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29/12/2008

LA LAÏCITE N'EST PAS L'INTEGRATION

CE QU’EST, CE QUE N’EST PAS LA LAÏCITÈ. I.

 

Bon, le sous-titre de ce Blog parle de « Notes amusantes et savantes ». Désolé, cette série de Notes sur « Ce qu’est, ce que n’est pas la laïcité » risque de ne pas être vraiment désopilante !

Je vais tâcher de faire qu'elle ne soit pas trop « savante » non plus, même si ces Notes ont derrière elles pas mal d’années de recherches.

Il s’agit de tenter de reprendre les choses de façon basique, et notamment d’explorer les pseudo évidences de termes que l’on relie à la laïcité, sans jamais s’expliquer : l’intégration, le communautarisme, la distinction privé-public, etc.

 Et puis, il y a des thèmes qui reviennent régulièrement: laïcité et Etat-nation, laïcité et Lumières, etc.

 

 

Chaque fois c’est un aspect de la laïcité qui sera ainsi abordé. Avec un double but : faire le point sur ce que peut dire (à mon avis, bien sûr) une démarche historique et sociologique ; à partir de là, ce que j’en conclus et propose au débat.

Les internautes habitués du Blog savent que c’est la décrépitude idéologique actuelle du PS qui a constitué « l’occasion (qui) fait le larron ». A ma manière, comme franc tireur ne roulant pour personne, je voudrais apporter ma (là, il est de très bon ton de mettre : « modeste », alors moi je mettrai : « géniale, forcément géniale [1]» !) contribution à sa nécessaire rénovation intellectuelle.

Mais, naturellement, l’objectif est plus large. Et en ruminant le contenu de ce qui va donner ces quelques Notes, ce sont les questions posées lors de nombreuses conférences qui me reviennent à l’esprit ;

C’est important, parce que je suis comme les autres intellos : j’ai toujours tendance ne pas être assez basique, pas assez à ras de terre. Et, souvent, les questions des participants ramènent, de façon heureuse à ce que, dans mon dernier bouquin, j’appelle : une « sociologie par le bas ».

 

Cependant, la réalité présente possède une épaisseur historique. Donc aujourd’hui, pour commencer, je vais être obligé de me référer à l’histoire des dernières décennies de la laïcité en France. Pour ne pas être trop long, je serai forcément allusif. Quelques notes donneront des précisions.

N’hésitez pas à en réclamer d’autres si besoin, grâce à la possibilité donnée par la rubrique « Commentaires ».

Enfin, si ces Notes s’adressent à tous ceux que la laïcité concerne, quelque soit leur orientation politique, la critique politique n’est pas absente et nous verrons, in fine, ce que pourrait être une véritable « laïcité positive », c'est-à-dire les objectifs positifs que pourrait se donner la laïcité en ce début du XXIe siècle.

Cela à cent mille millions de milliards de lieux de la « laïcité positive » à la Sarkozy !

On y va ?

Allons y.

 

La laïcité, telle qu’elle fonctionne actuellement en France est étroitement reliée à la « question » de « l’intégration » de migrants, d’enfants de migrants, voire de petits enfants de migrants. Ainsi, significativement, c’est le Haut Conseil à l’Intégration qui a proposé, sous Chirac, une « Charte de la laïcité ».

Ce lien privilégié de la laïcité avec l’intégration n’existe pas dans certains autres pays. Nous y reviendrons.

Cela n’a pas été le cas, non plus, de la laïcité française jusqu’à une période récente, disons jusqu’à 1984 (échec du projet d’un service public unifié et laïque de l’éducation nationale ; avec même un rebond en 1994[2]).

Jusqu’aux années 1980, la laïcité apparaissait, globalement, surtout une manière de résoudre ce que les historiens appellent le « conflit des deux France ».

Cependant, avec la première « affaire de foulard » en 1989, émerge une nouvelle laïcité qui, elle, se lie étroitement à la question de l’intégration.

Et c’est cette nouvelle laïcité, confortée par des événements politiques internationaux (la guerre civile en Algérie des années 1990, le 11 septembre 2001,…) que le rapport Baroin[3] déclarera, en 2003, pouvoir et devoir être (aussi) une valeur de la droite.

 

Tant que la laïcité était liée au combat des « deux France », globalement la droite acceptait la laïcité (elle est inscrite dans les Constitutions de 1946 et 1958) mais ne s’en réclamait pas, voire s’en méfiait.

En fait, il existait deux laïcités : la laïcité constitutionnelle, à un niveau général (la république française est « laïque »), qui réglait les rapports entre l’Etat-nation et la religion. Liée à elle, la laïcité juridique  ne donnait guère lieu à un débat social.

A part dans des revues de juristes, et dans tel ou tel colloque, on n’en parlait pas. Laïcité silencieuse donc.

 

 

L’autre laïcité, la laïcité militante, brandie comme un drapeau, un sociologue-juriste italien Alessandro Ferrari la qualifie de « laïcité narrative ». Cette laïcité là se focalisait sur les subventions publiques aux écoles privées (la plupart catholiques) qui existaient depuis 1951 et que la loi Debré de 1959 avait considérablement augmentées[4].

Je ne juge pas là le fond de l’affaire, ce serait une autre Note. Je fais simplement le constat suivant : Dans le discours social, la référence à la laïcité tendait à se réduire au refus de subventions publiques à ces écoles privées, même si le discours militant pouvait accompagner ce refus de diverses utopies quant à l’école publique laïque.

 

Mais depuis l’échec du plan Langevin-Wallon[5], la réforme de l’école publique se trouvait en panne, et les adaptations faites n’empêchèrent pas une profonde crise de l’école. Et, dans les faits, l’action dominante des laïques militants (organisés dans le CNAL ou Comité National d’action Laïque) privilégiait ce combat du non subventionnement.

C’est, en tout cas, ce qui se donnait socialement à voir. Ce que l’opinion pouvait retenir. Même si, en fait, c’était plus compliqué.

Le combat des deux France tel que la laïcité militante l’a mené (de façon réductrice) s’est terminé (pour elle) par un échec cuisant en 1984. Pourtant le ministre Savary faillit réussir une victoire de compromis, substituant au dualisme scolaire, un pluralisme interne à un grand service public laïque.

Un député socialiste, André Laignel, en faisant voter 3 amendements qui, symboliquement, supprimaient le compromis, favorisa grandement la déroute. COMME QUOI LE JUSQUEBOUTISME EST STRATEGIQUEMENT DÈSASTREUX, contreproductif.

C’est pour dissocier la laïcité de cette débâcle, que certains parlèrent alors de « nouvelle laïcité ». Ils signifiaient par là la nécessité de ne plus se focaliser sur le seul non-subventionnement, mais de prendre en charge un ensemble beaucoup plus large de problèmes.

En fait, une nouvelle laïcité allait bien advenir, mais elle se montrera aussi réductrice que l’ancienne : la laïcité deviendra principalement le refus du foulard.

 

En 1989, la dissonance entre les deux laïcités fut manifeste :

En effet, la laïcité juridique continua de fonctionner : ce fut l’avis du Conseil d’Etat : le port de signes religieux à l’école publique laïque est compatible avec la laïcité, à condition qu’il ne soit pas ostentatoire, c'est-à-dire respecte les horaires, l’enseignement, la discipline scolaire et ne soit pas un instrument de prosélytisme à l’intérieur des murs de l’école.

Une bonne partie de la laïcité militante (mais pas toute : ainsi la direction de la Ligue de l’enseignement prit une autre position) déclara tout de suite le port du foulard (c’est de lui dont il était question) incompatible avec la laïcité.

Cette laïcité militante là perdit sur le plan juridique mais gagna sur le plan médiatique. Nonobstant (« comme tu causes bien » me susurre la princesse) l’avis du Conseil d’Etat, les médias dominants ont tout de suite fait comme si foulard et laïcité étaient par essence incompatibles.

L’incompatibilité totale était plus médiatique (simple, carré, facile à mettre en image, etc) que la compatibilité conditionnelle (tout ce qui un tantinet dialectique apparaît trop compliqué, notamment pour la télé).

 

 

Les arguments de l’ancienne laïcité, celle du combat des deux France, (notamment la « défense de l’école publique ») furent recyclés. Pour certains, il y a eu le désir (sans doute inconscient) de ne pas rester sur l’échec de 1984 ; pour d’autres (on y reviendra) le bicentenaire de 1789 mettait en avant le « citoyen abstrait ».

Les expressions de « laïcité républicaine » de « laïcité exception française » firent alors flores. Ces ajouts de termes, d’un côté comme de l’autre, montrent bien que l’on cherchait à verbaliser une mutation profonde de la laïcité.

 

On sait ce qui est arrivé et, notamment, comment, avec la loi de mars 2004, la laïcité juridique s’est alignée sur la laïcité militante dominante, du moins à propos du foulard., élément central où se joue la laïcité dans les représentations collectives.

En même temps, la fin du combat des deux France, et le fait que la victoire globale se soit accompagnée d’une défaite du camp laïque lors de la dernière bataille importante, a engendré une accentuation des mesures (très) conciliatrices à l’égard de l’Eglise catholique.

Et ces mesures n’ont pas attendu l’annonce de l’arrivée d’une « laïcité positive » par Super Zorro Nicolas. Ce furent souvent les socialistes qui en furent les artisans.

Ce qui est contestable dans ces mesures, c'est l'aspect d'officialisation rempante d'une religion. On pourrait même risquer l'expression d'officialisation officieuse.

Alors que l'esprit de la loi de 1905 c'est : le plus de liberté possible (compatible avec l'ordre public démocratique, c'est à dire avec l'articulation aux autre libertés publiques), le moins d'officalité possible.

 

Deux exemples : d’abord, l’accord Lang-Cloupet du 11 janvier 1993 concernant le recrutement et la formation de maîtres de l’enseignement privé sous contrat.

Si les formes ont été respectées, puisque ensuite il y a eu un décret, il n’en reste pas moins que ce décret n’est que le résultat d’un texte contractuel signé par deux ministres socialistes d’un côté, et de l’autre par le secrétaire général de l’enseignement catholique  et des dirigeants de syndicats d’enseignants catholiques.

Cela va beaucoup plus loin que la loi Debré elle-même qui ne reconnaissait nullement l’enseignement catholique en tant que tel, mais des établissements d’enseignement privé (confessionnel ou non) dont chacun passait contrat avec l’Etat.

Là on a un texte analogue aux conventions passées avec des dirigeants de syndicats représentatifs sur tel ou tel problème social.

Donc cela dépasse l’accommodement pour être une sorte de reconnaissance officieuse.

Cela moins de 10 ans après la surenchère de Laignel, suivie par les députés socialistes, cause importante de l’échec de 1984[6]  AINSI LE JUSQUEBOUTISME PREPARE LE RENONCEMENT.

Rappelons, de plus, que c’est le même Jack Lang qui a poussé Fabius a se draper dans le drapeau d’une laïcité dure (envers l’islam) au moment du Congrès PS de Dijon.

 

Second exemple : l’accord du 12 février 2002 issu de la rencontre entre Lionel Jospin et son ministre de l’Intérieur Daniel Vaillant d’une part, le nonce apostolique Fortunato Baldelli, avec le cardinal Lustiger et J.-P. Ricard, président de la Commission épiscopale de l’autre instituant un « dialogue institutionnel » entre le gouvernement et l’Eglise catholique.

Là aussi, on va plus loin qu’un dialogue normal, des consultations de représentants d’instances de la société civile. La rencontre avait été préparée en concertation avec la Secrétairie d’Etat du Vatican et la délégation catholique était présidée par le nonce apostolique (=ambassadeur d’un Etat étranger) ce dont s’est étonné… qui ? Vous ne devinez pas ?

 

Ce dont s’est étonné un certain …Nicolas Sarkozy quand, ministre de l’Intérieur, il a pris le relais pour ce « dialogue institutionnel ».[7]

Spécialiste de la laïcité, l’historien Emile Poulat a pu écrire : « Lionel Jospin a inauguré une procédure d’entente négociée avec les autorités catholiques » (La Croix, 10 juin 2002). Si le cadre formel de la loi de 1905 a été respecté, l’importance donnée au Vatican dans l’affaire rappelle beaucoup la pratique concordataire et donc tourne le dos à l'esprit de la loi.

Et j’aurais pu donner d’autres exemples, comme un accord pris à la fin de 2001 entre le gouvernement Jospin et le Vatican.

 

Ce qui est frappant dans ces exemples, ce sont les dates : à chaque fois cela se passe quelques mois avant des échéances électorales, l'une difficile (Les législatives de 1993), l'autre décisive (la présidentielle de 2002... que Jospin espérait gagner).

Cela n'a d'aileurs pas empéché, dans les 2 cas, une déroute des socialistes.

Comme quoi l'opportunisme politique n'est pas forcément payant. Les gens ne sont pas idiots: ils vous voient venir avec vos gros sabots!

 

 

Autrement dit : pendant les mêmes années, où on a lié la laïcité à l’intégration ce qui l’a durcie face à l’islam (et aussi face à tout ce qui n’apparaissait pas franco-français : des Eglises évangéliques, de nouveaux mouvements religieux), on l’a adoucie face à l’Eglise catholique.

Or une caractéristique essentielle de la laïcité c’est l’égalité mise entre les religions, comme entre les religions et les convictions non religieuses.

On s’est donc remarquablement planté !

Comment en revenir à une laïcité équitable (ce qui devrait être un pléonasme !) ?

Le bon vieux Durkheim (Emile pour les dames) distinguait deux formes de socialisation : l’intégration sociale et la régulation sociale.

Déjà le sens courant qu’a pris le terme d’intégration est beaucoup moins égalitaire que son emploi par Durkheim (comme nous le verrons), mais de plus nous devrions nous poser la question : et si la laïcité était  un processus de régulation sociale et non d’intégration sociale ?

Vous allez voir, bien des choses s’éclairent alors.

Mais il vous faudra attendre… le début de l’année prochaine pour le savoir.

"Happy New Year" à toutes/tous.

(clin d’œil aux pseudos qui prétendent que ma conception de la la¨cité serait "anglo-saxonne" ! J’vous jure, y’a des baffes qui se perdent).



[1] La princesse, qui lit ce que je tape par-dessus mon épaule, me rentre dans le chou et déclare : « Ouais, je te connais, tu fais semblant de plaisanter, mais le pire, c’est que, quelque part, tu crois que c’est un peu vrai.

[2]  Le 16 janvier 1994 eut lieu une grande manif. laïque un peu paradoxale puisque défendant un article de la loi Falloux de 1850 (classiquement considérée comme très anti-laïque) dont l’abolition (jugée la veille inconstitutionnelle par le Conseil Constitutionnel) aurait accentué la possibilité de subvention d’investissement aux écoles privées

[3]  Rapport au 1er ministre J.-P. Raffarin sur la laïcité rédigé par F. Barouin, quelques mois avant la Commission Stasi.

[4] Du moins pour les écoles passant contrat avec l’Etat. De 1959 à 1984, les laïques ont surtout insisté sur le fait que ces écoles pouvaient garder un « caractère propre ». Après 1984, certains laïques ont rappelé qu’elles étaient soumises à des obligations contractuelles, dont certaines les soumettaient à des éléments de laïcité : cf. J. Boussinescq, La laïcité française, Le Seuil, 1994, p. 122-138.

