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31/07/2006

LES SUITES DE LA SEPARATION (suite) : LE CONFLIT INTERNE DANS LE CATHOLICISME

L'ASSEMBLEE DES EVEQUES (30 mai-1er juin 1906) 

 

Les Notes du Blog du 18 mai, 30 juin et 14 juillet, ont permis de suivre le déroulement (et la signification) de la crise des inventaires, la victoire électorale, en mai 1906, des partis favorables à la séparation et la crise interne du camp catholique (cf, la Catégorie : « Les nouveaux impensés de l’après centenaire »).

En particulier, à la fin de la Note du 14 juillet, alors que le pape semblait chercher à obtenir un refus d’appliquer la loi par l’épiscopat français (nomination de 14 nouveaux évêques, « en général des prêtres pleinement en accord avec le Saint Siège et dont beaucoup avaient été écartés de l’épiscopat pendant les années précédentes. (…) Par cette nomination très rapide Pie X provoque ainsi un rééquilibrage au sein de l’épiscopat français »[1]…susceptibles de faire basculer la majorité lors des votes), les « cardinaux verts » (c'est-à-dire des laïcs catholiques de la bonne société, dont plusieurs Académiciens), en revanche, demandaient aux évêques de se conformer à la qui n’empêche « ni de croire ce que nous voulons ni de pratiquer ce que nous croyons. »

C’est dans cette situation de conflit interne au catholicisme que les évêques français se réunissent en assemblée, peu après la victoire électorale de la gauche, les 30 mai et 1er juin 1906.

Il faut noter qu’aussi bien la nomination par le seul pape de nouveaux évêques que la possibilité pour l’épiscopat français de se réunir sont des libertés nouvelles rendues possibles précisément par la loi de séparation (« espace de liberté sans précédent » écrit Boudon). Au niveau donc des libertés acquises grâce à la loi, la séparation fonctionne.

A l’ouverture des travaux des évêques, le cardinal Richard (archevêque de Paris) lit une lettre du pape du 4 mars 1906 (adressée pour la réunion de la Commission préparatoire à l’assemblée) qui mentionne les consignes données aux 2 nouveaux archevêques et aux 14 nouveaux évêques. Pour le pape, il est nécessaire que ces indications soient connues des évêques, afin que ceux-ci puissent s’inspirer de la pensée pontificale dans les résolutions qu’ils prendront. Autrement dit, implicitement, le pape demande aux évêques de prendre sur eux, et d’assumer devant les catholiques français, les décisions que lui, pape, veut leur voir prendre.

En effet, les consignes données sont implicitement très claires (selon le PV de la séance) : la Lettre du pape demande aux évêques de:

  

-         se souvenir que « nous sommes nés pour la guerre »,

-         tenir compte de l’opinion et du jugement des « vrais catholiques de France » (ceux qui résistent aux inventaires)

-         sauvegarder les principes de justice et les « droits de l’Eglise »,

-         avoir présent à l’esprit, non seulement le jugement de Dieu mais aussi celui du monde qui « nous jugera très sévèrement si nous oublions la dignité de notre mission ».

En conséquence, les évêques devront examiner :

      -         « si l’acceptation (de la loi de séparation) faite en vue des avantages temporels qu’elle peut offrir ne serait pas de nature à   déconsidérer ceux qui paraîtraient avoir renoncé pour elle aux droits sacrés de la religion »,

-         « si une condescendance trop facile aux concessions hypocrites du gouvernement ne l’engagera pas à aller plus loin et à tout enlever, même les églises, quand l’émotion sera calmée et qu’il n’y ara plus à craindre de soulèvement populaire ».

En conclusion la lettre indiquait en substance : « Notre Seigneur demandera peut-être de grands sacrifices, mais ne devons nous pas tout lui sacrifier ? »

Au-delà du genre littéraire et de ses manipulations (ce n’est pas « le Seigneur », mais le pape qui réclame de « grands sacrifices » et qui veut que l’on lui sacrifie tout !), la manière même de poser les questions indique fortement quelles sont les bonnes réponses. On pense à la plaisanterie : « J’ai une réponse, qui a une question ? »

On le comprend facilement : les évêques sont accablés en entendant la lecture de cette lettre. Mais le staff joue finement. Le président élu de l’Assemblée, Mgr Fulbert-Petit, favorable à l’acceptation de la loi, rappelle que la lettre date de 3 mois et affirme que les circonstances ont changé (manière de relativiser très fortement l’autorité de ce texte). D’ailleurs, l’évêque auxiliaire de Paris, Mgr Amette, a demandé au pape si les évêques étaient libres de prendre leur décision et le pape a répondu « oui » (il pouvait difficilement répondre « non » !).

Il faut noter que l’argument donné (la date de la lettre) est un argument ad hoc. En effet, d’une part, sur le moment même, cette lettre n’avait nullement empêché la Commission préparatoire d’envisager une acceptation de la loi (elle avait adopté un avant-projet de statut dont nous allons reparler) ;  d’autre part si la publication du Règlement d’administration publique, confirmant la loi, pouvait rassurer, d’un autre côté le pape avait fait repousser la tenue de l’assemblée des évêques à une date postérieure aux élections législatives. Cela signifiait qu’en cas de victoire des modérés une position conciliante pouvait être prise, mais, la gauche ayant gagné, la situation (du point de vue du pape) était mauvaise et à l’affrontement plus qu’à la conciliation.

Cependant, comme c’est souvent le cas, ce n’est pas la valeur rationnelle de l’argument  qui comptait mais le fait de trouver un argument. Beaucoup d’évêques ne demandaient qu’à être persuadés qu’ils gardaient une liberté de décision et donc tout argument qui allait dans ce sens…

Les votes furent secrets, chaque évêque rendant un bulletin où était marqué « oui » ou « non ».La première question était : « Peut-on accepter pratiquement les associations cultuelles telles qu’elles ont été établies par la loi de séparation ? ». Réponse massive : « Non » par 72 voix contre 2.

On pourrait croire que la ‘messe était dite’ et que les évêques avaient très massivement refusé d’appliquer la loi. Tel n’était pourtant pas le cas, comme les questions suivantes vont le montrer. En fait, ce premier vote se voulait une « question de pure forme censée entraîner un non catégorique démontrant ainsi la solidarité des évêques avec le pape »[2] et avec condamnation de la loi portée par l’Encyclique Vehementer Nos. Dans le « telles qu’elles ont été établies par la loi de séparation », il fallait comprendre : les associations réduites à ce qui était indiqué dans la loi, sans y ajouter des garanties d’orthodoxie catholique dans les statuts des associations (ce que la loi rendait tout à fait possible).

Seconde question, la question décisive : « Est-il possible d’instituer des associations cultuelles à la fois canoniques et légales ? ». 

« Canonique », c'est-à-dire conforme au droit canon de l’Eglise catholique, « légale », c'est-à-dire conforme aux dispositions de la loi de 1905. On le voit, cette seconde question donnait bien une interprétation restrictive à la première. Or, le résultat fut net : 48 « Oui » et 26 « Non ». Il semble que tous les cardinaux et  archevêques aient voté « oui » et que dans les 26 « non », il y ait eu les 13 évêques présents des 14 nouveaux évêques que le pape venait de nommer.

Toutes les précautions oratoires avaient été prises pour que ce vote positif n’apparaisse pas comme une offense au pape : il s’agissait d’éloigner des « malheurs redoutables » ; des « esprits sincères et éclairés » estimaient que « l’on pourrait à la rigueur user des associations cultuelles », à la condition qu’elles fussent « validement baptisées et organisées de façon à ne pas compromettre aucune des essentielles et légitimes exigences de l’Eglise ». Mais c’était également dire que, pour pratiquement les 2/3 des évêques (malgré le ‘rééquilibrage’ censé avoir été opéré par les nouvelles nominations), une telle conciliation était possible. En fait, il y avait une impertinence implicite car ces « esprits sincères et éclairés » n’étaient pas les « vrais catholiques » mentionnés dans la lettre papale et les « avantages temporels », les « concessions hypocrites » fustigés par cette dernière étaient pris en compte sans craindre que cela n’engagerait le gouvernement  « à aller plus loin ».

En tout cas, comme les ‘cardinaux verts’, la majorité des évêques ne considéraient pas qu’il existait conflit insoluble entre la loi (de 1905) et la conscience des catholiques.

