03/07/2009

COMMISSION "BURQA", REPUBLIQUE et DIVERSITE.

(DEUXIEME LETTRE à MARTINE AUBRY)

 

Chère Martine,

Rappelez-vous, j’avais commencé à vous écrire sur ce Blog, le 15 juin dernier, pour vous indiquer l’intérêt du livre de Mona Ozouf : Composition française, dans la perspective d’une « refondation » intellectuelle de la gauche.

Le 15 JUIN, c’était il y a moins de trois semaines, c’était il y a un siècle. Alors on ne parlait nullement de la dite « burqa ».

En moins de 20 jours, elle est devenue LE problème national: Sarko a ajouté un passage dans son discours versaillais et une Commission parlementaire est déjà en place.

Elle va se réunir le 8 juillet.

 

La crise est très profonde (« structurelle » pour faire savant), le chômage explose, 60% des Français ne partiront pas en vacances, une enquête du CNRS prouve que les contrôles d’identité s’effectuent au faciès, ce qui est un racisme d’Etat et provoque des révoltés, des extrémistes (avec des bandes qui se justifient de cela et en rajoutent). Bref, les banlieues sont de nouveau au bord de l’embrasement, etc, etc.

Mais c'est la façon dont s’habille quelques milliers de femmes (on dit : 5000, mais je ne sais d’où sort ce chiffre tout rond) qui capte l’énergie, le débat national. certes, cette façon pose problème mais...

C’est fou, non ? 

Sauf à penser que la dite burqa est la goutte qui fait déborder le vase, pour certains élus confrontés à de multiples problèmes.

Sauf à penser également, qu’il y a là un coup politique qui vise la gauche. On ne parle pas de cet aspect, qui me semble pourtant une composante du problème

Nous allons reparler de ces 2 aspects.

 

Car ce qui me frappe dans cette affaire, c’est son caractère paradoxal.

A priori, l’affaire est très simple, la cause est même entendue :

La burqa, à part quelques dizaines de milliers de salafistes (sur 60 millions d’habitants), tout le monde est contre. A première vue, l’interdire ne devrait donc pas faire problème.

Et une fois de plus (plus encore que pour les signes dits ostensibles), on s’offrirait, à peu de frais, de la communion sociale

Pourtant, depuis 15 jours, dans les nombreux coups de téléphone que je reçois des journalistes (et ce sont surtout des journalistes femmes qui m’appellent), je ressens comme une inquiétude.

Comme si l’affaire apparaissait trop simple pour être honnête.

Comme si envisager de réglementer la façon dont on s’habille dans la rue, c’était craignos, cela menaçait à terme les libertés publiques.

Comme si, envisager une seconde loi qui, sur le plan symbolique, va (qu’on le veuille ou non, et même si empiriquement la dite « burqa » est rejetée par 90% des musulmans) viser l’islam provoquait un malaise.

Bref, pour une fois, j’ai trouvé que non seulement les médias ne mettent pas de l’huile sur le feu, mais que nombre de journalistes estiment que le problème est beaucoup plus complexe qu’il en à l’air.

 

De toute façon : « Aléa jacta est », comme disait Obelix.

La Commission existe, et elle comprend 11 députés socialistes (sur 32, soit plus d’1/3), qui vont donc jouer un rôle important. Une minorité de blocage s’ils s’entendent.

En fait, à mon humble avis, un rôle décisif à la fois pour l’avenir de votre parti, et aussi pour l’avenir de ce pays.

 

Rôle décisif pour un PS qui est dans les cordes. J’ai écouté ce matin Cécile Duflot (d’Europe Ecologie) sur France Inter.

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle a le vent en poupe : elle est convaincue qu’elle est portée par une sorte de nouveau sens de l’histoire, et qu’elle et ses amis vont transformer l’essai l’an prochain au 1er tour des régionales.

C’est une possibilité car, d’ici là, on va continuer à parler de tous les problèmes où sa mouvance apparaît plus crédible que votre parti : l’environnement, le réchauffement climatique, la biodiversité, etc.

Et je rencontre actuellement pas mal d’amis qui votaient PS, qui ont voté Europe –écolo aux européennes, et semblent bien décidés à faire de même au 1er tour des régionales.

Y compris quelques uns qui ont la carte du PS. Ah les secrets de l’isoloir !

Et si ce scénario se réalise, alors en 2012, peut-être de nouveau, le PS ne sera pas présent au 2ème tour.

Mais cette fois cela n’engendra aucune culpabilité, car ce ne sera pas un extrême droite, mais un écolo qui lui ravira la place.

C'est inquiétant, pour vous, non?

 

En attendant, la Commission sert aussi d’autres intérêts. Ceux de la droite et ceux des extrêmes communistes.

C’est un aspect dont curieusement on ne parle pas, alors que l’on ferait bien d’investiger un peu de ce côté.

On a juste signalé les liens entre André Guérin, le député du PC à l’origine du processus: il est très ami avecEric Raoult, député UMP et partisan  d'une ligne "sécuritaire".

La Commission est construite de telle manière qu’elle taille des croupières au PS, à la gauche. L’UMP (Rault au poste essentiel de rapporteur, et une majorité –forcément- de députés UMP) et, pour la présider, Guérin un ultra PC (hostile à la direction de son parti).

UMP et PC (quasi dissident) s’en partagent donc la direction, comme au beau temps où l’on voulait qu’entre les gaullistes et les communistes, ce soit le désert politique.

La hâte de Sarko de prendre le problème à son compte, « m’interpelle quelque part» (en utilisant cette expression, je m’amuse un peu : nous sommes en juillet, non)

Il y aurait derrière une manœuvre de pseudo ouverture très tordue que cela ne m’étonnerait guère.

 

J’ai également été frappé de constater que le discours de Fadéla Amara (dans l’émission, très regardé par la classe moyenne, Mots croisés sur Fr2) était bien passé auprès de téléspectateurs, pourtant plutôt intelligents par ailleurs (ça, c’est pour m’amuser à lancer une vanne aux dits téléspectateurs qui m’en ont parlé !).

En reprenant le thème éculé du « complot »,[1] en privilégiant la militance sur l’analyse, Fadéla arrive à faire oublier l’absence totale de résultat de son action ministérielle.

Après plus de 2 ans de pouvoir de F. Amara, la situation des banlieues est tout autant calamiteuse. Mais personne ne s’interroge sur ce triste bilan.

Cela s’appelle se refaire, à très bon compte, une virginité !

 

En tout cas, quelle que soient les arrières pensées, la situation est objectivement telle que, vraiment, camarades (et pseudos camarades) du PS, vous êtes fort mal embarqués dans cette satanée galère.

 

Vous avez cependant une carte (mais attention, c’est la seule !) à jouer : prendre votre faiblesse comme un levier.

Martine, et les autres, vous devez montrer extrêmement inventifs. Vous êtes en telle perte de vitesse, que vous n’avez plus rien à perdre en changeant de cap, et beaucoup en revanche en attendant que cela se passe.

 

Sans vouloir vous faire de peine, moi, honnêtement, la débâcle du PS, je m’en remettrai sans problème!  Et je suppose qu’il en sera de même de la plupart des internautes qui surfent sur ce blog.

Cela même parmi vos membres. Vous savez les militants à vie, c’est fini (tiens, il faudra que l’on parle une fois du processus socio-historique qui a abouti à la privatisation de la décision)

Pour ce qui me concerne, je n’ai jamais été encarté, bien qu’à plusieurs reprises certains dirigeants du Parti m’ait dit qu’ils aimeraient bien avoir « plus de non membres » tels que moi.

Mais j’ai entretenu un long compagnonnage, et cela fait tant d’années que, gratis pro Jaurès, avec beaucoup d’autres, je tente de vous souffler quelques idées…

Surtout, je me dis que le PS, avec la Commission « burqa », a une chance, paradoxale mais historique d’apparaître comme un parti en train de se rénover, de surprendre les Français, de jouer un rôle d’éclaireur, d’être utile au pays.

 

Et c’est cela qui m’importe : comment sortir, « ce cher et vieux pays » (pour paraphraser de Gaulle) des ornières dans lesquelles il s’enfonce ?

Comment transformer une Commission, créée à la hâte, sans véritable réflexion préalable, en instrument qui fasse avancer la réflexion, le débat démocratique ?

C’est là que, miraculeusement pour vous, les intérêts du PS et ceux de la France, se trouvent liés.

 

L’idée c’est, dés le départ, d’avoir des exigences très fortes.

De partir de l’hypothèse que si les choses se sont tellement enflées en moins de 3 semaines, c’est que la « burqa » est un symptôme d’un problème beaucoup plus général.

A partir de là, d’exiger d’élargir substantiellement  le champ d’intérêt de la Commission. D’affirmer que la question fondamentale est celle des rapports entre République et diversité.

De la consistance et des limites (mais, attention, on ne peut tracer les limites que si, d’abord, on a construit de la consistance) des changements dans une France qui, il y a 50 ans, était encore le second Empire colonial du monde, et qui, aujourd’hui, devient une nation pluriculturelle.

Double changement considérable. Il est logique que cela ne s’effectue pas sans tâtonnements ni tensions.

Mais gare aux instrumentalisations politiciennes de ces problèmes.

 

République et diversité. Depuis des années, on tourne autour du pot sur ce sujet.

Martine, vous étiez ministre de Lionel. Vous savez donc qu’autant il s’est engagé dans le problème de l’inégalité politique homme-femme, autant il a foiré sur le thème de la diversité.

Résultat, c’est Chirac qui a créé la HALDE, c’est Sarko qui a pu se prévaloir de ministres « issus de la diversité »

(En fait le terme de « diversité » devrait englober tout le monde, mais c’est ainsi que l’on cause)

 

Coup de bol inespéré (pour vous) si vous savez le prendre en marche, le train repasse avec la création de cette Commission. Vous avez 11 représentants, les Verts 1 (après les législatives de 2012, la rapport de force risque de vous être beaucoup moins favorable).

