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28/05/2005

EDITO DU BLOG

BIENVENUE SUR LE BLOG LAÏCITE

Déjà plus de 7200 visites sur le Blog Laïcité depuis sa création. 1868 en avril, 1668 pour les 27 premiers jours de mai. Un succès donc qui ne se dément pas et montre l’intérêt de ce nouveau moyen de communication.

Un certain encombrement au niveau des commentaires m’avait fait ‘rater’ le commentaire intéressant de Matthias Renault à propos de la Note « Laïcité 2005 ». Il mérite réponse : effectivement, je pense que la laïcité possède trois caractéristiques et je tente de n’en privilégier aucune, mais de faire jouer les 3 en interaction.

Pourquoi, dans ce cas, avoir indiqué que Jules Ferry avait diligenté une enquête auprès de pays qui avait déjà instauré l’obligation scolaire, au moment où il allait l’instaurer en France, pour savoir comment ces pays avait respecter la liberté de conscience de l’élève ?
Ce n’est pas une manière de privilégier cet élément sur les 2 autres, mais d’abord de signaler un fait historique mal connu, ensuite ce fait est d’autant plus intéressant à noter que Ferry est surtout connu pour avoir déconfessionnaliser l’école publique, l’avoir mise à distance de la religion (ce qui se rattache à la caractéristique de non domination, donc à une autre des 3 caractéristiques) A EU AUSSI CE SOUCI DE LA LIBERTE DE CONSCIENCE;

La liberté de conscience était-elle assurée en 1905 ? Dans une certaine mesure, oui, mais incomplètement et à lire les débats parlementaires sur la loi de séparation, on se rend compte que les députés de différents bords ont eu conscience que la loi donnerait plus de liberté, certains d’ailleurs dans le camp laïque redoutaient cela. Pour donner un seul exemple, les assemblées d’évêques ou les synodes protestants ne pouvaient se réunir sans accord préalable du gouvernement.
Or, aucun gouvernement (même les plus « cléricaux ») n’a, durant tout le XIXe siècle, autorisé une assemblée d’évêques et, il n’y a eu qu’une seule fois l’autorisation de tenir un synode, alors qu’il s’agit d’un maillon essentiel de gouvernement dans le protestantisme réformé.
Et plein d’autres exemples pourraient être cités : la loi de 1905, globalement, a permis aux Eglises de rentrer dans le droit commun. Elle a également instauré une égalité formelle entre religions, alors qu’avant il y avait des cultes « reconnus » et d’autres qui ne l’étaient pas et ont subi, à plusieurs reprises, des atteintes à leur liberté.
Donc la loi de 1905 est importante pour les 3 caractéristiques de la laïcité.
Ajoutons qu’elle ne s’est pas située dans la perspective d’une laïcité « exception française », Briand compare la France avec la situation d’autres pays. Certes il pense que la France va faire une œuvre originale, mais il insiste sur le fait que la séparation est déjà réalisée ailleurs.

Mais nous reprendrons très bientôt ce dernier sujet, car à partir de juin, je vais rédiger des Notes sur la discussion parlementaire de la loi de 1905. Vous verrez, c’est passionnant. Tellement passionnant, qu’il y a des choses que l’on vous cache soigneusement ou que l’on déforme à plaisir…. A bientôt, Ami(e)s du Blog.

19:30 Publié dans EDITORIAL | Lien permanent | Commentaires (2)

Morale laïque

« La morale laïque, hier, aujourd’hui, demain ».

(intervention faite à la Ligue de l'enseignement d'Amiens, transcription faite par Laurence Loeffel, auteure d'un ouvrage sur La question des fondements de la morale laïque (PUF, 2000) et sur Ferdinand Buisson (CRDP Amiens).

Dans la perspective d’une réflexion sur la morale laïque aujourd’hui, l’enquête historique est toujours riche d’enseignements. J’ai eu l’occasion de m’intéresser tout particulièrement aux leçons journalières dispensées dans les écoles primaires de la Troisième République, à travers l’examen d’environ deux cent cahiers d’écoliers . Cette investigation m’a mené de surprises en surprises. Elle m’a permis de restituer l’enseignement de la morale laïque dans toute son ambition, loin des préjugés et des clichés réducteurs. La morale enseignée dans les écoles primaires était porteuse de valeurs potentiellement universelles comme le progrès, la dignité, la solidarité.

Elle pouvait s’inscrire à contre-courant de certaines tendances dominantes de la société, le darwinisme dans sa traduction sociale qui légitimait un discours sur les « races supérieures », notamment, elle a été une école de jugement critique, de liberté, dans un réel souci de formation de l’esprit de l’élève, cherchant à inscrire le nécessaire attachement à la patrie dans un horizon d’universalité. Elle comporte toutefois, bien sûr, une part aveugle, une part d’impensé : l’égalité politique entre les hommes et les femmes et le suffrage universel étendu à celles-ci, la mise en cause de la valeur morale suprême de « mourir pour la patrie » et la guerre de 1914-1918 a mis en évidence la réussite paradoxale de plus de trente ans d’éducation morale.

C’est ainsi toute la dimension de l’éducation morale laïque qu’il convient de considérer, ses promesses et ses silences, si l’on souhaite réfléchir sérieusement aux perspectives d’une morale laïque pour aujourd’hui et pour demain.


Les valeurs enseignées

L’enseignement de la morale laïque est contemporain de la parution de la grande encyclopédie de Marcellin Berthelot qui n’est exempt de darwinisme idéologisé. Les articles « Femme » de cette encyclopédie est typique de la manière dont on concevait l’inégalité entre les hommes et les femmes sur des bases que l’on pensait à ce moment-là scientifiques et irréfutables. On vous enseignait par exemple que les hommes et les femmes n’avaient pas les mêmes os du fémur. La femme était du côté du miracle et l’homme du côté de la rationalité. Plus les « races » étaient supérieures, plus les différences entre les hommes et les femmes étaient marquées.