[5]  Sur le projet de réforme Langevin-Wallon de juin 1947, cf. not. le collectif, Histoire de la laïcité, CRDP de Franche-Comté, 1994, p. 292-298.

[6] Le cardinal Lustiger - dit Lulu - ayant parlé de « rupture de la promesse donnée », ce qui a eu un effet désastreux pour les laïques, auprès de l’opinion publique.

 

[7]  Cf. mon livre : La laïcité expliquée à M. Sarkozy et à ceux qui écrivent ses discours, Albin Michel, 2008, p. 187-189.

21/12/2008

La gauche, le croire, la politique, la laïcité.

D’abord quelques indications :

 

Notez dés à présent sur votre Agenda

la rencontre organisée par la Commission islam et Laïcité les 16 (après midi) et 17 janvier à l’Institut du Monde arabe à Paris sur :

QU’EST-CE QU’UNE SOCIETE PLURICULTURELLE ?

Susciter la réflexion et contribuer à l’action.

Le vendredi 16 après midi : transferts et contacts culturels dans l’histoire : enjeux et débats actuels

Le samedi 17 matin : Quels outils et quelles réflexions pour comprendre les sociétés pluriculturelles ?

Et l’après midi : Quelles pratiques pour faire vivre les sociétés pluriculturelles ?

 

Ensuite on me signale une difficulté : mon livre : Une laïcité interculturelle devait d’abord s’intituler : Liberté, laïcité, diversité. Et c’est sous ce titre qu’il est enregistré dans certaines librairies, notamment dans les FNAC.

Donc si vous ne le voyez pas commodément en rayon et que vous souhaitez le demander, sachez que c’est ce titre qui sortira de l’ordinateur.

 

Enfin, un spécial pour radins sympa (et dans le cadre des mesures de maintien du pouvoir d’achat!) : en exclusivité mondiale : le très beau cadeau qui ne coûte RIEN :

Abonnez un(e) ami(e) au Blog, pour un ou dix ans : c’est absolument gratuit. Il suffit de lui donner l’adresse :

http://jeanbauberotlaicite.blogspirit.com

 

Et maintenant deux points :

 

I.Suite et fin sur le symbolique, le croire, le politique, le marketing, (cf la Note du 13 décembre) pour avancer ensuite dans ce que pourrait être une réflexion actuelle sur la laïcité, non seulement pour le PS, la gauche, et finalement l’ensemble des gens attachés à la démocratie.

2.Commencer à débroussailler cette réflexion sur la laïcité démocratique du XXIe siècle.

En effet, si normalement la laïcité devrait être étroitement liée à la démocratie, toutes les laïcités ne sont pas démocratiques. Et cela fait partie du problème.

Je vous recommande à ce sujet 2 excellents ouvrages :

Un dirigé par Valentine Zuber et Fabienne Randahxe : Laïcité-démocraties, des relations ambiguës, Turnhout, Brepols, 2003.

Un autre, récent, Pierre-Jean Luizard, Laïcités autoritaires en terre d’islam, Paris, fayard, 2008.

 

Bon,  sur le premier point, je vous avouerai que j’ai un peu perdu mon élan pour continuer (et achever) ma dernière Note. C’est ce qui arrive quand on doit abandonner ce que l’on est en train de faire parce que l’on a du travail en retard sur le feu.

Je me rappelle quand même deux idées sur lesquelles d’ailleurs, je reconnais volontiers que je tâtonne.

Parfois je livre dans le Blog des résultats d’années de recherche, et là je suis assez assuré de ce que j’écris. Parfois aussi, je livre à la réflexion des hypothèses plus hésitantes, pour les clarifier et avoir des remarques. C’est le cas ici.

A bons entendeurs, salut !

La première idée consiste à dire que le politique, comme le religieux ne peut pas être objet de marketing exactement de la même manière qu’un produit matériel.

Je parle là d’un point de vue totalement froid, « scientifique » entre guillemets, qui laisse de côté toute préoccupation (voire indignation) morale. Il s’agit de faire un constat.

A l’égard d’un produit matériel, on peut avoir une attitude purement fonctionnelle et manipuler les choses de l’extérieur : qu’est-ce qui va le mieux marcher pour vendre ce produit?

Quand il s’agit d’un produit immatériel, cela peut être pareil si on marche au « flair » et que l’on surfe sur ce qui va être performant à un moment donné. Mais, souvent, on ne tiendra pas alors une attitude, un discours cohérent dans la longue durée. Et même en ce cas, on le verra, une croyance est indispensable (cf. ce qui sera dit dans le cadre de la seconde idée)

 

L’analyse socio-historique de la religion peut nous aider à percevoir la différence. La religion remplit certes une fonction sociale (qui peut varier suivant les temps, les lieux, les religions elles-mêmes).

Et pourtant, cela ne suffit pas à assurer son succès. Quand on a voulu fabriquer de la religion cela n’a pas été durable. L’exemple des cultes révolutionnaires  (la déesse Raison, la déesse Liberté, etc) le montre.

Les grands fondateurs de religion étaient eux-mêmes, d’une certaine manière, dépendants des croyances qu’ils propageaient.

Cela ne signifie pas, ipso facto, que ces croyances étaient « vraies ». C’est un problème d’un autre ordre. Simplement, ces fondateurs, et les grands propagateurs aussi, étaient à l’intérieur du croire.

Et maintenant, plein de gens déplorent la « perte du sens », etc. Mais ils se montrent incapables de créer du sens, car on ne peut créer durablement du sens sans y adhérer d’une certaine manière.

Et il existe une analogie au niveau de la sphère politique.

Analogie veut dire ressemblance (le politique comme le religieux met en jeu du symbolique, et notamment de « l’espérance ») et différence (le politique doit allier le symbolique et l’empirique, c'est-à-dire avoir une action dont on vérifie les résultats, et donc savoir allier convictions et pragmatisme).

 

D’où, 2 premières propositions de piste de travail pour construire une laïcité du XXIe siècle :

-         Réfléchir à la religion comme concentré de structures symboliques, et donc sortir de l’alternative implicite (que l’on retrouve souvent, alors même que l’on dit officiellement que la religion est un choix personnel) : vérité ou illusion de la religion. Et cela euphémise la frontière religion-non religion, ce qui correspond à la réalité sociale d’aujourd’hui.

-         Réfléchir à la ressemblance et à la différence entre politique et religion. Vouloir la séparation des deux sphères n’interdit nullement de tenter de penser leurs rapports. Au contraire.

 

La seconde idée, c’est qu’il faut bien à un moment réintégrer l’éthique. Justement parce que si on doit être à l’intérieur d’un système de croyances, il serait contradictoire d’en rester à un seul regard froid et extérieur, même si l’on a commencé ainsi.

Mais, il ne s’agit pas, en réintégrant l’éthique d’oublier ce que nous a appris une démarche froide.

D’autant plus que je ne vous ai pas tout dit : dans le marketing politique, partout et encore plus dans la conjoncture française de la Ve République où l’acte politique essentiel est l’élection de président au suffrage universel, il y a bien un « produit » qui est en jeu.

C’est une personne qui doit se « vendre ». Se cacher ce fait que l’on ne saurait voir, car il est extrêmement désagréable du point de vue de la croyance collective militante, de la conviction politique (qui voudrait parler de « programme » dans le pur ciel des idées), est, selon moi, d’une naïveté incommensurable.

Or si un leader religieux peut « légitimement » échouer, au nom de la prééminence de l’éthique de conviction sur l’éthique de responsabilité dans l’ordre du religieux, je pense qu’une des différence entre religion et politique, c’est que, dans ce dernier domaine, l’éthique de responsabilité doit l’emporter sur l’éthique de conviction.

C’est en tout cas au niveau de l’éthique de responsabilité qu’il me semble nécessaire de réintroduire de l’éthique dans le politique, non à celui d’une pure éthique de conviction.

 

Pour moi, le non sens politique, c’est Delors refusant de se présenter à l’élection présidentielle en 1995. « Ca c’est très estimable » m’a dit quelqu’un lors d’un dîner en ville. Non, cela prouve seulement que Delors était fondamentalement un haut fonctionnaire (ce qui n’est, bien sûr, pas déshonorant !) mais pas un politique.

Vous connaissez la phrase de Péguy sur ceux « qui n’ont pas les mains sales parce qu’ils n’ont pas de mains ».

 

Reprenons l’idée de Max Weber : c’est en croyant à « l’impossible » que l’on arrive à réaliser « tout le possible ». Ce que Delors aurait du donc faire s’il avait accepté d’être candidat ( ou ce que d’autres doivent faire ; la référence à Delors est commode pour dépassionner le débat !). C’est :

-         croire (au moins un peu) à « l’impossible » (comme horizon qui met en marche),  en tout cas qu’il est possible de changer les choses.

-         croire que c’est grâce à soi même que cet impossible va peu ou prou se réaliser. La croyance en soi même est un élément clef de l’affaire. Même si on ne croit pas vraiment que l’on va réaliser « l’impossible », il faut quand même croire en sa capacité d’exercer le pouvoir, sans échouer de façon trop retentissante, non ?

-         et aussi se montrer capable de faire croire que c’est effectivement grâce à soi-même, et non grâce à un autre, que l’on peut collectivement se projeter dans cet « impossible », ou (en tout cas) espérer un avenir différent et meilleur..

Cela demande pas mal de zigzags, de sens de la manœuvre, et (surtout dans la société actuelle) d’utilisation du marketing.

Certains cracheront dans cette soupe. D’autant plus qu’ensuite, il faudra se servir des ressources ainsi acquises pour faire face aux multiples contraintes et réaliser…le possible, c'est-à-dire quelque chose de bien en deçà de l’espérance suscitée.

Oui, certains peuvent cracher dans cette soupe assez amère. Je les invite à relire Marivaux.

Dans Marivaux l’établissement d’une relation amoureuse ne s’effectue jamais en ligne droite, c’est comme au billard, il y a pas mal de détours. Il arrive même des coups tortus.

Mais ces moyens plus ou moins tortueux sont nécessaires pour débloquer une situation qui est, elle-même, tordue.

Il faudrait un Marivaux pour parler du juste rapport entre politique et marketing !

 

OK, m’a dit une fois un interlocuteur à qui j’exposais cette belle théorie, mais « il ne faut pas perdre son âme pour autant ». OK, répons-je, mais je trouve significatif qu’arrive alors une expression aussi… religieuse.

Et pour en finir avec cette première partie qui a commencé avec un commentaire de « Ce que siffler Jaurès veut dire » (Note du 6 décembre) , une nouvelle citation de Jaurès (dans un commentaire « Grunchard » m’a demandé s’il est opportun de revenir à Jaurès : « revenir », non, mais écouter ce qu’il a dit, pourquoi pas) :

« Aller à l’idéal et comprendre le réel »

 

Deux risques :

- Ne pas vouloir comprendre le réel, parce qu’il n’est pas tel que nous le voudrions, qu’il est décevant, et même tordu. Donc on flotte dans l’idéal, c’est intellectuellement et moralement plus confortable.

- Perdre complètement de vue l’idéal en cours de route, parce qu’on a du fortement s’enraciner dans le réel et, du coup, s’en accommoder.

 

Une piste pour allier les deux aspects (l’idéal et le réel), c’est de tenir compte du réel, y compris dans ses aspects « désagréables » dans son action  mais saisir toutes les occasions qui peuvent (peut-être !) permettre de rendre, à terme, certaines contraintes du réel moins pesantes.

C’est pourquoi, cela me met tellement en rogne de voir que la gauche a réagit par le petit côté de la lorgnette au projet de suppression de la pub sur les chaînes publiques.

Il y avait là une formidable opportunité à saisir. Non pour accepter tout cuit le projet sarkozyste, mais pour s’en servir comme levier pour proposer un véritable projet pour la télévision publique libéré de l’emprise de la pub.

Je persiste et signe : OK bien sûr pour lutter contre la nomination du PDG, mais mettre autant le paquet sur la défense du budget de France Télévision, en prétendant que le problème se situait là, c’est faire comme si la publicité n’informait pas un modèle de société.

Vous savez pourquoi France-télévision prévoit un budget en déficit ? : c’est parce qu’elle veut être la première au niveau des… diffusions sportives. Comme si c’était prioritaire pour des chaînes publiques. Comme si ce n’était pas quelque chose dont le privé pouvait se charger, en le finançant par la pub, justement.

Si la gauche avait investi sur la télévision publique le quart de l’inventivité dont les Républicains avaient fait preuve pour l’école publique, il y a un bon siècle… elle ne serait pas autant dans la mouise.

 

Bon voilà pour les deux idées.

Mais, en supplément gratuit, il faut que je dise deux mots de l’affaire Madoff, vous savez celui qui a détourné 50 milliards de dollars, un  très bel exemple de l’importance du croire en économie.

Le sociologue américain James Coleman analysait, il y a environ 20 ans, les pratiques socio-économiques qui, grâce à un haut degré de confiance, pouvaient se dispenser de gros frais d’assurance, de lourdes dépenses pour avoir une sécurité matérielle.

Appartenance à une communauté religieuse identique entre membres de la transaction, sens de l’honneur, capacité de sanction du groupe,… tout cela formait un capital social immatériel qui permettait de réaliser de bonnes affaires sur le plan financier.

Manifestement, c’est ce qui s’est passé… et a permis un bluff monumental. Notons que si les dites « victimes » de l’affaire Madoff ont beaucoup perdu, elles avaient beaucoup gagné… avant (puisque les taux d’intérêt reversés étaient sans commune mesure avec le marché).

Et s’il n’y avait pas eu la crise, qui a fait découvrir le pot aux roses, tant que cela a marché, nous n’en savions rien.

Autrement dit, il y a des pans entiers de la réalité sociale qui fonctionnent principalement au croire, et dont on ne nous parle pas.

 

Maintenant, après cette longue introduction de trois Notes, nous allons en arriver aux « leçons » proprement dites. Plusieurs internautes m’ont indiqué le besoin de revenir sur les éléments basiques de la laïcité. C’est ce que j’appelle « débroussailler ».

Par ailleurs, les médias (même dites sérieuses) nous présentent des émissions ou des articles sur les « menaces contre la laïcité ». Le thème de la « menace » et celui, corollaire, de la « défense » de la laïcité sont même omniprésents.

Dernièrement, j’avais été contacté par une chaîne de télévision, qui plait aux intellos et à la classe moyenne supérieure, sur ce sujet. Je ne pouvais pas y participer car je donnais des cours à l’université de Tokyo.

Je leur ai quand même téléphoné à mon retour pour leur dire : « quand est-ce que vous allez arrêter un peu de parler des menaces sur la laïcité, pour parler de la laïcité elle-même ? ». Mon interlocuteur s’est montré surpris. J’ai tenté de lui expliquer ce que je voulais dire. Je ne suis pas du tout sûr qu’il ait compris, même s’il m’a assuré qu’il allait transmettre.

 

Donc nous allons partir de l’hypothèse que la PREMIÈRE MENACE qui pèse sur la laïcité, la plus importante, voire tragique, c’est l’ignorance en matière de laïcité, l’obscurantisme à son égard.

Chemin faisant, cela nous fera aussi examiner ce que médiatiquement on appelle les « menaces ». Car le refus de la diabolisation ne conduit pas à l’angélisme, mais à une prise de distance avec stéréotypes et lieux communs.