Après une troisième question proposant le nom d’ « associations fabriciennes » pour de telles associations cultuelles (49 « Oui » contre 25 « Non ») (sous le régime concordataire existaient des « Conseils de fabrique » où siégeaient des laïcs et on voulait marquer la continuité), une quatrième et ultime question portait sur des projets de statuts élaborés par Mgr Fulbert-Petit et avalisés par le Commission préparatoire. La majorité fut encore plus nette : 59 « Oui » et 17 « Non ». Cela signifie que 9 des 26 opposants à la seconde question ne voulaient pas avoir l’air de désavouer le pape au niveau des principes, mais se ralliaient à une formule d’application pratique. Les irréductibles formaient moins d’un quart de l’épiscopat.

L’assemblée des évêques avait donc nettement tranché pour l’acceptation de la loi et démontré concrètement, en adoptant des projets de statut, qu’une telle acceptation (comme l’avaient indiqué les ‘cardinaux verts’) n’avait rien d’incompatible avec la doctrine et, plus précisément, l’ecclésiologie (= doctrine de l’Eglise) catholique. Une des raisons de son choix fut un mémoire confidentiel remis aux évêques sur les associations cultuelles en Allemagne. Son auteur, Mgr Fuzet, archevêque de Rouen, montrait que le Saint-siège, sous Pie IX, s’était accommodé, en 1875, d’une législation allemande (prussienne, en fait) nettement plus rigoureuse que la législation française de 1905[3]. Cependant, et à tort de mon point de vue (où le conflit des deux France a été avant tout un conflit sur l’identité nationale), les historiens ne notent pas le fait que l’Allemagne n’était pas considérée par le Saint-siège comme une « nation catholique », la « fille aînée de l’Eglise ».

Il n’en reste pas moins que les évêques se sont clairement prononcés pour une organisation conforme à la loi. Ils ont encore six mois pour le faire et mettre en place des associations régies selon les statuts qu’ils ont votés à une très large majorité (plus des ¾). Sauf que, les résultats des votes étaient secrets, le pape avait annoncé dans Vehementer Nos qu’il donnerait en son temps des instructions  pratiques et qu’il fallait maintenant qu’il accepte les décisions des évêques. Que va-t-il faire ?                            (à suivre)

DEMAIN OU APRES DEMAIN : une dernière Note (de dialogue avec des internautes qui ont mis des commentaires) avant une coupure d’été (reprise dans la deuxième moitié du mois d’août).

 

 



1[1] J.-O. Boudon, « Les évêques français face à la séparation », in Ph. Boutry et A. Encrevé, Vers la liberté religieuse : la séparation des Eglises et de l’Etat, Paris, Editions Bière, 2006, 275.

2   M. Larkin,  L’Eglise et l’Etat en France ; 1905 : la crise de la séparation, Toulouse, Privat, 2004,  218

3  On trouvera des extraits de ce rapport, que Mgr Fuzet publiera en 1913, dans J.-M. Mayeur,  La séparation des Eglises et de l’Etat, 3ème édit.,  Paris, Ed. de l’Atelier, 2005, 172s.

27/07/2006

A LIRE EN VACANCES

POUR NE PAS BRONZER IDIOT….

Voici quelques propositions d’ouvrages parus en 2006,

à lire en vacances,

D’abord de Sonia Bressler et David Simard : La Laïcité, Bréal. Ce petit livre est paru au début de l’année, rédigé par les 2 responsables de la revue Res Publica. En 124 pages vous avez un panoramique  très bien fait sur la laïcité, qui intègre et la dimension historique, et  sa dimension spatiale (50 pages sur : « le monde est-il laïque ? » précèdent  le chapitre consacré à la laïcité française), en privilégiant, de façon heureuse des exemples non européens soient controversés (USA) soit peu connus (Chine, Inde, Indonésie,…). Le point de départ des auteurs n’est pas forcément le mien, raison de plus de rendre hommage à leur esprit critique, à leur sens des nuances et à la grande honnêteté intellectuelle de leurs propos. A recommander tout spécialement pour nourrir la réflexion laïque, le chapitre final : « seules les religions menacent-elles la laïcité ? »

Les auteurs ont du, bien sûr, traiter très rapidement certains points comme par exemple la situation au Royaume Uni  et à d’autres pays de l’Union européenne. Sur ce sujet, il faut lire l’important ouvrage de Françoise Champion : Les laïcités européennes au miroir du cas britannique XVIe-XXIe siècle paru aux Presses Universitaires de Rennes. On parle souvent d’une « exception française » ; selon notre auteure, il y aurait plutôt une exception britannique historique (mais qui n’a rien à voir avec le « communautarisme »), ou plus exactement anglaise où il s’est produit la construction d’une religion nationale spécifique, une Eglise établie associée à l’Etat (mais de façon plus complexe qu’on ne le croit) et qui a formé historiquement la partie ‘émergée’ de la religion civile britannique, dont M. Thatcher puis T. Blair ont cherché à transformer. Echec selon F. Champion. Mine de rien, cet ouvrage, à partir de l’exemple anglais et de sa comparaison avec d’autres exemples : Allemagne, France) revisite toutes les grandes questions qui ont trait aux rapports entre religion et politique et c’est ce qui le rend passionnant.

Pour celles et ceux qui ne craignent pas de carburer intellectuellement au mois d’août, indiquons également les actes d’un colloque : sous la direction de Pierre-jean Luizard : Le choc colonial et l’islam. Les politiques religieuses des puissances coloniales en terres d’islam, La découverte. Je renonce à tenter une synthèse d’un ouvrage collectif aussi riche. J’indique seulement les grandes parties qu’il traite (mêlant de façon très heureuses des études de chercheurs chevronnés et reconnus comme Bruno Etienne, Henry Laurens, Gilles Veinstein ou P.-J. Luizard lui-même,… et d’autres de jeunes chercheurs extrêmement talentueux comme Sabrina Mervin ou Malika Zeghal,…).  D’abord, est envisagé comment l’utopie des Lumières et l’expansion économique et coloniale ont amené l’Europe à se projeter en terres d’islam ; ensuite l’échec de l’universalisme républicain en Algérie et de « politiques musulmanes » au Maroc et en Afrique subsaharienne est analysé. Le Moyen Orient  (et l’Inde) sont abordés dans une nouvelle partie, dont la lecture paraît spécialement en prise avec l’actualité dramatique que nous connaissons. Enfin, la dernière partie traite des « réactions musulmanes : refus, malentendus et jeux de miroir. Une somme.

        *****

Retour à des ouvrages moins universitaires, mais qui donnent à penser;  Michela Marzano : Malaise dans la sexualité. Le piège de la pornographie, JC Lattes. Un ouvrage courageux, lucide et bien documenté sur un sujet que les féministes français(e)s ont du mal à aborder : ce que révèle le développement de la pornographie du fonctionnement social, culturel et éthique des sociétés modernes. L’auteure explore le grand décalage actuel entre l’apologie de la liberté individuelle et la glorification d’un certain nombre de nouveaux conformismes. Elle montre aussi que la critique de la société libérale s’arrête trop souvent quand il s’agit de pornographie par la peur de paraître vieux jeu, et pourtant il s’agit de l’englobement du désir par la société marchande. Là aussi, ample matière à réflexion…

Pico Iyer, L’homme global, Hoëbeke. Iyer (prénommé Pico par ses parents indiens en l’honneur de Pic de la Mirandole) se définit comme un “village global sur deux pattes” et il nous entraîne dans ses voyages,  attentif aux ressemblances comme aux nouveautés d’un monde globalisé. Contrairement à tous les ouvrages précédents, il ne s’agit pas d’un livre d’analyse, mais d’un ouvrage où le subjectif, le ressenti, l’intuitif tente de saisir ce qui émerge dans un monde global plus métissé qu’uniformisé : avez-vous déjà rencontré (comme lui) une dame japonaise en sari donnant des exemplaires kitsch du Bhagavad-Gita à des passants africains ? Iyer semble nous dire : n’analysez pas trop vite, surtout ne jugez pas trop vite ce monde qui est déjà le votre, laissez-vous dans un premier temps entraîner par son tourbillon, tentez de comprendre comment du neuf se façonne à partir de mélanges incongrus ; après vous pourrez prendre quelque distance. Je vous recommande particulièrement le chapitre sur Toronto, laboratoire (parfois tâtonnant) du multiculturalisme où la criminalité est beaucoup plus faible que dans les villes des Etats-Unis qui lui sont comparables. Je partage son amour de cette ville.

     ***** 

Mais les vacances sont aussi faites pour se détendre. Deux séries policières à lire ou à relire

L’Abécédaire du crime de Sue Grafton (édition Pocket). Sauf retard de ma part on en est à Q comme Querelle. Pour chaque lettre de l’alphabet, la détective la plus craquante in the world, Kinsey Millhone résoud une énigme. On s’attache tellement à la charmante Kinsey qu’à peine on a fini une de ses aventures, on veut se replonger dans la suivante. Si vous ne connaissez pas, à découvrir de toute urgence.