Or, et cela a été ma première surprise, on ne trouve pas cela dans les cahiers d’écoliers. Ils témoignent plutôt d’un net refus de ce darwinisme qui était aussi un darwinisme social. Le continuum supposé entre les singes développés et l’être humain n’était pas enseigné aux élèves de l’école primaire. On leur enseignait au contraire le principe d’une coupure entre l’animal et l’homme, le principe d’une spécificité de l’être humain passant par la conscience : si un singe voit une banane, il la mange, c’est naturel ; si c’est un enfant, il se demande : « ai-je le droit de la manger ? ». La conscience est, pour la morale laïque, ce qui distingue l’homme de l’animal et elle est le fondement de la dignité humaine. Tout être humain est doté d’une conscience d’où le principe enseigné aux élèves d’une dignité fondamentale du genre humain.

La morale laïque était sur ce point porteuse d’une universalité qui s’inscrivait en faux contre les théories scientifiques de l’époque. Que l’on songe en particulier à ces théories médicales soutenant que les femmes naissent d’un ovule en début de maturation est donc incomplètes, alors que les hommes naissent d’un ovule en fin de maturation, donc complets.
Mais cette dignité égale du genre humain est une dignité en quelque sorte ontologique qui doit se concrétiser dans une dignité morale variable selon les individus. On pourrait s’attendre ici à ce que cette éducation morale scolaire procède par stigmatisation, jetant l’opprobre sur les uns, louant les autres, relativisant l’affirmation première de la dignité du genre humain. D’autant que la Troisième République est une période de stigmatisation très « essentialiste ». Les formes que prennent l’antisémitisme, l’antiprotestantisme ou l’antimaçonnisme, mais aussi l’antijésuitisme et l’anticléricalisme radical conduisent à essentialiser ces figures repoussoirs que sont le juif, le protestant, le maçon, le jésuite, le clérical.

Or, et cela a été mon second étonnement, les contre-modèles moraux utilisés dans l’enseignement de la morale ne sont pas essentialisés. Dans la morale laïque, la personne considérée comme le modèle négatif, c’est l’alcoolique. Mais l’alcoolique n’a rien perdu de sa dignité humaine . On enseignait aux élèves qu’il fallait porter secours tout de suite à un alcoolique qui tombe par exemple en poussant sa charrette. Même s’il s’est comporté comme quelqu’un de bestial, il faut le secourir. Mieux encore, on enseignait que cet homme peut être le meilleur des pères de famille, le meilleur des hommes quand il n’a pas bu. Il devient un autre sous l’emprise de la boisson. Il n’est donc pas du tout mauvais par essence. Les cahiers d’écolier témoignent ainsi d’un recul, d’une prise de distance vis à vis des modes de pensée très stigmatisants de la société d’alors, où le conflit des deux France alimentait le mimétisme de visions essentialistes.
L’universalité de la dignité humaine est donc une des valeurs fondatrices enseignées dans la morale laïque. Mais il y a aussi la solidarité. L’idée de solidarité constitue une sorte de fonds commun à des penseurs de la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle. Elle a fait l’objet de théorisations diverses, philosophiques et scientifiques et a trouvé sa traduction idéologique dans la doctrine de Léon Bourgeois . Elle nous engage vers la conception d’une morale sociale complexe, plutôt une morale pour adultes. Comment est-elle monnayée dans les cahiers d’écoliers ?

Dans les leçons de morale laïque, on insiste sur le fait que chaque enfant naît dans un état de société qu’il doit aux ancêtres, aux anciens. Certaines couches sociales sont plus glorifiées que d’autres : le peuple et les savants. Sans le peuple, les savants n’auraient pas pu manger. Sans les savants, le peuple n’aurait pas vu son niveau intellectuel et technique s’améliorer. C’est grâce à cette solidarité entre l’élite et la masse du peuple que la société a accumulé les progrès. La première conséquence de cette approche de la solidarité, c’est que cette morale laïque qui déstabilise les traditions apprend aussi à respecter les anciens, acteurs du progrès. C’est le sens de la référence à Confucius, parfois convoqué comme autorité de la morale laïque : son spiritualisme s’appuie sur la vénération des ancêtres.

Une autre conséquence de cette éducation à la solidarité, c’est le principe de l’échange, de la réciprocité : on a reçu et donc il faut donner. L’échange n’est pas seulement matériel, il est symbolique au sens où tout acte, ne serait-ce que celui de vendre un produit, a une dimension morale. A tout acte se surajoute une valeur morale. On enseigne ainsi aux enfants la solidarité à l’égard de ceux qu’ils côtoient tous les jours, mais aussi la solidarité de la « petite patrie » à l’égard de la grande patrie. Il n’y a aucune dénégation des petites patries, aucune volonté d’arrachement à ce que l’on appelle aujourd’hui le « particularisme ». Les petites patries ensemble font la grande patrie. Il est vrai que la grande patrie est un peu la médiatrice de l’universel, mais il n’y a pas d’opposition, de contradiction avec les petites patries, plutôt une dialectique.

La solidarité dans le temps et dans l’espace tend ainsi à esquisser une certaine idée d’harmonie liée à l’idée d’un progrès démocratique pour diminuer les injustices qui subsistent: harmonie entre les couches sociales, entre les anciens et les plus jeunes, entre les individus dans la société. En effet, il y a solidarité entre le passé et l’avenir, mais en même temps, comme on ne peut pas payer leur dû à ceux qui sont morts, il faut payer sa dette à ceux qui sont vivants. D’où la thématique de l’association dans la morale laïque. Chacun hérite de cette société dans un certain état grâce au travail des ancêtres, mais cet héritage n’est pas un dû. Chacun a le devoir moral d’être agent du progrès et d’avancer vers une société moins injuste, moins violente, plus pacifique, plus équitable. D’où la croyance en une conjonction des progrès scientifique, technique, social et moral : le progrès social viendra du progrès moral de chacun.
Sur cette question, les enseignants insistent sur l’équilibre des droits et des devoirs. La société démocratique ne fera qu’augmenter les droits, mais cela ne peut fonctionner que s’il y a de plus en plus de devoirs puisque les droits de l’un sont les devoirs de l’autre. Les enseignants de l’époque étaient bien conscients que s’ils parlaient aux élèves des droits, ils oublieraient vite les devoirs. D’où l’importance de la notion d’équilibre.

