendre moins bien.... et d’autres que l’on tue dans l’œuf en refusant les manuscrits. La fin de l’article se veut rassurante, pour « ne pas désespérer le lecteur » (tout comme Sartre ne voulait pas « désespérer Billancourt »).

Mais l’enquête elle-même apprendra à celles et ceux qui l’ignorent comment les commerciaux ont pris de plus en plus de pouvoir dans les maisons d’édition et comme on préformate les goûts et la pensée… en prévoyant à l’avance ce qui intéressera et ce qui n’intéressera pas. Ceci indiqué, il ne s'agit nullement de faire des "commerciaux" de nouveaux boucs-émissaires. Ils font le travail qu'on leur demande de faire: vendre des livres dans un contexte où le seuil de rentabilité a doublé en 20 ans, et avec une durée de mise en vente dans les librairies de plus en plus courte.  Ce sont les contraintes du système que je mets en cause. Et nous les subissons tous. 

Les illustrations de cette enquête (dues à M. Chabane) sont fort parlantes, notamment celle où un jeune cadre devant son ordinateur dit à ses 2 interlocuteurs : « Messieurs D’Alembert et Diderot, j’ai bien peur que les chiffres de vente du premier tome ne remettent en cause la suite de ce projet d’Encyclopédie. » Effectivement ! Et ceux qui se réclament très fort des Lumières ne dénoncent pas, bien sûr, cette situation : ils sont au cœur du système et en prospèrent. On pourrait multiplier les exemples dans divers domaines. Ainsi on dit de l’Oréal : « c’est 10% de chimie et 90% de marketing ».

Voilà la société du spectacle, et j’aime bien le spectacle, je suis même un fan, hier de Claudia Schiffer, aujourd’hui de Lady Gaga. Je me moque d’ailleurs gentiment des intellos qui vivent dans leur bulle, et veulent ignorer tout cela comme si c’était dérisoire. Mais cela ne m’empêche pas  de chercher à ne pas être dupe.

Je trouve Claudia éblouissante (et j’ai eu un petit battement de cœur quand, invité dans un grand restaurant parisien, j’ai cru la reconnaître,… elle ou son sosie). Mais d’une part, je sais que je suis « drivé » à aimer ce type de beauté ; je sais que les femmes qui voudraient être mannequin et qui ne sont pas assez minces, pas assez grandes, pas assez jeunes, ne peuvent l’être… Ségrégation, alors que pourtant, à ma connaissance, des femmes de toute silhouette,  de toute taille et de tous âge… s’habillent. Là aussi pourquoi les féministes bien bourgeoises, bien conformistes, bref les féministes à la ELLE (femmes ou hommes), ne s’indignent pas ou s’indignent moins ?

(idem pour les hommes, bien sûr, mais, comme par hasard, dans la société du spectacle les jeunes et belles femmes, selon les canons dominantes, sont plus en avant que les hommes. Alors que pour ce qui reste de « sérieux » c’est l’inverse. Cherchez l’erreur !)

Je trouve Lady Gaga fort divertissante, et j’ai trouvé son clip spectacle inventif à sa manière. Elle a tiré profit aussi bien de la tradition du burlesque, que des tenues extravagantes de jeunes Japonaises. Elle a réussi à détrôner Madonna : Bravo. Et, en même temps, cela va loin dans la déstructuration complète du sens.

Les politiques ont cru que Lady Gaga, cela ne les concernait pas. Or un soldat arrivait dans la salle informatique, avec son innocent CD de la dite Lady. Et là… cela a donné Wilileaks, puisque les documents ont été retranscrits sur le dit CD. Wilileaks, autre  partie  de cette société de la communication de masse et du spectacle, ce qui prouve que le système actuel de domination n’abolit nullement les conflits, il crée le cadre à partir duquel il se déroule, et là, les contestataires ad intra semblent avoir une longueur d’avance.

 

PS : Ne croyez pas que tout cela ne concerne pas la laïcité, au contraire. Mais la semaine prochaine on va revenir à un sujet plus « classiquement » laïque.

