Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16/07/2005

Télévision et laïcité

 

Je me suis exprimé trop rapidement dans mon dernier édito du Blog. Et parler de la télévision et de la laïcité nécessite une Note spécifique.

D’abord il ne s’agit pas de faire de l’indignation morale et de dire la télévision est « mauvaise ». D’abord parce qu’une telle indignation peut empêcher d’analyser plus à fond les choses ; ensuite parce que s’il y a une critique à émettre, elle doit nous atteindre tous : en effet, que recherche la télévision ? Le meilleur audimat, la meilleure audience, et donc la grève de certains programmes constituerait une arme efficace pour changer les choses .

Ensuite, il y a un malentendu complet qui montre que je me suis exprimé trop allusivement. En effet, je n’ai pas voulu dire que la télévision imposait des contenus, et notamment des contenus politiques. Non, je ne pense pas qu’elle ait une influence directe à ce niveau et je suis bien d’accord avec mes honorables commentateurs :

- d’une part l’utilisation d’internet s’est montrée un outil efficace lors de la campagne du référendum et les partisans du « non » ont su beaucoup mieux l’utiliser que les partisans du « oui »

- d’autre part la « télé » peut produire un effet de « raz le bol » qui peut la rendre complètement contre-productive au niveau de la diffusion de contenus.

Et, de façon plus générale, on peut dire que les gens ne sont nullement des récepteurs passifs.
OK pour tout cela.

 

Mais, pour moi, le problème reste entier.

Car si la télé n’impose pas (en tout cas pas toujours, loin de là) des contenus de pensée, la télé tend à imposer une manière de penser, une façon d’appréhender les problèmes et elle tend aussi à réduire la réalité à ce qu’elle en dit en faisant comme si ce qu’elle passe sous silence n’existait pas (ou fort peu), à nous imprégner de ses critères d’évaluation de la réalité.

 

Pour me faire comprendre, je vais donner un témoignage : il me semble que la « meilleure » émission de télé que j’ai jamais faite a été, en 1997, un passage dans l’émission de Canal + « Nulle part ailleurs » pour présenter mon ouvrage La morale laïque contre l’ordre moral.

C’était une semaine où Jérôme Bonaldi présentait l’émission et il m’avait invité à déjeuner avec son équipe pour préparer ma venue. C’était déjà très bon signe, car d’habitude, il n’y a pas ce genre de préparation. Tout au plus, un contact avec « l’assistante » et après, sur le plateau, souvent autre chose que ce qui était convenu (j’ai un très mauvais souvenir de Michel Field spécialiste de ce genre d’entourloupe). Il y avait là, en plus de Bonaldi, 3 personnes dont une jeune femme, Alix je crois, extrêmement fine et auteure de romans policiers.

Jérôme me dit à un moment qu’il va me poser telle ou telle question. Je lui réponds que je les trouve bébêtes. Il me rétorque qu’il en est conscient mais que c’est ainsi que les téléspectateurs se posent le problème de la morale.

Je refuse cette réponse et je le lui dis nettement. Elle est inacceptable, lui dis-je, pour deux raisons : d’abord qu’en sait-il ? Certainement pas tous les téléspectateurs. Ensuite, à supposez même qu’une partie des téléspectateurs raisonne de cette manière, en posant ce genre de question, il va faire croire à tous que c’est ainsi qu’il faut raisonner. Je lui dis qu’à mon sens il n’est pas un simple reflet des téléspectateurs mais, à sa manière, un maître à penser, quelqu’un qui structure leur pensée.

Jérôme est un peu surpris : jamais personne ne m’a jamais dit cela me confie-t-il. Il accepte de se remettre en cause et nous faisons du brainstorming pour trouver de nouvelles questions qui nous paraissent intelligentes et, en même temps, correspondent aux nécessités de la « télé ».

Résultat 10 minutes d’interview (beaucoup pour l’émission, peu pour s’expliquer vraiment) qui, vu ce temps court et les contraintes de la parole de masse, ont été (à mon sens) le mieux possible. Mais, pour obtenir ce résultat trois heures de préparation pour 4 personnes + moi avait été nécessaire et il y avait eu, en outre, l’acceptation  (très rare)  par une « vedette » de la télévision d’une remise en cause. Et ce souvenir est l’exception qui confirme la règle.

 

Pour moi, cela reste une expérience exceptionnelle et la télévision habituellement c’est plutôt le contraire. Que de fois, juste avant une émission qui a pourtant la réputation d’être « sérieuse », le présentateur m’a glissé : « n’oubliez pas que la télé c’est avant tout du divertissement. ». Et du « spectacle » pourrait-on ajouter, ce qui fait que le spectaculaire est systématiquement privilégié et par la télé, et par nous car, réfléchissons, si jamais la télé nous présente les choses de façon calme, sans dramatiser ni faire peur et en tentant de rendre un tantinet compte de leur complexité, l’émission va moins nous impressionner, moins se trouver gravée dans notre mémoire que dans le cas inverse. Là encore, il ne s’agit donc pas d’être dans l’indignation morale.