 

Je vous propose, d’abord d’aborder le sujet : laïcité et « intégration ». Pourquoi il ne s’agit nullement de la même chose et en quoi une laïcité qui se relie étroitement au problème de l’intégration n’est plus vraiment la laïcité. Ce sera la dernière Note de l’année 2008.

Ensuite, quand nous aurons donné (et reçu: je vous en souhaites de nombreuses, bien tendres)  nos bises de nouvel an, cela nous conduira logiquement à l’éternel problème (en France en tout cas) du dit « communautarisme ».

Autre éternel problème à aborder très vite : le public et le privé. et puis, existe-t-il un multiculturalisme à la française?

Etc, etc.

Des Notes à deux niveaux: ce qu'il possible d'en dire à partir d'une démarche et des acquis sociologiques + un point de vue plus personnel.

Si vous avez des questions, posez - les grâce aux commentaires: je ne vous promets rien, je n'ai pas réponse à tout. Mais peut-être...

L’année 2009 va donc commencer par une clarification générale. Mais il y aura aussi pleins de surprises. J’ai des idées dont je vous reparlerai.

Donc, encore une fois : le meilleur cadeau à faire à vos amis : leur donner l’adresse du BLOG.

Pensez y, c’est gratuit !

 

 

 

 

 

 

13/12/2008

PS et SEGOLENE, MARKETING, SYMBOLIQUE et POLITIQUE

Tout d’abord : Bravo les Québécois, vous avez renvoyé Mario Dumont à ses zactivités familiales, qu’il avait un peu négligées tout en défendant la famille.

Pour les autres internautes je précise que Mario Dumont est, au Québec, le leader d’une formation politique l’ADQ, qui prône des valeurs traditionnelles dites « québécoises » et, surtout, avait surfé, aux élections de 2007, sur un climat défavorable aux migrants (pour dire les choses vite et donc de façon trop schématique). Il avait eu 41 députés (sur 125). Il n’en a plus aujourd’hui que 7.

Bravo les Québécois, et pour vous féliciter concrètement, vous allez avoir bientôt, dans les librairies dignes de ce nom, le formidable ouvrage de votre honoré serviteur : Une laïcité interculturelle, le Québec avenir de la France ? (éditions de l’Aube). Patience, cela ne saurait tarder…

Comme le Québec est en avance sur la France, l’éditeur, pour équilibrer a publié le livre en France, avant le Québec. Et, ceux qui ont la chance inouïe d’être de beaux Français ou d’habiter dans ce merveilleux pays, vous pouvez déjà, sans bousculer les vieilles dames toutefois, vous précipiter chez les libraires pour l’acheter.

Ne tardez pas : il parait que chez Gibert, au Quartier Latin, le 1er stock commandé est déjà épuisé.

 

Et puis, tant que vous y êtes, achetez d’autres ouvrages publiés par les éditions de l’Aube. Tenez, comme cadeau de Noël, vous pouvez offrir les romans policiers de He Jiahong, qui se passent dans la Chine actuelle, et qui sont passionnants (Le mystérieux Tableau ancien ; Crime de sang ; L’Enigme de la pierre Œil de Dragon ; Crimes et Délits à la Bourse de Pékin).

Je vous recommande aussi deux autres livres : Après la démocratie d’Emmanuel Todd chez Gallimard, dont je vous reparlerai sûrement.

Voilà, en effet, une pensée libre et fondée sur des recherches très sérieuses qui pose la question qui me taraude aussi : Et si la France méritait Sarkozy ? Si elle l’avait élu non pas malgré ce qu’il est mais justement à cause de ce qu’il est ?

Parfois les propos sont un peu à l’emporte pièce, parfois je ne suis pas du tout d’accord, mais cela me semble toujours extrêmement intéressant et fourmille didées incorrectes et passionnantes (un exemple entre mille : les pages dures, courageuses et pertinentes sur Finkielkraut).

Enfin, pour celles et ceux qui veulent se recycler en sociologie, je recommande chaleureusement Les nouvelles sociologies de Philippe Corcuff chez Armand Colin (2ème édit. refondue parue en 2007).

Un livre de poche de 128 pages qui réussit le tour de force d’expliquer clairement les principaux domaines de recherches, tout en mettant en œuvre un esprit critique très pertinent. Là aussi, on perçoit l’ouvrage d’un homme libre, qui a pas mal appris du meilleur de Bourdieu et de ses analyses de la domination sans s’enfermer dans un système bourdieusien car la sociologie a aussi existé à côté de Bourdieu et continue après lui.

Il a écrit aussi La société de verre - Pour une éthique de la fragilité (Armand Colin, collection "Individu et Société", 2002), où il développe la notion intéressante de "Lumières tamisées" contre des « Lumières aveuglantes ».

Donc voilà quelques belles zidées de cadeaux, y compris à vous-même puisque, et c’est presque une citation de Ségolène (qui a du le trouver dans un livre ancien), « il faut aimer son prochain comme soi-même », et donc soi-même comme son prochain, non ?

 

Pour le moment, reprenons la suite de la Note du  6 décembre. Nous en étions au PS et au fait qu’au Congrés de Reims, des militants avaient sifflé l’envolée finale de Ségolène. Or, sans le dire, et exprès, la coquine citait Jaurès.

C’est donc Jaurès qui s’est fait copieusement sifflé : son propos s’est trouvé confondu avec un discours de « télé-évangéliste » heurtant la « culture laïque » des dits militants. A partir de là j’avions pontifié pour vous bassiner avec mes dadas sur la nécessité de l’utopie, l’importance du symbolique,etc. Et, n’en doutez pas, je vais continuer.

 Cela vous apprendra à venir surfer sur mon Blog !

Ca y est, vous êtes remis dans la course ? OK. L’erreur commise est de croire que la « culture laïque » doit conduire à avoir un encéphalogramme plat au niveau du symbolique. Double erreur.

-         erreur de confondre une « culture laïque » et une culture athée. C’est une erreur symétrique à celle de Sarko quand il oppose « morale laïque » et morale des catholiques, comme si la morale laïque état réservée à ceux qui sont « sans religion » (comme disent les sondages). Et implicitement, je rencontre tout le temps cette erreur, au PS et ailleurs.

-         erreur de croire que les athées, indifférents en matière religieuse, agnostiques, etc vivraient en dehors du symbolique, de la croyance et même de ce que l’on peut appeler le « spirituel ». Comme le reste du pôvre monde, ils ont leurs croyances, leurs mythes, leurs légendes dorées et noires (tenez publicité gratuite : dans le livre sur Une laïcité interculturelle, je décrypte celles de féministes québécoises), leurs rituels, etc.

 

La culture laïque, c’est d’apprendre à distinguer l’ensemble du symbolique d’une démarche de connaissance, du savoir. En sachant d’ailleurs que les deux ne sont pas séparés à 100% (mais c’est itou pour religion et politique, Eglise et Etat, etc ); ce qui m’empêche pas qu’il peut exister une séparation assez conséquente pour être honnête et qu’une logique de séparation, ce n’est pas la même chose qu’une logique de liens étroits, de confusion.

Et la distinction entre le croire et le savoir est une contidion indispensable (même si elle n'est pas suffisante à elle seule) pour prendre de la distance à l'égard de ses propres croyances et pour savoir toute l'importance sociale (et même intellectuelle) du croire. Sinon on est dans l'illusion d'être soi même hors du champs des croyances, et de croire que les croyances d'autrui ne sont qu'illusions.

E. Todd, dans l'ouvrage cité, va jusqu'à dire que "la conscience de classe relève de la catégorie plus générale des "croyances collectives" dont la matrice est d'ordre religieux". Il fait du contexte actuel "d'isolement métaphysique des individus" (c'est ainsi qu'il le qualifie) un élément clef de la situation (p. 182 s; mais c'est un des thèmes récurrent du livre). 

La culture laïque doit être une culture libre et éclairée, du moins une culture qui tente d’être libre et éclairée : C’est un long chemin et un combat de chaque jour :

-         Libre d’être dans l’utopie, le symbolique, le spirituel. Et de mille manières. Et cela de façon consciente.

-         Eclairée car elle sait que le savoir, cela existe et qu’il faut aussi l’acquérir. Ne pas confondre croire et savoir. Eclairée, car elle pratique assidûment la gymnastique intellectuelle qui articule, sans les confondre, croire et savoir.

Cela n’est ni évident ni facile. Cela exige entraînement, effort, acquisition de matériaux appropriés, souplesse et fermeté, capacité de se critiquer soi-même, capacité aussi d’échapper au relativisme, au cynisme, au premier degrés qu’il soit religieux, moraliste ou scientiste.

Cela nécessite aussi le savoir que la réalité est toujours saisie à travers des représentations : quand vous voyez une chaise, vous ne voyez pas seulement un objet brut, car alors vous ne sauriez ni le nommer ni à quoi il sert. Vous voyez un objet que votre mémoire vous fait, immediatly, qualifier le « chaise » (ou de « fauteuil, ce qui ne connote pas la même chose), classement lié à un ensemble de représentations implicites.

Et c’est là que je répondrai à « Mulot » (5ème commentaire de la Note du 27/11) : si je veux accomplir une démarche de connaissance, acquérir un savoir un tantinet de l’ordre du scientifique, impossible de m’en tenir à la définition du Robert, de n’importe quel dictionnaire. Si, en revanche, je veux travailler sur les représentations sociales ; alors là, le dictionnaire me sera précieux. Eh oui, c’est selon. C’est cela la gym intellectuelle ! Et la solution de l’apparente contradiction que vous pointâtes, cher Monsieur.

 

J’avais annoncé, dans la Note du 6 décembre, que je réagirais à l’ouvrage de François Belley : Ségolène, la femme marque (éditions Peau de Com), que j’ai trouvé à la fois fort intéressant et réducteur. Il serait trop long de résumer l’ouvrage, et l’indication de son plan suffit à donner ses thèses principales :

I Ségolène R, une griffe politique.

II Ségolène R, une marque qui répond aux tendances du marché.

III Ségolène R, du statut de la marque à celui d’icône.

IV Ségolène R, de la phase de croissance à la maturité de la marque.

La faille du livre, c’est que tout au long, il nous explique en quoi Ségolène est géniale en marketing. Alors on se demande, au bout du compte, pourquoi elle n’a pas été élue présidente avec 60% des voix, même s’il indique, en cours de route que, question marketing, Sarko et sa campagne, ça a été pas mal non plus.

Il fait comme si elle dominait tout, était dans la toute puissance.

Le risque du livre, c’est de prétendre que Ségolène ce n’est que du marketing (c’est un peu aussi l’idée d’Emmanuel Todd, mais il le dit tellement allusivement, comme s’il s’agissait d’une évidence, on peut donc difficilement en débattre à partir de son livre).

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C’est là que je voudrais émettre deux constats, faire une hypothèse, apporter un témoignage de quelqu’un qui l’a vue à l’œuvre de prés et qui a tenté d’être à la fois acteur et sociologue (pas facile !).

 

D’abord premier constat, c’est que pendant que les militants sifflent Jaurès et négligent ainsi le symbolique, les experts en marketing, eux, s’y intéressent, et même s’y intéressent drôlement. F. Belley s’appuie beaucoup sur un ouvrage de Georges Lewy, au titre significatif, Les marques mythologies du quotidien (Village mondial, 2004).

Il y a dans ce livre une intelligence certaine de certains aspects du symbolique. Que cela plaise ou non, force est de le constater.

On ne peut pas reprocher aux gens d’être intelligents. Si on veut combattre leur influence, il faut être encore plus intelligents qu’eux (surtout que, bien sûr, on a beaucoup moins de puissance).

Second constat : Le politique, pour être « performatif », ne peut pas ignorer (c’est une litote !) les techniques de marketing (et tous les humains politiques y ont recours). Cela, je le constate, même si je le regrette.

En effet, le marketing n’est certes pas le mal en soi, mais dans sa puissance actuelle, et sans le vouloir (son but est de faire vendre dans un environnement très concurrentiel), il formate la société dans des codes réducteurs. Et les effets sont redoutables : voyez comment des codes vestimentaires s’imposent par pression médiatique, et auprès de celles et ceux dont les parents tentent de résister, par pression sociale des paires, aux élèves, maintenant dés le primaire.

 

J’indiquerai plus tard (il faut bien un peu de suspens !) ce que je pense de cette relation entre politique et marketing. Pourquoi il faut l’assumer, sans honte.

Mais je voudrais tout de suite faire l’hypothèse (et l’appuyer sur un témoignage) que si les techniques de marketing sont nécessaires pour réussir en politique, elles ne me semblent pas suffisantes. Quand on vous met en image une belle jeune femme ou une belle grande cause pour vous vendre un produit, le but n’est ni de rendre hommage à la beauté des femmes, ni de servir une cause humanitaire, mais bien de vous faire acheter le produit, sous couvert de marque.

Il y a une extériorité à peu près complète entre les deux.

Longtemps, j’ai cru qu’il existait la même extériorité en politique. Quand je suis devenu conseiller de Ségolène, et que j’ai approché de plus près le monde politique, je me suis aperçu que, d’une certaine manière, beaucoup de politiques, en tout cas du côté des socialistes, croyaient plus ou moins en ce qu’ils déclaraient publiquement, étaient convaincus de la véracité d’au moins une partie de ce qu’ils affirmaient. Que d’une manière générale, ils étaient moins cyniques que ce que je croyais.

Et mon changement de point de vue, paradoxalement, a été du à ce que mon rapport avec eux n’était plus essentiellement médiatisé par les médias de masse. Je les côtoyais dans la quotidienneté de leur action, dans des réunions en tout petit comité où ils n’avaient pas à donner le change.

Et cela s’applique à des gens dont je ne partage pas forcément les idées. Un Claude Bartolone, par exemple qui était alors ministre de la ville. est un homme de conviction. 

Mais cela s’applique au carré à Ségolène Royal. Au carré, que dis-je au cube car non seulement la manière relativiste dont j’ai parlé des convictions (« d’une certaine manière », etc) ne s’appliquait pas à elle ; d’autre part elle avait (déjà) des convictions plus personnelles que collectives.

Elle avait des convictions fortes, un élan enthousiaste, par exemple la conviction qu’elle allait (avec l’équipe qui l’entourait) réussir à inverser la socialisation à l’incivilité (je veux dire par là tout le contexte qui pousse les gamins  à devenir incivils, ce dont ils sont ensuite, elle le disait, les 1ères victimes) en socialisation en une citoyenneté civile.

(je rappelle à celles et ceux qui l'ignoreraient -quel blasphème!- que j'étais chargé des "Initiatives citoyennes".

Et quand Ségo en parlait avec moi, j’avais tendance à actionner la douche froide : comment parvenir à inverser ainsi le cours des choses avec l’administration qui faisait de la résistance passive mais combien efficace, Allègre qui se mettait allègrement à dos les profs, le maire socialiste X, le député socialiste Y et le sénateur socialiste Z qui se plaignaient auprès de Jospin dés que les changements que nous tentions de faire les dérangeaient quelque peu, et Jospin lui-même qui intériorisait ce que Chirac prétendait être une « rupture de la cohabitation ».

Sans parler de 1000 autres contraintes globales, notamment socio-économiques (le socio-économique n’est pas tout mais ce n’est pas rien) que le gouvernement socialiste, tout faisant ce qu’il pouvait, ne transformait pas beaucoup!