L’autre moyen d’augmenter le progrès social, c’est la représentation politique. La grande leçon de la morale laïque, c’est que la société peut évoluer sans les violences révolutionnaires. Les violences qui ont eu lieu sous la Révolution française ont été nécessaires, mais maintenant elles appartiennent au passé. Le suffrage universel a rendu inutile la violence. L’intérêt de cet enseignement, c’est que chaque acte moral quotidien est entraîné dans une marche en avant de l’humanité. L’accomplissement des devoirs moraux, ne pas voler, ne pas mentir prend sens au regard des progrès de l’humanité.

En même temps, les instituteurs ne font pas d’angélisme. Ce progrès de l’humanité est un horizon plus qu’une réalité immédiatement accessible. Cette distinction entre horizon et réalité fonctionne à tous les niveaux : ainsi il y a bien l’espérance d’une émancipation sociale à l’égard des croyances, mais à côté, on trouve des accommodements extraordinaires. Vingt ans après les débuts de l’école laïque, il existe toujours des crucifix dans certaines écoles. Du coup, paradoxalement, les catholiques ne sont pas contents. Eux qui agitent l’épouvantail d’une école laïque synonyme d’école d’athéisme affirment que l’école ne donne à la population que la dose d’athéisme acceptable, empêchant ainsi toute révolte. On touche là la réalité d’une laïcité qui ne veut pas aller à marche forcée et pour qui le progrès de la rationalité finira par l’emporter.

Ce tour d’horizon des valeurs enseignées dans l’éducation morale laïque met en évidence ce qu’elle a contenu de promesse. Les impensés de la morale laïque suggèrent toutefois qu’elle n’est pas allée jusqu’au bout de sa propre logique.

La part d’ombre

Le premier impensé de la morale laïque touche le suffrage universel et le droit de vote des femmes. Pourtant, globalement, les garçons et les filles recevaient la même éducation morale, dans le cadre de programmes identiques. C’était déjà là le signe d’une volonté d’émanciper les femmes. Les cahiers d’écoliers attestent cependant parfois de certaines disparités dans le traitement des vertus morales : on attend des femmes « patience, résignation, persévérance, abnégation », toutes vertus censées suppléer au courage militaire . Les institutrices ont joué dans ce domaine un rôle un peu particulier. Bien sûr, elles ne transformaient pas leur salle de classe en tribune, mais elles préparaient les filles d’une certaine manière à l’égalité des sexes, sans jamais en parler directement.

La deuxième zone d’ombre de la morale laïque, c’est l’absence de critique à l’égard de l’Etat républicain. Par l’école, la République se veut porteuse de valeurs, mais les écarts entre la réalité et la République idéalisée sont certains : l’école laïque consacre par son propre fonctionnement les inégalités sociales, puisqu’elle ne scolarise que les enfants du peuple, les enfants de l’élite fréquentant les petites classes des lycées. Elle consacre aussi l’inégalité hommes-femmes en appelant « suffrage universel » ce qui n’est à ce moment-là que le suffrage universel masculin.
L’idée que cette école engendre chez l’enfant la résignation à l’inégalité se concrétise au début du siècle dans la contestation de certains socialistes qui se transforment parfois en critiques ouvertes.
La guerre de 1914-1918 fait toutefois, un temps du moins, taire ces critiques. La victoire de 1918, c’est la victoire de la République et de son école. Alors que pendant trente ans, on s’ingéniait à dénoncer l’inefficacité de l’éducation morale scolaire, alors que certains n’avaient cessé de dénoncer l’école laïque comme une école du vice et du crime, accusée de « démoraliser » la France, d’engendrer un peuple de lâches qui prendraient la fuite aux premiers assauts de l’adversaire, les officiers ont été stupéfaits de constater les vertus morales des gens du peuple. L’attitude de ces hommes pendant la Grande Guerre a été ressentie comme une victoire de la morale laïque.
Durkheim qui avait beaucoup critiqué l’éducation morale des années Ferry, a eu la même réaction et la même surprise. « Notre école publique […] a bien rempli sa tâche », a-t-il pu affirmer en 1916. En même temps, la victoire de la République et de la morale laïque a été une victoire à la Pyrrhus puisque force était de constater que le conformisme de cette éducation morale avait servi à gagner une guerre dont les souffrances qu’elle a suscitées ou permises ont épouvanté les Français.

Or, la morale laïque n’a jamais pris en compte ce cataclysme. Les cahiers d’écoliers d’après-guerre témoignent d’un enseignement pérenne, arrimée aux valeurs d’avant guerre : la dignité par la raison, l’amour du travail, la solidarité. Et tout cela est indiqué de façon plus routinisé, sans le souffle d’avant 1914. Il semble que la morale laïque ait ainsi peiné à se renouveler. Peut-être n’avait-elle pas véritablement les moyens de se transformer.
D’où la difficulté à penser une morale laïque pour aujourd’hui. Supprimée des programmes en 1969, elle apparaît comme une parenthèse dans l’histoire, un projet au service de l’Etat-nation républicain, voué à disparaître une fois celui-ci installé.
Dans le cadre de l’école, on peut penser toutefois qu’une morale laïque est seule susceptible d’assurer la qualité du vivre-ensemble et je suggérerai quelques pistes de réflexion en ce sens.


La morale laïque aujourd’hui

On pourrait s’interroger en premier lieu sur les moyens à mettre en œuvre pour amener l’école à se situer de manière critique face à l’instrumentalisation des savoirs. Comment retrouver cette contestation implicite qui était celle de la morale laïque des origines lorsqu’elle refusait de cautionner le darwinisme social ?

Une première réflexion peut être menée du côté d’un élargissement de l’universalisme des connaissances enseignées. Celles-ci témoignent en effet d’un universalisme plutôt rétréci. L’enseignement de la philosophie en est un bon exemple : il témoigne souvent d’un francocentrisme au détriment, non seulement de la philosophie occidentale d’une manière plus générale, mais encore d’autres traditions. Il serait nécessaire d’élargir l’horizon, d’insister davantage sur la pluralité des Lumières européennes par exemple et d’intégrer dans les programmes des traditions philosophiques non occidentales.