 

 

 

 

 

03/12/2010

REALITE ET ACTUALITE: NE PAS CONFONDRE!

De nombreuses réactions aux dernières Notes, dans les « Commentaires » et, encore plus hors des Commentaires pour la dernière. Cela dans un Blog qui, malgré son aspect un peu austère, continue de surfer au dessus des 10000 visites mensuelles (10553 en octobre ; 11252 en novembre)..

Une précision : je laisse beaucoup de liberté aux personnes qui réagissent régulièrement par des commentaires. Une limite toutefois : ne pas se servir de mon Blog pour attaquer des personnes. Sinon, je serai obligé de prendre du temps pour le modérer. Et, du coup, il y aura moins de Notes.

 Ceci dit, avant de passer au vif du sujet d’aujourd’hui, critique m’a été faite par Gigi III, il y a quelques semaines, de ne pas avoir parlé du massacre qu’ont subi des chrétiens irakiens, il y a quelques semaines. La question était : cela ne concerne-t-il pas la laïcité ou autres sujets traités par le Blog ?

Bien sûr que si. Et la situation actuelle des chrétiens du Moyen-Orient est un sujet que j’ai abordé notamment à la fin de ma Petite histoire du christianisme (Librio, 3€ !  A réclamer dans les grandes surfaces).[1]

Encore une fois le Blog est un libre vagabondage. Il n’a pas vocation a commenter toute « l’actualité » liée à la laïcité. C’est selon la disponibilité, l’humeur, le sentiment d’avoir quelque chose à dire que l’on ne trouve pas ailleurs. Etc.

Sur les chrétiens du Moyen-Orient, une Note aurait tenté de dire l’ambivalence de leur situation, car ce sont des communautés très anciennes, qui, historiquement, ont été des minorités protégées, et dans une large mesure, instrumentalisées par des puissances occidentales. Celles-ci s’en sont servies pour intervenir dans la région.

Alors bien sûr, cela ne diminue en rien l’aspect inacceptable de la tuerie qui a eu lieu. Mais voilà, si j’avais rédigé une Note à ce sujet, j’aurais du intégrer cet aspect parce qu’à ma connaissance, les médias ne l’on pas fait.

Mais cela aurait pu être compris à contresens. Encore une fois cela n’excuse rien, cela simplement contextualise un massacre qui, comme tous les massacres, n’aurait jamais du être.

 

Cet exemple « d’actualité » nous ramène à ma dernière Note et aux réactions que j’ai reçues, malheureusement hors « Commentaires » pour la plupart.

Certains ont contesté la différence faite entre « réalité » et « actualité ». Comme si l’actualité ne se fondait pas sur des réalités : allais-je nier le 11 septembre, moi aussi ;   prétendre que quand un journal rapporte qu’un incendie a fait 6 morts, ces morts sont pure invention ? Naturellement non. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Désolé pour M. Mulot, internaute qui a trouvé ma Note compliquée, je tente d’être le plus simple possible sur un sujet où ce n’est pas facile de l’être. Là je vais donc faire très basique, voire anecdotique. Prendre les choses à ras de terre.

 

Au départ, il y a ce que l’on peut appeler la « réalité empirique » : tout ce qui se passe dans le déroulement du temps et dans l’ensemble de l’espace : des oiseaux qui font leur nid ou qui se gèlent de froid, des feuilles qui tombent, au Monsieur pressé qui évite de peu une vielle dame s’étant brusquement arrêtée pour chercher son ticket de métro, à la jeune fille dont je me dis « elle est réchauffée, celle là », parce qu’elle porte une jupe au ras des fesses et qu’il fait froid, au blouson de cuir avec plein de pins de ce jeune homme que je remarque, en passant, puis oublie.

Rajoutons une femme à foulard qui fait ses courses, avec un bambin dans un landau pour compléter le tableau : vous l’avez compris il est possible d’allonger indéfiniment cet inventaire à la Prévert. A chaque seconde, existe une réalité empirique infinie dont personne ne peut rendre compte dans sa totalité.