Bref, ce que me disait Ségolène me semblait utopique, impossible à réaliser. Je commençais à le dire à ma ministre. Je la voyais qui me regardait alors l’air un peu malheureux. Et la phrase de Max Weber me revenait en mémoire : il faut croire en l’impossible pour réaliser le possible.

Et je me traitais intérieurement d’intellectuel à la con, qui allait briser son élan vers l’impossible, ne réussir qu’à risquer de la paralyser en la désenchantant. Je me reprochais une (pseudo ?) lucidité exacerbée qui minimisait le pouvoir de l’action.

Je voulais l’aider à réaliser tout ce qui était possible, mais, imprégné de mes analyses, n’arrivais guère, pour cela, à croire à l’impossible. J’ai compris alors que ma cup of tee n’était pas de faire de la politique.

Mais malgré tout, son enthousiasme communicatif m’a aidé à décider que, sur tel ou tel dossier, quelque soient les obstacles (notamment adminstratifs), je ne m’arrêterais pas, je ne cèderais pas.

Donc convictions fortes, capacité à se projeter dans un avenir autre. Et cet avenir autre ne correspondait pas forcément aux idées reçues de l’ensemble du PS. Mais je dois dire que, personnellement, je m’y trouvais assez à l’aise. J’ai d’ailleurs eu des remarques de membres du Cabinet, m’invitant à laisser de côté, à ne pas tenir compte, autant que faire se peut, des « dadas » de la ministre.

 

Et dits « dadas », qui hérissaient, me plaisaient en général, car je trouvais qu’elle avait une vision dialectique des choses. Exemple[1] : question de la ministre : Comment faire pour expliquer à une lycéenne qu’elle a le droit de dire « non » à un garçon qui veut coucher avec elle, si elle n’en a pas vraiment envie ? Qu’elle n’a pas à se plier à une pression sociale diffuse ? A ne pas faire comme tout le monde simplement pour faire comme tout le monde ?

Tu ne vas quand même pas entrer dans cette vision « moraliste » des choses ? me disait-on alors.

Moraliste, vraiment ? Au même moment, Ségolène se battait avec la même conviction, la même ardeur pour que les dites lycéennes puissent disposer de la pilule du lendemain, et ne pas avoir à avorter en cas « d’accident ». Et là, certains craignaient que cela nous fasse mal voir du centre, des ‘vieux’, de ces quelques % qui font basculer les élections dans un sens ou l’autre.

Moi je trouvais dans cette dialectique, une grande cohérence et dans les deux cas un combat pour la liberté des femmes qui ne craignait pas d’être à contre courant, de paraître « moralisateur » dans un cas, « laxiste » dans l’autre. Et j’étais alors heureux d’être dans la team d’une telle ministre.

Autre exemple : le bizutage. Là, on se heurtait également à l’incompréhension de beaucoup de « camarades », et… à de très puissants groupes de pression d’anciens élèves. Mais on connaissait des cas assez dramatiques.

Autre souvenir : je me rappelle une fois elle a passé des heures et des heures avec Elisabeth Guigou (alors ministre de la Justice) à propos d’un prof qui était un pédophile avéré et que, jusqu’à présent, l’Education nationale déplaçait régulièrement de collège en collège, que quand il avait sévi quelque part, et que des parents s’étaient plaints, on le mettait ailleurs, où il sévissait de nouveau.

Vous avez compris : l’idée c’était quand même d’arriver à le vider de son poste d’enseignant, à ce qu’il ne se trouve plus en contact avec des enfants.

Et voyant le temps que cela lui prenait, je lui ai dit : C’est admirable ce que vous faites, mais est-ce vraiment votre rôle de consacrer autant de temps à cette affaire ? Ne pourriez-vous pas déléguer ? Elle m’a répondu en substance : il y a tellement d’obstacles que si je ne m’en occupe pas personnellement, le dossier n’aboutira jamais. Et elle avait raison.

 

Parmi les « dadas » de la ministre, il y avait les contacts directs avec des profs ou des parents d’élèves. Et là aussi certains membres du Cabinet tentaient, parfois avec succès, de faire barrage. Quand des parents d’élèves ou des profs téléphonaient sur tel ou tel sujet, Ségolène voulait que, dans la mesure du possible (elle était souvent en réunion, bien sûr), on lui passe la communication et qu’elle puisse parler directement avec la personne qui appelait.

Des membres du Cabinet pouvaient cela un peu fou. D’abord, déclaraient certains, cela « donne une prime » aux contestataires (eh oui, étrange commentaire mais il a été fait); ensuite si ça commence à se savoir qu’un tel ou un tel arrive à avoir directement la ministre, on n’en aura jamais fini.

Je me souviens d’une fois où la pauvre secrétaire était très hésitante entre l’ordre de la ministre de tenter de la joindre quand X rappellerait et le contre ordre d’un membre du Cabinet lui demandant de surtout ne pas le faire.

Ségolène n’ignorait pas la validité du second argument  (ce sera sans fin); mais elle affirmait qu’elle avait besoin de ces contacts directs pour comprendre ce que ressentait les gens, pour ne pas être une bureaucrate, pour ne pas imposer de haut, etc.

 

Alors, bien sûr, on peut voir de l’habileté politique là dedans (et après tout, pourquoi pas ?) mais aussi ce qui m’a toujours plu quand j’ai été son collaborateur, le fait que j’avais affaire à une femme qui savait fortement qu’elle ne savait pas tout. Et croyez moi, dans la culture énarque, c’est rare ! Une femme qui avait conscience du risque d’être enfermée dans son ministère, dans sa fonction, de se couper du vécu du grand nombre.

Et justement, quelque chose que j’ai apprécié chez Ségolène c’est qu’elle alliait la capacité de synthèse qui provenait de sa formation à l’ENA à la capacité de doute, de se dire : « là, je ne sais pas », qui est typique du chercheur, mais le plus souvent étranger aux autres énarques que j’ai rencontrés. Alors certes, ce n’était pas une théoricienne spécialiste des concepts, elle avait une intelligence émotionnelle et intuitive.

Et l’idée qu’il fallait faire de la politique autrement, apprendre auprès des autres et vérifier la pertinence de son action, la taraudait déjà, en 1997-1998.

Donc quand Belley écrit que Ségolène est une des rares politiques « à s’inscrire dans une logique de marketing total où l’étude de marché constitue l’étape préalable à la prise de parole : celle qui vous permet d’identifier, par une analyse marketing précise, la demande du public et de construire, en conséquence un positionnement malin et une offre sensée. » (p. 42), c’est à la fois exact et pas exact.

 

Il est exact que le marketing fonctionne ainsi, et que c’est grâce à cela qu’il est efficace. On y reviendra. Mais si, justement, peu de politiques le font, c’est que cela demande en amont, quand il ne s’agit pas de vendre un produit matériel, une disposition d’esprit où on pense que l’autre à quelque chose à vous apprendre, la conviction que l’on ne doit pas lui imposer d’en haut un projet complètement ficelé et construit en dehors de lui.

Et je suis un peu étonné qu’Emmanuel Todd n’ai pas saisi cela, lui qui estime que le « découpage du Parti [socialiste] en niveaux culturels superposés l’a conduit à éliminer en son sein la représentation populaire et à se transformer en parti d’élus, largement décroché de la structure sociale globale » (p. 88)

Lui qui affirme que « le monde dit supérieur peut se refermer sur lui-même, vivre en vase clos et développer, sans s’en rendre compte, une attitude de distance et de mépris vis-à-vis des masses, du peuple, et du populisme qui naît en  réaction à ce mépris. » (p. 84)

Lui qui voit dans le soulèvement des banlieues d’octobre-novembre 2005 l’ « expression maladroite d’une volonté de participation à la vie politique » de la jeunesse défavorisée et non d’une minorité ethnique (page 130) et qui constate qu’au 1er tour de la présidentielle Ségolène Royal « fait remonter les lamentables 12% de vote ouvrier pour Jospin en 2002 à 24% en 2007 » et, chez les 18 – 24 ans, de 12,5% à 34% (p. 137-138).

Eh, camarade Todd, vous qui ne craignez pas d’effectuer des analyses très courageuses, combattant des idées morales reçues, pourquoi vous donnez ces chiffres sans vous en servir pour analyser les choses ? Votre détestation de Ségolène ne vous fait-elle pas prendre « une attitude de distance et de mépris », sous prétexte qu’elle ne présentait pas aux foules ébahies un programme complet et bien léché ?

Le programme complet il existait, et c’était celui du PS, un boulet qu’elle a traîné tout au long de sa campagne car il multipliait les « y’a qu’a »… et c’est justement ce dont les électeurs ne veulent plus, car ils savent bien qu’on les paye en fausse monnaie. Que la conception quantitativiste, style : « je suis plus à gauche que toi parce que je propose un smic à 2000 € et toi tu te contentes de 1800 », c’est complètement pipeau.

Et si c’était justement ça, cette conception QUANTITATIVISTE de la gauche (et de la laïcité quand on fait semblant que plus de répression signifie plus de laïcité : conception assez débile !) qui réduit le politique au marketing ?

Alors qu’être dans l’interaction des convictions (car la démocratie participative comporte deux phrases, celle de l’écoute et celle de la reprise, du trie), et se dépatouiller au milieu de multiples contraintes, c’est déjà beaucoup plus complexe.

 

Je pourrais continuer pendant des heures. Mais chaque journée n’en a que 48 et il y a de multiples choses à faire ! Et beaucoup d’internautes me reprochent d’être trop long. Alors je m’arrête là. Dans la prochaine Note (samedi  prochain) je vous dirai quel est, à mon sens, la relation juste entre politique et marketing et puis j’enchaînerai sur les notions de base que le PS devrait acquérir quant à la laïcité, pour avoir une laïcité juste.

 

Je taquine bien sûr, et Ségolène et celles et ceux que le slogan "l'ordre juste" sort par les trous de nez.

Pour Todd, "l'ordre juste" est un slogan typiquement de droite. Là alors, comme angélisme de l'élite on ne fait pas mieux. Et c'est très contradictoire avec ce qu'écrit Todd par ailleurs qui montre que, subissant des choses étrangères à "l'élite", les gens des couches populaires ont souvent une analyse para-sociologique et para-économie politique plus pertinente que les premiers.

Dites à quelqu'un qui subit l'ordre de plein fouet, et qui sait qu'il le subira toujours, que la recherche d'un ordre juste est de droite!

Attention, Emmanuel, tu as mille idées, toutes plus brillantes les unes que les autres, mais parfois tu te prends pour le Luky Luke des sciences humaines: tu raisonnes plus vite que ton ombre.

Toute société (même révolutionnaire) a un ordre, un ordonnancement. Le very big problème c'est que l'ordre, indispensable, est toujours au profit de dominants, toujours un ordre injuste. Alors, rechercher un ordre plus juste, ce ne serait pas de gôche, ça?

 

Allez, bonne crise et bonnes fêtes !

 

 

 

 

 

 



[1] Je ne mets pas de guillemets à mes citations car, bien sûr, 10 ans après, ce n’est pas du mot à mot. C’est l’idée qu’il faut retenir.

16:38 Publié dans EVENEMENTS | Lien permanent | Commentaires (2)

06/12/2008

PS: CE QUE SIFFLER JAURES VEUT DIRE

Donc voici ma 1ère leçon de laïcité au PS, pour l’aider à se rénover (au passage, je répondrai à la question de Mulot cf. le 5ème commentaire de la Note du 27/11). Oui, je sais que je suis un indécrottable professeur. Mais mon métier est justement d’être prof de laïcité et à mon âge (20 ans + un certain nombre de mois) on ne se refait pas.

Je suis donc un vilain récidiviste et après avoir expliqué la laïcité au Petit Nicolas, V’la que je me mets à vouloir l’expliquer au PS. Indécrottable, vous dis-je ! Oui, mais pour tout savoir sur la laïcité, Sarko, il a du débourser 16 € de son petit Smic (soit 0,0000000001 % de sa montre bling-bling, quand même !). Alors que pour le PS, c’est gratis pro Jaurès.

C’est que je suis de gauche depuis moult générations (mes ancêtres étaient Montagnards, en plus c’est même pas faux) et que le PS, je l’aime bien. Enfin, plutôt j’aimerais bien pouvoir l’aimer bien. Qu’il soit politiquement aimable. Et intellectuellement un peu aussi (j’en ai de ces exigences !). Et c’est pour cela que je me décarcasse, et mets en œuvre le proverbe préféré de ma grand-mère : « Qui aime bien, châtie bien ».

 

Je vais partir d’un incident du Congrès de Reims, que les médias ont rapporté sans l’analyser ni changer d’un iota les stéréotypes dans lesquels ils moulent l’actualité et qui, pourtant, sont très révélateurs de l’absence de réflexion sur la laïcité.

Ségolène Royal a conclu son intervention en déclarant : « Nous sommes le socialisme, levons nous, vertu et courage, car nous rallumerons tous les soleils, toutes les étoiles du ciel. » Sifflets abondants. « Bronca » précise même le Nouvel Obs.

Commentaire de militants (à votre très honoré serviteur) : « Nous ne supportons pas ces envolées de télé-évangélistes qui heurtent notre culture laïque»

J’ai entendu à la radio d’autres commentaires du même style. Un journaliste de France Inter a dit : « C’est du Barbelivien » (pour les analphabêtes de la belle culture Star’Ac, il s’agit de l’immortel chanteur de « Toutes les filles que j’ai aimées avant ». Cela vous dit quelque chose, quand même !).

En fait d’envolée de télé-évangéliste ou d’un chanteur pipole, il s’agissait d’une citation de Jean Jaurès. C’est lui qui a été copieusement sifflé.

Normalement, en l’apprenant, ils auraient du prendre conscience que Ségo leur avait mis le nez in the caca, comme disait Heidegger dans sa célèbre Disputatio avec Thomas d’Aquin. Pensez vous : sitôt appris, sitôt oublié. Cela entre par une oreille et sort par l’autre sans pénétrer en rien dans un hypothétique cerveau.[1] Ils vont continuer à nous bassiner avec leur pseudo « culture laïque », celle qui les conduit à ne pas supporter Jaurès.

5% qu’il fera le candidat PS en 2012, s’ils continuent de la sorte !

 

Donc, Réflexion N°1 de la 1ère leçon : pourquoi cette citation a paru insupportable, a conduit à la réaction primaire de la bronca ? (entre nous Ségo, tu aurais du les laisser siffler tout leur saoul, et reprendre : « Oui, comme l’a si bien dit jean Jaurès, Nous sommes le socialisme, levons nous… ». Là, cela aurait été vraiment drôle !).

Oui, pourquoi Jaurès est pris pour un télé-évangéliste ou un chanteur de variétés de masse ?

Pour le savoir, relisons la phrase : elle a du souffle, la garce : c’est une belle envolée utopique. Et v’la le problème : l’utopie ça eut payé, ma bonne dame, mais ça ne paye plus semble-t-il, auprès des militants classiques du PS. Pourquoi ? Parce que l’utopie nécessite d’être capable d’une projection au delà de la réalité empirique.

 

 

Redis-le me-le, me susurre une princesse internaute. OK. Je vous le redis d’une autre manière : le discours utopique, plus généralement le discours symbolique, dont le discours religieux fait partie mais pas seulement lui, c’est un discours qui a la capacité de permettre à ceux qui y adhèrent de dépasser la vision habituelle des réalités concrètes, matérielles, tangible pour permettre d’apercevoir des réalités d’un autre ordre, des réalités symboliques précisément.