C’est donc à vous de jouer, tout de suite.

Car, contrairement au film, le train ne sifflera pas trois fois !

 

Certes, sur la diversité, vous n’êtes intellectuellement pas prêts. Tant pis, vous allez réfléchir, en ayant votre cerveau poussé aux fesses (si je puis me permettre une métaphore osée!) par l’urgence.

Vous allez prendre l’affaire très au sérieux, car c’est votre dernière chance.

Le dernier moment où vous pouvez prouver que vous êtes encore utiles à la nation.

Vous avez encore des intellos qui acceptent de dialoguer avec vous. S’il ne se passe rien, dans un an, ce sont les Verts et leurs alliés qui feront des thing-tank.

 

Coup de bol pour moi aussi, je retombe sur mes pieds, c'est-à-dire sur l’ouvrage, la belle leçon de République qui, au départ, avait motivé ma première missive, celle du 15 juin.

(retenez bien la date, elle remplace l’Appel du 18 juin, et désormais, dans les livres d’histoire, les écoliers blacks-blancs-beurs apprendront que la fameuse Lettre que, ce jour là, le chevalier blanc, Jehan Beléros, a envoyé à la chef d’un parti qui…n’était pas au mieux de sa forme, a marqué le début du commencement des prémices du Renouveau)

Donc, ce qui avait motivé ma missive : l’ouvrage de Mona Ozouf, comporte trois pistes super importantes (et même plus) sur République et diversité.

Vous voulez savoir lesquelles? Suspens!

Promis, je ne vous laisse pas tomber : je vous livre cela au plus tard, mardi 7, avant la 1ère réunion de la Commission.

En attendant, vous pouvez lire (ou relire) des Notes d’avril et mai de ce blog (et aussi sur celui de Laurent Bloch : http://laurent.bloch.1.free.fr/spip.php?article125) sur l’ouvrage de Tom Shepard : 1962, Comment l’indépendance algérienne a transformé la France.

1962 : une date clef dans la relation République – diversité.

A très très bientôt donc….

 

 

PS (c'est le cas de l'écrire!): un grand Merci à Aziz Djaout pour ces 2 commmentaires à ma Note sur 26 juin.

Vous avez eu raison de vous référer au Sénégal, même si (comme vous le notez dans votre second commentaire, le cas est complexe).

Quand même, globalement, il existe une laïcité sénégalaise et les islamistes sont contenus.

Connaissez vous les écrits d'un grand philosophe sénégalais: Souleymane Bachir Diagne?

Je recommande à tous les internautes ses ouvrages, et notamment, son livre: Comment philosopher en islam (Panama, 2008)

 

 



[1] Thème que l’on nous sort régulièrement, y compris dans votre propre parti, depuis de nombreuses années. Mais, bordel, s’il y a complot, qu’on le montre et que l’on prenne des mesures contre les dits comploteurs, non contre des femmes.

Pour un spécialiste comme O. Roy, en tout cas (Métro, 2 juillet), la « burqa » correspondrait plus à la branche anti-sociétale du salafisme, celle qui veut vivre en contre société (il compare avec les carmélites), qu’à sa branche politique.

30/06/2009

LE "DERAPAGE" D'ELISABETH BADINTER

 

D’ici 3, 4 jours, je vous donnerai la fin de la Note sur l’ouvrage de Mona Ozouf : Composition française. Sa seconde partie s’avère de grande actualité au moment où se met en place une Commission parlementaire sur la dite burka.

Mona Ozouf, je le rappelle, donne une remarquable synthèse (dans cette 2ème partie) de ses travaux sur le républicanisme.

Et la Commission ferait bien de réfléchir de façon critique (au sens de la critique historique) sur le républicanisme français, avant de foncer dans un fondamentalisme républicain.

 

Mais tout de suite, je voudrais PROTESTER vigoureusement devant des propos inacceptables que j’ai entendus hier soir à l’émission Mots croisés de France 2.

Vive le débat démocratique, et il est normal que des opinions très différentes sur la dite burka s’expriment. Là n’est absolument pas le problème.

 

Mais, par deux fois, Elisabeth Badinter a déclaré que les femmes qui portent la burka n’ont « plus rien d’humain ». Si ce propos déniant l’appartenance à l’humanité à des femmes n’est pas raciste, j’aimerais que l’on m’explique ce que c’est que le racisme.

.D’ailleurs Dominique Voynet, qui est partisan d’une loi, l’a relevé  et l’a heureusement contesté. Mais l’animateur aurait du le faire.

E. Badinter m’a rappelé Georges Frèche traitant les harkis de « sous hommes ».

Ce genre de propos est nauséabond.

 

Quel mépris de grande bourgeoise, figée dans ses glaciales certitudes, que de prétendre que des humains ne le sont plus, à cause de la manière dont il s’habille, quels que soient les problèmes que posent cette manière.

Quel déclin intellectuel d’en arriver à de tels propos.

Je trouve cela indigne de « notre République », dont on se gargarise.

Il fallait que le dise. C’est fait.

 

Petit rappel: E. Badinter avait déclaré a propos de la loi sur la parité (avant qu'elle soit votée): "Laissons entrer le particularisme dans la définition du citoyen et nous vivrons une sinistre cohabitation de ghettos différents. Je ne veux pas du communautarisme". Depuis près de10 ans, nous vivons donc dans cette sinistre cohabitation, dont la meilleure preuve est que le taux de femmes à l'Assemblée Nationale est passée de 10% à un peu plus de 16%. Sinistre, en effet....

26/06/2009

IRAN, COMMISSION sur la BURQA

J’ai hâte de vous résumer (et de commenter) la seconde partie de l’ouvrage de Mona Ozouf (Note du 15 juin), mais l’actualité, et notamment la caution par N. Sarkozy de l’instauration d’une Commission parlementaire sur la burqa, m’oblige à retarder cette Note (et à compléter celle du 19, qui portait déjà sur la burqa).

Espérons que ce sera la prochaine Note.

D’abord un petit mot sur l’Iran. N’étant pas spécialiste de ce pays, je n’ai guère à ajouter aux très nombreuses analyses de la presse. Juste 2 choses :

 

D’abord, ce qui est arrivé confirme les analyses de Y. Courbage et E. Todd[1] sur l’existence d’un processus de sécularisation dans les pays de culture musulmane. Et sur l’islamisme politique radical comme raidissement crispé face à ce processus.

Ce processus est et sera différent de celui de l’Occident. Et, en même temps analogue. La sécularisation n’est pas la disparition de la religion, mais son individualisation, pour dire les choses très rapidement.

La délaïcisation, elle, est à l’œuvre en Iran depuis 1979, mais elle a d’autant plus pu avoir lieu qu’auparavant, la laïcisation avait été autoritaire, voire totalitaire[2]. Cependant, maintenant les masques sont tombés.

Combien de temps les Iraniens mettront-ils pour ariver se libérer ? Nul ne le sait. En 1984, personne ne pouvait prévoir que le Mur de Berlin tomberait 5 ans plus tard.

Espérons donc, malgré une situation internationale bloquée, notamment avec le gouvernement israélien très à droite. La recherche d’un compromis, entreprise par Obama, va s’avérer fort difficile.

 

Ensuite, je vous recommande, si vous ne l’avez pas encore lu, l’ouvrage de Farhard Khosrokhavar : Avoir vingt ans au pays des ayatollahs (Robert Laffont).

C’est une enquête auprès des jeunes de la « ville sainte » de Qom, donc le lieu où la jeunesse devrait être la plus dans la ligne. Or l’auteur montre remarquablement la diversité de ces jeunes, leurs doutes et perplexités. Le « désir de devenir acteur de sa vie ».

La seule critique que je ferai est qu’il ne distingue pas (comme malheureusement la plupart des sociologues) ‘sécularisation’ et ‘laïcisation’. Lire son propos en effectuant cette distinction le rend encore plus opératoire.

 

Sur la burka maintenant, voici d’abord le communiqué de la Ligue de l’Enseignement :

 

Liberté, égalité, fraternité contre burqas

« Dans un contexte de crise économique et sociale toujours plus grave, la question du port de signes religieux - non plus à l’école cette fois, mais dans les lieux publics - refait une apparition médiatique tonitruante. Nous ne nous laisserons pas distraire des vrais enjeux, mais burqas et niqabs suscitent une indignation justifiée, dans la société française.

« Les principes laïques ne conduisent pas à réglementer les tenues vestimentaires, sauf dans des cas spécifiques relevant de l’ordre public ou de la dignité des personnes. L’importation de coutumes d’Asie centrale excédant les prescriptions coraniques se distancie des pratiques courantes des musulmans de France, qui sont nombreux à s’insurger.

« Elle manifeste une coupure qu’on peut apparenter à une dérive sectaire. Cette dérive qui isole les adeptes du reste de la société ne saurait être condamnée uniquement pour les femmes qui ne doivent pas être les seules victimes des débats idéologiques. La question décisive est bien celle de l’égalité entre les hommes et les femmes.

« Mais, il est évident qu’on ne peut accepter le destin assigné à ces femmes car le port de burqa traduit manifestement une subordination et leur libre choix semble hautement improbable.

« La réponse à ce type de dérive est complexe. Si une enquête en forme d’état des lieux est nécessaire, la France ne manque pas de chercheurs compétents à qui on peut confier une mission au lieu d’envisager une issue législative débouchant sur un interdit frontal inefficace, voire contre productif car enfermant encore plus les femmes dans leur soumission.

« Une loi risque de stigmatiser une population et être attentatoire aux libertés d’autant que des dispositions existent qui peuvent permettre d’apporter une réponse ponctuelle au problème.