Les enquête de l’adjudant Guarnaccia de Magdalen Nabb. Guarnaccia me fait moins craquer que Kinsey Millhone (peut-être parce qu’il s’agit d’un mec !), mais de Florence à Venise les aventures de ce policier ont beaucoup de charme ; l’intrigue  permettant d’explorer de multiples facettes des êtres humains, qui semblent si transparents et sont si complexes !

     **** 

Enfin, at last but not at least, pour les distraits qui n’ont pas lu mon roman historique à tiroirs, Emile Combes et la princesse carmélite (édit.  de l’Aube),  c’est le moment de réparer cette très fâcheuse erreur. Tenez, je vais vous faire une fleur : plusieurs personnes (pas plus tard qu’hier, Caroline, à qui je ne peux rien refuser,…) ont regretté que l’on ne sache pas, dans le roman, comment Mag et Carla sont ‘tombés amoureux’. Eh bien, vous ne pourrez pas dire que je ne vous bichonne pas : Voila révélé, exprès pour vous, les circonstances dans lesquels Mag Durand, le directeur parisien de l’Institut Français des Sciences Médicales (IFSM),  et Carla Ponti, la jeune directrice des ressources humaines de l’Univesité de Bordeaux IV sont fallen in love. (Je rappelle que l’on peut (re)découvrir deux autres épisodes inédits sur Mag et Clara, en cliquant  à gauche du blog, dans la catégorie « Emile Combes ». Attention : il faut lire le second épisode avant le premier car il lui est antérieur ; et l’épisode ci-après vient d’ailleurs après les deux autres)

La scène (inédite) d’aujourd’hui se passe page 134 du roman,  juste avant que Mag ne découvre dans les archives bordelais le texte féministe d’Alice Berthet et se remette en cause grâce à cette découverte,…

Bordeaux, 8 avril 2005.

Carla  doit accompagner à Madrid  une délégation de l’Université: les négociations  concerneront aussi les services administratifs ; elle parle fort bien espagnol. D’autres raisons encore, peut-être… Qu’importe. Mag se réjouit pour elle, quelle déception cependant : l’avion décolle à 21 heures 30 ; tout repas dans un bon restaurant  (comme l’habitude commençait à en être prise) s’avère impossible.

Il eût été facile à Carla de dire : « Désolée, ce sera pour la prochaine fois ». Elle n’en n’a rien fait et, au grand plaisir de Mag, lui a proposé de le retrouver au snack de l’aéroport. Les choses deviennent donc sérieuses. Elle considère normal que Mag fasse le déplacement, preuve qu’elle a compris à quel point il tient à elle, et elle  ne le décourage pas, au contraire. De son côté, elle ne craint nullement de s’afficher avec lui : elle ne peut ignorer le risque de rencontrer d’autres membres de la délégation universitaire, des collègues. L’aéroport de Bordeaux Mérignac n’est pas si grand…

Clara arrive. Ils vont ensemble à un snack. Clara marche la première. Elle a des baskets et un jean. Une « jambe » du jean tombe sur le basket, l’autre est un peu relevée, laisse voir une chaussette tirée et un bout de cheville. Mag a le regard fixé sur cette cheville. Il la trouve  tellement attendrissante. Et quand il lève son regard, le jean moulant lui crève les yeux.

Ils n’ont guère de temps, s’amusent comme des petits fous pourtant. Mag  propose une typologie des professeurs de l’IFSM et Carla doit indiquer si on la retrouve à l’Université de Bordeaux. Il dépeint, en termes imagés, le conservateur bon vivant, à la conception des choses  totalement dépassée mais qui aime trop les plaisirs de la table et les femmes (« la bonne chère et la chaire fraîche » remarque Clara) pour être vraiment méchant. Mag mène un dur combat contre ce type de professeurs, mais peut arriver parfois à trouver des compromis et, quand il aura fini son mandat, il passera volontiers une soirée au restaurant avec certains d’entre eux.  Plus pervers : le progressiste acariâtre. Cette espèce se trouve soi-disant d’accord avec l’objectif des réformes, elle n’accepte en fait aucune d’elles et pense toujours que tout est la faute du Ministère. Une engeance qui parle, parle et fait durer des heures la moindre réunion. On pourrait qualifier ses représentants de Saint-Justot, comme on a traité Combes de Robespierrot. Ces personnes ont peur d’être heureuses.  Il existe aussi, le professeur gentil et irréaliste, totalement à côté de ses pompes dès qu’il quitte ses « chères » recherches. Comme l’enfer, il est pavé de bonnes intentions et propose des motions-catastrophes qui, dans son esprit, doivent aider le président à accomplir sa tâche. Calamiteux. Entre ces extrêmes, beaucoup mêlent des caractéristiques de l’un ou l’autre type. Le conservateur acariâtre, par exemple. Celui-là, il a vraiment tout pour plaire !

Clara rit beaucoup, elle retrouve des personnages de l’Université de Bordeaux, presque comme si Mag les connaissait. Le dit Mag ne voudrait plus quitter Clara. La jeune femme semble partager ce sentiment car, vers la fin du repas, elle a manifestement du vague à l’âme, comme si elle pensait : c’est déjà fini, et nous n’allons plus nous voir pendant deux semaines.

Il se produit alors de l’inattendu. Le serveur, en prenant l’addition  déclare tout de go : «  Hou là là, Monsieur et Madame me paraissent bien mélancoliques ! » « C’est que Madame part et Monsieur reste », répond  Mag, sans réfléchir. Et le serveur alors de pérorer, d’expliquer qu’un couple pareil lui fait chaud au coeur, tellement de gens semblent le plus souvent indifférents l’un à l’autre. Ah vraiment, cela fait du bien de voir  de temps à autre  des adultes amoureux : les jeunots de vingt ans, c’est normal, mais en général, leur romance passe si vite… Le serveur parti, Mag et Carla restent silencieux. Des sourires réciproques, un peu complices… Instant merveilleux. L’air se charge de tendresse. Mag ose mettre sa main sur celle de la jeune femme. Elle ne l’enlève aucunement, ils demeurent ainsi quelques très longues secondes. Charme intense, éphémère. Le toucher de cette main procure à Mag un plaisir exquis. « Il faut que j’y aille »  annonce, à regret, Carla d’une voix douce. Ils se lèvent, se dirigent vers l’embarquement.

Mag espère embrasser Clara, mi sur la joue mi sur la bouche, sous prétexte d’« au revoir ». Un stupide collègue arrive  alors qu’ils déambulent. Elle fait une petite moue, signifiant que l’importun empêche toute effusion. Seule une très amicale poignée de main…Mag perçoit, cependant, dans son charmant sourire, une complicité inédite. Peu importe, d’ailleurs, un pas décisif ne vient-il pas d’être franchi ? Admirable serveur ; Mag lui aurait donné une fortune pour avoir aussi merveilleusement mis à jour qu’il existe entre eux plus que d’amicales relations. Il n’a pas commis l’impair d’un steward, selon l’histoire que lui avait racontée un de ses amis. Ce collègue courtisait une de ses doctorantes et cela semblait bien s’engager. Il avait réussi à la convaincre de participer avec lui à un colloque à Pétaouchnock. Dans l’avion, ils discutent avec un steward et ce lourdaud de se mettre à dire : « Votre fille ceci…, votre père cela… ». « Il n’était pourtant vraiment pas difficile de se rendre compte que mon attitude ne présentait rien de paternelle » fulminait le dit collègue. Mag a pensé que le steward l’avait peut-être fait exprès.

***

Bordeaux 9 avril 2005

Dans les papiers de Combes, Mag trouve une feuille, isolée, sans commentaires, sans propos surlignés. Mais la présence de ce texte signifie que Combes l’a trouvé digne d’attention.

Mag le lit: le propos le questionne. Son auteure ? Une féministe du début du vingtième siècle. Cette femme, Alice Berthet, écrivait :

« L’important n’est pas que nous nous mariions, ni même que nous soyons heureuses, mais que nous soyons. Le féminisme tend à supprimer ce type de femme frivole qui n’a d’autre raison, d’autre possibilité de vivre que l’amour et qui doit plaire ou mourir. Plaire permet d’être mise sur un piédestal. Méfions nous un peu de ce piédestal séculaire, il n’est en rien désintéressé. Trop souvent quand un homme nous appelle des déesses, c’est la preuve qu’il ne nous considère pas comme des êtres, ayant âme humaine, individuelle. Ce piédestal que l’homme dresse à la Femme (avec un grand F), il ne le destine pas à la Paysanne, à la Balayeuse, à l’Ouvrière, à la Laide, à la Bossue, à la Malade, à la Vieille fille. On ne place guère sur un piédestal que la femme que l’on désire. Nous ne voulons plus de cette fausse gloire qui est, en réalité, notre pire humiliation. Jamais ô hommes, vous ne nous méprisez autant, que lorsque vous nous adorez. Nous ne voulons plus être vos reines, mais vos égales. Nous ne demandons plus votre servile admiration, mais votre estime. Soyez non plus nos chevaliers, mais nos frères ; et nous nous passerons que vous baisiez prosternés, le bas de nos jupes, pourvu que vous nous tendiez la main. »

Mag aimerait savoir ce qu’Emile Combes a pensé de ce texte. Le seul indice d’intérêt est qu’il l’ait conservé.