Durkheim en a fort bien parlé par son opposition sociologique entre ce qu’il appellait « profane » et « sacré », « réalité expérimentale » et « réalité supra expérimentale ». Et dans le sacré, il mettait les effervescences révolutionnaires, et pas seulement des phénomènes explicitement religieux.

Il s’agit, écrit-il, « de se hausser au-dessus du monde de l’expérience » et d’avoir « les moyens d’en concevoir un autre » et il commentait : « la société idéale n’est pas en dehors de la société réelle, elle en fait partie. Bien que nous soyons partagés entre elles comme entre deux pôles qui se repoussent, on ne peut pas tenir à l’une sans tenir à l’autre. »

 Le rapport à ce que pour ma part, je préfère appeler « structures symboliques » est, selon Durkheim, ce qui « pousse la pensée en avant, par delà ce que la science nous permet d’affirmer », ce qui fait qu’un homme « peut davantage. Il sent en lui plus de force soit pour supporter les difficultés de l’existence, soit pour les vaincre » : l’individu est en fait « élevé au dessus de sa condition d’homme. »

(Toutes ces citations sont extraites des Formes élémentaires de la vie religieuse, que vient de republier les PUF avec une préface de J-P. Willaime).

Alors libre à chacun de croire ou non au contenu de ces réalités symboliques. C’est un tout autre débat. Durkheim lui-même n’y croyait nullement et se voulait un « rationaliste », ce qui ne l’empêchait pas d’analyser leur fonctionnement et leur impact.

 

 

Mon propos consiste simplement à montrer qu’en ignorant ce type d’analyse ou d’autres, multiformes, qui approchent et décryptent aussi à leur manière les réalités symboliques (J.-P. Vernant, Lévi-Strauss dont on vient de fêter le 100ème anniversaire et qui, un peu de publicité pour ma maison, déclarait, à propos de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes : « C’est là que mes idées essentielles ont pris forme », Libération, 22 septembre 1986 ; Luc de Heusch, Camille Tarot, etc, etc) on ignore une partie importante de la réalité sociale et on se condamne soi-même quand on veut être un parti de changement social.

 

Ceci indiqué, un des problèmes majeurs des politiques en général et de la gauche en particulier est la difficulté d’avoir un discours utopique qui projette dans un avenir autre un tant soit peu crédible quand on prétend par ailleurs être un parti de gouvernement.  Les lendemains qui chantent, sont devenus des hiers désenchantés (« Comme c’est beau » me susurre ma princesse internaute, « tu causes aussi bien qu’ San Antonio, quand tu t’en donnes la peine »).

Jaurès en parlant de rallumer tous les soleils, toutes les étoiles du ciel, réutilise un matériau symbolique d’origine religieuse au profit d’une espérance socialiste. C’était avant la Première guerre mondiale, l’URSS et son goulag, etc. C’était aussi quand le terme de « réforme » signifiait un mieux-être (cf. les congés pays du Front Populaire).

Maintenant la « réforme », c’est l’adaptation à de nouvelles conditions qui nécessitent de se serrer un peu plus la ceinture (cf. la « réforme des retraites ». Jospin n’a pas osé la faire quand il était 1er ministre, car il savait que cela le desservirait dans sa campagne présidentielle. Il n’y aurait pas échappé s’il avait été élu président).

On comprend très bien que, dans cette conjoncture, les gens se crispent sur leurs (souvent maigres) « avantages acquis », devenant conservateurs et souvent corporatistes.

Et les envolées utopiques, à d’autres…. On pourrait penser que ce réalisme là est un progrès, qu’il désacralise, déreligiosise (laïcise ?) le politique. Oui, mais….

 

 

Oui, mais Weber, lui-même, le grand désenchanteur par sa sociologie pratiquant la « neutralité axiologique » (= au niveau des convictions), a écrit : « il faut croire en l’impossible pour réaliser le possible ». L’utopie est mobilisatrice et sans elle, alors on ne réalise même pas les changements qui auraient pu être possibles.

C’est la raison pour laquelle, d’ailleurs, je trouve lamentable la façon dont la gauche se positionne sur la suppression de la pub sur la télé publique : bien sûr Sarko réalise cette réforme à la manière d’un homme de droite (cela vous étonne ?).

Mais au lieu de se limiter à le dénoncer, de faire de l’obstruction à la tribune parlementaire, en lisant du Montesquieu,[2] c’était le moment de proposer une télé utopique (cad intelligente et ludique à la fois).

Prenez Obama, s’il a (à la surprise générale) battu Hilary Clinton, puis gagné la présidentielle américaine, c’est en bonne part par sa capacité à crédibiliser un discours comportant des aspects utopiques (« yes, we can »).

 

Alors, les ceus qui ont sifflé Jaurès en croyant siffler Ségolène, les socialistes qui sont contre elle (voyez mon abnégation, je leur donne de « bons » conseils !) s’ils veulent ne pas enfoncer encore plus leur parti mais remonter un chouya, feraient bien de dépasser leur énervement primaire, pour

- comprendre se qui se passe

-comprendre pourquoi elle obtient, à chaque fois, des scores plus importants que prévu.

D’abord, elle a annoncé la couleur : « Désirs d’avenir », avec « Touche pas à mon pote » sera parmi les slogans inventifs de ces dernières décennies. Ce titre seul affronte déjà le problème clef : l’impression d’un manque d’avenir, d’un avenir bouché, d’un avenir retour en arrière.

Dans son livre dialogue avec Alain Touraine[3], Ségolène raconte qu’un jeune lui a dit : « Je n’ai pas peur de l’avenir, j’ai peur de ne plus en avoir. »

Mais il ne suffit pas de parler de "désirs d'avenir", encore faut-il apparaître capable d'en tracer le chemin.

Car diront les z’opposants, tout ça, c’est du marketing, indigne de notre beau parti. C’est d’ailleurs (si on enlève l’indignité) la thèse défendue par un ouvrage récent Ségolène la femme marque, par François Belley (Editions Peau de Com).

Cet ouvrage, que m’a offert une charmante journaliste de Canal + (eh oui, la vie présente des côtés agréables parfois) est très intéressant, non seulement sur Ségolène mais plus généralement sur le politique aujourd’hui et sa proximité avec « l’univers des marques ».

Pourtant, je pense que l’ouvrage rate quelque chose : cette proximité ne signifie pas qu’il s’agisse de deux univers identiques, et un leader politique qui se serait qu’une marque ne s’imposerait pas. Et Ségolène, dans sa campagne, s'est montré capable de proposer de l'avenir; même si certains ne veulent pas s'en rendre compte.

Si Ségolène, qu’Alain Duhamel n’avait même pas inclus, dans son ouvrage de 2006 présentant les portraits des candidats possibles à la présidence de la République, a fait le parcours qu’elle a accompli, c’est parce qu’elle ne se réduit nullement à être une femme marque, même si elle a intégré dans sa stratégie cet aspect des choses.

Quel rapport à l'avenir a-t-il été proposé?

 

Je dois retourner à mon travail normal, mais un peu de patience, je vais vous expliquer cela dans quelques jours et aussi  l’intérêt du livre cité, et ses limites. Et je vais vous faire des confidences inédites à partir de mes souvenirs du temps où j'étais dans le Cabinet de la ministre. Car c'est l'avantage que j'ai sur François Belley, je l'ai vue travailler de près, et je connais d'elle la face qui n'est pas médiatique.

Je vous expliquer aussi pourquoi, moi que cela devrait hérisser profondément (la lutte contre la marchandisation sans limite est un de mes dada), j’assume intellectuellement cette démarche et je pense que le PS ferait bien de s’en inspirer, du moins s’il en est capable.

Paradoxal le Baubérot ? Faux cul même? « Je le crois cohérent. » affirme très aimablement la princesse. Vous verrez bien ce que vous en pensez vous-même en lisant la prochaine Note.

(à suivre donc)

 

2 PS (sans jeux de mots !)

 Un PS pour mes amis Bruxellois. Ils sont nombreux et, je le sais, certains surfent sur ce blog. Donc une information : mardi prochain 9 décembre (jour anniversaire de la loi de séparation), à 16H45 à l’Université de Bruxelles (renseignez vous sur le lieu exact), on me remet un doctorat honoris causa. Ce serait vraiment sympa de vous retrouver à cette occasion.

L’autre PS pour Mulot : ben oui, j’avais annoncé une explication. C’était quand je pensais rédiger ma Note en entier. Ce sera donc pour la prochaine Note. En attendant, bravo d’avoir mis à jour une possible contradiction en lisant aussi attentivement le Blog. Le jour où il y aura une interro écrite, sûr que vous aurez la mention « très bien ». Et très cordial salut aux gens d’Evreux.

 

 



[1] A défaut de Barbélivien, cela me rappelle Brassens : « Par bonheur ils n’en avaient pas ». Il s’agissait, là, des « choses » et non de cervelle.

[2]«  C’est vrai, ça, affirme la princesse : ils pourraient au moins lire du Baubérot »

[3] Entre parenthèse, pierre dans le jardin de celles et ceux qui prétendent que son discours manque de contenu, je trouve qu’elle s’en tire très bien face à Touraine, assez souvent même ses propos sont plus intéressants que ceux du sociologue.

27/11/2008

POURQUOI LE PARTI SOCIALISTE A PRESQUE TOUT FAUX EN MATIERE DE LAÏCITE?

Reconnaissez le, je ne vous ai pas bassiné avec les problèmes du PS. On en parlait suffisamment ailleurs et il paraît qu’il ne faut pas tirer sur une ambulance. Mes sympathies pour Ségolène Royal sont connues. Elle s’est montrée cohérente dans cette affaire et l’autre personne qui a également montré beaucoup de cohérence est Benoît Hamont.

Quant à Martine Aubry, maintenant première secrétaire, portée au pouvoir par une coalition hétéroclite qui comporte pas mal de tontons-flingueurs, il lui faudra faire preuve d’intelligence, de courage, de sens tactique et stratégique pour que le PS retrouve un véritable rôle d’opposant et soit capable de mettre sur la place publique des idées un peu neuves.

 

Tout est à faire, notamment en matière de laïcité. C’est de cela dont je vais parler en commençant par une anecdote significative. Après la parution de mon livre, La laïcité expliquée M. Sarkozy (Et à ceux qui écrivent ses discours, complète bien sûr le choeur du fan club)[1], je suis interviewé par un journaliste de l’Hebdo des socialistes qui m’abreuve de compliments sur un ouvrage qui lui semble extraordinaire (il a bien raison cet homme !)[2].

Je tempère son enthousiasme en lui rappelant que, dans cet ouvrage, je critique aussi François Hollande (pages 204-205) et lui demande si, étant donné cela, il est sûr que l’interview va être publiée. Avec un air de vierge effarouchée, il s’indigne d’une telle supposition : M’enfin, pour qui je prends le PS ? Pour un parti communiste de la période stal ou quoi ?

Je remarque quand même qu’aucune de ses questions n’aborde ce passage de mon livre. Tout porte sur Sarko et rien sur ma critique de la pratique hollandaise en matière de laïcité. Peut-être la grand mère de ce journaliste lui a souvent dit, dans son enfance : « la curiosité est un vilain défaut ».

Plusieurs semaines after, l’interview n’étant malgré tout pas parue, je recontacte le journaliste qui répond, un poil gêné que l’abondance des matières…,  l’actualité débordante…. mais bref pas de problème, cela va paraître incessamment, sous peu et plus vite encore. Au jour d’aujourd’hui, j’ai publié un nouveau livre, mais j’attends toujours la publication de la dite interview.

 

Le plus drôle de l’affaire (le plus triste aussi, et pas pour moi ! car c’est un petit indice significatif de la merde dans laquelle est ce parti), c’est que ma critique d’Hollande portait justement sur  le fait que, consulté à différentes reprises par le PS, j’avais eu « la désagréable impression (et je ne suis pas le seul) d’avoir un tantinet perdu mon temps », d’avoir parlé dans le vide, de m’être heurté à un « cause toujours tu m’intéresses ». Et je concluais en disant à Hollande : « Vous aurez compris que je n’aime pas cela » (perdre mon temps)

Or, avec cet interview, que s’est-il passé ? Exactement ce que j’ai reproché au PS dans mon livre : le PS m’a, une fois de plus, fait perdre mon temps, en m’interviewant pour rien! Eh puis, pour un parti qui monte au créneau quand la liberté d’expression concerne la religion…

 

Précisons le reproche, car si le PS veut renouer avec les intellectuels, il faut qu’il change sa pratique et soit clair sur les règles du jeu.

Pourquoi ai-je eu la désagréable impression de perdre mon temps ?

Non parce que je voudrais que le PS adopte mon point de vue sur la laïcité. Ce n’est pas cela le problème.

De même, je ne mets pas du tout en cause la sincérité et les efforts réels faits, depuis des années, Jean Glavany, ‘Monsieur laïcité’ au PS, pour organiser une réflexion qui dépoussière les choses. J’apprécie Glavany, même si nous ne sommes pas d’accord du tout sur Ségolène (nous en avons discuté, bien sûr).

 

Alors où est le problème ? Il est triple.

D’abord, et c’est ce qui a occasionné mon ire dans l’ouvrage précité, lors de mes différentes interventions, ou participation à des débats, Hollande était absent, et il est venu in fine donner…les conclusions. Celles-ci, forcément, ne se positionnaient pas sur ce qui avait été dit mais tenaient, de manière roublarde, des propos rituels qui ne faisaient en rien avancer le schmilblick.

Je veux bien qu’Hollande ait été très occupé. Encore que moi aussi, et les autres parties prenantes aux débats (quand il s’agissait de débats) itou. Et nous venions bénévolement donner de notre (très précieux, j’insiste !) temps au PS. Cela impliquait non seulement de la considération, mais aussi de l’écoute.

Or l’absence répétée d’Hollande, et aussi (sauf exception) des autres ténors, de ceux qui s’expriment dans le parti sur ce sujet, fait que jamais (sauf une fois, en 1998) nous avons pu avoir l’impression que nous participions à une réflexion commune du parti et de la mouvance qui tourne autour (pour ma part, je ne suis pas « encarté » comme on dit).

J’ai parlé de « propos rituels ». C’est bien de cela qu’il s’agissait  : on m’invitait (interventions), ou on nous invitait (débats) à des rituels.

L’exemple le plus frappant a été le centenaire de 1905. Il y a eu une Journée d’Etudes tout à fait à la fin de l’année 2005. D’abord ce n’était pas le parti lui-même qui l’organisait. Puis le parti s’est rendu compte que ne rien faire d’officiel, c’était quand même gros. Alors il s’est approprié l’initiative faite en son sein par des francs-tireurs. Mais il n’a pas effectué de réflexion soutenue, effectué un débat de fond, cette année là qui pourtant aurait été l’occasion qui aurait pu faire le larron !

 

Ensuite, et cela s’emboîte sur ce que je viens de dire, si les choses se passent ainsi c’est parce que Glavany me semble fort isolé dans sa conviction que le PS a peut-être des choses à changer dans son discours sur la laïcité.