Dans cette réalité empirique infinie, existent ce que les sociologues appellent des « interactions ». L’exemple du Monsieur qui évite de bousculer la dame en est un exemple : dans le tissus urbain, du métro à la rue, on passe son temps à éviter de se cogner les uns aux autres. Mais existent naturellement bien d’autres types d’interactions, où on entre en contact, se parle, s’embrasse, etc.

Des millions et de millions chaque jour dans chaque grande ville. Et on ne va pas en faire toute une histoire. Selon quel critère, un pan de cette réalité empirique inépuisable devient-elle Médiatique ? L’importance de « l’événement ». OK, mais que considère-t-on comme « événement » dans cette réalité infinie, et selon quels critères de jugement ? Et comment va-t-on le traiter, quel éclairage va-t-on lui donner ? Et que va-t-on laisser dans l’ombre ? 

 

Je me souviens deux anecdotes, parmi cent autres, qui concernent la Sorbonne à l’époque où j’avais des responsabilités universitaires.

Première anecdote : un incendie s’était déclaré, les journalistes et photographes avaient accouru : « Où sont les morts ? » Heureusement, il n’y avait pas de morts, juste des blessés légers. Eh bien cela ne faisait pas l’affaire des journalistes : « On nous a dérangé pour rien » disaient-ils furieux.

Outre que j’ignore qui était ce « on », nous avons tenté de leur dire que, puisqu’ils étaient là, ils pourraient peut-être s’intéresser à la vétusté de certains parties de la Sorbonne, qui rendaient un autre incendie possible, ou interviewer des étudiants, pour mieux connaître leurs problèmes. Ils « rentabiliseraient » ainsi leur venue. Eh bien non. Toute la réalité quotidienne de la Sorbonne ne présentait aucun intérêt, n’avait aucune importance.

 Autre anecdote. Un journaliste que je connaissais un peu me croise lors d’une rentrée universitaire et il me demande où sont les files d’étudiants de Paris IV qui attendent désespérément de s’inscrire.

Or, je connaissais bien le Président de Paris IV et savait qu’il avait pas mal travaillé pour éviter justement ces interminables files d’attentes. Cela, semble-t-il avec succès, puisque le journaliste ne trouvait pas de file dans la galerie habituelle. J’explique cela au journaliste. Mon chef de rubrique va être très mécontent si je ne lui rapporte pas une photo choc me dit-il.

Je tente de le convaincre : Justement, la photo choc est de montrer l’absence de file, les étudiantes et étudiantes qui s’inscrivent dans le calme et d’expliquer pourquoi il en est ainsi.

Eh bien non, encore une fois. Le journaliste est reparti bredouille et furieux.

 

Je suppose que ces 2 anecdotes ne vous étonnent pas. J’en ai plein d’autres en réserve, du même tonneau, notamment une dernière que je vais vous raconter, maintenant que je suis lancé.  Une chaîne de télé veut m’interviewer à la Sorbonne. La chaîne obtient l’accord du recteur et c’est un véritable commando qui arrive et immobilise toute une galerie, empêchant étudiants, professeurs et administratifs de circuler normalement. Déjà j’étais très gêné de cette perturbation imposée à la collectivité.

On me présente la journaliste qui va m’interviewer. Là, je tombe sous le charme : elle est vraiment très belle, a un côté très super-woman qui me plait bien. Alors, allons y, tant pis pour la gêne !!!

Hélas, quand viennent les question, cela devient calamiteux : elles sont d’une bêtise… Plus stéréotypées que cela, tu meurs. Et j’avoue (on est entre nous !) que je me suis tenu des propos assez machos, style : Non ce n’est pas possible d’être aussi belle et aussi bête. Et bien sûr, j’étais furieux de penser cela, mais dédoublé en moi-même.

En plus, il est très difficile de répondre rapidement (dans l’intervalle de 2 questions, quelqu’un indiquait que telle réponse avait duré 1 minutes 56, alors qu’il fallait faire 1minute 30 de moyenne par réponse ; donc j’étais prié de ne pas dépasser la minute en réponse à la question suivante !) à des questions stupides. Il faudrait commencer par dire : « Ce n’est pas ainsi que le problème se pose… ».