(eh, là on est déjà revenu dans le roman lui-même….. où vous trouverez la suite, bonne lecture !)

16:25 Publié dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (2)

22/07/2006

CLERICALISME MEDICAL ET LAÏCITE

LIBAN:

Avant de parler du sujet d’aujourd’hui, cher(e)s internautes, je voudrais dire quelques mots de la situation au Liban : Bien que le but de ce blog ne soit nullement de traiter de l’actualité, je dois exprimer ici ma solidarité avec le Liban.

J’étais à Beyrouth le mois dernier (en juin), pour parler de laïcité, et j’ai été frappé par la volonté de vivre, de sortir enfin du tunnel, de la part des habitants d’un pays qui commençaient juste à respirer de façon un peu plus libre après guerre civile, occupation israélienne du Sud du pays, étau syrien,…. Un espoir était là.  Et, maintenant, les bombardements meurtriers, les massacres de civils, les déplacements forcés de population et la catastrophe humanitaire qui prend chaque jour plus d’ampleur me font penser à l’action de quelqu’un qui remet, avec violence, la tête sous l’eau d’un demi noyé qui était en train d’émerger d’un grand péril.

Le Liban a certes des défauts : des éléments de laïcité (l’instauration du mariage civil par exemple) ne lui ferait pas de mal ; mais dans la conjoncture actuelle, c’est le seul pays multiculturel du Proche Orient, un pays où les diverses communautés réapprenaient à coexister, où l’on pouvait rencontrer, côte à côte, des femmes à foulards et d’autres fort court vêtues. Est-ce cela que l’on veut supprimer ? Cet espace de liberté, de tolérance ? ….Et cet espoir de paix qui existait encore il y a quelques semaines….

Veut-on que le Liban devienne un deuxième Irak ?  Sans doute et Israël et la Syrie et l’Iran y ont intérêt. C’est peut-être ce qui explique et la ‘provocation’ du Hezbollah, et les destructions actuelles qui n’ont rien à voir avec une riposte.

Ce qui se passe est dramatique pour tous les peuples de la région : le Liban, la Palestine qui ne finit pas d’être occupée (pendant les bombardements au Liban, la répression sanglante à Gaza continue). Israël lui-même qui joue actuellement le pur rapport de force, ce qui induit une accumulation de haines, sans se rendre compte que cela risque de devenir une sorte de boomerang dans le long terme.

Malgré la période de l’année, fort peu propice à une réaction de l’opinion publique, il faut que les gouvernements des pays qui étaient réunis il y a quelques jours pour le G8 sentent une pression de cette opinion et ne se contentent pas d’évacuer leurs ressortissants, ou même d’effectuer une action humanitaire, bien nécessaire mais totalement insuffisante.

 

Oui au désarmement du Hezbollah, demandé par l’ONU, mais à condition d’appliquer l’ensemble des résolutions de l’ONU, y compris celles qui exigent le retrait des territoires occupés. On ne peut demander l’application d’une des résolutions et ignorer toutes les autres.

Quant aux Américains, on dirait que la leçon irakienne ne leur a rien appris…

             *****

Quant au sujet d’aujourd’hui, il concerne une des missions du blog, celle qui consiste à attirer l’attention sur des événements (ayant un lien avec la laïcité) qui passent inaperçus dans le flot de l’actualité, car seule une lecture très attentive des médias permet de les découvrir. C’est ainsi que j’ai insisté sur des condamnations de l’Etat français, pour atteinte à la liberté d’expression par la Cour européenne des droits de l’homme, condamnations qui faisaient (au mieux) quelques lignes dans les journaux, au moment même où l’affaire des caricatures sur Mohamad remplissait des pages entières.

Aujourd’hui, votre blog favori met en lumière un autre problème : 9000 personnes meurent chaque année en France d’infections nosocomiales, c'est-à-dire d’infections contactées dans des hôpitaux ou dans des cliniques et qui n’ont rien à voir avec les raisons pour lesquelles les personnes qui meurent ainsi sont entrées à l’hôpital ou à la clinique. Ces personnes viennent pour une intervention, et ils meurent d’une infection

Nous allons le voir, ce sujet est lié à la laïcité.  9000 morts, c’est presque 2 fois le nombre des tués par accidents de la route en France depuis que l’on s’est (enfin) décidé à prendre des mesures: On en était à 8000 morts par an, on est descendu au dessous de la barre des 5000 : c’est (selon moi), avec le refus de la guerre d’Irak, le principal résultat dans le bilan (maigre !) de la droite au pouvoir. Rappelons que Gayssot, le ministre des transports sous Jospin, avait promis de diminuer de moitié le nombre de morts sur la route, et pourtant, alors, bernique, rien du tout, pratiquement pas de diminution... Là, c’est peut-être vous, c’est peut-être moi qui sommes toujours vivants grâce aux 3000 morts épargnés chaque année. Donc une politique volontariste est possible. Pourquoi pas une semblable politique envers les maladies nosocomiales ?

Mais il faut d’abord une prise de conscience. Aviez-vous entendu parler de ce chiffre de 9000 morts annuels en France (et 750000 infections nosocomiales chaque année) ?

Moi pas, avant de lire un article du Monde du 18 juillet intitulé « Pasteur, connais pas ! » et dont l’auteur est Laurent Greilsamer. Cet article commence par fustiger les joueurs de foot qui crachent sur la pelouse et, ensuite, donne notamment cette info.

Bien sûr, cela ne signifie pas que personne n’ait indiqué cela avant. Cela signifie, malgré tout, que personne n’en a fait un gros titre, que « la messe » du 20 heures à la télévision ne s’est pas ouverte sur une semblable information,…  Bref que, dans la hiérarchie faite de l’info par les médias, cela n’a pas été considéré comme important.

9000 morts annuels pourtant… sans compter les milliards d'euros que cela coûte à la sécurité sociale (estimations : entre 2 milliards 4 et 6 milliards par an). En fait, je suis sûr que la majorité des internautes qui consultent ce blog n’ont entendu parler des maladies nosocomiales que par les déclarations de Guillaume Depardieu, qui en a été une des victimes conscientes (beaucoup de gens atteints ne savent même pas l’origine de ce qui leur arrive, hôpitaux et cliniques ne révélant guère la choses)

Pas plus que les morts d'accidents de la route, cette écatompe nosocomiale n’a rien d’un destin. Laurent Greilsamer écrit : « La préconisation de tous les experts est unanime : il faudrait faire un meilleur usage des antibiotiques et exiger que le personnel hospitalier se lave les mains. » Et le journaliste d’ironiser : « Bien sûr, il s’agit d’un effort important, carrément surhumain. Se laver les mains en sortant des toilettes, se laver les mains avant d’ausculter un patient… Mais la régression de ces fameuses infections est à ce prix ».

Vous avez bien lu : des milliers de vie (pas les 9000 certes, mais quand même) sacrifiées parce que ces messieurs-dames soignants (médecins en tête) ne se lavent pas les mains quand ce serait nécessaire.

Cela va peut-être vous surprendre, mais la laïcité se trouve directement concernée par cet élément pratiquement caché de la réalité sociale française (en est-il de même dans d’autres pays ? Si des internautes ont des informations à ce sujet, je suis preneur). En fait, la laïcité est concernée à plusieurs titres.

D’abord, au XIXe siècle le processus de laïcisation s’est lié au développement de l’hygiène. L’hygiène, c’était la modernisation, le progrès, la chute de la mortalité infantile (bien nettoyer les tétines des biberons, par exemple). Les hygiénistes étaient assez souvent des médecins anticléricaux, qui se donnaient pour mission d’éduquer le peuple : dans un même mouvement, on lui apprenait l’hygiène et… la soumission au médecin, l’intériorisation de pratiques médicales. En 1975, dans Némésis Médicale, Ivan Illich insistait sur le fait que l’hygiène avait fait bien davantage que la médecine sophistiquée pour diminuer la mortalité, augmenter « l’espérance de vie », aussi bien hier dans les pays développés qu’aujourd’hui dans d’autres pays. Les médecins trouvaient ce propos insupportable. Mais aujourd’hui ce diagnostic est largement confirmé. Bref, en France, l’hygiène a été un facteur de la victoire de la laïcité, qui se légitimait par le progrès grâce à une science morale (et la médecine apparaissait le type même de science morale).