« La seule solution est celle qui allie la fermeté sur les principes et la constance dans le travail d’intégration à la société. Ce travail demande une mobilisation de tous les acteurs, élus, enseignants, militants associatifs, travailleurs sociaux

Cette voie est certes longue et difficile, mais c’est la seule efficace. C’est celle que propose - et met en pratique -  la Ligue de l’enseignement. »

Le 23 juin 2009. Le Secrétariat National de la Ligue de l’enseignement

 

Quelques commentaires à partir d’un large accord global :

 

Le terme de « dérive sectaire » : j’étais assez d’accord avec cette expression au tout début de la MIVILUDES. Malheureusement celle-ci, après un changement d’équipe, l’a instrumentaliser et s’en est servi comme d’un cache-sexe.

Ceci dit je suis d’accord pour dire que la burka, comme au Québec le mode de vie des juifs hassidiques par exemple[3], pose un problème difficile aux sociétés démocratiques : les personnes et les groupes qui ont fait le choix d’une manière de vie contre-sociétale.

D’un mode de vie à l’opposé des principes sur lesquels repose la société.

 

Alors que le foulard manifeste souvent une intégration distanciée, la burka entre en opposition frontale avec la société française. Contrairement au foulard, la burka désocialise puisqu’elle rend extrêmement difficile l’aspect non verbal du dialogue, empêche le fac à face.

 

Je pense à la fois, qu’une société peut légitimement émettre des limites, édicter des contraintes liées au vivre-ensemble, à ce qu’on appelle « l’ordre public » d’une société démocratique.

Et, en même temps, il me semble aussi  que ces façons provocantes d’exister posent une question à la société démocratique, que l’on aurait tort d’évacuer sans y réfléchir de sang froid.

Il n’existe pas, à ma connaissance du moins, d’enquête qui cerne globalement le problème de la burqa en France. Mais les éléments d’enquête dont on dispose, semblent indiquer que le port de la burqa est, dans un certain nombre de cas, le choix de converties à un islam radical.[4]

(ce qui,là, ne pas complètement dans le sens du communiqué de la Ligue)

Il s’agit alors, d’un changement total de la façon d’exister en société.

Par quels parcours, quel processus, à la suite de quelles déconvenues, etc, ces personnes ont ainsi totalement rompu avec leur passé, pourquoi un tel besoin de rupture, de désappartenance à la société globale ?

Je voudrais disposer d’un peu de savoir sur ce plan.

 

Je suis fondamentalement un militant des principes démocratiques. Mais pour que ceux-ci soient, précisément, des principes démocratiques et non des « dogmes » de religion civile à la Jean-Jacques Rousseau, je dois me poser des questions et ne pas être ignorant dans ma réflexion.

Ce que j’aime bien dans le communiqué de la Ligue, c’est qu’il articule une fermeté dans les principes, un constat concret (c'est encore sur des femmes que l'on tombe dessus!) et l’idée que l’on n’est pas dans la toute puissance.

Or, dans toute cette affaire, le recours incantatoire à la loi, est une façon naïve de se situer dans la toute puissance.

C’est une attitude religieuse et "contre productive".

 Au total: je dois me méfier des idées toutes faites, des stéréotypes, des pseudo-évidences sociétales, de la tendance toujours présente dans une société à se sacraliser elle-même.

Je dois réfléchir de façon rationnelle.

 

Que va faire la Commission qui se crée actuellement ?

Est-ce qu’elle va continuer les habituelles entourloupes de certaines Commissions : se contenter essentiellement d’auditionner qui bon lui semble, prétendre qu’il s’agit là d’une enquête  et rédiger un rapport à partir de là?

Ce n’est pas sérieux.

Ce n’est pas une démarche de connaissance. Cela confine même à l’obscurantisme.

 

La Commission Bouchard-Taylor au Québec a procédé autrement. Elle a disposé d’un budget qui lui a permis de diligenter des enquêtes menées par des chercheurs. Elle a passé des contrats avec des équipes d’universitaires.

Et les choses ont pu être faites selon les méthodes des sciences humaines. Et les Commissaire disposer d’un savoir d’ordre scientifique AVANT de rédiger leur rapport.

La Commission Bouchard-Taylor, pour cela, s’est donné le temps nécessaire : 14 mois.

Je suis donc inquiet quand j’apprends que, nommée en juillet (c'est-à-dire travaillant effectivement à partir de septembre), la Commission compte rendre son rapport avant la fin de l’année.

 

D’autre part, s’il y a des auditions, seront-elles télévisées ? L’expérience montre que cela favorise les stéréotypes, les propos passionnels, émotionnels, au détriment d’une argumentation raisonnée.

Là encore, lors de l’enquête que j’ai effectuée sur la Commission Bouchard-Taylor, j’ai pu faire le constat suivant : les consultations publiques faites pendant 3 mois par les Commissaires étaient télévisées. Et cela incitait les gens à des propos à l’emporte pièce.

Mais la retransmission par la télé s’arrêtait à une certaine heure, pour que les programmes habituels reprennent. Or souvent, la consultation continuait… dans un climat très différent.

L’absence de la télé permettait des propos plus nuancés, dialectiques, complexes ; une meilleure écoute entre les personnes présentes, etc.

Donc il faut se méfier de l’effet télé.

 

Bon, voilà pour aujourd’hui. On risque fort d’avoir à reparler du problème d’ici la rentrée.

Bonnes vacances[5]…. En maillot de bain, j’espère !

 

PS : Suite d’indications dèjà données : V. Geisser comparaîtra devant la Dite Commission de discipline du CNRS, le 29 juin. Les soutiens s’emplifient : Voici deux soutiens symboliquement forts en provenance des Etats-Unis, à diffuser sans réserves. Il vous suffit pour les découvrir ce cliquer sur les deux liens actifs:

NOUVEAU: deux lettres ouvertes à Mme Catherine Bréchignac, Présidente du CNRS, émanant des milieux universitaires américains: California Scholars for Academic Freedom et 47 universitaires nord-américains - 24 juin

Cf. www.estherbenbassa.net

 

 



[1] Le rendez-vous des civilisations, Seuil, 2007.

[2] Cf. P-J. Luizard, Laïcités autoritaires en terre d’islam, Fayard, 2008.

[3] Sur les juifs hassidiques au Québec et les travaux de la Commission Bouchard-taylor (dont il est question ci après), cf. mon ouvrage : Une laïcité interculturelle, le Québec avenir de la France ? (l’Aube, 2008)

[4] J’ai demandé à un spécialiste de l’islam de m’en dire plus là-dessus. Je vous en ferai part.

[5] En n’oubliant pas votre Blog favori, cependant.

19/06/2009

Projet de Commission sur le port de la burqa

Je vous renvoie à l'interview qui est parue sur le site web de Libération (le 19 juin) qui résume bien l'entretien que j'ai eu avec la journaliste, Laure EQUY. Voici le texte:

Burqa: «On ne libère pas

       les gens malgré

       eux»

INTERVIEW

Alors que le gouvernement s'interroge sur la nécessité de légiférer sur le port de la burqa, le sociologue Jean Bauberot, spécialiste des questions de laïcité, évoque la «croyance un peu jacobine selon laquelle l’Etat saurait ce qui est bon pour les citoyens».

Recueilli par LAURE EQUY

  •  Jean Bauberot, titulaire de la chaire d’histoire et sociologie de la laïcité à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), est auteur de plusieurs ouvrages dont les Laïcités dans le monde (PUF, 2007). Alors qu'une soixantaine de députés de toutes tendances ont déposé, le 8 juin, une proposition de résolution pour créer une commission d’enquête parlementaire sur le port de la burqa ou du niqab, il estime qu'il est moins question de la laïcité que de problèmes d'«ordre public», comme «la reconnaissance de l’identité de la personne que l’on a en face de soi».

 

 

Le port de la burqa dans la rue représente-t-il une atteinte à la laïcité?
L’exigence de laïcité n’est pas du tout la même à l’école ou dans la rue. Plus que de laïcité, il serait question d’ordre public dans un pays démocratique, lorsque la burqa ne permet pas de reconnaître la personne qui la porte. Elle peut alors rendre difficile l’acte social.

Mais il y a, aujourd’hui, une confusion sur la laïcité. Ses principes fondateurs, actés sous la IIIe République sont la liberté de conscience, l’égalité des citoyens devant la loi, la séparation du religieux et de l’espace public. Il s’agissait d’empêcher la domination du religieux, non son expression. On peut, bien sûr, regretter que des femmes portent la burqa mais on ne libère pas les gens malgré eux.

Les députés, derrière André Gerin (PCF), proposent d'abord la création d’une commission avant, éventuellement, de légiférer. Ne trouvez-vous pas cette démarche raisonnable?
Contrairement au voile, on ne dispose pas d’enquête sur le port de la burqa. Un débat serein, rationnel, suppose effectivement de la connaissance. Mais, depuis quelques jours, plusieurs personnes semblent trouver avant même d’avoir cherché! Evitons les déclarations à l’emporte pièce.

Une piste plausible est la co-existence de deux manières de porter la burqa: l’une subie, l’autre revendiquée. Or, je ne sais pas si le fait de voir plus de femmes en burqa dans la rue - à supposer que cette impression soit juste -, n’est pas lié au fait que celles-ci sortent davantage. C’est pourquoi, il faut être extrêment attentif et avoir toutes les données du problème: s’il y a une loi, ces femmes ne risquent-elles pas de rester recluses?

Pour l’une et l’autre de ces démarches, subie ou revendiquée, faut-il passer par une loi?
Dans le cas où le port de la burqa est subi, un dispositif d’aide sociale pour accompagner vers l’autonomie paraît peut-être plus approprié. Il s’agirait plutôt, a priori, d’un travail d’antenne.

Pour les femmes qui revendiquent le port de la burqa, je crois que c'est l’évolution du rapport actuel entre démocratie et islam qui peut modifier les choses. C’est moins un problème de laïcité que de sécularisation. Les changements internes à une religion sont liés à une dynamique sociale, à un climat général, pas à une approche autoritaire.