Un deuxième problème me frappe dans l’univers scolaire : c’est la manière quelque peu rigide avec laquelle on aborde le rapport connaissance/croyance. En réalité, cette opposition n’est pas si simple. On le voit bien sous la Troisième République, période qui a transformé en croyances les découvertes scientifiques de Darwin. Aujourd’hui encore, on voit des enseignants face à de jeunes musulmans enseigner le darwinisme de manière très idéologisée. C’est là heurter de front les croyances et prendre le risque de voir les élèves en question opposer un dogme à un autre. Tout le monde sait aujourd’hui qu’aucune théorie scientifique ne prétend plus détenir la vérité, que la connaissance est du côté du risque ou en tout cas du relatif. Cela ne l’invalide pas face aux croyances fondées sur des dogmes, mais cela la situe sur un autre plan. La dialectique entre connaissance et croyance n’est jamais terminée. On ne peut jamais prétendre être totalement a l’abri des croyances dogmatiques.

C’est aussi un des enseignements de la laïcité dans son histoire, à savoir que le combat pour la liberté de penser est aussi une guerre civile interne à chaque individu. C’était déjà la leçon d’Alain au début du siècle ; c’est ce que nous rappelle plus récemment Claude Nicolet lorsqu’il esquisse les contours d’une laïcité intérieure et pour tout dire d’une éthique laïque pour laquelle l’effort difficile mais quotidien consiste à se mettre à l’abri du cléricalisme interne, nous rappelant qu’ »en chacun sommeille, toujours prêt à s’éveiller, le petit « monarque », le petit « prêtre », le petit « important », le petit « expert » qui prétendra s’imposer aux autres par la contrainte, la fausse raison, ou tout simplement la paresse et la sottise… ».

L’attitude de défense de certains enseignants aujourd’hui, qui tend à rigidifier les connaissances en certitudes dogmatiques face à croyances religieuses et des attitudes identitaires, n’est certainement pas la plus efficace pour rendre la laïcité attirante, notamment pour ce qui concerne le dialogue avec l’islam. Bien sûr, ce n’est pas facile, mais prendre des risques, des initiatives, avoir une attitude dynamique d’ouverture et de dialogue, c’est probablement plus fécond, dans les secteurs en particulier qui concentrent une communauté musulmane importante sous l’autorité morale d’un imam.
S’agissant de l’islam, d’autre part, il me semble que nous vivons aujourd’hui en France une situation de fascination stigmatisante dans laquelle les médias ont une lourde responsabilité. Au moment de la Commission Stasi, les projecteurs et l’intérêt de la presse écrite se braquaient systématiquement sur le témoignage (entendue très tardivement d’ailleurs) de jeunes filles portant le foulard au détriment de témoignages tout autant représentatifs de l’islam. Cette stigmatisation nourrit les fantasmes, la peur, d’un côté comme de l’autre. Il est probable que la banalisation serait en la matière davantage susceptible d’apaiser les esprits.

La stigmatisation est aussi un effet non voulu de l’universalisme abstrait républicain. Le risque de cette posture aujourd’hui, c’est d’ethniciser l’autre tout en lui interdisant de répondre en défendant son identité. On prend ainsi le risque de produire ce que l’on craint : durcir les positions, fabriquer de l’extrémisme chez des musulmans portés à la modération qui pourraient tout à fait être intégrés au pacte républicain. Cet universalisme abstrait, quand il n’est pas un choix intellectuel délibéré, est une dimension forte de l’imaginaire politique en France, notamment dans l’univers enseignant. Or, il faut aujourd’hui une séparation de l’école et de l’Etat car l’Etat ne produit plus la nation par l’école. Il faut aujourd’hui que l’école ose critiquer l’Etat républicain. La laïcité, c’est aussi cela, la possibilité de critiquer l’Etat et la société sans faire de propagande.

Il est certain que nous vivons en France une situation difficile qui tient aussi à la fin des certitudes et à la fin des croyances qui soutenaient l’éducation laïque. C’est particulièrement manifeste dans le sort qui est fait à la solidarité aujourd’hui. Toute la richesse de la solidarité telle qu’on l’enseignait au XIXème siècle s’est perdue. L’appauvrissement de cet idéal est sensible dans les glissements fréquents de « solidarité » à « assistance ». La solidarité aujourd’hui, c’est souvent le secours à autrui sans réciprocité, avec tout ce que cela peut comporter de paternalisme inconscient, notamment dans le rapport aux pays pauvres.

Les incertitudes touchent aussi la croyance au progrès et l’éthique. Par exemple, le rapport à la médecine a complètement changé. Elle qui prolongeait la vie est suspecte aujourd’hui de prolonger la mort. Le progrès médical se retourne contre lui-même et débouche inévitablement sur des questions d’éthique. Les questions de sens reviennent sur la place publique, mais elles ne se posent plus comme il y a deux siècles. Aujourd’hui comme hier, il est cependant impératif d’éviter que les religions prétendent imposer des normes à la société civile. Sur cette question, il faut être vigilant, notamment au regard de l’Europe, car il y a des pays comme l’Allemagne dans lesquels l’Eglise surplombe la société civile. Dans le cadre d’une éthique laïque, il faut que soit clair pour tous, le principe d’une diversité de réponses possibles aux questions de sens. Les religions ne sont pas seules détentrices des réponses à ces questions. Il y a aussi des propositions de sens non religieuses. C’est ce pluralisme du sens qui constitue à la fois une défi et une chance pour la laïcité du XXIe siècle.