L’hygiène a fait partie des prescriptions de la morale laïque, et tout l’enjeu consistait à prouver que cette morale s’avérait plus efficace que la morale religieuse, qu’elle apportait progrès et bien-être (c’est pourquoi, d’ailleurs, elle a commencé à être en crise après la guerre de 1914-1918, quand il est devenu manifeste, sauf pour des militants laïco-républicains rétro, que le progrès pouvait s’avérer ambivalent).

Les médecins ont donc été de nouveaux clercs, prescripteurs de morale. Pendant longtemps cette cléricature n’est pas apparue abusive, car elle semblait (effectivement) facteur de progrès et de bien-être (ainsi, pour les femmes, accoucher à l’hôpital et non à domicile diminuait le risque d’accidents et permettait d’avoir quelques jours de repos). Avec les deux guerres mondiales, devant cette ambivalence du progrès dont je viens de parler, le progrès médical a été considéré comme un bon progrès, face à l’usage militaire du progrès (= mauvais progrès). Toute considération économique devait être bannie quand il s’agissait de médecine (alors qu’aucune sécurité sociale ne vous rembourse la nourriture nécessaire à votre survie… et ne vous pompe financièrement pour cela).

Bien sûr, il existait quelques francs-tireurs, comme ceux qui tentaient de refuser les vaccinations obligatoires. Mais ils n’avaient guère de crédibilité sociale et des obligations médicales s’imposaient (s’imposent toujours), car elles sont socialement supposés faire partie de la santé publique et que la santé publique prime sur la liberté individuelle (pas seulement en France d’ailleurs). Cependant, si la nécessité d’être soumis au médecin semblait une évidence sociale, l’affaire était déjà plus complexe et la littérature véhiculait une contestation indirecte. Que l’on pense à la célèbre pièce de Jules Romain (dont on a tiré 2 films) sur le docteur Knock. Ce docteur imaginaire prétendait que « tout  bien portant est un malade qui s’ignore ». Caricature ? Pas sûr, quand on  lit la définition (complètement religieuse) de la santé donnée par l’OMS (=l’Organisation mondiale de la santé) : « un état de complet bien-être physique, psychique et mental ». Personne  n’est « en bonne santé » avec une semblable définition qui rend donc virtuellement possible un cléricalisme médical illimité…

 

La situation a commencé à changer dans les années 1960, et notamment, en Mai 1968, où de petits groupes contestataires ont mis en cause le « cléricalisme médical », où la médecine douce a fait certains adeptes. Depuis, les débats sur la bioéthique, la revendication des  « droits des malades », les dilemmes entre euthanasie et acharnement thérapeutique, l’attention sur les comptes de la sécurité sociale,…. ont partiellement changé la donne.

 

Il se développe maintenant progressivement un anticléricalisme médical qui ressemble un peu à l’anticléricalisme religieux de la première moitié du XIXe siècle : cet anticléricalisme là n’attaquait pas de front la religion ; il reprochait aux prêtres des refus de sacrements ou d’enterrement, bref il en demandait plus, mais en même temps cette demande de religion signifiait le refus que le prêtre puisse choisir à qui il donnait l’extrême onction ou qui il enterrait (par exemple :  il y eut des manifestations contre le refus d’enterrer des comédiens ;  ceux-ci étaient excommuniés car ils étaient supposés mener une vie « immorale »). Il s’agissait donc bien d’anticléricalisme puisqu’on voulait majorer les devoirs du prêtre et minorer ses pouvoirs, ses droits (ensuite, l’anticléricalisme deviendra une contestation frontale).

Aujourd’hui, de même on en exige plus du médecin qu’hier, tout en ayant moins de déférence à son égard. Un consumérisme médical se développe, lié à un sentiment de responsabilité personnelle accru comme au primat social donné au consommateur sur le producteur; des procès pour faute médicale sont intentés et les médecins doivent payer des assurances fort chères (les compagnies d’assurance en profitent !) pour se prémunir. Certains spécialistes font grève au début de la semaine  prochaine, dont les accoucheurs des cliniques privées, ce qui contribue à désenchanter leur rôle car les médias les titillent (style de question posée : alors, une femme qui doit accoucher va être refilée à l’hôpital public, déjà surchargé ?).

 

Bref, le cléricalisme médical, qui avait supplanté (en France tout particulièrement) le cléricalisme religieux  tend à être supplanté par le cléricalisme médiatique : ce n’est pas par hasard que ce sont les protestations de Guillaume Depardieu contre ce dont il a été victime (alors que les dites victimes sont des dizaines de milliers) qui ont fait connaître l’existence de maladies nosocomiales. Appartenant au petit monde médiatique, il a pu largement s’exprimer alors que tant d’autres ne peuvent percer le mur du silence.

Sois dit entre nous : celles et ceux qui dénoncent de manière exclusive « l’intégrisme religieux », sacralisent la médecine et sont des grenouilles de bénitier télévisuel ont deux cléricalismes de retard. Pas étonnant, qu’incapables d’analyses sur la situation actuelle, ils ne soient aptes qu’à dénoncer, regretter le malheur des temps, transformer la laïcité en nostalgie. Ils n’ont qu’un pouvoir de nuisance, pas d’initiative neuve ; malheureusement ce pouvoir de nuisance est considérable car, leches-cul des médias, ils ont leur oreille. Et tout ce petit monde tourne en vase clos, poussant la France vers le précipice.

Pendant ce temps les mutations sociales continuent et donc, nous l’avons vu, au détour d’un article, on apprend que bien des soignants, des médecins ne se lavent pas les mains quand, professionnellement, il le faudrait. Vrai ou faux ?

Cette info a de grandes chances d’être exacte car, précisément, il ne s'agit pas d'une info ‘médiatique’ ; c’est même tout le contraire. Le médiatique, c’est le sensationnel, le spectaculaire, le sophistiqué ; hier les opérations à cœur ouvert, aujourd’hui les clonages thérapeutiques, etc . Le banal, le prosaïque, l’habituel sont les nouvelles obscénités censurées par les médias dominants : « cachez cette réalité quotidienne  que je ne saurais voir » !

 

Donc  la boucle est bouclée : au XIXe des médecins pouvaient légitimer leur cléricature en apprenant l’hygiène et en obtenant une amélioration tangible de la santé globale grâce à cela ; aujourd’hui des médecins tuent parce qu’ils ne respectent pas les règles élémentaires de l’hygiène. Du moins c’est ainsi que cela commence à devenir réalité au niveau des représentations sociales, car, même si on cherche à masquer l’info que je vous ai donnée, elle fera malgré tout son chemin.

Le cléricalisme médical, novateur et ascendant au XIXe, est devenu un cléricalisme établi au XXe et maintenant devient maintenant peu à peu un cléricalisme crispé, défensif, en crise. La profession de médecin est plus difficile aujourd’hui qu’au temps de la médecine triomphante, exactement comme la profession de prêtre était devenue de plus en plus difficile au XIXe siècle. La désinstitutionalisation religieuse est devenue une désinstitutionalisation des institutions séculières (médecine, école,…). Dans un tel processus, on est de plus en plus soupçonneux face au clerc, jusqu’à qu’une solution permette de changer de logique (en France, cela a été la loi de 1905 : on devrait avoir autant d’imagination face à la médecine sinon le médecin sera de plus en plus dans une situation où on lui demandera d’être parfait, super efficace, de réaliser le risque 0, tout cela sans être dominateur).

 

 Attention que ce cléricalisme défensif n’entraîne pas avec lui la laïcité dans sa crise et sa crispation. C’est en partie, ce qui s’est passé à la Commission Stasi. Deux soignants, soigneusement choisis par le staff, ont fait tout un souk sur le dos de femmes musulmanes qui refusaient de se déshabiller et de se faire examiner par des médecins hommes. La mise en scène était parfaite et l’indignation primaire, au premier degré a fonctionné à plein tube. Ce jour là, je me suis dit que, vraiment, un certain nombre de gens étaient beaucoup moins capables de prendre un peu de recul et d’analyser une situation, qu’ils n’en avaient l’air.

Il est clair que c’est dans le contexte des mutations du rapport au clerc médical et du développement du consumérisme médical, avec toute son ambivalence (bien sûr) que ce fait brut pouvait prendre sens. S’indigner sans analyser, c’est du moralisme. Et, là comme ailleurs, le moralisme est une impasse. Il nous faut, comme l'écrit Debray, une "laïcité intelligente".