Si la burqa est une manière de retourner le «stigmate» (lire l’interview de Mohamed-Cherif Ferjani qui évoquait «un contexte» où certaines musulmanes «ont l’impression, à tort ou à raison, que l’islam est rejeté, diabolisé», ndlr), la façon la plus efficace est d’agir sur ce stigmate même, en accentuant par exemple la lutte contre les discriminations. Il faut, en tous cas, veiller à ne pas aggaver ce stigmate.

Cinq ans après la loi interdisant les signes ostensibles d’appartenance religieuse à l’école, la question du port du voile intégral - niqab ou burqa - est aujourd’hui posée. Quels points communs entre ces deux débats?
Le débat n’est pas exactement le même: avec la loi de 2004, il portait essentiellement sur la signification du voile. Pour la burqa, peuvent aussi se poser des problèmes pratiques de reconnaissance de l’identité de la personne que l’on a en face de soi. Le point similaire est sans doute cette idée que l’Etat peut émanciper les individus malgré eux. Une croyance un peu jacobine selon laquelle l’Etat saurait ce qui est bon pour les citoyens.

Deux infos:

Sur le site de Laurent Bloch, un compte-rendu du livre de Todd Shepard « 1962 — Comment l’indépendance algérienne
a transformé la France » qui complète bien celui qui a été donné par  ce Blog :
http://laurent.bloch.1.free.fr/spip.php?article124
 De récentes atteintes aux libertés publiques ("affaire Vincent Geisser")lui ont inspiré une petite
mise au point :
 http://laurent.bloch.1.free.fr/spip.php?article123
 
D'autre part, de façon constante, vous pouvez trouver beaucoup d'infos sur la laïcité sur le site: www.laicite-laligue.org

15/06/2009

UNE BELLE LECON DE REPUBLIQUE : LETTRE A MARTINE AUBRY

Chère Martine,

Veuillez excuser cette appellation un peu familière, alors que je ne vous connais pas personnellement. Mais un long compagnonnage critique me lie au PS et, d’autre part, j’ai un peu de peine à adopter le « Bonjour », maintenant hégémonique, au début des lettres

Vous m’avez inclus dans le « think tank » du PS, permettez donc que je ne me limite pas à participer à ce travail collectif, que je m’autorise à vous donner un petit conseil.

A vous, aux autres responsables du PS, à celles et ceux qui veulent dépoussiérer la culture politique française.

Si ce n’est pas déjà fait, profitez de l’été qui arrive, et des loisirs qu’il donnera, pour lire très attentivement, et ruminer longuement, le dernier livre de Mona Ozouf, Composition française.

(Gallimard)

Vous y trouverez, en effet, une très belle leçon républicaine, apte à sortir de ce que l’auteure ne crains pas d’appeler « l’intégrisme républicain »[1], sans pour autant larguer le bébé avec l’eau du bain.

 

Trois raisons me poussent à vous inciter à une telle lecture.

 

D’abord, je ne saurais être soupçonné de « prêcher pour ma paroisse » : à la fin du livre, quand Mona Ozouf indique ses positions récentes, elles sont inverses des miennes.

Elle est (relativement) contre la loi sur la parité, que j’estime bonne comme « mesure transitoire » ; elle est (relativement) pour la loi de mars 2004 comme « mesure provisoire », alors que je pense que les aspects négatifs de cette loi l’emportent[2].

Mais le problème de la culture politique française en général, et de celle du PS en particulier, est beaucoup plus fondamental que des prises de position sur des contenus (matière à débat démocratique).

Il est dans l’ignorance structurelle, dans le refus d’avoir une démarche de « savoir » au sens strict du terme quant à la République.

Il est dans un obscurantisme profond, inconscient parce qu’idéologiquement si confortable, et dans la répétition (depuis au moins 20 ans) de stéréotypes dogmatiques qui font que le PS devient un repoussoir.

 

Chère Martine, il existe un minimum syndical, condition préalable pour sortir le PS de son ornière :

que l’on n’entende jamais plus les discours roublards, ressortant les clichés caressant les vieux militants dans le sens du poil, dont nous abreuvait François Hollande, en conclusion de journées de réflexion sur la laïcité et/ou la République, auxquelles il s’était bien gardé d’assister.

Je vous en supplie, Martine, plus jamais ça. Plus jamais. Sans doute, spontanément, vous pouvez mieux faire. Mais, après avoir lu Mona Ozouf, vous saurez comment faire infiniment mieux, sans pour autant braquer les militants traditionnels.

Je n’ignore pas les contraintes du politique, qui sont différentes de celles de l’intellectuel.

 

Car, seconde raison, Mona Ozouf est une Grande Dame, par la finesse de son intelligence, la façon dont elle allie trois qualités : fermeté et rigueur, nuances et prises en compte de la complexité, et, surtout dans ce livre destiné à un large public, clarté limpide du propos.

Vous lirez l’ouvrage comme un roman. Vous en ressortirez en ayant appris l’essentiel sur l’historicité qui est le fondement actuel et actif de la République française.

Les Français qui se sont intéressés à l’histoire de la Révolution ont suivi le match Michel Vovelle – François Furet, gagné haut la main par ce dernier lors du moment décisif du bicentenaire, en 1989.

Mais Mona Ozouf est bien meilleure que l’un et l’autre : sa « compréhension » -au sens de l’histoire comme science humaine- de la Révolution et de la République va beaucoup plus profond, et sa prise de distance avec des historiographies idéologiques est bien plus grande. Ce livre en est une nouvelle preuve.

 

Car, troisième raison, son beaucoup trop modeste sous titre est trompeur : « Retour sur une enfance bretonne » indique-t-il. Je serais l’éditeur, j’ajouterais une bande rouge avec écrit : « Une magistrale leçon de République ».

Certes, l’auteure nous compte son enfance, avec un style littéraire simple et magnifique qui rend la lecture passionnante. La première originalité de ce récit est son caractère objectif et subjectif.

Mona Ozouf en livrera la clef dans le dernier paragraphe du livre.

Elle a pris de la distance à l’égard d’elle-même pour devenir historienne (démarche d’objectivation), elle a suivi la prescription académique : il faut sortir de sa propre histoire pour pouvoir écrire l’histoire.

Et, après des décennies de travaux distanciés, objectivés, elle a « transgressé » la prescription, elle a fait retour sur son histoire personnelle.

Et ce retour lui permet d’écrire une histoire singulière, personnelle avec tout l’acquis de la distance historienne, avoir une mémoire imprégnée d’histoire.

 

Or, il se trouve que son histoire personnelle est exemplaire, car elle se situe au cœur de l’impensé républicain : la richesse de la multiappartenance, la construction d’un individu autonome à partir d’appartenances plurielles, en proximité et distance avec elles.

Trois appartenances, ont été pour elle, trois écoles de la vie[3] :

 

En premier : l’école de la Bretagne : son père était militant autonomiste breton.

Disparu alors qu’elle était petite fille, il a cependant beaucoup compté, aussi bien par la fidélité de la mère de Mona à l’idéal de son mari, que par la bibliothèque familiale qui mettait à disposition les instruments culturels de  l’itinéraire paternel.

Mona a lu Les Perses en breton et elle nous affirme : « Quand j’entends aujourd’hui les pamphlets anticommunautaristes moquer lourdement les cultures minoritaires (…), je ne peux me retenir de comparer les deux bibliothèques de mon enfance[4]. La plus universaliste n’était pas celle qu’on aurait cru. »

Car, de manière plus générale, l’école de la Bretagne, c’est aussi ce qu’elle appelle « la maison » (on pourrait dire : l’école de la maison) : tout ce qui lui a été transmis, non seulement indirectement mais fortement, par son père, mais aussi par les deux fortes personnalités féminines contrastées de sa grand-mère et de sa mère.

Sa grand-mère, belle figure paysanne, très représentatives des personnalités générées par ce qu’il possible d’appeler globalement la ‘société traditionnelle’. Ainsi « si les rôles (sexués) étaient pour elle clairement répartis, elle en inversait la hiérarchie coutumière.»…, croyait fermement à la supériorité morale des femmes et agissait en conséquence.

C’est d’ailleurs pourquoi elle était fort pieuse et, à sa manière, implicitement anticléricale : les curés n’étaient, après tout, que des hommes. Ils étaient pourvu d’une double faiblesse : celle de l’être humain redoublée par celle propre à l’être masculin.

Cet anticléricalisme religieux, l’historien le rencontre souvent, à plusieurs époques et dans plusieurs cultures. On a tendance à ne pas le percevoir aujourd’hui.

Par sa personnalité forte, cette grand mère a appris à Mona que « les livres ne sont pas la seule fenêtre de la vie ».

 

Mona Ozouf montre une France contrastée : beaucoup moins insensible à la diversité des terroirs qu’on ne l’a prétendu mais en même temps crispée sur une revendication culturelle majeure : la langue.

Ainsi, comprenant que ces rêves n’étaient pas prêts de se réaliser, le père de Mona les a minimalisé dans une revendication que la République aurait pu facilement satisfaire : enseigner le breton le jeudi (jour laissé vacant pour faciliter le catéchisme), en dehors des programmes officiels.

Sa demande n’a pas rencontré d’écho favorable. Ce refus est typique d’une république qui se sent perpétuellement menacée, et qui s’appauvrit elle-même par son obsession de la menace.

La conséquence de cela, c’est que la seule diversité qui a finalement été admise, est la diversité religieuse. Je vais y revenir.

 

Ensuite, « l’école de la France ».

Mona Ozouf reprend ici le titre d’un ouvrage important qu’elle a consacré à l’école républicaine.