Donc mes réponses elles-mêmes n’étaient vraiment pas brillantes, et c’est un euphémisme !

Enfin, je reconnaissais des collègues et étudiants parmi les personnes qui, faute de pouvoir passer, s’agglutinaient derrière les caméras, et n’en perdaient pas une.  J’avais « super honte » !...

… Et hâte que l’on en finisse avec ce cauchemar. Ouf, effectivement, l’interview s’achève, les cameramen commencent à défaire leur installation et à dégager le terrain. Et à ce moment là, ma super-woman s’approche de moi et me dit tout de go : « J’ai lu vos livres, cela m’a intéressé mais je voudrais bien savoir pourquoi vous déclarez ceci, cela,.. ». Bref elle se met à me poser de véritables questions intéressantes, à engager un débat pertinent.

Très intéressé, je tente de répondre et une discussion s’engage, tandis qu’elle ne tarde pas à se faire engueuler par le reste de l’équipe : « Alors, tu viens, c’est fini le baratin. On n’a pas que cela à faire ! »

Effectivement, tout ce petit monde s’éloigne, me laissant complètement déstabilisé et me disant : « c’est stupide : elle n’est absolument pas bête, mais elle a fait semblant de l’être. »

 

Quelques éléments de morale de l’histoire (qui ne vous apprendront rien. Le seul problème c’est ensuite on gobe quand même l’actualité au 1èr degré, en la confondant avec la réalité, en oubliant à quel point cette actualité est réductrice et mise en scène, orientée) :

 1ère anecdote : l’instant est privilégié au temps, l’événement au contexte qui le produit, le spectaculaire aux problèmes quotidiens. Si la réalité n’a pas un aspect plus ou moins sensationnel, elle n’existe pas médiatiquement, elle est invisible.

2ème anecdote : la réalité est souvent constituée de « non-événements », fruit d’un travail, justement pour construire ce non-événement, qui fait que les choses se passent bien.

Toutes les interactions qui ne deviennent pas des incidents sont des actions créatrices de non-événement. Parfois il s’agit d’un travail long, difficile, inventif : cela n’est pas pris en compte.

3ème anecdote : supposant a priori le téléspectateur plus ou moins débile, on lui sert des débilités et on lui fait croire que c’est ainsi que doivent se poser les problèmes. On l’emprisonne dans des stéréotypes, et on le fascine : à la réflexion, il n’est pas neutre que la journaliste ait été une belle et élégante femme. Et moi, au départ, naturellement, j’étais tout autant séduit qu’un autre.

Cela rejoint ce qu’écrit R. Simone sur l’hypertrophie du voir.

 Je l’ai dit, j’ai été très basique dans cette Note. Il faut varier les genres. J’ai quelque chose d’un peu plus sophistiqué à dire sur Noirs Désirs, là encore un petit décryptage que je n’ai pas trouvé dans les médias. Cela va donner une petite Note complémentaire dans quelques jours.

En attendant : Bisoux-bisoux.

 

 

 



[1] Puisque je suis dans l’autopublicité, je signale aussi que vient de paraître la 3ème édition, actualisée, de mon « Que sais-je ?, », paru en 2007, Les laïcités dans le monde. Ne m’oubliez pas dans vos cadeaux de Noël !

26/11/2010

Le Monstre doux de R. Simone, un grand livre

 

Je vous l’ai déjà promise plusieurs fois, cette Note ! Je me retrouve donc tout bête face à mon ordinateur :

Cela fait plus d’un mois que j’ai lu Le Monstre doux Pourquoi l’Occident vire à droite de Raphaele Simone (Gallimard), et depuis j’ai lu d’autres ouvrages dont je voudrais aussi vous parler.

Vais-je écrire une Note par « devoir » ? Cela serait contraire à l’esprit du Blog qui, comme la morale d’Henri Bergson est « sans obligation ni sanction » !