 

D'ici le 1er août: deux nouvelles Notes

- une pour répondre à divers internautes

- une pour continuer sur l'après loi de séparation

En août, au moins une Note vers la mi août et une Note à la fin du mois d'août (et peut-être plus....).

Bel été aux internautes.

14/07/2006

LA LOI LAÏQUE, LA CONSCIENCE ET LA RELIGION

(Suite de la Note du 30 juin sur « Les Nouveaux Impensés »)

Introduction : Ces dernières années, il y a existé tout un débat (qui n’est pas fini) sur les exigences de la loi face à la religion. La loi doit toujours s’imposer, même quand elle contredit les normes religieuses, a-t-on dit de façon péremptoire. C’est cela la laïcité. Oui et non.

- Oui, car  la laïcité, c’est effectivement que les normes religieuses ne s’imposent pas à la société tout entière, ou fassent partie, si peu que ce soit,  des obligations légales de chaque individu. Cela signifie que les lois civiles et les normes religieuses sont différentes, dissociées, séparées, comme l’est la citoyenneté et l’appartenance religieuse.

  se trouve, selon moi, la limite du multiculturalisme, de la diversité culturelle : c’est ce qui est arrivé, au bout du compte, quand l’Ontario a renoncé (à juste titre, de mon point de vue) à créer  des tribunaux islamiques. Il  s'est produit un fort débat social à ce sujet ; les diverses opinions ont pu s’exprimer sans être diabolisées dés le départ (comme cela arrive trop souvent en France, dés que l’on n’est pas sur les positions dites « républicaines ») et ce débat démocratique a permis de faire émerger la frontière entre multiculturalisme et communautarisme et de rester dans le multiculturalisme sans verser dans le communautarisme.

- Non si, du coup, on refuse de se poser la question de la « conscience » : la loi doit tenir compte qu’elle ne s’applique pas à des animaux (même s’il s’agit anatomiquement de mammifères !) mais à des êtres humains dont on postule qu’ils possèdent une « conscience ». Bien sûr, il n’est pas possible d’accepter de façon illimitée l’objection de conscience : cela désorganiserait la société ; mais une chose serait de faire cela, une autre (bien différente) consiste à se poser la question de la conscience des individus sur de grandes questions la mettant directement en jeu.

Ainsi la loi Jules Ferry du 28 mars 1882 laïcisant l’école publique oblige cette école à s’arrêter un jour par semaine (outre le dimanche) pour faciliter la tenue du catéchisme et ainsi bien respecter la liberté de conscience. Le rapport de la Commission Stasi indique qu’il s’agit d’un « accommodement raisonnable ».

Autre accommodement raisonnable : la loi Weil de 1975 sur l’interruption volontaire de grossesse : les médecins qui considèrent l’avortement comme un « meurtre » ne sont pas obligés de le pratiquer. Ils restent des personnes privées, même dans leurs activités médicales. Cela doit signifier, à mon sens, aussi qu'une femme qui ne veut pas se déshabiller devant un médecin homme (ou vice versa) en a parfaitement le droit. Il n'ya pas que le médecin qui a droit à la liberté de conscience.

Ainsi la loi laïque n’est pas la tyrannie de la majorité ; elle est (démocratiquement) à la fois la décision de la majorité et le respect de la minorité, les individus minoritaires. C’est cela même, d’ailleurs, le principe de l’accommodement raisonnable[1].

Il est important de savoir que le débat sur la religion et la loi n’a pas commencé ces dernières années avec l’islam ou d’autres minorités religieuses. Ce fut un problème crucial de l’après séparation, et là le catholicisme était en jeu. La Note d’aujourd’hui, continuant celles de la rubrique : « Les nouveaux impensés de l’après centenaire », va vous plonger dans ce débat, tel qu’il a eu lieu il y a un siècle. Significativement, le centenaire a célébré le contenu de la loi, indiquant qu’il s’agissait d’une loi de liberté, mais il a soigneusement rejeté dans l’impensé ce qui s’est passé en 1906 et 1907, autour de la question cruciale : la religion, la conscience et la loi.  Voici le premier acte de ce débat : 

                                      

Je vous avais laissé sur un terrrrible suspens : le Règlement d’Administration  Publique (dont peu d’historiens parlent) confirme les dispositions (politiquement) libérales de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, alors que la crainte de certains catholiques était que la loi donne d’une main des libertés que le Règlement Administratif reprendrait de l’autre. Donc, les choses sembleraient aller vers l’apaisement. Sauf que, d’un autre côté, les incidents des inventaires poussaient le pape à l’intransigeance.

J’avais signalé, dans la 1ère des 3 Notes consacrées à la crise des inventaires, que le pape Pie X, avec l’encyclique Vehementer Nos avait vivement condamné la loi de séparation (11 février 1906). Cela semblait annoncer une attitude intransigeante. Quoique que le pape n’avait donné aucune directive pratique. Depuis 1802, le Saint Siège condamnait les Articles Organiques (qui avaient orienté de façon gallicane l’application du Concordat) ; cela n’empêchait nullement ces Articles de s’appliquer et d’être respectés par l’épiscopat et l’Eglise catholique en France.

L’épiscopat avait décidé de tenir une Assemblée des Evêques de France : une telle réunion, interdite jusqu’à la loi de séparation sans autorisation du gouvernement (aucun, même les gouvernements les plus cléricaux, ne l’avait accordé) pouvait désormais se tenir librement. En vue de cette Assemblée, des personnalités catholiques vont plaider pour une acceptation de la loi.

On appelle leur texte habituellement : La lettre des cardinaux verts, elle est publiée par Le Figaro, le 26 mars 1906. Pourquoi « les cardinaux verts » ? Parce que 6 des 23 signataires étaient membres de l’Académie française (et 5 autres membres d’autres Académies de l’Institut de France). Les autres sont également des Messieurs (il n’y a que des messieurs) fort distingués. Il y a (notamment) parmi eux des juristes et des députés.

Le principal  rédacteur de la Lettre était Ferdinand Brunetière. C’est un converti, il vient de l’autre camp : il a été très féru de philosophie positiviste. Il est donc bien placé pour mesurer l’ampleur du tournant effectué par la loi de 1905 par rapport à l’anticléricalisme d’Etat. Il avait cru que la séparation serait une accentuation de cet anticléricalisme d’Etat ; les libertés données par la loi sont pour lui une heureuse surprise. Dans la Revue des Deux Mondes (très célèbre à l’époque) qu’il dirige, il a déjà plaidé pour une acceptation de la loi (n° du 1/12/1905). Certes, indique-t-il, des associations cultuelles comprenant des laïcs contrôleront les ressources, mais c’est ce qui se pratique aux Etats-Unis : « il y a donc lieu de croire que ce qui a pu se faire aux Etats-Unis ne sera pas impossible en France » et que le pape fera quelques concessions à l’élément laïc, qui ne sont pas plus importantes que « celles qu’on a dû faire, en d’autres temps, à l’élément politique ».

Ceci dit, au début et à la fin de leur Lettre, les « cardinaux verts » affirment leur obéissance  au pape : « catholiques convaincus et fidèles, nous ne saurions avoir sur le caractère et l’esprit de (la) loi (de séparation) d’autre opinion que celle qu’exprimait le Souverain Pontife (= le pape) dans son éloquente encyclique du 11 février » : voilà pour le début. Et à la fin, rebelote : «…une loi dont nous protestons encore une fois que nous pensons tout ce que le Souverain Pontife en a dit solennellement ».

Voilà le genre de propos qui faisait sauter au plafond les laïques : comment, ces ‘grand esprits’ déclarent ne pas penser par eux-mêmes et laisser le pape penser à leur place !

Certes, mais ne nous laissons pas abuser par l’apparence : les  ‘cardinaux verts’ sont plus audacieux qu’ils en ont l’air : ils affirment que dans les « discussions » qui ont eu lieu entre catholiques depuis le vote de la loi « les objections qu’on opposait (aux associations cultuelles prévues par la loi) se rapportaient presque toutes au texte primitif de la loi de Séparation, mais non pas au texte définitif ».

Or c’est précisément ce que fait l’encyclique Vehementer Nos ; et comme la Lettre a été écrite juste après l’Encyclique, il est clair que cette Encyclique est implicitement visée. Et cela, curieusement, les historiens ne le mentionnent pas.