L’école enseigne une certaine vision de la France : celle d’une « marche continue au progrès ». Elle était présentée comme une personne qui « traversait des épreuves, (…) crises de croissance, porteuses d’un développement ultérieur, et finalement résolues dans l’accès à plus d’équité et de bonheur. »

La France « n’en finissait pas de progresser vers la justice et l’humanité, en séquences bien ordonnées, comme les écolières elles-mêmes étaient censées le faire au long de l’année scolaire. »

Une croyance donc à la conjonction des progrès (du progrès scientifique et technique, au progrès social et moral, qui projetait dans l’avenir, donnait de l’espoir.

On est aux antipodes de la France « valorisant ses racines » à la Sarkozy.

Jusqu’à la guerre 14-18, cette croyance en la conjonction des progrès, ce continuum entre progrès personnel et progrès social national était tout à fait raisonnable, pouvait s’appuyer sur de nombreux indices empiriques.

Là, juste avant la guerre 39-45 (Mona entre en 6ème en 1941), cela commence à devenir répétitif, moins crédible : les horreurs de la première guerre mondiale ont montré aux adultes l’ambivalence du progrès.

Mais l’école exonère la France de toute responsabilité morale dans cette guerre.

 

Cependant, la période où la conjonction des progrès existait empiriquement reste proche. Mona Ozouf nous montre, à travers les récits qu’elle a reçus de sa famille, et même ses expériences de fillette, comment l’arrivée de la modernité dans les campagnes a transformé la vie des gens.

Savoir lire et écrire signifie accéder à une vie privée, à une existence personnelle hors du regard surveillant d’autrui.

Ainsi la correspondance avec les fils partis au Front pendant la 1ère guerre mondiale peut être privée si l’on a ce savoir, mais reste soumise au regard surveillant d’autrui si on ne l’a pas.

La religion est devenue progressivement « affaire privée », choix personnel (pour Mona la mutation, restée partielle, s’est faite entre la génération de sa grand-mère et celle de sa mère), au moment même où, la possibilité d’une sphère privée se démocratisait et signifiait espace de liberté.

Parler (comme certains) de « réduction de la religion à la sphère privée » est donc une terminologie elle-même très…réductrice.

 

L’école enseignait l’universel. La citation de M. Ozouf sur la bibliothèque de son père (et bien d’autres passages) montre les limites et les impensés d’une telle prétention.

« L’école, au nom de l’universel, ignorait et en un sens humiliait la particularité. Et la maison, au nom des richesses du particulier, contestait l’universel de l’école qu’elle soupçonnait d’être menteur », d’être « une particularité aussi, la française, qu’elle enveloppait ou dissimulait, dans le manteau de l’universel

L’école enseignait la France, elle exaltait des héros qui, comme Du Guesclin était la figure même du « traître » pour « l’école de la Bretagne ».

 

Mais M. Ozouf indique aussi tout ce qu’elle a reçu de cet enseignement : pour cette très bonne élève, l’école a été le lieu d’une « bienheureuse abstraction ».

Y règne un « credo central, celui de l’égalité des êtres », concrétisé par un système de classement méritocratique qui semble « le véritable instrument de l’égalité ».

Les dires de Mona Ozouf illustrent très bien les analyses de François Dubet[5] sur ce qu’était « l’école républicaine » est ses paradoxes, avant sa transformation en « école démocratique de masse ».

Et, après l’école primaire, le collège. Les grands textes littéraires : « grâce à eux, nous savions ce qu’étaient la passion, la jalousie, la ruse, la cruauté, la séparation ; nous pouvions vivre à l’avance ce qui ‘n’était pas de notre âge’, et sans nous faire mal. »

Dernière remarque : l’école (laïque) n’est bien sûr pas mixte : elle ne le sera qu’à partir des années 1960.

Et maintenant, on veut nous faire croire d’une consubstantialité entre laïcité et mixité.

 

Enfin, l’école de l’église. La commune où vit la jeune Mona «  a deux côtés, inscrits dans la topographie. (…) Ce « côté » vous dit quel médecin choisir, quel boulanger et ce n’est pas pour la qualité de son beurre qu’on élit son épicier. »

Autrement dit, il s’agit d’une commune coupée en deux communautés, symbolisée par les deux écoles : la catholique et la laïque, mais aussi par deux espaces sociaux différents.

On ne choisit pas son médecin en fonction de sa compétence supposée, mais de son appartenance à sa propre communauté.

Et dans des départements comme le Gard, la Drome ou l’Ardèche,  la communauté protestante présentait des caractéristiques sociales semblables de quant à soi, même si elle fréquentait l’école laïque. On trouvait là, trois communautés : deux laïques (la protestante et la libre penseuse) et une catholique.

Les fréquentations, la vie sociale, est marquée par cette communautarisation de l’espace social, même s’il ne s’agit pas de la seule division de cet espace.

A la division de deux cultures religieuses, s’ajoute celle qui provient de classes sociales. Mona Ozouf en parle aussi.

Et 1905 n’a rien changé à cela[6] : ce n’est pas la laïcité qui a uniformisé socio-culturellement l’espace social de la France, à un niveau local, c’est la sécularisation des Trente Glorieuses.

Prétendre que la laïcité a fait refluer la religion dans la « sphère privée » est une escroquerie intellectuelle.

C’est confondre choix privé et sphère privée.

Par ailleurs, contrairement à ce que je lis tout le temps, l’école n’est pas en France « gratuite, laïque et obligatoire » : c’est l’instruction qui est obligatoire et l’école publique qui est laïque (et gratuite).

La laïcité scolaire comporte la liberté de l’enseignement.

 

En revanche, ce qui est exact et complique l’affaire, c’est que (du coup) coexistent deux niveaux de laïcité :

-         la laïcité comme règle générale, comme fonctionnement social : le tout.

-         la laïcité comme référence identitaire d’une partie de la population : la partie (là, la « Bretagne bleue » minoritaire) ; en général d’une identité de gauche.

Mais ce n’est pas le seul clivage : dans la commune de Mona, les enfant de fonctionnaires vont à l’école laïque, les petits notables et les commerçants qui veulent élargir leur clientèle mettent parfois leurs garçons à l’école laïque et leurs filles à l’école des Sœurs.

 

Chez Mona, on est Breton face à l’école de la France et Bleu face à la Bretagne traditionnellement d’identité catholique.

Mais Mona fréquente le catéchisme, comme d’autres enfants de l’école laïque, et elle raconte les petites vexations qui lui sont infligées à cause de cette appartenance à « la laïque ».

Plus fondamentalement, les « certitudes religieuses » de « la maison » et celles de l’Eglise ne sont pas les mêmes.

Par exemple :

-         selon la maison, au Paradis, on retrouve tous les êtres qui vous sont chers et ont eu une « bonne vie » (donc Mona y retrouvera son père). C’est même grâce à ces retrouvailles qu’il s’agit bien du Paradis !

-         selon l’Eglise, hors d’elle, pas de salut, pas de Paradis (donc Mona n’y retrouvera pas son père, mort en refusant les « derniers sacrements).

La Grand-mère va « à confesse comme on va chez le dentiste » : cela fait partie de « l’hygiène » et sa « fidélité (est) plus paroissiale que cléricale »

On tend souvent à confondre croyances religieuses et croyances cléricales. En fait, l’autonomie religieuse personnelle est moins nouvelle que ne le croient les sociologues, même si l’individualisation de la religion s’est accentuée ces dernières décennies.

 

La profondeur du livre de Mona Ozouf, c’est qu’elle analyse ce que transmettent la maison, l’école et l’église comme des « croyances » :

« la foi chrétiennes de nos ancêtres, la foi bretonne de la maison, la foi de l’école en la raison républicaine

Ce  sont ces trois croyances qui ont formé ce qu’elle appelle sa « tradition ».

La tradition, « un déjà là nécessaire » qui germe en nous à notre insu au point de devenir « presque nôtre ».

Car s’il laisse « un peu de jeu à notre liberté » c’est parce qu’il « dépend de nous, jusqu’à un certain point de lui accorder ou de lui refuser (…) notre assentiment. »

La liberté de l’individu se construit à travers du déjà-là, des traditions. Par une dialectique de la proximité et de la distance envers ces traditions. Non pas par l’arrachement du particulier, pour accéder à un universel abstrait.

 

En fait, ce qui est passionnant chez Mona Ozouf, c’est que l’universel abstrait de l’école est très précieux, mais à condition qu’il soit une particularité parmi d’autres.

Là est le très riche paradoxe de son récit.

Elle s’est construite comme sujet autonome à travers le « persistant inconfort » de « croyances désaccordées » : celles de la maison, de l’école et de l’église.

Croyances chacune totalisante mais que la pluralité a empêché d’être totalitaire.

Les « codes multiples » ont été formateurs. C’est l’enfermement dans un seul code qui aurait été étouffant.

Aujourd’hui, en France, c’est l’uniformisation médiatique des codes qui représente le grand danger, la véritable menace pour la liberté de l’individu.

 

Mona Ozouf nous fait ensuite insensiblement passer, via l’école secondaire et l’Ecole Normale supérieure, de son histoire personnelle, déjà exemplaire de bien des aspects de l’histoire de la république française, à une limpide synthèse de ses découvertes de chercheuse sur l’histoire de la Révolution (comme fondation républicaine) et de la République.

(à suivre)

 

PS: Pour prendre connaissance des activités du Collectif pour la sauvegarde de la liberté intellectuelle, formé à la suite de " l'affaire Vincent Geissr", et dont je suis membre fondateur cf:  http://petition.liberteintellectuelle.net


[1] Tiens, tiens, cela me rappelle quelque chose : c’est d’autant plus probant que M O ne semble pas avoir eu connaissance de mon ouvrage : L’intégrisme républicain contre la laïcité (L’Aube, 2006).

[2] Mais précisément, le crétinisme intellectuel guette tout un chacun, dés que l’on se met à n’apprécier que les personnes qui partagent votre position. Il est bien plus passionnant de lire des ouvrages avec lesquels on peut avoir certains désaccords, et de comprendre où, quand et pourquoi ces désaccords se produisent.