De façon dominante, le PS (= l'appareil du PS) croit qu’il n’a rien à apprendre en matière de laïcité. Qu’il doit seulement avoir des « convictions laïques », les plus laïques possible, mais sans devoir les appuyer sur un savoir. Cette CONCEPTION QUANTITATIVISTE de la laïcité est désastreuse pour plusieurs raisons.

 

-         elle est profondément MORALISTE. Le moralisme c’est quand on croit que le jugement de valeur, la défense de la bonne cause, dispense d’avoir à acquérir du savoir. N’importe qui pourrait être « profondément laïque » dans ce cas. Mais précisément, dans son histoire, la laïcité s’est liée à la recherche du savoir. C’est donc une attitude profondément anti-laïque qu’adopte le PS.

 

-         Elle est profondément REDUCTRICE. Les débats-rituels qu’il organise mêlent, le plus souvent, chercheurs (sans doute leur participation au rituel a pour fonction de masquer précisément qu’on ne cherche pas à savoir) et militants qui, dans le cas présent, ont pour fonction de neutraliser les vues déviationnistes que risquent présenter les chercheurs. Ce n’est pas compliqué : Il suffit de terminer sa péroraison en condamnant « le communautarisme anglo-saxon ». Les applaudissements durent 5 minutes et cela vous laisse le temps d’aller pisser (le propos semble grossier. Mais, attention, c’est la paraphrase d’un propos historique, un peu comme Ségolène se faisant siffler en citant implicitement Jaurès). Et maintenant que c’est Obama le président US, il va falloir peut-être trouver autre chose camarades !

 

 

-         Elle est profondément DISCRIMINATOIRE : laïcité douce avec le catholicisme, dure avec l’islam et les évangéliques (que ces ignares appellent « évangélistes », montrant par là que la seule connaissance qu’ils en ont provient de la télé !). Sans revenir aux fameux accords Lang-Cloupet (vraiment symboles d'une laïcité que même ma pomme trouve très très douce!), c’est, en effet, Jospin qui a instauré un « dialogue INSTITUTIONNEL » avec l’Eglise catholique, où la délégation de cette Eglise est dirigée par le Nonce (stricto sensu le représentant d’un Etat étranger : même Sarko, comme je le raconte dans mon livre, en est resté baba quand il s’en est aperçu ; lui n’aurait sans doute pas été si loin). C’est le même Jospin qui, à la fin de 2001, a pris avec le Saint-siège, ce « qui présente toutes les formes d’un accord international » (Rapport Machelon, publié par la Documentation française, p. 46) permettant au catholicisme d’échapper à un durcissement dans l’application de la loi de 1905.

 

-         Elle est profondément REPRESSIVE. A l’automne 2003, alors que siégeait la Commission Stasi, ne respectant donc pas un moratoire pour laisser cette Commission rendre son avis, le PS a déposé un projet de loi tendant à interdire tout signe religieux à l’école (et pas seulement les dits « ostensibles »). Intention louable : mettre toute les religions sur le même plan (mais en contradiction avec ce qui s’est fait par un gouvernement PS : cf le paragraphe précédent, et sur le même plan...dans la répression). Enfer pavé de bonnes intentions : je me rappelle que plusieurs membres de la Commission, pourtant favorables à une loi, ont été atterrés : « C’est le meilleur moyen de faire condamner la France par la Cour européenne des droits de l’homme » déclaraient-ils. Propos significatif, que je laisse le soin aux internautes de ruminer. La laïcité doit être inventive et trouver le moyen de "convaincre plutôt que de contraindre" (ça aussi c'est une citation, je vous laisse en trouver l'auteur)

 

 

-         Elle est profondément IGNORANTE. La boucle est bouclée, puisque nous en revenons au moralisme, à la croyance que la morale, cad la "défense" des « justes » causes, dispense du savoir. Outre son aspect d’atteinte aux droits de l’homme, l’idée d’interdire « tous signes religieux » à l’école reposait sur l’ignorance qu’il n’existe pas, en France (comme dans les autres démocraties), 5 ou 6 religions bien répertoriées, mais des dizaines voire des centaines ; que tout signe peut virtuellement devenir religieux et que l’on engageait les professeurs et les élèves dans le jeu sans fin du gendrame et du voleur.

 

Enfin, toutes ces années là, j’ai pu constater une coupure entre deux PS, celui que je viens de décrire et un autre, voulant réfléchir, se rendant compte que la laïcité « c’est plus compliquée que cela en à l’air» (un militant dixit).

Cette coupure ne divisait pas toujours l’appareil et la base car certains militants pouvaient être du côté de la répétition du rituel et certains élus du côté des réfléchissants. Mais elle m’a frappé. Et pour revenir à 2005, au centenaire de 1905, il était quand même frappant de constater à quel point on n’avait rien à apprendre rue de Solférino alors qu’on avait des questions plein la tête dans les régions.

Je me suis demandé où se situaient les blocages. Tout le monde répète maintenant qu’une des erreurs d’Hollande a été de maintenir, de manière générale, la réflexion sous le boisseau. Donc le problème est plus global et cela a joué. Mais il me semble avoir repéré un blocage plus précis (qui, peut-être, a joué aussi dans d’autres domaines) : la peur de déplaire à des « alliés » : il m’a semblé qu’il se produisait des rappels à l’ordre, des demandes que le PS reste dans la ligne de la part de syndicalistes et de francs-maçons. Mais là encore, la même coupure existe et si certains hommes d’appareils syndicaux et franc’mac ont un discours fixiste, voire sectaire et ignorant, plein d’autres, rencontrés partout savent qu’ils ne savent pas (c'est cela le noeud du problème: ne pas ignorer qu'on ne sait pas, ne pas être dans une naïve ignorance arrogante) et cherchent à apprendre. Et, dans une loge, on vous écoute sans applaudir, ce que le PS ferait bien d’imiter car cela facilite l’exposé de propos non démagogiques.

Or, c’est quand même un hénaurme paradoxe : depuis 20 ans, il est paru un nombre vraiment considérable d’études sur la laïcité, en France, mais aussi ailleurs où toute une réflexion internationale s’est développée. Mille fleurs ont fleuri. Et le PS ressemble à Arlette Laguiller. Il fait du play back. Se répète. Etonnant sur place. Mais il est vrai qu’il n’est pire sourd…

 

Bon, enfin, mille fois sur le métier… je vais tenter de déterminer le minimum syndical que le PS doit assimiler, en matière de laïcité, s’il ne veut pas mourir idiot. L’occasion est propice : il a vraiment touché le fond. Et donc il n’a plus rien à perdre, il peut prendre des risques. S’il n’en prend pas, l’affaire est faite : un second tour en 2012 Sarzo-Bayrou.

(à suivre donc).



[1] Je sais que n’énerve par ce genre de parenthèse. C’est bien pourquoi, mauvais esprit, j’adore le faire !

[2] Cf. note 1.

09:03 Publié dans ACTUALITE | Lien permanent | Commentaires (6)

18/11/2008

LAICITE INTERCULTURELLE

Dans le cadre de la relance économique de la planète Terre, l'Académie Nobel a décidé d'attribuer un prix Nobel exceptionnel de 3 billons de milliards de £, $ et € réunis à un ouvrage qui parlerait, de manière magistrale, n'en doutons pas, de la laïcité au Québec en comparaison avec la laïcité française et dont l'auteur aurait comme initiales J. B.
L’Académie ayant brassé beaucoup plus large que les concours littéraires parisiens, 10000 ouvrages se trouvaient en compétition.
Après un suspens insoutenable, nous avons le plaisir de vous annoncer que le prix va être remis à l'immortel auteur de La laïcité expliquée à M. Sarkozy et à ceux qui écrivent ses discours (Albin Michel)
pour son nouvel ouvrage:
UNE LAÏCITE INTERCULTURELLE, LE QUEBEC AVENIR DE LA FRANCE ?
(Éditions de l'Aube)
La remise solennelle du prix et le début de la vente dans toutes les librairies dignes de ce nom,
aura lieu le mercredi 19 novembre à Oh du matin.

(notamment, publicité gratuite, pour Paris, La librairie du Québec, 30 rue Gay-Lussac, 75005)

Malheureusement les Québécoises et Québécois devront, eux, attendre vers le 15 décembre pour goûter l’ouvrage au Québec même. Avec leurs élections (le 8 décembre), ce mois de décembre sera inoubliable !

 

Dernière minute : l’Académie Nobel vient de s’apercevoir que sa banque a fait faillite et que ses caisses sont vides. Elle s’est donc tournée vers le politique pour assurer la relance.

Le politique ne s’est pas dérobé et nous avons le grand plaisir d’annoncer à l’heureux auteur qu’il recevra, à la place de son chèque, le dernier disque de Carla, cadeau personnel du Président, et un bulletin de vote pour le 20 novembre, adressé gracieusement par le PS.

 

Maintenant, parlons un peu du livre :

D’abord voici la page 4 de la Couverture :

 

On oppose souvent «laïcité française » et « multiculturalisme anglo-saxon ». Or le Québec, nation francophone en Amérique du Nord, est en train de construire une laïcité interculturelle, capable d’édifier un vivre-ensemble laïque tenant compte du caractère pluriculturel de nos sociétés démocratiques modernes.

Sa construction ne s’effectue pas sans tensions ni tâtonnements. De 2006 à 2008, de vifs débats et des « affaires » ont porté sur l’égalité des sexes, le rapport à l’identité et à la « communauté politique », le rôle des médias, la forme que doivent prendre l’interculturalisme et la laïcité.

La passionnante enquête sociologique de Jean Baubérot nous retrace, avec rigueur toujours et humour parfois, les diverses positions en présence et le déroulement de cette crise. Sa conclusion, effectuée par une Commission présidée par l’historien Gérard Bouchard et le philosophe Charles Taylor, montre que la « Belle Province » nous trace des voies d’avenir.

 

Commentaire de cette page 4 de couverture:

Plus qu’une enquête stricto sensu (je ne vivais pas au Québec, j’étais à 5000 km de ma base ; j’y suis allé à 7 reprises, dont 3 fois également dans d’autres provinces canadiennes et j’ai pu effectuer des comparaisons), il s’agit d’un reportage sociologique.

J’ai interrogé une bonne centaine de personne (entretiens formels ou conversations spontanées), à peu près moitié - moitié entre Québécois « pur laine » (selon l’expression consacrée) et migrants de diverses origines dont des entretiens avec une vingtaines de femmes musulmanes, car elles ont été beaucoup sur la sellette. Et j’ai suivi de prés différents événements.

Après un petit prélude et un glossaire permettant de se familiariser avec certains aspects de la réalité québécoise, l’ouvrage comporte trois parties.

La première partie s’intitule : « L’histoire d’un emballement » et retrace, un peu à la manière d’un roman policier, ce que l’on a appelé la « crise des accommodements raisonnables ». L’accommodement raisonnable étant un instrument clef de la laïcité interculturelle québécoise.

La seconde partie porte sur « Les enjeux du débat québécois ». D’abord l’égalité femme-homme (chapitre : « Du féminisme pur laine au féminisme musulman » ; ensuite sur « les médias manipulateurs…ou manipulés ».

Le 3ème chapitre examine comment on est passé du Canada français au Québec et le désenchantement actuel par rapport aux rêves d’indépendance. Enfin un chapitre porte sur la notion d’interculturalisme, les activités concrètes interculturelles et un autre sur la laïcité québécoise, qui comporte des traits originaux, et ses accommodements concrets.

La dite « crise des accommodements raisonnables » a abouti à la nomination d’une Commission (la Commission Bouchard-Taylor) qui a travaillé pendant plus d’un an et a remis un substantiel rapport en mai dernier.

La dernière partie, « Vers une laïcité interculturelle », parle de la publication du rapport (qui a donné lieu à divers incidents qui, malgré eux, en confirmaient les analyses), de son contenu, compare le fonctionnement de la Commission québécoise avec celui de la Commission Stasi, et analyse la « laïcité interculturelle québécoise au péril d’une double religion civile », une « républicaine » et une « patrimoniale ».

Je reprends la question de l’égalité des sexes comme analyseur de différence entre cette religion civile républicaines et la laïcité (là, Québec et France sont proches) et le débat sur la présence du crucifix à l’Assemblée nationale québécoise (et là, le Québec s’avère différent, mais les propos de Sarko sur les « racines chrétiennes » à « valoriser » vont dans un sens analogue) comme analyseur de la religion civile patrimoniale.

Bien sûr, l’ensemble du livre donne des éléments sur ce thème (religion civile et laïcité interculturelle) et c’est là-dessus que je voudrais parler maintenant. Je le ferai de façon plus théorique que dans l’ouvrage lui-même (où l’aspect reportage est toujours présent). J’explique tout de suite pourquoi.

 

En effet, dans son dernier livre, Jean-Paul Willaime critique longuement et amicalement plusieurs de mes thèses sur la laïcité. Je ne vais pas discuter de nos divergences à propos de Nicolas Sarkozy. J’ai assez parlé de lui dans ce blog et mon livre précédent.

J’indiquerai juste ce qui me semble être au fondement du désaccord. Willaime lui-même conteste plusieurs propos du président, et notamment l’expression de « laïcité positive ». Seulement, il fait comme s’il était possible d’enlever certaines phrases sans que la logique des discours sarkoziens soit modifiée. Je pense avoir montré qu’il y existe, au contraire, une forte cohérence interne dans la vision présidentielle des rapports entre politique et religion.[1]

Je vais donc m’attacher à l’autre débat, aux enjeux très concrets : peut-on distinguer, voire opposer laïcité et religion civile ? Cette question semble abstraite or elle est fondamentale. Et, écrit, naturellement, avant d’avoir lu le propos de Willaime, mon livre sur le Québec y répond de façon anticipée.

Je tente de montrer, en effet, qu’au Québec (comme en France, d’ailleurs) les deux types de religions civiles, dont nous venons de parler, tentent d’aller à l’encontre de cette laïcité interculturelle qui permet le vivre ensemble d’une nation de 7 millions d’habitants, accueillant 42000 migrants chaque année (et souhaitant passer à 50000).

 

Voyons de plus prés le problème. Les sociétés sont des constructions historiques soumises au changement social. Pour Willaime, la religion civile est un moyen de lutter contre leurs aspects « révisables et précaires ». La religion civile est, rappelle-t-il, un « système de croyances et de rite » par lequel une société « magnifie son unité (…) sacralise son être ensemble et entretient une piété à l’égard d’elle-même. »

Il s’agit, précise mon collègue-ami, « d’une forme non religieuse de sacré, même si des traditions religieuses peuvent nourrir ce sacré politique qui exprime un sentiment collectif d’unité» : « la société produit la croyance en elle-même et la ritualisation de cette croyance. »

A cette vision commune des sociologues, Willaime ajoute la distinction entre deux aspects de la religion civile, très prégnant en France : « une religion civique » qui sacralise « l’unité de la collectivité politique » (la France « fille aînée de la République ») et une « common religion » (ou « religion commune ») largement implicite, forgée par « l’ensemble diffus des croyances (et) représentations » présents dans l’univers social (la France « fille aînée de l’Eglise, et une culture catholique diffuse imprègne les mentalités, même sécularisées). 

Notre accord est complet sur cette description de la religion civile. Le Québec est un bon exemple pour l’étudier. Il apparaît proche de la France et par son enracinement catholique et par le fait que la Révolution tranquille québécoise (1960-1965) et ses suites (les deux referendums sur la « souveraineté ») ont placé au cœur du débat politique l’idée d’un Québec républicain et souverain.

