27/07/2006

A LIRE EN VACANCES

POUR NE PAS BRONZER IDIOT….

Voici quelques propositions d’ouvrages parus en 2006,

à lire en vacances,

D’abord de Sonia Bressler et David Simard : La Laïcité, Bréal. Ce petit livre est paru au début de l’année, rédigé par les 2 responsables de la revue Res Publica. En 124 pages vous avez un panoramique  très bien fait sur la laïcité, qui intègre et la dimension historique, et  sa dimension spatiale (50 pages sur : « le monde est-il laïque ? » précèdent  le chapitre consacré à la laïcité française), en privilégiant, de façon heureuse des exemples non européens soient controversés (USA) soit peu connus (Chine, Inde, Indonésie,…). Le point de départ des auteurs n’est pas forcément le mien, raison de plus de rendre hommage à leur esprit critique, à leur sens des nuances et à la grande honnêteté intellectuelle de leurs propos. A recommander tout spécialement pour nourrir la réflexion laïque, le chapitre final : « seules les religions menacent-elles la laïcité ? »

Les auteurs ont du, bien sûr, traiter très rapidement certains points comme par exemple la situation au Royaume Uni  et à d’autres pays de l’Union européenne. Sur ce sujet, il faut lire l’important ouvrage de Françoise Champion : Les laïcités européennes au miroir du cas britannique XVIe-XXIe siècle paru aux Presses Universitaires de Rennes. On parle souvent d’une « exception française » ; selon notre auteure, il y aurait plutôt une exception britannique historique (mais qui n’a rien à voir avec le « communautarisme »), ou plus exactement anglaise où il s’est produit la construction d’une religion nationale spécifique, une Eglise établie associée à l’Etat (mais de façon plus complexe qu’on ne le croit) et qui a formé historiquement la partie ‘émergée’ de la religion civile britannique, dont M. Thatcher puis T. Blair ont cherché à transformer. Echec selon F. Champion. Mine de rien, cet ouvrage, à partir de l’exemple anglais et de sa comparaison avec d’autres exemples : Allemagne, France) revisite toutes les grandes questions qui ont trait aux rapports entre religion et politique et c’est ce qui le rend passionnant.

Pour celles et ceux qui ne craignent pas de carburer intellectuellement au mois d’août, indiquons également les actes d’un colloque : sous la direction de Pierre-jean Luizard : Le choc colonial et l’islam. Les politiques religieuses des puissances coloniales en terres d’islam, La découverte. Je renonce à tenter une synthèse d’un ouvrage collectif aussi riche. J’indique seulement les grandes parties qu’il traite (mêlant de façon très heureuses des études de chercheurs chevronnés et reconnus comme Bruno Etienne, Henry Laurens, Gilles Veinstein ou P.-J. Luizard lui-même,… et d’autres de jeunes chercheurs extrêmement talentueux comme Sabrina Mervin ou Malika Zeghal,…).  D’abord, est envisagé comment l’utopie des Lumières et l’expansion économique et coloniale ont amené l’Europe à se projeter en terres d’islam ; ensuite l’échec de l’universalisme républicain en Algérie et de « politiques musulmanes » au Maroc et en Afrique subsaharienne est analysé. Le Moyen Orient  (et l’Inde) sont abordés dans une nouvelle partie, dont la lecture paraît spécialement en prise avec l’actualité dramatique que nous connaissons. Enfin, la dernière partie traite des « réactions musulmanes : refus, malentendus et jeux de miroir. Une somme.

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Retour à des ouvrages moins universitaires, mais qui donnent à penser;  Michela Marzano : Malaise dans la sexualité. Le piège de la pornographie, JC Lattes. Un ouvrage courageux, lucide et bien documenté sur un sujet que les féministes français(e)s ont du mal à aborder : ce que révèle le développement de la pornographie du fonctionnement social, culturel et éthique des sociétés modernes. L’auteure explore le grand décalage actuel entre l’apologie de la liberté individuelle et la glorification d’un certain nombre de nouveaux conformismes. Elle montre aussi que la critique de la société libérale s’arrête trop souvent quand il s’agit de pornographie par la peur de paraître vieux jeu, et pourtant il s’agit de l’englobement du désir par la société marchande. Là aussi, ample matière à réflexion…