25/05/2005

SUCCES

LAÏCITE 1905-2005 ENTRE PASSION ET RAISON (Seuil)

L’hebdomadaire des libraires Livres-Hebdo (n° du 13 mai) indique que (je cite ses termes) « l’imposant ouvrage de Jean Baubérot, Laïcité 1905-2005 entre passion et raison, a atteint un tirage de 10800 exemplaires ».
Il précise même que, pour la semaine du 2 au 8 mai, cet ouvrage fait son entrée dans les 50 meilleures ventes d’essais en France. Exactement à la 37ème place, et humour de la réalité !, il se situe entre un livre intitulé « Le kamasoutra des demoiselles » et un autre «Mémoire et identité » d’un certain Jean-Paul II.

Rassurez-vous, cher blogueurs, ma béatification n’est pas en route !

Mais permettez-moi de me réjouir car l'objectif de rédiger un ouvrage sérieux, scientifiquement fondé (au niveau de l'histoire et de la sociologie) et, en même temps, évitant tout jargon et accessible à un large public intéressé par les questions de la laïcité semble en voie d'ëtre atteint.
Par ailleurs, une traduction en portuguais est en cours.

14/05/2005

La campagne du Siècle

APRES LE PROJET DE SEPARATION
D’EMILE COMES :

LA CAMPAGNE DU QUOTIDIEN LE SIECLE


Nous avons vu (cf après ce texte, dans la "Catégorie": « Emile Combes »), le projet déposé par Emile Combes, concernant la séparation des Eglises et de l’Etat.
Ce projet déclencha une campagne de presse menée par le quotidien LE SIECLE, qui apparaît à beaucoup de commentateurs (J.-M. Mayeur notamment) comme ayant constitué une étape décisive : « La campagne su Siècle fut pour beaucoup dans l’échec du projet Combes, elle orienta les esprits vers la recherche d’une séparation libérale : les personnalités dirigeantes du protestantisme français jouèrent là un rôle considérable » (La séparation des Eglises et de l’Etat, 3ème édition, 2005, 43).
Je complexifierai un peu tout à l’heure l’expression de « séparation libérale » ; voyons pour le moment pourquoi les protestants jouèrent un rôle décisif dans la campagne du Siècle.

LE RÔLE DES PROTESTANTS DANS LA SEPARATION :

D’abord, comme minorité religieuse, les protestants étaient plus menacés encore que les catholiques par le projet d’Emile Combes.
Ce dernier en empêchant la constitution d’Eglises dépassant les frontières du département rendait extrêmement difficile la survie du protestantisme (et du judaïsme) dans certaines régions. Les autres dispositions qui visaient le catholicisme atteignaient également le protestantisme et les autres religions.
Les protestants avaient donc des raisons de « monter au créneau ».
Mais de plus ils en avaient la possibilité : ils avaient la réputation d’être de « bons » républicains, beaucoup d’entre eux avaient été dreyfusards.
Un certain catholicisme intransigeant stigmatisait « la République livrée aux juifs, aux protestants, aux francs-maçons » (cf. J. Baubérot-V. Zuber, Une haine oubliée, Albin-Michel, 2000).
De fait les protestants, de diverses tendances, se trouvaient très présents dans la République : la Commission parlementaire chargée d’étudier les projets de séparation a travaillé principalement à partir de deux projets :
- celui de Francis de Pressensé (cf sa biographie par Rémi Fabre aux Presses Universitaires de Rennes, parue en 2004), socialiste, libre-penseur fils d’un pasteur protestant évangélique, Edmond de Pressensé, ami de Jules Ferry, qui avait déjà été un chaud partisan de la séparation,
- celui d’Eugène Réveillaud, député radical de la Charente-Inférieure, libre-penseur converti au protestantisme évangélique, ardent évangéliste, et dignitaire de la franc-maçonnerie.
Le président de la Commission était un libre-penseur d’origine protestante : Ferdinand Buisson, et Aristide Briand, le rapporteur de la Commission avait parmi ses proches collaborateurs François Méjan, protestant évangélique et frère d’un pasteur influent dans l’Eglise réformée.

Cela ne signifiait pas une sorte de « complot protestant » : ces gens n’étaient pas forcément d’accord entre eux, loin s’en faut. Ainsi le projet de Pressensé avait été mal vu des Eglises protestantes et le projet Réveillaud était une sorte de contre-projet.
Mais cela signifiait un efficace réseau de relations. Ce réseau comprenait le quotidien républicain et anticlérical Le Siècle, dont le directeur et le rédacteur en chef étaient tous les deux d’origine protestante.

La campagne de ce quotidien fut animé par Raoul Allier, professeur de philosophie à la faculté de théologie protestante de Paris, un protestant évangélique membre d’une Eglise déjà volontairement séparée de l’Etat. Il va être le chef d’orchestre

J’ouvre là une parenthèse : je précise, quand cela est nécessaire, qu’il s’agit de « protestants évangéliques ».
Pourquoi ? Parce que d’excellents auteurs (Maurice Larkin notamment) qualifie tel ou tel de « protestant libéral » et que cette erreur n’a rien anecdotique.
En effet, elle révèle la croyance naïve qu’il faudrait avoir des idées théologiques modernistes pour avoir des convictions républicaines.
Or Ed de Pressensé, Réveillaud, Méjan, Allier étaient politiquement républicains et théologiquement orthodoxes, c'est-à-dire adeptes des « croyances chrétiennes traditionnelles ». Ce n’était pas du tout des « libéraux » ou des « modérés ».
Simplement ils estimaient que le christianisme authentique suppose que « l’acte de foi » soit libre et donc ne reçoive aucune incitation sociale. En protestant contre les limitations faites aux enterrements libres-penseurs, le pasteur-sénateur Edmond de Pressensé affirmait : « l’honneur d’une religion est qu’on puisse ne pas la pratiquer ».


La campagne du Siècle comprend
- 22 articles écrits par Raoul Allier entre le 6 novembre 1904 et le 22 mars 1905 (Combes quitte le pouvoir le 18 janvier 1905 ; elle se poursuit donc après son départ, et ce jusqu’au début du débat à l’Assemblée nationale qui commence le 21 mars)
- une enquête, publiée parallèlement aux articles d’Allier, auprès de 33 personnalités (18 protestants, 1 juif, 1libre-penseur, 13 catholiques).