 

Et si je parle de la télé, c’est parce qu’elle reste le média dominant. Bien sûr elle n’est pas seule en cause. Je me rappelle d’une émission de radio, à la même époque, toujours pour présenter le même ouvrage. Le présentateur avait, en direct, une enseignante qui veut commencer à expliquer ce qu’elle fait dans sa classe en matière d’éducation à la citoyenneté. Elle n’avait pas parlé depuis 25 secondes que le dit présentateur trouvait que c’était déjà trop. Il lui coupe la parole, lui demande : « Quelle est la première chose que vous apprenez à vos élèves ? »

 Réplique immédiate de la dame (qui ne manquait pas de répartie) : « la première chose que je leur apprend est que la moindre politesse consiste à ne pas couper brutalement la parole de celui qui parle ». Le présentateur a ri jaune, mais n’a pas changé ses habitudes pour autant.

 

Au delà de la politesse, c’est cette impossibilité de disposer d’un temps minimum pour argumenter, pour énoncer une idée, sans être arrêté dans son élan, c’est cette obligation de dire de l’immédiatement compréhensible à tous qui façonne une façon hégémonique et simpliste de voir les choses.
Et encore, tout cela date de 1997, les choses ont bien empiré depuis.

 

A ce que je viens de dire, s’ajoute les simplifications du classement. On classe les choses une fois pour toute et de façon tellement schématique que cela en devient faux.

Ce qui me frappe souvent, c’est d’ailleurs la rigidité et la fixité dans le temps de ces classements. Nous sommes, théoriquement, la société du scoop et du toujours nouveau mais très souvent l’information donnée date et date tellement qu’elle est devenue fausse. Les choses ont changé, mais on répète toujours la même chose.

 

Je pourrais continuer pendant des heures. J’espère cette fois m’être fait comprendre pour l’essentiel : c’est d’abord des schèmes de pensée qui sont imposés (non un contenu) et cela a directement à voir avec la laïcité dont l’idéal est la liberté de penser.

La liberté de penser suppose que le débat puisse être de qualité et qu’on ne soit pas réduit à l’exposé de pensées simplistes, à l’exposé d’un pour et d’un contre aussi excessif l’un que l’autre, sans qu’il soit possible d’exprimer l’ambivalence. Je vous assure que c’est de plus en plus difficile, même s’il ne faut pas renoncer.

 

Reste à tenter de trouver une explication à cette situation.

Premier niveau d’explication, basique mais qu’on aurait tort de négliger ou de sous-estimer pour autant : la télévision (quelle soit privée ou même publique) est fondamentalement une structure marchande qui doit fabriquer un individu standard pour pouvoir diffuser le même produit à des millions de ces individus. L’individualité, c'est-à-dire ce que l’individu peut avoir de spécifique, n’est pas de l’immédiatement consommable, communicable, et donc nuit à un bon audimat. Et si le propos un peu difficile à comprendre, s’il faut entrer dans une perspective originale, gare au Zapping… Le message télévisuel hégémonique est la publicité (qui là aussi structure en partie à votre insu votre façon d’appréhender les choses). On a joué à la vierge effarouchée quand P. Le Lay a déclaré qu’il vendait à ses annonceurs des tranches de « cerveaux disponibles ». Il avait au moins la justesse de dire les choses.

Il ne faudrait pas que la faillite sociale du marxisme rejette dans l’impensé l’analyse critique de la société capitaliste. OK, on n’a pas (encore ?) trouvé d’autre système social viable pour les sociétés modernes. Mais cela ne nous oblige pas à fermer les yeux. Sans oublier, bien sûr, que les sociétés communistes totalitaires où on a imposé et forme et contenu de pensée, c’est encore pire.

 

Second niveau d’explication : justement le fait que l’on a pas trouvé d’autre système social pour « gérer » les sociétés modernes. Celles-ci mettent tout le temps en contact des gens qui ne se connaissent pas et n’ont pas vocation à vraiment se connaître. Des gens qui rentrent en contact sur des points précis et limité et qui doivent souvent avoir un contact court et efficace.

D’où, effectivement, la nécessité d’une communication de masse qui, autant que faire se peut, mette entre parenthèse les individualités, permet l’im-médiateté, le temps 0, court-circuite donc les médiations et abolit le temps où l’on s’apprivoise (comme le dirait le vieux Saint Ex). Une communication standardisée, calibrée et qui rejette tout ce qui dépasse. Il y a un continuum entre « penser télé » et « penser énarque », même si le second type est beaucoup plus sophistiqué que le premier.

Et il m’est arrivé, à plusieurs reprises, d’avoir des entretiens avec de brillants jeunes gens, qui m’avaient demandé rendez-vous parce qu’ils souhaitaient faire une thèse sous ma direction. Mais, à chaque fois que je leur proposais un sujet de thèse, ils me récitaient leur savoir et me disaient : mais qu’y a-t-il à chercher ? Et il n’y avait jamais rien à chercher sur rien car ils n’arrivaient pas à concevoir le savoir comme troué. Et trouer le savoir est le début aussi bien de l’interrogation  existentielle que de la recherche et de toute découverte : savoir qu’on ne sait pas ; savoir mettre en question ce que l’on sait. Or, nous sommes peut-être dans une phase de bureaucratisation, de technicisation du savoir, de la production sociale à haute doses d’évidences de tous ordres… et c’est cela aussi qui menace la liberté de penser.

 

Il y a un troisième  niveau et peut-être un quatrième et puis la question : que faire pour que cela change un peu ?

Mais je ne vais pas tout dire d’un coup,… et puis j’aimerais savoir déjà ce que vous pensez de tout cela. Je ne prétends pas avoir fait le tour de la question. Alors réagissez et (à suivre).

Les commentaires sont fermés.