Pico Iyer, L’homme global, Hoëbeke. Iyer (prénommé Pico par ses parents indiens en l’honneur de Pic de la Mirandole) se définit comme un “village global sur deux pattes” et il nous entraîne dans ses voyages,  attentif aux ressemblances comme aux nouveautés d’un monde globalisé. Contrairement à tous les ouvrages précédents, il ne s’agit pas d’un livre d’analyse, mais d’un ouvrage où le subjectif, le ressenti, l’intuitif tente de saisir ce qui émerge dans un monde global plus métissé qu’uniformisé : avez-vous déjà rencontré (comme lui) une dame japonaise en sari donnant des exemplaires kitsch du Bhagavad-Gita à des passants africains ? Iyer semble nous dire : n’analysez pas trop vite, surtout ne jugez pas trop vite ce monde qui est déjà le votre, laissez-vous dans un premier temps entraîner par son tourbillon, tentez de comprendre comment du neuf se façonne à partir de mélanges incongrus ; après vous pourrez prendre quelque distance. Je vous recommande particulièrement le chapitre sur Toronto, laboratoire (parfois tâtonnant) du multiculturalisme où la criminalité est beaucoup plus faible que dans les villes des Etats-Unis qui lui sont comparables. Je partage son amour de cette ville.

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Mais les vacances sont aussi faites pour se détendre. Deux séries policières à lire ou à relire

L’Abécédaire du crime de Sue Grafton (édition Pocket). Sauf retard de ma part on en est à Q comme Querelle. Pour chaque lettre de l’alphabet, la détective la plus craquante in the world, Kinsey Millhone résoud une énigme. On s’attache tellement à la charmante Kinsey qu’à peine on a fini une de ses aventures, on veut se replonger dans la suivante. Si vous ne connaissez pas, à découvrir de toute urgence.

Les enquête de l’adjudant Guarnaccia de Magdalen Nabb. Guarnaccia me fait moins craquer que Kinsey Millhone (peut-être parce qu’il s’agit d’un mec !), mais de Florence à Venise les aventures de ce policier ont beaucoup de charme ; l’intrigue  permettant d’explorer de multiples facettes des êtres humains, qui semblent si transparents et sont si complexes !

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Enfin, at last but not at least, pour les distraits qui n’ont pas lu mon roman historique à tiroirs, Emile Combes et la princesse carmélite (édit.  de l’Aube),  c’est le moment de réparer cette très fâcheuse erreur. Tenez, je vais vous faire une fleur : plusieurs personnes (pas plus tard qu’hier, Caroline, à qui je ne peux rien refuser,…) ont regretté que l’on ne sache pas, dans le roman, comment Mag et Carla sont ‘tombés amoureux’. Eh bien, vous ne pourrez pas dire que je ne vous bichonne pas : Voila révélé, exprès pour vous, les circonstances dans lesquels Mag Durand, le directeur parisien de l’Institut Français des Sciences Médicales (IFSM),  et Carla Ponti, la jeune directrice des ressources humaines de l’Univesité de Bordeaux IV sont fallen in love. (Je rappelle que l’on peut (re)découvrir deux autres épisodes inédits sur Mag et Clara, en cliquant  à gauche du blog, dans la catégorie « Emile Combes ». Attention : il faut lire le second épisode avant le premier car il lui est antérieur ; et l’épisode ci-après vient d’ailleurs après les deux autres)

La scène (inédite) d’aujourd’hui se passe page 134 du roman,  juste avant que Mag ne découvre dans les archives bordelais le texte féministe d’Alice Berthet et se remette en cause grâce à cette découverte,…

Bordeaux, 8 avril 2005.

Carla  doit accompagner à Madrid  une délégation de l’Université: les négociations  concerneront aussi les services administratifs ; elle parle fort bien espagnol. D’autres raisons encore, peut-être… Qu’importe. Mag se réjouit pour elle, quelle déception cependant : l’avion décolle à 21 heures 30 ; tout repas dans un bon restaurant  (comme l’habitude commençait à en être prise) s’avère impossible.

Il eût été facile à Carla de dire : « Désolée, ce sera pour la prochaine fois ». Elle n’en n’a rien fait et, au grand plaisir de Mag, lui a proposé de le retrouver au snack de l’aéroport. Les choses deviennent donc sérieuses. Elle considère normal que Mag fasse le déplacement, preuve qu’elle a compris à quel point il tient à elle, et elle  ne le décourage pas, au contraire. De son côté, elle ne craint nullement de s’afficher avec lui : elle ne peut ignorer le risque de rencontrer d’autres membres de la délégation universitaire, des collègues. L’aéroport de Bordeaux Mérignac n’est pas si grand…

Clara arrive. Ils vont ensemble à un snack. Clara marche la première. Elle a des baskets et un jean. Une « jambe » du jean tombe sur le basket, l’autre est un peu relevée, laisse voir une chaussette tirée et un bout de cheville. Mag a le regard fixé sur cette cheville. Il la trouve  tellement attendrissante. Et quand il lève son regard, le jean moulant lui crève les yeux.