LE RENVESEMENT DU THEME « LA REPUBLIQUE EN DANGER »

Allier débute très fort en comparant le projet Combes de séparation avec la Révocation de l’Edit de Nantes (où plus exactement en faisant une sorte d’assimilation entre les 1ères mesures prises par Louis XIV contre les protestants et la révocation) : « M. Combes s’est donné l’air de copier Louis XIV ».
Certes, il affirme que l’Etat républicain doit se prémunir contre les « empiétements de la société religieuse », mais cela ne doit pas se faire au détriment de la liberté. Il lance la formule : « l’Eglise libre dans l’Etat politiquement à l’abri de ses menaces ».

Les accusations contre le projet Combes sont accompagnées de menaces à peine voilées : les protestants se soumettront à la loi, mais si elle est injuste, mauvaise, ils « élèveront une protestation en toute circonstance ».
Et Allier ajoute, suavement, « On ne saisit pas l’intérêt politique qu’il peut y avoir à ce que une question aussi délicate se présente à chaque élection ».

Cet argument peut impressionner des députés républicains : certes les protestants ne sont pas très nombreux, mais ils représentent assez bien la sensibilité de catholiques qui votent républicains. Ces catholiques étaient habitués aux jérémiades des évêques mais si les protestants, considérés comme anticléricaux, se mettent à dire qu’on en veut « non pas au cléricalisme, mais à la religion », alors ils tendront l’oreille. Ces catholiques peuvent donc changer de camp, sous l’influence des protestants. Ce qui est intéressant dans l’argumentation, c’est qu’elle RENVERSE l’argumentation des gouvernements de Waldeck-Rousseau et de Combes sur le thème : « LA REPUBLIQUE EN DANGER ».
Depuis 1899, on affirmait que la république étant en danger devait prendre des mesures pour se défendre et vaincre ses adversaires. Les mesures anticongréganistes avaient été justifiées ainsi. Mais, en induisant un ENGRENAGE DU CONFLIT, il s’avère, en 1903-1904, que PLUS LA REPUBLIQUE PREND DES MESURES REPRESSIVES, PLUS ELLE PROVOQUE DE RESISTANCE, ET PLUS EST DONC EN DANGER.
On aboutit à ce que Clemenceau lui-même qualifie d’ « Etat-congrégation », pour éviter la « congrégation », a (dit-il) « un Etat laïque omnipotent ».
Chez Allier, au contraire, C’EST LA REPUBLIQUE QUI SE MET ELLE-MÊME EN DANGER, si elle adopte une loi de séparation dure.

LA DEMOCRATIE NE SE DIVISE PAS :

L’argument d’Allier est que la démocratie ne se divise pas.
Une loi de séparation de combat, dure, qui brime « l’exercice du culte » (= les services religieux et autres manifestations collectives de la religion) sera contreproductive. Pourquoi ?
Parce que seule ces associations seront discriminées : personne ne pourra empêcher des catholiques de former des associations politico-religieuses, hostiles à la République, dans le cadre de la loi de 1901 sur les associations.
Il vaut donc mieux, à ses yeux, se montrer libéral pour les associations qui assureront l’exercice du culte en étant strict dans l’interdiction d’activité politique dans le cadre de ces associations.

Le raisonnement est toujours celui-ci : un démocratie donne à ses adversaires, dans une certaine mesure, la liberté de la combattre. Attention donc à une loi qui laissera (en fait) « substituer entièrement un danger » en donnant « l’illusion d’y avoir paré ».

D’autre part, si après la séparation, l’Etat continue à « intervenir sans cesse dans la vie des Eglises par le retrait ou l’octroi de faveurs arbitraires », de telles pratiques peuvent, par contre coup, favoriser un jour, « une réaction politique, un gouvernement clérical », ce pouvoir clérical « aura été armé par la République pour opprimer à son aise les consciences ».

L’ESPOIR D’UN CATHOLICISME REPUBLICAIN :

On voit comment se noue, pour Allier, la défense d’une république, non seulement laïque mais anticléricale. Et Allier combat, dans ce sens, des mesures qui défavorisent (selon lui) la création de dissidences internes au sein du catholicisme. Il émet l’espoir que si Pie X refuse une séparation libérale, les paysans français se grouperaient « autour d’un prêtre décidé à marcher avec ses fidèles plutôt qu’avec Rome ».
C’est l’espoir, partagé par maints protestants et libres-penseurs de l’époque, de l’émergence d’un « CATHOLICISME REPUBLICAIN ».

On le voit, si Raoul Allier demande, à plusieurs reprises :
- la liberté pour tous
- l’égalité de traitement entre les religions et les « associations anti-religieuses »

Et donc, incontestablement une séparation libérale, il espère quand même que la séparation produira une fracture au sein du catholicisme français et défend avec persistance non seulement les droit des groupements existants, mais ceux des futurs groupes catholiques dissidents et républicains.

Ce problème va être AU CŒUR DE LA PREPARATION DE LA LOI DE SEPARATION. Maintenant, on a tendance
- soit à le rejeter dans l’impensé
- soit à faire comme si tous les partisans d’une séparation libérale avaient défendu l’unité de l’Eglise catholique

OR LE PROBLEME DE L’EVENTUEL CATHOLICISME SCHISMATIQUE ET REPUBLICAIN VA DIVISER LES PARTISANTS D’UNE SEPARATION LIBERALE, une fois le modèle régalien de séparation combiste rejeté.

Rendez-vous le 28 mai pour la fin du Ministère Combes et la suite du processus de séparation des Eglises et de l’Etat.

GENRE ET LAÏCITE

Genre, Laïcité(s)

(Ouverture du colloque « Genre, Laïcité(s), religions 1905-2005
CNRS, Campus Pouchet, 10-11 mai 2005)

(selon Françoise Thébaud le « genre » est la « classification sociale et culturelle en masculin et féminin », c’est la « différence des sexes construites socialement », avec les activités, les attributs psychologiques et les rôles assignés à chaque sexe par une société donnée)




Je remercie chaleureusement Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel de m’avoir confié l’agréable tâche d’ouvrir ce colloque. Et pour Florence, les remerciements se redoublent car c’est grâce à elle et à Laurence Klejman, venues me voir quand elles préparaient leur thèse que j’ai pu apprécié, il y a bien vingt ans maintenant, l’importance de l’étude historique du féminisme.