[3] Le livre part des souvenirs (articulés avec un savoir historien) de M. Ozouf pour, peu à peu, passer à une brillante synthèse vulgarisée de ses recherches. Tout en suivant la dominante du plan, mes indications sur la 1ère partie tiennent aussi compte de la seconde.

[4] Celle de ce qu’elle appelle « la maison » et celle de l’école laïque.

[5] Je ne sais si elle l’a lu, elle ne s’y réfère pas en tout cas.

[6] Au niveau de la France, et de la Bretagne en général (voir l’ouvrage d’Yves Lambert : Dieu change en Bretagne, où 1905 ne présente pas de rupture) ; Pour la commune de Mona, en 1906, il y a « la laïcisation de l’école communale toujours tenue (jusque là) par les congréganistes du Saint-Esprit ».

Et oui, on l’oublie : il y a eu des instituteurs/institutrices congréganistes dans les écoles laïques, et ils sont partis progressivement, même si le principe de leur départ a été acté en 1886 (4 ans après la laïcisation de l’école publique)

08/06/2009

OBAMA. LA DEBACLE, une CHANCE pour le PS ?

Deux brèves réactions à deux événements d’actualité.

 

D’abord j’étais à un important colloque international sur « Modes of Secularism » à Vienne quand Obama a prononcé son discours au Caire.

« Secularism » c’est ainsi que les documents internationaux traduisent « laïcité », et j’ai indiqué la relation étroite entre les 2 termes dans mon « Que sais-je ? » sur Les laïcités dans le monde.

Quand on me déclare "M'enfin le secularism n'est pas la laïcité française." Je réponds: "effectivement, dans la définition du secularism, il y a la séparation, mais pas le Concordat en Alsace-Moselle!"... et on pourrait continuer la liste, bien sûr/

Le Monde m’a contacté pour que je réagisse sur les propos d'Obama concernant le voile. Mais comme je ne savais pas ce qu’il avait dit exactement, j’ai préféré m’abstenir de répondre.

Maintenant, de retour, je peux rapidement indiquer deux impensés français :

 

D’abord, une fois encore, j’ai pu me rendre compte, à Vienne, que la vision de la France, très majoritairement partagée par des spécialistes internationaux (sociologues, philosophes, politologues, anthropologues, etc) du "secularism", était celle d’une laïcité sectaire, perçue à travers notamment la loi du 15 mars 2004.

La façon dont cette loi a terni la réputation internationale de la France est un des impensés de notre pays : on ne veut pas le savoir !

Et de façon plus générale, le récit laïco-jacobin dominant ne passe pas. Certains savent bien que cela ne correspond pas à la réalité empirique. D'autres s'y laissent un peu prendre.

 

Un des orateurs du colloque s’est demandé si la France ne confondait pas les fins du secularism/laicity (liberté de conscience et égalité des citoyens) et les moyens (séparation, neutralité de l’Etat), prenant ces moyens pour des fins.

C’est une très bonne question.

 

Ensuite, revenu en France, j’ai lu que certains trouvaient que le discours d’Obama comportait trop de références religieuses pour les oreilles laïques françaises.

Le discours d’Obama doit être compris comme la poursuite d’un élargissement de la religion civile américaine, d’un « Judeo-Christian secularism » (selon l’expression d’Elizabeth Sharkman Hurd[1]) à une religion civile plus inclusive.

Cela dans le cadre d'une stratégie internationale, tournant le dos à celle de G-W. Bush.

 

La cérémonie d’investiture d’Obama allait déjà dans ce sens.

Y participaient notamment, a côté d’un pasteur évangélique, d’un évêque épiscopalien gay, d’une femme pasteur, et de quelques autres personnalités religieuses, Ingrid Mattson, présidente de «The Islamic Society of North America », qui a prononcé une prière.

La religion civile américaine n’est certes pas ma cup of tea, loin s’en faut. Mais c’est dans cette logique d’élargissement et cette stratégie que l’on doit analyser la politique religieuse d’Obama.

 

 

Et surtout, cela m’a fait sourire, de lire que le discours du Caire pouvait être choquant pour des oreilles habituées à la laïcité française, cela juste après la messe dite cérémonie oecuménico-politico-machin chose de Notre Dame. Y participaient Sarko, Bayrou, Martine Aubry, etc.

On se trouvait en pleine religion civile catho-républicaine!

(avec la Fédération Protestante, acceptant d'être prise en otage. Au moins juifs et musulmans ont fait leur cérémonie à part, et sans le zinzin politique officiel)

Certains Français sont vraiment impayables dans leur aveuglement pour ce qui les concerne !

 

Enfin, si voir la laïcité française uniquement à travers la loi de 2004 est réducteur, c'est la réponse du berger à la bergère, car, les Français aussi voient souvent la situation de pays étrangers à travers des stéréotypes (parfois encore plus) réducteurs.

Témoin le pseudo "communautarisme anglo-saxon" à l'existence duquel des super naïfs croient avec une crédulité qui serait désarmante si elle n'était pas très bête et méchante.

 

 

 Autre événement : les résultats des élections européennes. La débacle du PS est, pour lui, l’occasion de la dernière chance.

Il aurait fait 19 ou 20%, il aurait pu croire avoir sauvé les meubles,  à plus de 20% être à peu près sur la bonne voie rénovante. A 16,5%, il est obligé d’affronter lucidement la situation.

S’il ne veut pas suivre la même voie que le PCF ces dernières décennies : devenir un parti de gestionnaires locaux, sans possibilité d’ambition nationale, il faut qu’il cesse de croire suffisant quelques réformes internes.

Il  lui faut arrêter d’être dans des discours stéréotypés et répétitifs.

Même le PC d’ailleurs change, témoin la nouveauté du Front de gauche.

 

Pour ce qui concerne les sujets qui préoccupent ce Blog, il faut que le PS examine soigneusement pourquoi, quand Jospin était 1er Ministre, il a réussi la parité mais complètement raté la lutte contre les discriminations et pour la diversité.

Quels sont ses blocages culturels et idéologiques;

Quelles sont les raisons de son inintelligence profonde à ce sujet.

L'échec d'Harlem Désir à Paris est ,à ce niveau, très significatif.

En quoi le mollètisme (de Guy Mollet, marxiste et colonialiste ; grand responsable de la guerre d’Algérie) habite toujours le PS d’une certaine manière.

Et quelle révolution il doit effectuer, quant à son outillage mental, pour devenir un parti socialiste du XXIe siècle…. Et non du XIXe !

 

La bonne nouvelle, c’est que ce soit Europe écologie et non le Modem qui le talonne. Les combines à la mords-moi-le-nœud qu’Hollande nous mijotait sont heureusement à l’eau.

Que des gens du Modem puissent constituer une force d’appoint en 2010, dans certaines régions, soit.

Mais, heureusement, la posture moraliste à la Bayrou, l’imprécation littéraire, a montré ses limites, et aussi la mauvaise foi qu’elle pouvait avoir.

Car diaboliser Sarko en s’alliant avec Villepin, faut quand même le faire. Sans parler des ses attaques contre Daniel Cohn Bendit.

 

L’écologie politique n’a pas toujours trouvé les bonnes réponses -personne ne les a- mais au moins elle affronte les problèmes du XXIe siècle.

Il lui faut maintenant transformer l’essai. Et que les Verts ne retournent pas à leurs sempiternelles querelles internes.

Il y a encore beaucoup de travail à faire pour relier écologie-économie-culture. Du moins la campagne d’Europe écologie a déjà montré un véritable élargissement de la perspective habituelle. Il ne fait pas s’arrêter en si bon chemin

Quant au PS, ou il va enfin comprendre certaines choses, ou …, même si une hirondelle ne fait pas (encore) le printemps, Europe-écologie peut devenir la grande formation de gauche qui corresponde aux problèmes d’aujourd’hui.

 

 



[1] The Politics of Secularism in International Relations, Princeton University Press, 2008. A noter qu’elle analyse l’opposition à l’entrée de la Turquie dans l’UE comme une autre manifestation de ce « Judeo-Christian Secularism”

04/06/2009

ELECTIONS EUROPEENNES et CEREMONIE "OECUMENIQUE"

Le Blog ne va certes pas vous inciter à voter pour telle ou telle liste.

Cependant, dans la perspective défendue ici, il vous rend attentif à deux faits.

 

D’abord, dans divers pays, certains partis font du refus d’intégrer la Turquie à l’Europe un argument de campagne. Or l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne sera, ces prochaines années, un test clef en matière de laïcité.

En effet, la laïcité va à l’encontre des replis identitaires.

L’Union européenne se trouve aujourd’hui menacée par un tel repli si elle tourne le dos à un processus engagé de longue date et ne fait pas droit à la demande de la Turquie d’adhérer pleinement à l’Union.

Certains leaders politiques mettent en avant un argument géographique pour justifier leur refus.

Cela semble davantage un prétexte qu’une raison véritable.

 

 

Depuis longtemps la Turquie est considérée comme européenne.

La Turquie est membre fondateur de diverses institutions européennes comme l’Organisation européenne de coopération économique et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Elle a adhéré au Conseil de l’Europe dés 1949.

Mieux encore, elle a établi, dés 1963-1964, un accord d’association, incluant, une perspective d’adhésion, avec l’ancêtre de l’Union, la Communauté économique européenne (CEE).

L’Europe est une entité géographiquement construite par son histoire. Or dans une perspective de géohistoire, la thèse d’une Turquie étrangère à l’Europe n’apparaît pas tenable.

 

En fait, pendant longtemps, l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ne présentait pas véritablement de difficulté spécifique. Comme d’autres pays se trouvaient requises certaines conditions économiques et des conditions politiques, notamment en matière de droits de l’homme et de respect des minorités.

Il s’agit là de règles générales importantes et qui doivent, naturellement, constituer les conditions de l’adhésion.