Ils n’ont guère de temps, s’amusent comme des petits fous pourtant. Mag  propose une typologie des professeurs de l’IFSM et Carla doit indiquer si on la retrouve à l’Université de Bordeaux. Il dépeint, en termes imagés, le conservateur bon vivant, à la conception des choses  totalement dépassée mais qui aime trop les plaisirs de la table et les femmes (« la bonne chère et la chaire fraîche » remarque Clara) pour être vraiment méchant. Mag mène un dur combat contre ce type de professeurs, mais peut arriver parfois à trouver des compromis et, quand il aura fini son mandat, il passera volontiers une soirée au restaurant avec certains d’entre eux.  Plus pervers : le progressiste acariâtre. Cette espèce se trouve soi-disant d’accord avec l’objectif des réformes, elle n’accepte en fait aucune d’elles et pense toujours que tout est la faute du Ministère. Une engeance qui parle, parle et fait durer des heures la moindre réunion. On pourrait qualifier ses représentants de Saint-Justot, comme on a traité Combes de Robespierrot. Ces personnes ont peur d’être heureuses.  Il existe aussi, le professeur gentil et irréaliste, totalement à côté de ses pompes dès qu’il quitte ses « chères » recherches. Comme l’enfer, il est pavé de bonnes intentions et propose des motions-catastrophes qui, dans son esprit, doivent aider le président à accomplir sa tâche. Calamiteux. Entre ces extrêmes, beaucoup mêlent des caractéristiques de l’un ou l’autre type. Le conservateur acariâtre, par exemple. Celui-là, il a vraiment tout pour plaire !

Clara rit beaucoup, elle retrouve des personnages de l’Université de Bordeaux, presque comme si Mag les connaissait. Le dit Mag ne voudrait plus quitter Clara. La jeune femme semble partager ce sentiment car, vers la fin du repas, elle a manifestement du vague à l’âme, comme si elle pensait : c’est déjà fini, et nous n’allons plus nous voir pendant deux semaines.

Il se produit alors de l’inattendu. Le serveur, en prenant l’addition  déclare tout de go : «  Hou là là, Monsieur et Madame me paraissent bien mélancoliques ! » « C’est que Madame part et Monsieur reste », répond  Mag, sans réfléchir. Et le serveur alors de pérorer, d’expliquer qu’un couple pareil lui fait chaud au coeur, tellement de gens semblent le plus souvent indifférents l’un à l’autre. Ah vraiment, cela fait du bien de voir  de temps à autre  des adultes amoureux : les jeunots de vingt ans, c’est normal, mais en général, leur romance passe si vite… Le serveur parti, Mag et Carla restent silencieux. Des sourires réciproques, un peu complices… Instant merveilleux. L’air se charge de tendresse. Mag ose mettre sa main sur celle de la jeune femme. Elle ne l’enlève aucunement, ils demeurent ainsi quelques très longues secondes. Charme intense, éphémère. Le toucher de cette main procure à Mag un plaisir exquis. « Il faut que j’y aille »  annonce, à regret, Carla d’une voix douce. Ils se lèvent, se dirigent vers l’embarquement.

Mag espère embrasser Clara, mi sur la joue mi sur la bouche, sous prétexte d’« au revoir ». Un stupide collègue arrive  alors qu’ils déambulent. Elle fait une petite moue, signifiant que l’importun empêche toute effusion. Seule une très amicale poignée de main…Mag perçoit, cependant, dans son charmant sourire, une complicité inédite. Peu importe, d’ailleurs, un pas décisif ne vient-il pas d’être franchi ? Admirable serveur ; Mag lui aurait donné une fortune pour avoir aussi merveilleusement mis à jour qu’il existe entre eux plus que d’amicales relations. Il n’a pas commis l’impair d’un steward, selon l’histoire que lui avait racontée un de ses amis. Ce collègue courtisait une de ses doctorantes et cela semblait bien s’engager. Il avait réussi à la convaincre de participer avec lui à un colloque à Pétaouchnock. Dans l’avion, ils discutent avec un steward et ce lourdaud de se mettre à dire : « Votre fille ceci…, votre père cela… ». « Il n’était pourtant vraiment pas difficile de se rendre compte que mon attitude ne présentait rien de paternelle » fulminait le dit collègue. Mag a pensé que le steward l’avait peut-être fait exprès.

***

Bordeaux 9 avril 2005

Dans les papiers de Combes, Mag trouve une feuille, isolée, sans commentaires, sans propos surlignés. Mais la présence de ce texte signifie que Combes l’a trouvé digne d’attention.