Leur thèse, sur « l’égalité en marche » (1989), témoignait déjà d’un intérêt pour des thèmes proches de ceux que nous allons traiter puisqu’elle portait sur les mouvements d’émancipation des femmes sous la IIIe République. Elle était préparée sous la direction de Michèle Perrot et je voudrait profiter de cette occasion pour rendre hommage a cette grande historienne, qui a su, avec une parfaite sérénité, bravé les conformismes pour donner d’indéniables lettres de noblesse universitaire à un champ méconnu de l’histoire. De ses nombreux travaux, je retiendrai son Histoire des femmes en cinq tomes (1991-1992) dont je m’honore d’avoir été parmi les 20% de collaborateurs masculins.

UN TOURNANT : L’HISTOIRE DES FEMMES DE MICHELE PERROT
Il n’est pas inutile, en ce début de colloque, de rappeler brièvement à quel point cette œuvre a ouvert de nombreuses pistes et a provoqué une réflexion de grande ampleur. Cette réflexion, bien sur, a été parfois critique, notamment outre-Atlantique où certaines spécialistes ont trouvé l’approche bien française. Cela m’inspire deux remarques. La première est que, quoiqu’il en soit, il était réjouissant qu’enfin les femmes ne soient plus exclus de la démarche historienne en France, comme elles l’avaient été pendant un siècle du suffrage dit universel.
Et la seconde est que personne n’est universel à lui tout seul. Pas plus les chercheuses et chercheurs américains que les européens, ou les français, ne peuvent l’être et c’est une banalité, qu’il n’est pas inutile de redire, que le croisement des points de vue, la diversité des approches permet un enrichissement mutuel.

GENRE ET LAÏCITE : TERMES INTRADUISIBLES ?
Le titre même de notre colloque m’a rappelé ce débat américano-français. En effet, alors que je préparais cette petite intervention, je lisais, en même temps, le dernier ouvrage d’Alain Touraine. Selon lui, deux termes s’avèreraient très difficiles « à transposer dans une autre langue » : le terme américain « gender » et le terme français « laïcité » (2005, 13).
Eh bien, les organisatrices de ce colloque ont osé les coupler, nous proposer une approche non seulement interdisciplinaire mais comparatiste et ne se bornant pas à l’Occident. Elles ont estimé que gender et laïcité peuvent faire bon ménage. Cette hypothèse repose sur deux idées fondamentales que je partage. D’abord, la laïcité n’est pas que française ; ensuite la problématique du genre constitue un angle d’approche indispensable pour qui veut étudier la laïcité.

LA LAÏCITE
La laïcité n’est pas que française même si le terme, dans le glissement de sens qui l’a fait naître, est d’abord apparu en France. Des pères-fondateurs de la laïcité ont tenté de préciser ce que recouvrait cette notion : Ferdinand Buisson (1883), au moment de laïcisation de l’école publique, Aristide Briand dans son rapport sur le projet de loi de séparation des Eglise et de l’Etat (1905). A partir de leurs propos, on peut parler de laïcité à partir du moment où le pouvoir politique n’est pas légitimé par le sacré, où la souveraineté provient démocratiquement de la nation et où on se réfère dans la vie publique à trois principes fondamentaux :
le premier est le processus de distinction et d’autonomisation de l’Etat et des institutions par rapport à la religion,
le second est la liberté de conscience et le libre exercice du culte (au sens large de manifestations sociale des convictions religieuses) ,
le troisième est l’égalité des diverses religions et convictions. Naturellement l’articulation entre ces 3 principes est différente suivant les domaines, les lieux et les périodes historiques.
On réduit trop souvent la laïcité à la première de ces caractéristiques, mais dans ce cas on peut tout aussi bien se situer dans une perspective régalienne où la liberté du culte est limitée par le pouvoir de l’Etat ou dans une perspective de religion civile, qui restreint également cette liberté.

Quand on étudie les débats parlementaires français sur les différents articles de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, on est frappé de voir à quel point ces trois référents se trouvent présents, invoqués par des députés et sénateurs de divers courants. En même temps, leur application est toujours relative et un enjeu politique et social de première importance. Et cet enjeu, ce débat et le dissensus qu’il implique, s’effectue dans le cadre des représentations communes.
Pour ce qui nous concerne, il est intéressant de constater qu’il y avait accord pour que les femmes puissent être des membres actives des associations créées pour l’exercice du culte, alors même qu’il paraissait évident qu’elles ne devaient être politiquement ni élues ni électrices.

L’INTERET D’UNE ANALYSE : GENRE ET LAÏCITE
Voila un exemple parmi d’autres des constats que permet la perspective du genre. De façon plus générale, en en restant au dossier que je connais le moins mal, celui de la laïcité française, d’autres remarques sur genre et laïcité s’avèrent possibles. Un des pères fondateurs de la morale laïque, le philosophe Henri Marion, qui par ailleurs reconnaissait et mettait en question le « rapport de subordination » des femmes aux hommes. Il comparait cependant, au tournant du XIXe et du XXe siècle, les femmes aux « enfants », assimilant facilement le concret mais peu capable d’abstraction. « Ce qui manquent (aux femmes), poursuivait-il, c’est surtout le sens de la causalité naturelle, de la loi » ; c’est pourquoi « le miracle n’a rien qui les étonne ».
Cqfd : la fameuse « psychologie de la femme » (c’est le titre de l’article) est référée non à un rôle social historiquement variable mais à un invariant : la ‘nature’ de la femme, cette nature consiste à être imprégnée de religiosité, tandis que l’homme peut, lui, être libre-penseur.