En fait, il suffit que je me remette un peu dans le « bain » du livre. Car il est passionnant (très) et énervant (un peu).

Bref, il vaut encore plus une Note que Paris ne valait une messe !

La perspective de Simone consiste à  analyser les conséquences du développement d’une culture globale de masse « despotique », désormais au pouvoir dans les démocraties occidentales.

Il lui applique la prévision faite par Tocqueville :

« Si le despotisme venait à s’établir chez les nations démocratiques (…), il serait plus étendu et plus doux, et il dégraderait les hommes sans les tourmenter. »

Pour Simone, on y est : nous nous enfonçons de plus en plus dans les mailles du filet d’un « despotisme culturel moderne » où la politique, l’économie et la guerre s’effectuent  à travers une « culture de masse, gouvernant les goûts, les consommations, les plaisirs, les désirs et les passe-temps, les concepts et les représentations, les passions et le mode d’imagination des gens

Le Monstre doux est un nouveau souverain absolu ne dominant plus les humains de façon sacrale, verticale, mais capable de se placer «à côté de chacun d’eux  pour le régenter et le conduire » (Tocqueville).

Ce souverain absolu, précise Simone, est une « entité immatérielle et invisible » constituée « par tout ce qui gouverne la culture de masse de la planète. »

Il dégrade les humains sans les faire souffrir et « ne brise pas les volontés mais les amollit, les plie et les dirige » (Tocqueville, toujours).

Actuellement en Occident, nous dit Simone, « d’énormes masses dirigées de façon [politiquement] diverse sont conduites à une consommation incessante (…), à la bonne humeur et au fun forcé (…), à la soumission parfaite plutôt qu’à la pratique de la liberté. »

A part la « soumission parfaite » (j’y reviendrai), je pense que ce diagnostic est pertinent. Simone est loin d’être le seul à le faire mais, nous allons le voir, il le systématise.

Surtout, au lieu de relier cela très vite  (comme le font des analyses de gôche classiques) à une domination économique capitaliste, sans nier le lien, Simone explore la consistance propre de cette domination culturelle.

Il ne la traite pas en superstructure, mais en structure aussi importante que le politique et l’économique et dans une relation d’interaction avec eux.

Retenons, pour le moment une originalité : se situant dans la filiation de Tocqueville et de  la philosophie politique libérale, il envisage cela comme un pouvoir absolu (donc indu), une sorte de nouveau totalitarisme.

Car il ne faut pas se tromper d’époque : certes il existe des hiérarchies verticales, des dominations dues à des traditions, des institutions, des leaders charismatiques, mais ces dominations sont de plus en plus surdéterminées par une domination d’un nouveau type et que beaucoup ne veulent pas vraiment voir : le « mimétisme social ».

Prolongeant et articulant ensemble des études plus spécialisées, l’analyse de Simone comporte différents paramètres

Indiquons en deux :

Le «temps  libre » comme « temps captif » où il n’existe plus guère (Simone écrit « aucun ») d’espace « qui ne soit pénétré par un facteur de fun spectaculaire qui peut être représenté par une variété d’objets, typiquement par un écran. »

Différents lieux (villes, sites naturels, réserves, pays même) se trouvent transformés de façon à accueillir des touristes et des « non-lieux » sont créés  comme espaces de sociabilité-consommation. Il est fait violence à la nature, « au nom du fitness et du fun. »

Un autre paramètre est l’affaiblissement entre la « réalité » et la « fiction » : ainsi guerres et catastrophes peuvent être vues comme des spectacles.

Elles tuent ceux qui s’y trouvent, mais « ne font pas de mal à celui qui les regarde », sauf… une transformation insidieuse de sa personne.