Le débat porte sur les conséquences à tirer de ces constats. Selon Willaime, je commets une triple erreur :

-         ne pas prendre l’expression de « religion civile » comme un concept qui rend compte de réalités présentes dans toute société ;

-         me référer au philosophe J.-J. Rousseau (auteur de l’expression) et non au sociologue R. Bellah qui l’a reprise ;

-         croire en conséquence que l’on peut opposer laïcité et religion civile, comme si une société laïque ne comportait pas de religion civile.

 

Certes toute société comporte des éléments de religion civile mais, à un niveau conceptuel précisément, on peut séparer deux notions, celle de religion civile et celle de laïcité. La notion de laïcité interculturelle québécoise en est un très bon exemple.

Par la pratique des accommodements raisonnables accordés à des minoritaires qui subiraient des discriminations indirectes à cause de lois et de règles uniformes, la laïcité interculturelle, entre en tension avec la religion civile, va contre la sacralisation de l’unité sociale, typique de la religion civile. Car cette sacralisation, Willaime lui-même le souligne lutte contre l’aspect « précaire » et révisable » de la société.

Ce n’est donc pas la société québécoise dans son devenir, telle qu’elle se construit aujourd’hui à partir de ses caractéristiques pluriculturelles, qui est l’objet de la « piété » et des « croyances » liées à la religion civile, mais un certain état de cette société. Il s’agit, dit Willaime, parloant de la religion civile, « de faire mémoire », du « culte de l’origine ».

Ces reconstructions symboliques sacralisentdonc  des temps fondateurs et le paradoxe, au Québec comme en France, c’est qu’alternativement certains sacralisent deux visions conflictuelles de la nation, oubliant tout esprit critique : le Québec des temps anciens, la fondation du Québec moderne, c'est à dire la « common religion » et la religion civique..

Avec la défense communionnelle  (vote unanime des députés) du crucifix, mis en 1936 à l’Assemblée Nationale, c’est le Québec catholique, la période habituellement qualifié de « Grande Noirceur » (à cause, précisément, de l’influence dominatrice qu’avait le catholicisme !) que l’on magnifie.

Avec la transformation de « valeurs républicaines » en « dogmes » (au sens de J.-J. Rousseau), c’est la Révolution tranquille et ses suites que l’on mythifie, alors même que cela ne correspond plus à la réalité présente québécoise.

Ainsi, une des croyances les plus unanimes de la religion civile républicaine québécoise (« religion civique ») consiste à prétendre qu’avant le Révolution Tranquille, les curés obligeaient les femmes à avoir 10 enfants.

Or cette croyance est fausse : des historiennes féministes ont démontré que la moyenne d’enfants par femme était alors de 3 ! Pourquoi alors une telle croyance persiste? Elle permet tout à la fois de noircir la religion (prétendre que les accommodements raisonnables feraient retourner à la période de la « Grande Noirceur ») et de refouler le problème actuel de la dénatalité : 1,3 enfant par femme.

Cela induit la nécessité d’augmenter l’immigration, ce qui change profondément la société québécoise et contribue à rendre peu crédible le rêve d’indépendance, auquel, par ailleurs, la jeune génération est moins attachée.

Et, bien sûr, dés que l’on célèbre, non plus la religion civique mais la « common religion », la religion civile patrimoniale, la diabolisation des curés se change alors en exaltation de leur rôle, comme je le montre dans mon livre. C’est le rôle du catholicisme dans la survie des Canadiens français qui est magnifiée.

 

Ma thèse est alors la suivante : la laïcité interculturelle québécoise, qui se projette, elle, dans l’avenir, tente de céder ni à la stigmatisation ni à l’idéalisation des religions en se montrant raisonnablement accommodante avec elles. Elle entre donc en tension avec la sacralisation sociale de la religion civile.

Je prends comme analyseur la façon différente de se représenter l’égalité des sexes ( en gros, c’est une valeur publique pour la laïcité interculturelle, un dogme qui impose autoritairement une interprétation tronquée pour la religion civile républicaine)

On prouve le mouvement en marchant. Ce dossier québécois, proche et différent du dossier français, montre que laïcité et religion civile (tout comme mémoire sacralisante et histoire laïcisante) peuvent être distinguées même si elles sont mêlées dans la réalité empirique et que cette distinction permet de voir des choses intéressantes.

Et le fait que dans toute société, il y ait des éléments de religion civile n’empêche pas d’analyser les choses de façon critique et de se demander : aboutit-on (ou non) à une véritable religion civile structurée ?

Dans le cas québécois, le fonctionnement social de la laïcité interculturelle et l’existence d’un conflit virtuel entre religion civique et « common religion » relativisent la constitution de véritables systèmes de religion civile, mais des éléments apparaissent dans le débat social et politique.

Et dans la crise des accommodements, on a vu parfois les deux optiques de religion civile se mêler chez certains, car elles peuvent se renforcer l’une l’autre pour résister aux changements induits par la laïcité interculturelle.

Cela comporte certaines analogies (l’analogie étant la ressemblance ET la différence) avec l’histoire de la France : les 2 France, représentaient deux sortes de religions civiles, la commune et la civique. Mais leur conflit même, au XIXe, a empêché une religion civile de s’imposer de façon consensuelle et stable. Et, la loi de 1905 a tourné le dos à l’optique de la religion civile (Willaime me reproche d’écrire cela, pourtant je persiste et signe).

Mais nous avons vu à l’œuvre aussi un rapprochement où la laïcité devenait une religion civile commune aux deux France, contre les migrants, les nouveaux Français. Car si on sacralise un certain état de la société, c’est une manière de demander à ceux qui sont porteurs de changement social, de ne pas faire bouger un poil la société…Et de les stigmatiser car, quoiqu’ils fassent, c’est naturellement impossible.

J’ai donc une visée fondamentalement sociologique, socio-historique, même si, effectivement, je ne dédaigne pas de me référer à Rousseau. Mais pourquoi serait-ce interdit ? Rousseau mêle le constat sociologique et la normativité philosophique. Je dénormatise Rousseau, en reprenant à mon compte son constat.

Quant à Bellah, je m’appuie beaucoup plus sur lui que mon collègue et ami ne le pense. Nous aurons l’occasion d’en reparler. En effet, Obama n’est pas en dehors de la religion civile américaine qu’a étudié Bellah. Et donc, cela vaut le coup d’examiner cela d’un peu plus près.

Châo les Zamis. Bons baisers et à bientôt.

 

 

 

 



[1] Cf. J.-P. Willaime, Le retour du religieux dans la sphère publique, Vers une laïcité de reconnaissance et de dialogue, éd. Olivétan 

09/11/2008

OBAMA ET LA LAÏCITE

J’étais à Rome quand Obama a emporté l’élection américaine, pour présenter l’édition italienne de mon ouvrage sur Les Laïcités dans le monde (Le tante laicita nel mondo. Per una geopolitica della laicita[1]). Pas moins de six intellectuels italiens ont chanté les louanges de l’ouvrage, si bien que je n’avais plus grand-chose à en dire (sauf à le critiquer !), alors j’ai indiqué pourquoi, à mon sens, la victoire d’Obama est un grand jour pour la laïcité.

Complètement obsédé, le Baubérot allez-vous dire : il ramène tout (sans parler du reste) à la laïcité. En plus, il nous avait annoncé, il y a quinze jours, qu’il était pour Obama, mais sans céder à l’Obamania. Alors ?

Attendez un peu avant de me flinguer comme un malpropre. D’abord, je ne retire rien de ce que j’ai écrit alors. Une chose est de triompher, l’autre de gouverner. Et là, ce n’est pas encore gagné, surtout dans la situation style « kollossale katastrophe », dont hérite le futur président.

Les résultats seront forcément ambivalents. On peut espérer une sorte de Lula nord-américain. Après ce que nous a infligé Bush, ce serait déjà beaucoup.

Mais « à chaque jour suffit sa peine », comme l’affirmait ma grand-mère, paysanne fort sensée au demeurant. Un responsable d'un mouvement laïque italien m'a dit: "réjouissons nous pendant une semaine... et après, redevenons réalistes". La semaine n'est pas encore écouléee. Et j’ai trois excellentes raisons d’affirmer que cette victoire est réjouissante du point de vue de la laïcité.

 

La première raison est conjoncturelle, mais elle n’est pas négligeable pour autant. Il s’agit d’une lourde défaite pour l’alliance des néo-conservateurs et de la partie fondamentaliste et conservatrice des évangéliques. Les néo-cons, pour la plupart, proviennent de la gauche. Les fondamentalistes conservateurs ont oublié qu’originellement les évangéliques ont lutté contre la société de chrétienté, pour un christianisme choix personnel. Bref, les deux se sont reniés et ont voulu restaurer un ordre moral.

La promotion de Sarah Pallin a fait croire à leurs stratèges qu’ils allaient récupérer a la fois des évangéliques et des femmes. Cela a fait plof, plof, plof!. Si les hommes se sont partagés également entre les 2 candidats, les femmes ont assuré la victoire d'Obama. Par ailleurs, de « très nombreux évangéliques ont voté pour Obama » malgré le fait qu’il ait « par le passé soutenu l’avortement et le mariage homosexuel » (Réforme, 6-12 nov.)

Par ailleurs, dans les trois Etats où des référendums ont été organisés, les électeurs ont rejeté des propositions de loi anti-avortement.

Raison conjoncturelle, donc. Mais importante sur le plan politique comme sur le plan juridique. La Cour suprême est la garante de la laïcité à l’américaine. Une victoire républicaine l’aurait faite basculer. Le danger semble écarté.

 

La seconde raison est que si tout le monde a souligné la portée symbolique de la victoire d’Obama, il me semble que la réflexion sur ce symbolique est restée, en général, un peu courte. Il faut creuser un peu plus profond et montrer la dimension parareligieuse de ce symbolique là.

La profonde résonance de cette victoire, les larmes de joies d’Afro-américains, mais aussi de Noirs et Métis d’autres pays, montre l’aspect véritablement transgressif de cette élection. Le pouvoir blanc, au plus haut niveau, à l’échelle de l’Amérique, comme Etat, mais aussi comme symbole le la puissance qui reste la plus puissante au monde (« Obama, au sommet du monde » titre Paris-Match), comportait un certain caractère sacré.

Le sacré social en la matière, la structure symbolique oh combien puissante, c’est ce « mur de verre », cet obstacle immatériel, invisible mais socialement très prégnant. Toutes les questions que l’on s’est (à juste titre) posé ces dernières semaines pour savoir s’il n’existait pas un réel risque que les sondages se trompent lourdement, parce qu’ils ne pouvaient pas prendre en compte ce facteur immatériel, le montre.

D’ailleurs Obama l’a bien compris et ce n’est nullement un hasard s’il a prononcé son discours sur les « peuples du monde » à Berlin : la ville longtemps séparée par un mur matériel était le lieu symbolique par excellence pour insister sur la nécessité de mettre à bas des murs immatériels.

Obama, par son « charisme » (terme significatif), et poussé par une situation porteuse, a réussi à faire opérer une transgression. Plusieurs commentateurs noirs l’ont affirmé : « on ne croyait pas que c’était pensable ». Et les journalistes ont noté, qu’à Harlem ou ailleurs, à l’annonce des résultats, bien des gens se sont demandés si c’était bien vrai.

Car cette transgression apparaît, pour des dizaines de millions d’être humains, comme la fin d’une sorte de ‘malédiction’. La malédiction d’avoir la peau noire. Cela aussi appartient à du sacré social.

Beaucoup avait déjà été fait avant. Il reste encore beaucoup à faire. Mais cette transgression, ce changement concernant le poste le plus prestigieux, apparaît un élément décisif dans la levée de cette malédiction symbolique qui pèse, depuis la réduction en esclavage de cohorte d’être humains, simplement pour une question de couleur de leur peau.

Et s’ils se sentent aujourd’hui un peu plus libres et égaux, alors nous aussi nous, les gens de couleur pâle, le sommes également. Car le schème sacral de la supériorité de « l’homme blanc » est tout autant une malédiction pesante et qui aliène notre rapport à l’autre.

 

Car, troisième raison, le discours et le parcours jusqu’à présent exemplaire de Barak Obama montre que, loin de s’opposer, universalisme et diversité sont à conjuguer ensemble. Son discours le plus significatif  est peut être celui où, politiquement déstabilisé par des propos virulents du pasteur Jeremiah Wright, un de ses proches, sur les discriminations envers les Noirs, il s’en dissocie sans (dit-il explicitement) « renier » son ami.

Il s’en dissocie, dépassant le ressentiment communautaire par une perspective universaliste, par la projection dans un avenir commun où il faudra, ensemble, affronter d’immenses « problèmes qui ne sont ni blancs, ni noirs, ni latinos ni asiatiques ». Et toute sa campagne a mis en avant une optique réconciliatrice, proposant un projet commun, au delà des couleurs de peau (du pâle au noir en passant par le jaune, le basané, etc), des convictions religieuses, des options politiques elles mêmes.

Mais pour autant, l’horizon d’universalité d’Obama n’a pas les aveuglement de l’universalisme abstrait, et il est remarquable qu’Obama ait pris le risque de se voir reprocher de ne pas désavouer totalement Wright, préférant expliquer les bonnes raisons de la rancœur du pasteur.

L’universalisme ne peut pas être un en soi, un préalable, un déjà là, sans être un universalisme tronqué, et donc fondamentalement trompeur. Faulkner est convoqué, qui a écrit : « le passé n’est ni mort ni enterré. En fait, il n’est même pas passé ». Et ce passé toujours présent nous fait différents, une différence qui a besoin d’être reconnue, assumée, comprise.

L’universalisme ne peut être qu’une visée, qu’un DEPASSEMENT. Le dépassement du ressentiment du côté des dominés, le dépassement de la peur du côté des dominateurs. Et Obama d’indiquer que sa grand-mère blanche (celle qu’ensuite, il ira voir, interrompant sa campagne, peu avant qu’elle meurt) avait peur en croisant un Noir dans la rue.

 

Mais pour proposer d’une façon porteuse d’espérance, ce projet commun, il fallait sans doute avoir un parcours hors du commun. Et si Obama peut, mieux que d’autres, viser l’universel, c’est sans doute parce qu’il a lui-même partagé la condition dominée du minoritaire. Même le racisme officiellement aboli et combattu, il en a reçu les « affronts mesquins » : des agents de sécurité qui le suivent dans des Centres commerciaux, des Blancs qu lui donnent leur clef de voiture le prenant pour un voiturier, etc.

Jamais l’universel ne l’est autant que lorsqu’il émane d’un minoritaire. Sinon, il risque toujours d’être, en serait-ce qu’à son insu, excluant. Il comportera toujours une ambiguïté.

Clinton avait été qualifié de « premier président noir » à cause de la manière dont il été naturellement complètement à l’aise au milieu d’eux. Quand sa femme a été déstabilisée, aux primaires démocrates, il a attaqué Obama, prétendant que celui-ci avait de bons résultats parce que ‘il était noir.

Eh oui, avoir de la sympathie pour des gens est une chose, accepter qu’ils vous concurrencent en est une autre. Cela s’est vérifié bien des fois, notamment quand les femmes ont commencé à obtenir des emplois jusque là « masculins » (médecin entre autres).