Dans une des rares thèses d’Etat consacrée à un objet d’étude qui concerne l’histoire des femmes (il y en a eu seulement 4 avant la disparition de ce diplôme selon Françoise Thébaud (1998,24), mais nous somme les borgnes rois du royaume des aveugles car sur les 4, deux se rapportent à notre sujet), Claude Langlois a montré (1984) que les activités permises aux religieuses pouvait constituer, dans la société française du XIXe siècle si figée en la matière, une voie d’émancipation féminine.
Pour ma part, j’ai proposé d’analyser la différence tendancielle du rapport sexué à la religion dans cette France là, celle du premier seuil de laïcisation, en termes de « stratégie familiale faite de proximité et de distance avec l’Eglise catholique. Dans la répartition des rôles, la femme maintient le contact, tandis que l’homme se permet d’être un « esprit fort », mais les deux parents, le plus souvent, tiennent à ce que leurs enfants suivent le catéchisme et puissent recevoir la première communion. De même on veut pouvoir se marier religieusement et être enterré religieusement » (J Baubérot, 2000, 68 ; 2003, 67).

Naturellement, cette stratégie familiale est elle-même dépendante de la séparation sexuée des sphères opérée par le Code Civil (F. Rochefort, 2005, 100). La femme mariée est reléguée dans la sphère domestique et dans un rôle religieux et moral. La frontière va s’amplifier à partir de 1848 puisque tout homme va disposer du droit de vote, être un électeur.
Mais, l’affaire se complique, car les hommes peuvent être, eux aussi !, de grands enfants et le suffrage dit universel être sous influence…, sous l’influence notamment des femmes puisque celles-ci ont un rôle d’éducation domestique. Lors du basculement du premier au second seuil de laïcisation, il est devenu indispensable pour les laïcisateurs républicains d’éduquer les éducatrices, de rendre plus distant leur lien avec la religion. Et là, nous bénéficions de l’autre thèse de doctorat d’Etat, celle de Françoise Mayeur, sur L’enseignement secondaire des jeunes-filles sous la Troisième République (1977).

LES FEMMES : UN ENJEU LAÏQUE ET REPUBLICAIN
Jules Ferry avait fixé l’enjeu : il faut, déclare-t-il, « que la femme appartienne à la Science » et qu’elle cesse d’appartenir « à l’Eglise ». Mais ce qui arriva est plutôt l’inverse, au fur et à mesure que certaines d’entre elles sont éduquées, c’est la science qui se met à appartenir à des femmes. Une femme devient docteure ès sciences en 1885, une autre est reçue seconde à l’agrégation masculine de philosophie vingt plus tard et en 1906, Marie Curie devient professeur titulaire de la chaire de physique générale à la Sorbonne. L’ « égalité d’éducation » prônée par Ferry va-t-elle entraîner, peur masculine, l’indifférenciation des sexes, c'est-à-dire un certain brouillage des rôles ?
« Ce qui frappe, écrivent Yvonne Knibiehler et Catherine Fouquet (1983, 207), c’est que (…) le catholique le plus pieux, le scientiste le plus enthousiaste sont capables d’emprunter des arguments au camp adverse pour démontrer qu’il faut laisser les femmes à la maison ». Il y eu certes des laïcisateurs que l’on peut qualifier de « féministes », comme Buisson qui combattra en faveur du droit de vote des femmes, mais, dans le monde médical notamment, les « deux France » se réconciliaient souvent quand il s’agissait de fonder biologiquement une inégalité entre les sexes.

LE TRYPTIQUE : GENRE, CLASSES, RACES
Ce qui très significatif, et rejoint des préoccupations fortes des études sur le genre notamment lors des années 1990, c’est que nous trouvons le triptyque genre, classe, et surtout race. Les évolutionnistes affirment que c’est dans les « races inférieures » que les deux sexes comportent le plus de traits communs. Ainsi le physiologiste Gustave Le Bon explique que les différences entre les races, les classes et les deux sexes « s’accentuent avec le développement de la civilisation » (Y. Knibiehler, C. Fouquet, 1983, 216). Et de même qu’il y a eu longtemps une certaine ségrégation sociale, dans la République laïque française, par l’existence de deux filières, une populaire et une bourgeoise, de même on tentera de différencier les matières enseignées dans les lycées de garçons et les lycées de filles.

Pourtant la ségrégation scolaire entre les sexes sera moins forte que la ségrégation sociale entre les classes (mais il ne faut pas oublier que certaines femmes cumuleront ces deux handicaps sociaux). Inversement, alors que les ouvriers espéreront avec le « Grand Soir » un renversement de la domination de classe, le mouvement des femmes réclamera l’égalité, l’égalité dans la différence parfois, et ne revendiquera pas un renversement de la domination.

Là, nous retrouvons tous les débats et les réflexions qui portent sur les interactions et les similitudes entre rapport de race, rapport de classe et rapport de genre, et, en même temps, sur la question récurrente de la spécificité des rapports de genre. Il est très important de tenir ensemble interactions et similitudes d’un côté, et spécificité de l’autre.

DEUX SPECIFICITES
Et, dans cette spécificité il me semble discerner notamment 2 caractéristiques : si les rapports entre les sexes sont socialement construit, il n’en reste pas moins que dans la réalité sociale les relations entre les êtres sexués sont en général des relations plus individualisées et moins médiatisées que les relations entre classes et entre races. Quand il prônait une certaine égalité d’éducation, Ferry estimait que l’Etat avait intérêt à ce que maris et femmes aient la même culture, puissent se comprendre. De même que l’Etat doit assurer la paix sociale, il doit assurer une certaine paix conjugale. Celle-ci met en jeu des processus différents de celle-là, même si ni l’une ni l’autre n’abolit en fait les rapports de force. Par ailleurs, l’étude des représentations ne peut évacuer le fait que ces dernières renvoient aussi au désir.
Cela bien des féministes l’avaient compris qui parlaient de l’ambivalence de leur situation de femme à la fois désirée, adulée et méprisée. Le genre comme construction d’un sexe social n’abolit pas la réalité empirique du sexe physique.

Mais je m’arrète, car je vous entraîne peut-être là hors du cahier des charges du colloque. Celui-ci est assez riche pour se suffire à lui-même. Et il est temps que je laisse Florence Rochefort vous en préciser l’architecture.