Récent, l’argument géographique (qui n’a pas été utilisé contre Chypre) me semble en cacher un autre : celui du repliement de l’Europe sur des « racines », considérées comme « essentiellement chrétiennes ».

 

Ce repli pose deux problèmes.

D’abord la mise en avant des « racines » est une référence nouvelle dans le champ politique.

Etant historien, je me garderai bien de minimiser l’importance de la dimension historique de toute communauté.

Mais si l’histoire comporte des racines, elle draine aussi avec elle, nouveauté et ruptures.

Ainsi les ruptures de la Réforme, puis des Lumières constituent des moments importants de l’Europe. Ce ne sont pas les seuls.

Privilégier les « racines », affirmer qu’il faut les « valoriser », constitue une option idéologique qui n’a absolument pas valeur d’évidence.

 

Dans les premiers temps de la construction européenne, ses artisans ne parlaient guère des « racines », ils privilégiaient le façonnement de l’avenir.

Ainsi, en 1950, lors de la rédaction de la Convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales, alors même que de puissants partis démocrates chrétiens se trouvaient au pouvoir dans plusieurs pays européens, personne n’a proposé alors de mentionner un héritage religieux.

Cinquante ans plus tard, lors de l’adoption d’une Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, la bataille a fait rage autour d’une formule de ce type.

 

Du point de vue de l’historien, de plus, les « racines » de l’Europe, son « héritage » s’avèrent des réalités plurielles. Le christianisme, certes, y joue un rôle important ; il est source de civilisation et de conflits. Mais islam, judaïsme, philosophie,… y ont aussi leur part.

Privilégier des racines chrétiennes, affirmer devoir les « valoriser », c’est vouloir donner à l’Europe une identité religieuse.

Or les institutions européennes, tout en respectant les différents modes de relations entre la religion et les Etats existant en Europe, n’ont, en tant que telles, aucune référence religieuse.

Ce sont des institutions entièrement laïques.

Mais nous assistons, depuis quelques années, à des tentatives qui visent à relativiser cette laïcité institutionnelle européenne. Certains veulent qu’il soit fait référence à Dieu dans une future Constitution, d’autres veulent mentionner un héritage chrétien.

 

Tendanciellement, ces initiatives s’avèrent défavorables à la Turquie, pays laïque où l’islam est la religion majoritaire. L’APK, au pouvoir depuis 2002, se définit comme un parti démocrate musulman.

Or, pour l’essentiel, ce parti n’a pas porté atteinte à la laïcité turque. Cela même si, sur le plan local, certains ont signalé des tentatives pour interdire l’alcool et la mixité dans certains endroits publics.

Au demeurant, la liberté de religion et de conviction (problème bien antérieur, en Turquie, à 2002) doit constituer une exigence de l’UE dans ces négociations.

Mais refuser à priori l’entrée de la Turquie relève d’une autre démarche (celle des « racines chrétiennes »)

C’est pourquoi l’attitude envers la Turquie constitue un analyseur de la situation de la laïcité en Europe.

 

L’autre fait ne concerne que la région parisienne, mais il faut quand même le mentionner.

La distinction entre « antisionisme », choix politique, et « antisémitisme », doctrine de haine ne joue plus quand une liste dite « antisioniste » met en avant des révisionnistes.

Historiquement archi-faux, le révisionnisme, qui nie la politique d’extermination des juifs pendant la seconde guerre mondiale, est une terrible doctrine de haine.

Elle ne peut que raviver l’immense douleur des familles des victimes, et de tous ceux qui s’estiment (religieusement et/ou culturellement) juifs.

Pas la moindre compromission avec le révisionnisme n’est acceptable.

***

 

Enfin, dernier point d’actualité : la catastrophe de l’avion Rio-Paris d’Air France.

Rapidement 2 choses.

D’abord, le voyeurisme de certains médias, filmant, avec complaisance, l’angoisse puis la douleur des familles des victimes. Certaines chaînes de télé ont passé en boucle ces images de charognards.

Cela n’apporte aucune information : tout le monde se doute de cette angoisse, de cette douleur. Il n’est aucunement besoin de l’exhiber.

 

Ensuite, la cérémonie dite « œcuménique » à Notre-Dame à laquelle des représentants de la classe politique de tous bords ont participé.

Depuis l’explosion du DC-10 d’UTA, au-dessus du désert nigérien de Ténéré, en septembre 1989, on assiste à ce genre de cérémonies. C’est de la religion civile.

Certes, que l'on se recueille, que les familles des croyants aient droit à des cérémonies religieuses, bien sûr. Mais cela doit rester la respnsabilité de la société civile.

La manière officielle dont la cérémonie a été faite peut porter atteinte à la conscience de certaines victimes et de leurs familles. Non seulement parce que, dans l’avion, il y avait certainement des athées. Et, plus généralement, parce que ce genre de cérémonie politico-religieuse officielle n’a pas sa place dans un pays laïque.

Pour ma part, si je meurs dans un accident collectif, je désavoue à l’avance toute cérémonie de ce type et je demande à l’avance à ma famille et mes amis de s’abstenir d’y participer.

30/05/2009

DECONSTRUIRE LES NOTIONS DE DECOLONISATION ET DE LAÏCITE

Vent debout le Blog : malgré l’actualité et les tempêtes, il ne dévie pas de son cap. Même si certains détours le retardent. Je vous avais promis la fin du compte rendu du livre passionnant de Tod Shepard. La voici.

 

D’abord j’indique pourquoi j’accorde autant d’importance à ce livre. Il me semble représenter, d’une certaine manière, à propos de la guerre d’Algérie, le même regard nouveau que celui qu’avait porté un autre historien américain, Robert O. Paxton, quand il a avait écrit La France de Vichy 1940-1944 (paru en France au Seuil en 1973).

Ce livre de Paxton, en avait fait hurler plus d’un à l’époque car il montrait (notamment) l’ampleur de la collaboration. Mais peu à peu, on a du reconnaître sa véracité et maintenant il s’agit d’un ouvrage qui fait référence.

Pour le livre de Tod Shepard, la tactique suivie me semble un peu différente. Au lieu de le contester, ce qui engage le débat, le risque est de feindre l’indifférence.

 

 

C’est pourquoi, il est important d’en parler. Et je sais que ce blog est lu par des journalistes. Ne pourraient-ils pas s’y intéresser (si ce n’est déjà fait) et aider à ce qu’il ait un véritable débat sur le livre et ce qu’il montre ?

Car comme il était d’actualité, alors, d’affronter ce qui s’était passé sous Vichy et continue à faire partie de l’historicité de la France actuelle, il est urgent d’affronter ce qui a eu lieu lors de la guerre d’Algérie et qui pèse toujours sur l’état présent de notre pays.

L’actualité, ce n’est pas seulement les événements actuels, ce sont aussi les structures historiques qui imprègnent ces événements.

 

Je vous avais laissé, dans la Note du début du mois, sur le retournement de 1962 : la fin de la politique d’intégration suivie de 1958 à 1962 et la façon dont on a abandonné certains principes républicains, en ethnicisant la conception de l’identité nationale.

Comment le renversement de la « menace terroriste » (désormais incarnée par l’OAS) avait permis une temporaire et équivoque alliance entre de Gaulle et la gauche.

Et comment les « pieds noirs (= Européens d’Algérie) avaient d’abord été stigmatisés comme déviants virtuellement homosexuels, puis, pour les accueillir, replacés dans un cadre familial rassurant. Ils devenaient « nos compatriotes et nos frères ».

 

A l’inverse, l’opinion métropolitaine estimait, désormais, que les « musulmans » n’étaient plus des Français. Or, selon ce qui avait été dit lors des accords d'Evian et du référendum sur l’indépendance de l'Algérie, la République française devait maintenir la nationalité française a tous les habitants de l’Algérie qui ne voudraient pas y renoncer.

Cela était d’autant plus important que la France avait enrôlé dans ses forces armées plus de 20000 citoyens français musulmans d’Algérie et qu’elle leur devait, ainsi qu’à leur famille, la garantie que leurs intérêts « de soldats et de citoyens » seraient sauvegardés.

Cela n’a pas été le cas, au contraire.

D’autres avaient pris son parti lors de la guerre et elle avait le devoir moral de les protéger.

 

Shepard étudie « le refoulement des musulmans » à partir de mai 62. 

Il y a eu un changement significatif de vocabulaire. D’abord on a distingué les « rapatriés de souche européenne » et les « rapatriés de souche musulmane » (significative ethnicisation d’une qualification religieuse !)

Ensuite, ces derniers ont été dénommés « harkis » ou « réfugiés », ce qui leur a dénié, de fait, les droits de « rapatriés » et de citoyens ». De Gaulle a cautionné ce glissement, contraire aux accords d’Evian avec le FLN.

Le secrétariat d’Etat aux rapatriés prétendait que « Ces musulmans n’étaient pas adaptés  à la vie européenne ». De même, l’affirmation que les « juifs n’étaient pas assimilables » avait été une des causes de l’antisémitisme de Vichy (cf l’ouvrage de Paxton et Marrus, Vichy et les Juifs, Calmann-Lévy, 1981).

Là, au contraire, les juifs d’Algérie ont été considérés comme européens et donc rapatriés et citoyens.

 

Shepard rapporte 2 fait significatifs à ce sujet.

D’une part l’action des agents sionistes qui poussaient les juifs d’Algérie à émigrer en Israël. La France a du contrecarrer ces visées. Mais (c’est moi qui l’ajoute), cela explique peut-être la phrase de de Gaulle en 1967 sur « ce peuple sûr de lui et dominateur ». Il n’a pas du apprécier du tout l’action de ces agents !

D’autre part ont été reconnus comme Français des juifs qui n’avaient bénéficié du décret Crémieux en 1870, les juifs du M’Zab. Ils étaient toujours de « statut mosaïque », pouvaient être polygames, répudier leurs femmes. Et les femmes se trouvaient exclues de toute forme d’héritage.