Dans son ouvrage sur La société du spectacle (écrit en 1967 !) Guy Debord  avait déjà émit l’idée que l’ubiquité des images transforme les choses en ‘choses-à-voir’ :« La réalité surgit dans le spectacle, et le spectacle est réel (…). Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »

Et Debord de conclure par une hypothèse dont on a pas finit de percevoir la pertinence : «Le spectacle est l’idéologie par excellence. »

Simone actualise le propos : « la propension à se faire-voir, à se-faire-regarder (…) augmente démesurément avec le développement du paradigme de la caméra  ubiquiste. »

L’exacerbation du voir, la multiplication des écrans, qui de plus en plus peuvent nous accompagner partout, la « spectaculaire dilatation de la vision » et « l’inondation de technologies de la vision » induit une modification de l’éthologie et de l’écologie modernes.

Au passage, Simone montre qu’Hannah Arendt s’est trompée quand elle a écrit que la vision « instaure une distance de sécurité entre sujet et objet. »

Il se développe maintenant une « techno-vision » qui annihile tout « effort  d’interprétation » et aboutit à une « herméneutique de degré zéro ».

Des événements et des faits sont produits « à la seule fin de les faire voir »

On aboutit à des « communateurs ontologiques ».

C’est dans ce contexte que la gauche occidentale « s’édulcore avant de fondre » (cf ; le sous titre « L’Occident vire à droite »).

Elle a considéré la culture de masse « comme marginale » par rapport à ce qu’elle a présupposé être le « vrai pouvoir » : le pouvoir politique et le pouvoir économique.

De plus en plus aujourd’hui, elle doit passer sous les fourches caudines de ce « despotisme culturel ».

Tout cela est passionnant. Je ne peux, pour ma part, que boire du petit lait car Simone analyse  magnifiquement ce que j’avait tenté de dire, malhabilement, à Claude Lefort, en 1996, et que celui-ci, tout bon philosophe qu’il était, avait, abruptement, refusé d’entendre (cf. la Note du 7 octobre sur la mort de Claude Lefort).

Ce n’est pas pour rien qu’une catégorie du Blog depuis sa création s’intitule « La douceur totalitaire », c’est donc une perspective dans laquelle je m’inscris.

Pourtant j’ai trouvé aussi cet ouvrage quelque peu énervant pour une raison de forme et une autre de fond.

La raison de forme peut décourager la lecture : il faut attendre 80 pages pour que le livre prenne vraiment son envol : les 1érs chapitres sont consacrés à une évaluation du déclin de la gauche et de la montée d’une nouvelle droite.

Certes, les considérations sur l’Italie sont bienvenues : Berlusconi  et l’évolution de la situation italiennes sont effectivement typiques des aspects politiques du « Monstre doux » ;

Mais il y a aussi des généralisations hasardeuses et parfois carrément hors sujet.

La raison de fond est plus intéressante. Un livre qui vous donnerait entière satisfaction serait dangereux, tel un cobra qui vous fascine.

Un léger énervement est au contraire productif, puisqu’on se dit : pourquoi ne suis-je pas complètement d’accord ?

Comme toujours quand on construit une problématique neuve, quand on décrypte et dénonce à la fois, Simone accentue parfois le trait, se montre quelque peu unilatéral.

Dialectisons, camarades, dialectisons !

Nous allons envisager 2 points : le conflit, la réalité.

Simone ne parle pas du conflit, le prend-il en compte ?

Il ne l’ignore pas, au niveau de la planète et a quelques pages fortes sur l’enjeu que représente la représentation du corps des femmes.

« Le corps féminin, en Occident, nous dit-il, est l’emblème des choses-à-voir » et « son exhibition continue et sans retenue constitue l’un des pivots de la modernité du Monstre doux », alors que c’est le contraire dans la « culture islamique ».

Mais, à le lire, l’Occident apparaît comme un espace où le conflit a été structurellement évacué. Le Monstre doux règnerait sans partage.

 Pourquoi ? Parce que, si on suit Simone, ce Monstre doux aurait capté la réalité dans le fictionnel, qui serait, à la fois, du « fictif » et du « faux ».

« Le réel se déréalise de plus en plus en une sorte de sinistre jeu vidéo généralisé, son ossature se décalcifie dans une sorte d’ostéoporose ontologique »

La métaphore est parlante (j’aime particulièrement l’ostéoporose ontologique !), mais peut-être que partiellement juste.