Par ailleurs, de quelle modification est-il question ? L’ajout de l’article 4 : l’obligation pour les associations cultuelles de se conformer aux « règles générales » de leur culte ; donc pour les associations catholiques, de respecter la hiérarchie et la constitution « monarchique » de leur Eglise, mettant fin aux espoirs d’un « catholicisme républicain ». Les cardinaux verts précisent : « Cela veut dire (…) qu’une association cultuelle catholique sera légalement celle dont les membres seront « en communion » avec leur curé, ce curé avec son évêque, et l’évêque lui-même avec le Souverain Pontife. » Donc cela est clair (alors qu’il y a encore des personnes qui soutiennent que les catholiques n’ont obtenu cette disposition qu’avec les accords de 1923-1924[2]

 

Nous avons déjà vu cela lors du centenaire, dans la rubrique : « Les impensés de la loi de séparation ». Je reprends le problème dans l’ouvrage que je publie début octobre aux éditions de l’Aube : L’intégrisme républicain contre la laïcité (avec plein d’autres sujets : l’égalité des sexes, l’islam, le multiculturalisme, les sectes, les laïcités non françaises, etc).

Les signataires attirent l’attention des évêques sur les dangers d’un refus :

-         « nous réduirons le catholicisme (français) à l’état de religion privée, et l’exercice du culte à une pratique réservée désormais aux seuls privilégiés de la fortune »

-         « les inventaires prendront (alors) toute leur signification ; et de par la loi, dans un avenir plus ou moins prochain, la conséquence de cette résolution sera la confiscation des biens de l’Eglise par l’Etat » et « sans doute » aussi la réalisation du « vœu de quelques sectaires » : « la maison de Dieu transformée en grenier à foin ou en salle de danse ».

-         « si nous ne formons pas d’associations cultuelles (…) c’est la guerre civile qui se trouvera déchaînée. Le voulons nous vraiment dans le fond de nos cœurs ? Et sommes nous prêts à en prendre la responsabilité ? »

Après ces indications très claires (qu’il faut retenir et qu’il sera nécessaire d’avoir à l’esprit quand nous aborderons la suite des événements) sur l’aspect irresponsable d’un refus de la loi, les ‘cardinaux verts’ s’interrogent : « jusqu’où pousserons nous l’obéissance à la loi ? » A cette question, ils disent répondre « franchement » que « comme chrétiens » ils se sentent « tenus de la pousser plus loin que d’autres » et que « comme citoyens », ils doivent « non pas accepter mais subir la loi, jusqu’au point où son application violerait ouvertement les droits de notre conscience et les règles de notre religion. »

Les cardinaux verts indiquent donc une limite (elle aussi) très clair et qui correspond à ce que nous avons dit. Il y en a que cela choque et qui croient que c’est contraire à la laïcité : ces gens là ne se rendent pas compte qu’ils sont dans une vision absolutiste de la loi et qu’en leur temps ils auraient désavoué la campagne pour Dreyfus ou la résistance des protestants à la révocation de l’Edit de Nantes : la République absolue n’est pas plus démocratique que la Monarchie absolue.

Ayant tracé cette frontière, les cardinaux verts indique, de façon tout aussi clair, que la loi de 1905 ne l’a pas franchie : la loi, indiquent-ils nous permet « de croire ce que nous voulons » et de « pratiquer ce que nous croyons »  (c’est le bout de phrase souvent cité). Et ils précisent :

-         la hiérarchie subsiste « tout entière »,

-         le droit des évêques de communiquer avec Rome « s’exerce librement »,

-         les édifices du culte catholique demeurent « à la disposition d’associations formées et dirigées par l’évêque » Ils proposent donc de « négliger aucun moyen légal de faire abroger ou modifier cette loi ». Là encore, ils se situent tout à fait dans le cadre d’une démocratie laïque où des citoyens ont le droit d’essayer de faire légalement changer les lois. On peut penser qu’ils espèrent obtenir encore quelques aménagements, mais surtout le propos comporte un aspect tactique : dans l’espace de liberté du discours catholique d’alors, pour qu’une parole soit entendue (et n’oublions pas qu’il s’agit de laïcs au sens de non clerc, s’adressant à des clercs épiscopaux), il faut être en accord avec le pape et celui-ci a condamné la loi : ils naviguent donc très habilement entre plusieurs récifs.

 C’est pourquoi, ils affirment : « nous devons profiter, si restrictives soient-elles, de toutes les possibilités d’organisation que cette loi nous laisse » et ainsi « nous travailleront dans l’intérêt de la patrie et de la religion. »

C’est aussi à ce moment là de la Lettre qu’ils réaffirment qu’ils pensent de la loi la même chose que le pape ; mais entre les déclarations de soumission du début et de la fin, le propos a été audacieux. On peut même dire qu’il a été une leçon de laïcité à destination des évêques et (indirectement) du pape.

Ainsi des personnes de la (très) bonne société catholiques, marqués à droite, comportant parmi elles quelques comte et marquis, ont intériorisé les règles essentielles de la laïcité. Par ailleurs, elles indiquent les conséquences logiques d’un refus de la loi de la part de l’Eglise catholique.

Cette intériorisation de la laïcité n’est, bien sûr, pas faite par le Saint-Siège : le pape retarde la tenue de l’Assemblée des évêques ; il nomme 14 nouveaux évêques de tendance intransigeante, en leur disant (en plus !) qu’ils sont « nés pour la guerre ». Bref, il apparaît clair qu’il fait pression pour un refus d’appliquer la loi : QUE VONT FAIRE LES EVEQUES FRANÇAIS ?

Le terrrrrible suspens continue !!!

(à suivre)

 

 



[1] Cf, notamment M. Milot, in J. Baubérot, La Laïcité à l’épreuve, Universalia, 2004.

[2] Dont nous parlerons dans la dernière Note consacrée aux nouveaux Impensés. Patience….

08/07/2006

DIVERSITE ET UNITE ENTRE CIVILISATIONS

A propos de la Déclaration de l’UNESCO

Sur la Diversité Culturelle.

Du 5 au 8 juillet s’est tenu à Paris le 35ème Congrès de la Société Internationale pour l’Etude Comparée des Civilisations. Cette société d’origine européenne, tient d’habitude surtout ses congrès en Amérique du Nord et au Japon. L’Ecole Pratique des Hautes Etudes, avec Paris VII et l’INALCO,  organisait de cet important congrès. 75 communications furent présentées dans 4 Ateliers. La communication qui suit a été prononcée par votre très humble serviteur à la séance de clôture.

                                                         ***

   Depuis le début de notre passionnant Congrès, nous examinons comment se décomposent et se recomposent, comment disparaissent et émergent des segments civilisationnels, comment les humains interagissent avec leur environnement, comment s’opèrent des transferts de cultures, de religions, de savoirs. Dans ces mutations, des rapports de force entre les humains sont à l’œuvre ; pourtant l’interaction entre sociétés et civilisations fait que l’analyse dévoile des logiques, des basculements dont personne n’a vraiment eu la maîtrise et qu’il est seulement possible de constater à posteriori. C’est ce que nous avons fait.

   Or le dernier siècle a entrepris de construire, au-delà des différences civilisationnelles, un ordre mondial commun. L’échec de la Société Des Nations n’a en rien découragé cette entreprise. Au contraire, la tragédie, les horreurs du nazisme ont semblé la rendre plus nécessaire, plus urgente encore. Un des premiers actes de l‘Organisation des Nations Unies a été la rédaction d’une Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. L’unité du genre humain s’est donc trouvée  privilégiée et la ‘guerre froide’, les nombreuses crises de la seconde moitié du XXe siècle n’ont pas empêché le développement d’organismes dont la mission vise à une maîtrise, au plan mondial, des divers niveaux de la vie humaine, de la politique à la santé, du commerce à la culture, avec, à ce dernier niveau, l’UNESCO qui a patronné notre Congrès et qui nous offre ses locaux ce matin.

   L’UNESCO a élaboré, il y a peu, une Déclaration Universelle sur la Diversité culturelle qui interfère beaucoup avec les préoccupations de notre Congrès, congrès qui met en avant le thème des « Porteurs de diversités culturelles » dans son sous-titre.

   Je voudrais interroger cette Déclaration, pointer quelques problèmes et difficultés qui me semblent être au cœur de notre présent, en reprenant, à ma manière, le mouvement dialectique, la perspective donnée par Edgar Morin à l’ouverture de notre rencontre : « il n’y a pas d’unité sans diversité ; il n’y a pas de diversité sans unité ».

Pas d’unité sans diversité :  

   Il n’existe pas d’unité sans diversité et la Déclaration de l’UNESCO affirme que la diversité culturelle constitue un « bien précieux, un patrimoine commun de l’humanité ». Elle est, précise le texte, aussi « nécessaire » pour « le genre humain » que l’est la « biodiversité dans l’ordre du vivant » (Article 1).