Cela montre bien les zig-zags et l’aspect idéologique de la représentation de l’autre comme « assimilable » (c'est-à-dire semblable, en fait) ou non.

Nombre d’officiers ont, en vain, souligné, « les qualités personnelles des ‘Français musulmans’ », leur « capacité à s’assimiler dans la société métropolitaine et, en particulier, leur aptitude physique au travail ». certains ont mentionnés la capacité des femmes à être « chef de famille »,  le fait que les enfants parlaient français, etc

 

Des membres du gouvernement et de l’administration sont intervenus pour contrecarrer les efforts de nombreux officiers français qui voulaient sauver leurs soldats « musulmans » des représailles qui les menaçaient en Algérie.

Beaucoup de ces "musulmans" furent torturés, tués : les estimation des morts varient entre 10000 et 100000, c’est dire que cette histoire restent en partie à écrire. Mais ni la France ni l’Algérie officielles n’ont intérêt à cela, à une époque pourtant où l’on nous bassine avec le « devoir de mémoire ».

Les dits harkis qui ont pu atteindre la métropole ont été des « réfugiés » dans leur propre pays ! Au lieu de leur reconnaître leurs droits, on a prétendu leur donner une aide humanitaire (fort limitée au demeurant).

Ils ont été considérés comme une entité collective et non comme des individus : cela montre bien que le dit « communautarisme » est avant tout un regard porté sur l’autre.

 

A partir de l’ordonnance du 21 juillet 1962, « pratiquement toutes les politiques et pratiques liées à l’intégration ont disparu » et il n’a plus été question du droit pour tous les habitants de l’Algérie qui le souhaitaient, de garder la nationalité française.

Les Français de statut civil de droit local ont du « déposer une déclaration de nationalité  (qu’ils possédaient déjà) » et qui pouvait être rejeter.

Pour les « musulmans » résidant en métropole (et main d’œuvre très utile !)  les autorités souhaitaient qu’ils restent…mais comme étrangers.

 

Au niveau des médias, notamment à gauche, on a eu peur que « les harkis ne fussent le cheval de Troie de l’OAS, qui menaçait maintenant la métropole".

Il en a été de même de partis et de syndicats de gauche comme le PC, le PSU et la CGT. Cela explique que personne n’ait vraiment défendu les dits harkis.

Par ailleurs, « le gouvernement gaulliste a racialisé l’exclusion qu’il a instituée » Il s’est efforcé de convaincre l’opinion publique que les pieds-noirs étaient des Français et certes pas tous des « facistes ». Mais a « parallèlement dénié aux citoyens français musulmans d’Algérie le droit de revendiquer une identité française »

On a aussi fait une distinction par genre : les harkis de sexe masculin étant une force de travail potentielle.

 

Tod Shepard termine son livre par un chapitre sur le changement du mode d’élection à la présidence de la République, d’un collège de grands électeurs au suffrage universel. Cela s’est effectué d’une façon qui « faisait fi de la Constitution, du droit, de la tradition républicaine et de ses principes ».

Ainsi, tous les conseillers d’Etat, sauf un, avaient considéré que le recours au référendum sur cette question était illégal. Il en a été de même du Conseil constitutionnel par 7 voix contre 3.

Shepard montre comment cette nouvelle violation de la Constitution a été justifiée au nom de la menace que faisait peser l’OAS.

Et on a accentué l’amalgame, estimant notamment que les femmes, en raison de leur « extrême sensibilité »  seraient particulièrement réceptives.

Ces événements ont aussi entraîné la marginalisation de Gaston Monnerville, le seul homme politique de couleur qui exerçait une fonction politique importante (il était président du Sénat et avait parlé de « forfaiture »).

 

D’une manière générale l’indépendance algérienne et la disparition de l’Union française « a mis fin aux essais de reconfiguration de la citoyenneté et de la République tentés par la France entre 1944 et 1962, destinés à intégrer, d’une manière ou d’aune autre, ses sujets coloniaux. »

Et c’est en 1962 « que le Parlement, ainsi que la nation, ont été « européanisés » par l’exclusion de l’Algérie de la République.»

L’auteur ajoute : « La « race » et « l’origine ethnique » ont servi à délimiter les frontières de la nation et la réaffirmation de présomptions rassurantes quant aux rapports sociaux de sexe a promis que serait assuré la stabilité de l’Etat. »

 

Au final, son livre montre

-         « comment la Révolution algérienne a fait mûrir les très ancienne contradictions sises au cœur du projet républicain. »

-         comment on a voulu oublier le « fait que la république a su se montrer capable d’imaginer des politiques publiques novatrices afin de surmonter les discriminations et les inégalités affectant des catégories de citoyens en raison de différences attribuées »

Bref « la révolution algérienne n’a pas seulement mis fin à l’Empire, elle a mis au jour les liens inextricables entre l’universalisme et l’impérialisme ». « Le consensus formé autour du « courant de l’histoire » a permis de confondre les choix politiques les choix politiques des autorités françaises avec les ‘valeurs républicaines’ ».

***

 

J’avais dit que je ferai des commentaires à la fin de ces Notes.

En fait j’en ai fait quelques uns en cours de route et sur beaucoup de points, il m’a suffi de citer l’ouvrage pour montrer à quel point celui-ci livre une clef essentielle pour comprendre le sous sol historique de la situation actuelle en France.

On peut être choqué, voire scandalisé, comme citoyen par beaucoup de faits que l’ouvrage rappelle ou indique.

Mais au-delà de cette réaction, l’ouvrage donne une clef notamment sur ce qu’est la laïcité dominante en France depuis 1989 et la 1ère affaire de foulard

(il a rappelé d’ailleurs que, lors des événements du 13 mai 1958, des Européennes avaient fait enlever leurs foulards à certaines Algériennes)

L’historicité de cette laïcité là, n’est pas le « conflit des deux France » mais la colonisation et la décolonisation. Il est absolument capital de le comprendre.

De même, les difficultés de la France à ne plus être une nation « blanche », à accepter son aspect  pluriculturel et multiethnique est profondément enraciné non seulement dans la colonisation, mais dans la manière dont les gens ont vécu la décolonisation.

 

C’est dernier point qui est l’aspect le plus provoquant de l’ouvrage de Shepard.

J’ai moi-même eu du mal avec ce livre au début de ma lecture. Son point de départ indiquant que l’indépendance de l’Algérie n’était pas inéluctable choquait les convictions qui avaient été les miennes quand lycéen, puis étudiant, la guerre d’Algérie (avec la loi Debré) avait donné lieu a mes 1ers engagements politiques.

Shepard m’irritait en mettant cela en doute: un des grands arguments, à l’époque, pour crédibiliser son discours consistait, précisément à affirmer que l’indépendance de l’Algérie était inéluctable ; que la décolonisation était en marche et que rien ne l’arrêterait.

Et peut-être était-ce une croyance qui nous animait : nous étions dans un sens de l’histoire à la fois quasi inéluctable et moral !

Ensuite, l’indépendance de 1962 constituait la preuve que nous avions eu raison.

Bref, sur la guerre d’Algérie, j’étais plus dans les souvenirs d’un vécu d’acteur que dans la distance de l’historien. Vécu d’acteurs que des livres, au demeurant excellents, sur l’histoire de cette guerre, n’avait guère entamé.

L’ouvrage de Shepard, à un certain niveau, me heurtait donc de front. Mais, dés le début, je l’ai trouvé solide. Ce double aspect m’a passionné.

Certes, je suis (depuis longtemps) d’accord pour penser, avec Shepard, qu’il n’y a pas de sens préétabli de l’histoire et que si le FLN a lutté, c’est justement parce que l’histoire n’est pas écrite à l’avance. Par ailleurs, le travail de l’historien doit prendre ses distances avec toute vision substantialiste, toute philosophie de l’histoire.

Je pense toujours cependant (là Shepard ne m’a pas complètement convaincu) qu’il existe des « moments historiques » où les choses sont potentiellement plus possibles qu’a d’autres moments.

Il s’agit d’une tendance et non d’un déterminisme. Et cela me semble été une des raisons de l’engagement de R. Aron pour l’indépendance algérienne.

Mais j’ai compris, au fil des pages de ce livre, tout l’intérêt de déconstruire la notion  de « décolonisation » pour fouiller tout ce qui a été mis sous ce vocable, tout ce qui a été représenté et vécu.

Finalement Shepard effectue, avec cette notion de décolonisation, une démarche tout a fait analogue à celle que je tente de faire avec la notion de laïcité.

Examiner tout ce qui se joue, explicitement, mais aussi et surtout implicitement, de façon masquée, et ensuite amnésique, dans la mise en avant d’un mot global, que ce soit décolonisation ou laïcité, pour légitimer un ensemble de choses très complexe.

Décolonisation et laïcité peuvent être des termes, des représentations utilisés comme des alibis.

Des mots incontestables qui masquent des choses très contestables

Des boucliers qui permettent de légitimer des politiques publiques, des préjugés partagés; de refuser de se poser des questions désagréables.

Cela, d’ailleurs, m’a aussi permis de mieux comprendre à quel point je pouvais dérouter, voire choquer, des militants de la laïcité, atteints dans leurs croyances.

Mais, eux aussi, doivent engager une démarche de connaissance, prendre de la distance avec leur vécu et leurs souvenirs.

 

C’est parce qu’il se livre à la déconstruction d’une notion tabou, parce que ni le général de Gaulle (dont on fait maintenant une sorte de monstre sacré) et sa politique, ni la gauche anticolonialiste elle-même, n'en sortent indemnes, que je compare le travail de Shepard à celui de Paxton, ce qui, sous ma plume, est un beau compliment.

 

PS: pour l'internaute qui a demandé des pécision sur la Halde, le mieux est d'aller consulter son site Internet.