Il est possible de contester Simone par Simone lui-même : en effet, il nous affirme aussi (parlant de l’hypertrophie du voir) : « L’œil est un organe sectoriel » Il « permet, en isolant le contexte extérieur de la chose-vue, de faire comme ce dernier n’existait pas ».  De même « l’objectif cadre, en ignorant le reste. »

OK, mais cela signifie précisément que la caméra ubiquiste cadre, isole, hypertrophie un pan de la réalité pour la mettre en scène comme actualité, en ignorant le reste de la réalité. Ce reste disparaît du champ de vision, mais existe néanmoins, et peut même s’avérer boomerang !

Pour dire les choses autrement : la réalité publique est effectivement phagocytée par la caméra ubiquiste, la réalité privée existe toujours, avec ses joies, ses routines, sa dureté, sa cruauté parfois.

Vous me direz : mais non, la camera ubiquiste abolit, au contraire,  la frontière public-privé.

Je ne suis pas d’accord : elle peut rendre tout à coup public quelque chose qui était privé, en le transformant en « fait d’actualité » par une mise en scène, ce qui est bien différent.

Il me semble qu’en fait le Monstre doux a privatisé la réalité : il n’existe plus de réalité publique car, la réalité publique, c’est « l’actualité ».

Et l’actualité, ce n’est pas la réalité : elle doit, effectivement être fun, « sexy », spectaculaire, « simplifiée » (en fait déformée), bref obéir aux lois de la chose-à-voir, et non plus à celles du réel.

C’est pourquoi, je m’intéresse à l’actualité, représentation collective dominante de notre société, mais je n’en crois rien.

Ou du moins je m’efforce d’en croire le moins possible.

Plus je suis agnostique par rapport à l’actualité, plus je me libère. Même si, comme l’écrit Simone : « La liberté est coûteuse »,  

Et comme la culture a horreur du vide, tenter de me libérer me conduit à travailler beaucoup pour pouvoir percevoir, interpréter, décrypter, un petit pan de réalité, de cette réalité privatisée  et médiatiquement invisible. Ne pas être dupe.

Le conflit n’est pas absent, il s’est dédoublé. D’un côté il s’est déréalisé dans la mise en scène qu’opère sa médiatisation. On s’exprime, on défile, on se bat, on négocie en fonction  de la caméra qui filme et enregistre. Et cela fait spectacle.

Mais restent tous les aspects conflictuels de la réalité privatisée, celle que l’objectif n’a pas cadré.

La réalité n’est pas abolie pour autant, car si elle n’existe pas dans l’instant médiatique, elle a des conséquences dans le temps historique.

Bien sûr, encore une fois, toute réalité est susceptible de se muter, se déréaliser en actualité : l’ipod met à la portée de beaucoup cette transsubstantiation cathodique.

Mais la réalité est inépuisable, elle déborde de partout. Et puisqu’on cadre, on en laisse toujours plus que l’on en saisit.

La morale  de cette histoire est à la fois pessimiste et optimiste.

Pessimiste, car effectivement, des décideurs politiques aux simples individus, la tendance dominante est de se conduire selon l’actualité et non selon la réalité.

C’est pourquoi personne ne maîtrise plus grand-chose.

Optimiste, car, aussi gourmand soit-il, le Monstre doux ne peut digérer toute la réalité et donc, comme les autres totalitarismes, on peut raisonnablement espérer qu’il se  heurte, et se heurtera, à des résistances multiformes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21/11/2010

Pour la HALDE

La HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour L'Egalité) est en danger de disparition.
Malgré les vicissitudes liées au changement de président, il faut tout faire pour s'opposer à ce qui serait un grave recul dans la protection des personnes et en faveur de l'égalité.
 
Le travail à faire en France est immense et l'indépendance par rapport aux pouvoirs, politique et financier, essentielle.
Une pétition est en ligne, que vous pouvez facilement trouvez en cliquant sur:
 
Signez et relayez cette mobilisation auprès de toute la population, directement menacée par cette disparition voulue par le président