 

Et ce n’était qu’un début : la campagne républicaine n’a pas été honorable. Mais ce qui est étonnant, c’est la façon dont le « mur de verre » s’est avéré un boomerang : les accusations perfides n’ont pas réussi à atteindre Obama, comme si elles échouaient sur un mur de verre symbolique, qu’elles n’arrivaient pas à franchir.

Et maintenant, un mur de verre matériel, empiriquement réel celui là, a du être mis en place, lors de la proclamation des résultats, pour protéger le futur président face à tout risque d’attentat. Effectivement, chacun espère qu’il dispose d’excellents services de sécurité et que ceux-ci se montreront efficaces.

Mais il faut aussi espérer qu’un mur de verre ne sépare pas désormais Obama de ceux qui l’ont élu, qu’il continuera à être en phase avec eux, malgré l’extrême difficulté de la politique à mener durant les 4 ans de son (premier ?) mandat.

 

Universalisme non tronqué car façonné par la diversité, le pluriculturel donc. L’universalisme suppose l’affirmativ action. Laurent Joffrin le reconnaît dans Libération (7 nov.) : « Le refus de toute action volontaires au nom de l’égalité républicaine que nous avons longtemps partagé, apparaît pour ce qu’il est : le paravent bien pensant du conservatisme. (…)Sans volonté pratique et affrmée, l’universalisme restera       un mot vide de sens».

Et universalisme et diversité se conjuguent grâce à un troisième terme : l’individualité. Obama a un itinéraire atypique qui fait que sa personnalité est la résultante de plusieurs histoires, de différentes identités.

Il est « Noir » parce qu’il faut bien un classement. En fait, il est métis, « post-racial ». Il est de plusieurs pays, de plusieurs communautés. En lui se croisent divers mondes. Et il en a fait une synthèse originale.

Obama se défini lui-même comme « hérétique » : « En politique, comme en religion, le pouvoir réside dans la certitude » analyse-t-il, et il poursuit. « C’est là que j’ai réalisé que j’étais un hérétique. Ou pire, car même un hérétique doit croire en quelque chose, ne serait-ce qu’en l’authenticité de ses propres doutes. » (Le Monde, 6 nov.)

On lui souhaite de rester, le plus longtemps possible, « un hérétique. Ou pire. »

 

 

PS: En fait, c'est toute l'Amérique du Nord qui donne une leçon à la vieille Europe, car le Canada a précédé les USA et la Gouverneure du Canada (qui représente la reine) est Michaëlle Jean, une Québécoise descendante d'esclaves noirs de Saint-Domingue, née en Haïti et qui, dixit Le Monde 2 (3 mai 2008) allie (comme Obama pourrait-on ajouter maintenant) "l'intelligence à la beauté"

 

 

 

 

 



[1] Luiss University Press. 12 €.

03/11/2008

DIVERSITE, J’ECRIS TON NOM.

 

 

En espérant que d’ici 48 heures, la « diversité » sera, en Amérique, une réalité au plus haut niveau, je voudrais vous présenter le rapport effectué par Michel Wieviorka à la Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, sur la « diversité ».

Ce rapport vient de paraître en ouvrage aux éditions Robert Laffont. Comme il n’est pas outrancier, comme il ne cherche pas à faire peur (tel le pseudo rapport Obin, que j’avais longuement déconstruit), comme il présente des garanties de sérieux et de rigueur (contrairement au rapport Obin, toujours), les médias ne vous en ont pratiquement pas parlé.

C’est un constat auquel il faut toujours revenir, tel Sherlock Holmes qui accordait beaucoup d’attention au chien qui n’avait pas aboyait et découvrait, grâce à cela, la clef de l’énigme.

 Si vous voulez connaître le fonctionnement des démocraties modernes, et notamment de la France, soyez attentifs à ce dont on parle et ce dont on ne parle pas. Vous en apprendrez beaucoup.

 

Car il existe deux manières de tuer la liberté d’expression : la première est brutale et réprime physiquement. C’est celle des totalitarismes, des extrémismes de droite ou de gauche, d’athéisme politique ou de religion(s) politique(s).

Elle est souvent dénoncée et dernièrement j’ai eu à commenter le film Le Destin de Youssef Chahine qui montre comment sectarisme et bêtise, quand ils arrivent à prendre le pouvoir, cherchent à faire taire l’intelligence, la recherche, l’analyse.

Mais il est une seconde manière, beaucoup plus subtile et, hélas, plus efficace qui consiste à mettre en avant la bêtise, à la hisser sur un magnifique piédestal, à la louer ou (de façon encore plus perverse) à la valoriser en la dénonçant d’une façon qui lui donne de l’importance, en fait un événement. Et, en même temps, on fait silence sur de l’important non spectaculaire, sur ce qui est tout en finesse et, donc, prétend-on, non médiatique.

Ca, c’est le totalitarisme d’extrême centre, le nouveau cléricalisme qui prospère dans nos sociétés démocratiques et qui s’alimente du conformisme social, de la mentalité « moutons de panurge ». Là est l’atteinte la plus grave, parce que la plus pernicieuse, et pratiquement dénoncée, à la liberté d’expression, à la laïcité.

Vous savez ce qu’elles se disent la liberté d’expression et la laïcité quand elles se rencontrent (et cela leur arrive souvent) ? J’ai laissé traîner mes oreilles et je les ai entendu déplorer : « Oui, c’est dur, c’est vraiment dur d’être aimées par des cons. »

 

Tout cela pour vous indiquer que le rapport de Wieviorka et de son équipe est trop subtil, nuancé, rigoureux pour intéresser vraiment les médias. Il est pourtant facile à lire, du moins pour tous ceux qui ne sont pas des « mal comprenants » (c’est le nouvel euphémisme pour désigner les défenseurs d’une liberté d’expression à géométrie très variable, après tout on dit bien les « mal entendants » pour les sourds).

Ce rapport possède plusieurs qualités.

Commandité par une ministre du gouvernement actuel, il n’est en rien complaisant. Ainsi, il indique très nettement que le projet de Sarko de mettre la « diversité » dans la Constitution n’est pas une bonne idée. Et il explique pourquoi. Autre exemple : il rend hommage à l’action qu’a menée Azouz Begag, ministre chargé de la Promotion à l’égalité des chances de 2005 à 2007 et très virulent adversaire de notre actuel président. Etc.

Très libre à l’égard du pouvoir actuel, il l’est également à l’égard de la gauche classique, dont le moins qu’on puisse dire est que son bilan en matière de « diversité » est… je vous laisse la liberté des adjectifs : nombreux ceux qui peuvent être convoqués !

Cela ne signifie nullement que le rapport se situerait dans une perspective moraliste où la diversité, serait le « bien » et l’opposition à la diversité, le mal. L’esprit critique qui anime le propos est tout azimut et, constamment, il est clair que l’invocation de la diversité ne doit pas empêcher de voir les choses de très près. Une politique de la diversité peut s’avérer contreproductive si… Le rapport débat même de la pertinence du terme de « diversité » et s’interroge sans tabou sur ses avantages et inconvénients.

Pour mieux cerner les choses, il fait le point sur des expériences étrangères, surtout les Etats-Unis (beaucoup moins le Canada, ce qui est un peu dommage) où des initiatives dans le domaine de la diversité sont prises depuis 40 ans. Réussites et échecs sont analysés.

Il ne se cantonne pas enfin à a recherche et à l’enseignement supérieur, mais accorde une large place à l’économie, qui est, en France, largement en avance sur le secteur public dans ce domaine. Le rapport montre qu’il existe là, un « mouvement d’ensemble »’, du moins au niveau des grandes entreprises. Là encore, même si le recul est moindre, le rapport tente une évaluation qui évite et l’idéalisation et la critique systématique.

 

Pas d’indignation primaire ni de louanges hyperbolique donc dans ce texte. Et c’est pourquoi les médias n’y retrouvent pas leurs petits. Et pourtant, c’est exactement le genre de propos dont nous avons besoin pour avancer et comprendre les changements sociaux actuels, pour inventer des politiques (au sens large du terme) qui puissent nous sortir de nos impasses.

Indiquons quelques aspects (non exhaustifs, loin de là) du rapport. Il commence par clarifier le terme de « diversité » en montrant que son usage social actuel fédère « deux grandes préoccupations collectives » :

-         La demande de reconnaissance dans l’espace public « des identités culturelles, religieuses, d’origine nationale, etc ». Des personnes « mettent en avant leur histoire, leurs traditions, leur langue, leur foi, leurs qualités morales, réelles ou supposées, pour trouver leur place dans la société ».

-         L’existence de « discriminations qui atteignent les membres de certains groupes, et en particulier ceux qui relèvent de ‘minorités visibles’ » : des « individus, du fait de leur appartenance réelle ou supposée à un groupe particulier, sont victimes d’injustice, de racisme, de discrimination » et attendent beaucoup d’institutions et d’associations, d’ONG, d’Eglises, d’intellectuels, voire de partis politiques ou de syndicats pour les aider à se défendre. La question des discriminations indirectes (où la France est tellement en retard sur le Canada) est abordée de façon récurrente dans le rapport.

 

A partir de là, le rapport rappelle les grandes lignes de certains aspects de l’histoire récente de la France qui ont induit l’émergence rapide, depuis quelques années de l’emploi social de ce terme « diversité » pour rendre compte de ces deux problèmes.

Il montre que l’emploi du terme diversité doit souvent être accompagné d’un adjectif pour préciser ce dont on parle et à un moment hasardent l’expression de « diversité bioculturelle », par analogie (au niveau des sciences sociales) avec la notion de  biodiversité.

Il est un peu dommage qu’il n’approfondit pas cette piste, même si il aborde largement (et courageusement) les ambivalences qui sont liées à « l’ethnicité » et au fameux débat sur les mal nommées « statistiques ethniques ».

Le passage consacré à cette question me semble typique de la perspective du rapport : envisager une politique de la diversité non dans une optique différentialiste ou communautarisante, mais comme un moyen d’avoir un horizon véritablement universaliste, d’échapper à un communautarisme majoritaire. « Faire de l’équité un moyen pour l’égalité » est-il explicitement déclaré.

 

A partir de là le débat est explicitement engagé avec le « républicanisme ». Le but de Wieviorka et de son équipe est de faire comprendre à une mentalité française dominante rétive qu’il faut savoir appliquer au domaine culturel le dépassement de l’égalitarisme abstrait effectué depuis longtemps sur le plan social.

Effectivement, l’établissement de la laïcité est allé de pair avec la critique de l’universalisme abstrait, de l’égalitarisme abstrait. Le rapport cite Anatole France parlant de « cette majestueuse égalité devant la loi qui permet aux riches comme aux pauvres de dormir la nuit sous les ponts. ». 

La morale laïque de la Troisième République a mis au cœur de son enseignement, ce que l’on appelait alors « la doctrine de la solidarité », elle a insisté sur la mutualité ; la création de la Sécurité sociale juste après la guerre a été un effet de la laïcité à la française et de ses préoccupations sociales.

On pourrait trouver aujourd’hui des phrases équivalentes à celles d’Anatole France : « la majestueuse égalité devant la loi qui permet aux hommes et femmes de toutes couleurs d’élire des hommes blancs pour diriger le pays », par exemple. Ou encore : « la majestueuse égalité devant la loi qui permet aux personnes de toutes religions de célébrer le dimanche chrétien et la Toussaint catholique ».

Ou enfin, dans un autre genre : « la merveilleuse indignation face au thème lepéniste et xénophobe de la « préférence nationale » alors que plus de 6 millions d’emplois publics sont, en France, ‘ conditionnés par des critères de nationalité’» comme le rapport l’indique.

Etc, etc : les internautes qui en ont envie peuvent inventer des phrases de ce type et les mettre en commentaire.

 

Chacun voit midi à sa porte. Je vais faire violence à mon immense modestie connue de tout le système solaire (et seule cette modestie obsessionnelle m’empêche de vous parler d’autres galaxies) pour indiquer que j’avais abordé, il y a deux ans, dans un chapitre de mon livre L’intégrisme républicain contre la laïcité (le chapitre 5 exactement) des thèmes que je retrouve dans l’ouvrage. En revanche, j’ai appris beaucoup des pages consacrées à la recherche pharmaceutique et médicale.

Je savais vaguement qu’elle devait tenir compte de différences génétiques particulières, mais je ne m’étais pas intéressé plus que cela à la question et le rapport m’a convaincu de son importance. Avec des exemples précis et convaincants, le rapport montre que « certaines populations développent des maladies qui leur sont relativement spécifiques, ou réagissent de façon différentes à des médicaments ».

De même, d’autres exemples montrent que « des différences culturelles considérables existent face au dépistage et au traitement des maladies » et le médecin qui n’en tient pas compte et a une pratique standardisée des soins peut « passer à côté d’éléments qui feront échouer son intervention «  (on pourrait généraliser et dire que la non prise en compte de la subjectivité de tout patient est médicalement contreproductive).

Mais, et cela montre bien son orientation dialectique, le rapport ajoute tout de suite après que la prise en compte de la culture du patient par le médecin ne doit pas conduire le praticien à « étiqueter le patient et (à) l’enfermer dans une identité » ; de même que la prise en compte des particularismes génétiques a aboutit parfois à la dérive d’une « disqualification biologisante. »

 

Je l’ai déjà indiqué : le rapport insiste sur la très rapide prise en compte de la diversité, en quelques années, par certaines entreprises françaises, implantée dans différents pays et/ou ayant une clientèle très diversifiée. Le rapport n’ignore pas que cela est du à des impératifs commerciaux. Mais, à juste titre, s’il examine les limites (voire les risques de dérive) que cela engendre, il n’en fait pas un facteur disqualifiant.

Là encore, on peut relier ce facteur économique à l’histoire de la laïcité : la commerçante Hollande a été, de façon précoce, un pays relativement tolérant. C’est là que John Locke a écrit sa Lettre sur la tolérance, qui est un texte majeur en faveur de la séparation de la religion et de l’Etat ; c’est là que Pierre Bayle a soutenu la thèse, révolutionnaire à l’époque, que l’athée n’était pas un être asocial.

Il faut donc lire avec toute l’attention qu’il mérite le chapitre « l’économie saisie par la diversité ». Dans une certaine mesure, il contraste avec le chapitre suivant sur l’enseignement supérieur, souvent en retard malgré quelques initiatives récentes (celle de Sciences-po, notamment), et qui « valorise moins que d’autres la diversité culturelle. »

 

Le rapport se conclut sur 47 propositions bienvenues dans l’ensemble. Lisez les et faites les connaître. J’ai été un peu frustré pour ma part par l’absence d’une conclusion ouvrant quelques pistes plus théoriques, à partir des nombreux éléments donnés tout au long de l’ouvrage.

Je reviendrai donc sur ce point pour tenter de prolonger cet ouvrage et réfléchir au lien entre diversité et universalisme, ce qui me semble une conception capitale (et concrètement : comment allier ce qui doit être sauvegardé dans la vision du « citoyen abstrait », et articuler à une politique de la diversité).

Mais en attendant, achetez et lisez ce rapport ; offrez le pour les fêtes,…

 

PS: Pour M. Ranjit Singh: Ok, je vais prendre contact avec vous, mais laissez moi un peu de temps: je fais pas mal d'aller et retour entre Paris et des pays étrangers actuellement et chaque fois que je suis à Paris, j'ai 36000 choses à faire!!