   Aussi nécessaire, mais également aussi menacée, et dans les Considérants de la Déclaration, il est énoncé que si «le processus de mondialisation (...) crée les conditions d’un dialogue renouvelé entre les cultures et les civilisations », « l’évolution rapide des nouvelles technologies de l’information et de la communication » qui le facilite, constitue également  un « défi pour la diversité culturelle ».

   Ce « défi » me semble de très grande ampleur. L’UNESCO souhaite qu’ « une attention particulière (soit) accordée à la diversité de l’offre créatrice », mais l’offre n’est pas seule en cause. Ces dernières décennies, la concentration de plus en plus forte des entreprises culturelles, la formation de groupes supranationaux, voire mondialisés, avec des stratégies commerciales à l’échelle de la planète entière, constituent le développement de ce que j’appellerai une grande distribution uniformisante de produits culturels. L’UNESCO nous avertit : « Parce qu’ils sont porteurs d’identité, de valeur et de sens » (j’ajouterai pour ma part : et porteur de savoirs), les « biens et services culturels (...), ne doivent pas être considérés comme des marchandises ou des biens de consommation comme les autres ». Mais comment sauvegarder, mieux comment promouvoir cette spécificité quand les biens culturels se trouvent de plus en plus dépendants des contraintes qui pèsent sur l’ensemble du secteur marchand globalisé et des biens de consommation ?

   Prenons un exemple qui nous est familier : le livre. En un quart de siècle, le seuil de rentabilité des ouvrages  a doublé, voire triplé, et leur durée de vente moyenne diminué d’autant, induisant une difficulté plus grande à voir diffuser des oeuvres savantes et originales. Ceux d’entre nous qui ont commencé à être édités avant ou au début d’une telle évolution bénéficient du fait qu’ils ont pu progressivement se faire un nom auprès d’un certain public. Mais qu’en est-il de la génération montante ? Combien de thèses, d’œuvres diverses et d’excellents travaux ignorés, promis à l’oubli ou à une édition subventionnée qui permettra d’éviter tout travail de distribution, alors même que les devantures des librairies, les rayons des gares et supermarchés se trouvent envahis par des livres dont la multiplicité quantitative masque la profonde uniformité mentale, dont la variété des contenus masque la standardisation des formes et des styles! Or la diversité culturelle, c’est aussi cela.

   Cette massification uniformisante de la distribution culturelle correspond à une normalisation du goût, au développement envahissant d’une culture zapping où toute digression réflexive ou méditative devient proprement suicidaire sur le plan commercial et donc de l’impact possible, et où seule l’accumulation de l’action permet d’éviter le  décrochage du lecteur ou du spectateur. Savants, philosophes, poètes,  artistes, créateurs de tous ordres, risquent de se voir réduits à l’invisibilité sociale, à l’oeuvre avortée, parce qu’un formatage réducteur, qu’il vienne d’Hollywood, de Bollywood ou de France, peu importe, occupera pratiquement l’ensemble de l’espace.

   Certes la réalité n’est pas univoque et, du téléphone portable à Internet, les nouvelles technologies semblent donner de nouveaux pouvoirs aux individus, de nouveaux moyens de contacts directs avec la diversité sous toutes ses formes. Attention cependant à ce que cela ne favorise pas des regroupements sur le même, la primauté des contacts avec ceux qui vous ressemblent, le plaisir de l’entre-soi, bref une segmentation à l’extrême au sein même de l’homogénéisation.

   La défense, la promotion de la diversité culturelle, constitue donc effectivement un combat aussi urgent, aussi rude, aussi difficile, aussi peu gagné d’avance que celui de la biodiversité. L’UNESCO nous a prévenu, soyons en conscients et examinons ce, qu’à notre niveau personnel comme à celui de la Société pour l’Etude Comparée des Civilisations, nous pouvons faire pour ne pas baisser la garde.

Pas de diversité sans unité :  

   Il n’existe pas de diversité sans unité, nous a également rappelé Edgar Morin. La Déclaration de l’UNESCO le confirme car, pour elle, la diversité culturelle ne doit pas devenir du relativisme culturel. La Déclaration est très explicite sur ce point et elle affirme : « Nul ne peut invoquer la diversité culturelle pour porter atteinte aux droits de l’homme garantis par le droit international, ni pour en limiter la portée » (Article 4). Et, sans craindre une certaine redondance, l’Article suivant insiste : « Toute personne doit pouvoir participer à la vie culturelle de son choix et exercer ses propres pratiques culturelles dans les limites qu’imposent le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. » La Déclaration  prend donc nettement un parti fondationnaliste dans le débat philosophique autour du pluralisme des valeurs : pour elle il existe des valeurs fondatrices unifiantes, au-delà des conceptions particulières du bien, au delà de la pluralisation du sens.

  Comment pourrait-il en être autrement puisque, dès 1948, la Déclaration Universelle des droits de l’homme se situe totalement dans cette optique ? Mais sommes nous pour autant dans la clarté de l’évidence ? N’est-il pas possible de partager fondamentalement ce choix éthique tout en l’interrogeant intellectuellement ?

   Les premières déclarations des « droits inaliénables et sacrés » de l’être humain ont été rédigées aux Etat Unis d’Amérique et en France à la fin du XVIIIe siècle. A partir de là, deux combats concomitants ont existé. Le premier combat a consisté à lutter pour réduire l’écart entre les principes et leur application (transformer des droits formels en droits réels). Le second combat a voulu élargir le champ d’application des droits : les humains dits de couleur, les femmes... se sont trouvés progressivement inclus dans des droits de l’homme dont la représentation était au départ trop blanche et trop masculine. Le résultat a été, précisément, la Déclaration Universelle de 1948.

Depuis lors, nous nous trouvons engagés dans une nouvelle aventure : appliquer ces droits à des situations spécifiques : droits de l’enfant, de l’élève, du malade, du migrant, du demandeur d’asile, etc. Depuis 1948, les Conventions internationales se sont multipliées. Quand on examine les différents textes, des plus anciens aux plus récents, on ne peut qu’être ébloui par le progrès d’acuité morale que représente, en un peu plus de deux siècles, le cheminement de l’humanité.

   Sauf que, nous avons peut-être créé une sorte d’aporie, de paradoxe : à lire chaque article particulier des différentes Déclaration des droits, à étudier chaque texte des multiples Conventions internationales qui les concrétisent, nous ne pouvons qu’être d’accord, sauf qu’une société qui réaliserait l’ensemble des droits de la personne humaine, tels qu’ils sont compris et proclamés aujourd’hui, serait une société parfaite. Mais, comme l’indique un proverbe, « la perfection n’est pas de ce monde ». Nous sommes donc condamnés à plus ou moins tricher avec les droits de l’homme, quitte à nous indigner, au nom des droits de l’homme, des tricheries commises par les autres.

   Il faut le reconnaître, l’assumer : il existe de redoutables défis de la diversité culturelle quand traditions, pratiques et aussi novations apparaissent difficilement compatibles avec les conceptions actuelles des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

   Tout cela peut entraîner guerres et conflits, alors que le respect des droits visait à l’harmonie. Nous risquons, au bout du compte, avoir beaucoup moins progressé que nous le pensions par rapport au constat, désabusé, du fabuliste Jean de la Fontaine : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ».

   Oui, l’unité est nécessaire à la diversité, autant que la diversité l’est à l’unité. Mais cette unité ne peut se confondre avec les valeurs d’une civilisation. Et si l’Occident (au sens large) apporte, pour dire les choses trop rapidement et donc schématiquement, des valeurs comme l’égalité femme-homme, par exemple, d’autres civilisations peuvent lui rappeler que d’autres valeurs, par exemple, le respect des anciens ont également un rapport avec les droits de  l’homme. Il faut donc agir pour que cette unité indispensable ne soit pas celle d’un rapport de force civilisationnel mais puisse devenir un nouvel universalisme, une résultante métissée où chaque civilisation saura faire partager aux autres, le meilleur d’elle-même.   

 

05/07/2006

EN JUILLET SUR LE BLOG

Si le blog prendra quelques vacances en aôut, il va fonctionner à plein en juillet. Au menu prévisible:

- La laïcité en France est-elle un système officieux de "cultes reconnus" ?

(à propos d'une thèse dérangeante de certains sociologues et juristes)

- Dialogue avec les Internautes: reprise de quelques commentaires, remarques critiques et questions à prpos de la laïcité, son histoire, son devenir (notamment l'étymologie du terme de "laïcité" et les enjeux liés à cette étymologie)

- La suite des "nouveaux impensés" de l'après loi de séparation des Eglises et de l'Etat.

Prochaine Note à la fin de la semaine.

Bel été à toutes et tous

09:55 Publié dans ACTUALITE | Lien permanent | Commentaires (0)