Mag le lit: le propos le questionne. Son auteure ? Une féministe du début du vingtième siècle. Cette femme, Alice Berthet, écrivait :

« L’important n’est pas que nous nous mariions, ni même que nous soyons heureuses, mais que nous soyons. Le féminisme tend à supprimer ce type de femme frivole qui n’a d’autre raison, d’autre possibilité de vivre que l’amour et qui doit plaire ou mourir. Plaire permet d’être mise sur un piédestal. Méfions nous un peu de ce piédestal séculaire, il n’est en rien désintéressé. Trop souvent quand un homme nous appelle des déesses, c’est la preuve qu’il ne nous considère pas comme des êtres, ayant âme humaine, individuelle. Ce piédestal que l’homme dresse à la Femme (avec un grand F), il ne le destine pas à la Paysanne, à la Balayeuse, à l’Ouvrière, à la Laide, à la Bossue, à la Malade, à la Vieille fille. On ne place guère sur un piédestal que la femme que l’on désire. Nous ne voulons plus de cette fausse gloire qui est, en réalité, notre pire humiliation. Jamais ô hommes, vous ne nous méprisez autant, que lorsque vous nous adorez. Nous ne voulons plus être vos reines, mais vos égales. Nous ne demandons plus votre servile admiration, mais votre estime. Soyez non plus nos chevaliers, mais nos frères ; et nous nous passerons que vous baisiez prosternés, le bas de nos jupes, pourvu que vous nous tendiez la main. »

Mag aimerait savoir ce qu’Emile Combes a pensé de ce texte. Le seul indice d’intérêt est qu’il l’ait conservé.

(eh, là on est déjà revenu dans le roman lui-même….. où vous trouverez la suite, bonne lecture !)

16:25 Publié dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Bonjour, je viens de lire la réponse suite à la polémique qui vous oppose à Prochoix et j'avoue ne pas avoir été très convaincue par votre réponse. En fait , vous n'expliquez pas votre position sur cette loi sur la laicité à laquelle vous etes opposé. Mais je vais continuer à lire votre blog que je découvre.
Pour les guillemets à laicité "plus ouverte", je ne pense pas que ce soit pour vous attribuer les termes, mais tout simplement parce que l'expression n'a aucun sens. La laicité, c'est la laicité. Il n'y a pas de laicité "ouverte" comme voudrait nous le faire croire certains dont Ramadan qui a en tête une "laicité islamique".
Ce n'est pas du manichéisme de dire celà. Rejeter la loi sur la laicité à l'école c'est tout simplement sortir de la laïcité. Et s'il était encore permis de s'interroger lors de l'affaire de Creil, je pense que ce n'est plus possible aujourd'hui.

Écrit par : YB | 27/07/2006

Bonjour
je réagis en fait à votre texte sur laïcité et diversité culturelle, mais je ne suis pas parvenu à y ouvrir le lien "commentaire", alors je m'exprime ici. "L’universalisme abstrait cache une logique de domination" écrivez-vous (le 13 ou le 14 juin), et je suis bien d'accord avec vous, mais je vous trouve bien optimiste quant à la politique tenue depuis un siècle par la République française sur les langues régionales. Vous prenez en exemple le livr du "Tour de France de deux enfants" qui met en valeur les richesses régionales, on pourrait trouver bien des exemples de publications populaires stigmatisant les minorités régionales de manière plus ou moins grossière. Si tous les instituteurs n'ont pas usé de moyens coercitifs pour interdire aux enfants de s'exprimer dans leur langue maternelle (le breton, l'occitant, le basque...), il n'en reste pas moins que le choix pédagogique a été d'imposer l'unilinguisme et pas le bilinguisme.Vous parlez "d'ouverture", de "liberté", mais des générations de Bretons n'ont pas eu la liberté d'être alphabétisées dans leur langue maternelle, mais uniquement dans la langue officielle qui s'est alors imposée comme langue maternelle pour les générations suivantes. Encore aujourd'hui, même si 10.000 enfants vont dans des écoles bilingues, la très grandes majorité des enfants bretons ne reçoit aucun enseignement sur le breton, langue d'origine de la région en ce qui concerne la "Basse Bretagne"... Même pas une "initiation" comme il y en a une pour le latin. Cette situation entraîne une perte culturelle énorme, une coupure linguistique irréversible.
Mes quatre grand-parents étaient bilingues, bretonnants de langue maternelle, mais les générations suivantes sont unilingues, français uniquement. Est-ce là un progrès républicain?
Merci pour votre blog. Bien cordialement, Christian Le Meut

Écrit par : christian | 02/08/2006

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