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25/05/2006

PARITE ET DIVERSITE, MÊME COMBAT

D'ici la fin de la semaine, une nouvelle Note:

Menace sur la liberté de penser.

Les prochaines élections présidentielles en France et le fait que, pour la première fois dans l’histoire de ce pays, une femme peut être élue présidente de la République font que la lutte contre la discrimination que subissent les femmes dans le domaine politique redevient d’actualité. Il se trouve que je connais personnellement Ségolène Royal puisque j’ai été membre de son Cabinet en 1997-1998, quand elle était ministre de l’enseignement scolaire (je m’occupais de la formation à la citoyenneté)… et je souhaite fort qu’elle réussisse. Cette situation fait que beaucoup de personnes m’interrogent  à son sujet. Et je suis frappé par le genre (sans jeu de mots !) de questions posées, venant de personnes qui devraient être sans problème dans une culture où l’égalité homme-femme est chose normale : ces questions tournent autour sa « capacité » à gouverner. Elle a fait partie du Cabinet présidentiel pendant le premier septennat de Fr. Mitterrand, elle a été 3 fois ministre, elle est présidente de région…  Bref on trouve là un exemple typique d’une inflation d’exigences que nous n’aurions pas s’il s’agissait d’un homme.

Quand je témoigne de mon étonnement à certains collègues universitaires, la réponse la plus fréquente, c’est : « que voulez-vous nous sommes un pays culturellement catholique ». Or l’Irlande, nation catholique s’il en est, a élu en 1990 Mary Robinson comme présidente de la République, et le Chili en ce début d’année 2006, a suivi cet exemple. D’ailleurs, ces références à géométrie variable m’amusent (et me chagrinent un peu) : l’islam serait en délicatesse avec certaines  valeurs de la « République laïque », et tout à coup, bonne excuse, la France se retrouve culturellement catholique et cela expliquerait, sans véritablement poser problème, qu’elle ne vit nullement les valeurs qu’elle proclame !

Nous l’avons vu avec Olympe de Gouges et aussi avec le rappel que le refus du droit de vote des femmes a été justifié par le mythe de la « femme soumise » au « cléricalisme » : il a existé historiquement en France un antiféminisme républicain et laïque qui n’a pas disparu par enchantement. Le parti socialiste n’a pas normalement) une culture catholique forte ! Or, j’entendais il y a quelques jours sur France Inter (publicité gratuite !) que pas mal de « jospinistes » seraient prêts  à se rallier à Fabius, si le retour de Jospin s’avérait impossible, pour éviter (disent-ils) une « oie blanche » (sic !!),  c'est-à-dire, en fait, une femme. Sous réserve que l’information soit bien exacte, elle est alors plus que significative. Et ce qui me fait penser qu’elle l’est sans doute, c’est qu’effectivement, je sais par ailleurs, que François Hollande est accusé, dans son parti, de ne pas savoir « tenir » sa compagne, ce qui signifie que la présence d’une femme parmi les candidats à la candidature apparaît profondément illégitime. C’est quand même extraordinaire,… et surtout révélateur.

Le sexisme, et notamment le sexisme politique, est une réalité dont les milieux qui se veulent très laïques (rappelez vous : deux des présidentiables du PS au premier plan pour l’interdiction du foulard à l’école publique et qui ont accueilli la candidature de S. Royal, l’un en disant « mais qui va garder les gosses ? », l’autre en déclarant : « l’élection présidentielle n’est pas un concours de beauté » !) s’avèrent friands. Pourtant la France a voté une loi, la loi du 6 juin 2000, pour obtenir l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux fonctions électives. Et cette loi est la plus exigeante possible en la matière. Pays paradoxal (et pas seulement sur ce sujet !).

Cette loi a suscité, en son temps, un grand débat et l’examen des arguments échangés est très intéressant. Olivia Bui-Xuan les a synthétisés dans un ouvrage sur le droit public français[1]. Rappelons d’ailleurs, ironie de l’histoire, que c’est le gouvernement Jospin qui a fait voté cette loi dont l’état d’esprit devrait faire trouver banal qu’une femme puisse être présidente de la République. Mais passons.

Cette loi impose, selon des modalités différentes,  que pour les élections au scrutin de liste, les listes déposées comportent 50% de candidats de chacun des deux sexes (à une unité près).  Pour les législatives, les partis politiques doivent présenter (à 2% près) un nombre égal d’hommes et de femmes comme candidats, sous peine de sanctions financières : d’ailleurs les « partis de gouvernement » ont préféré payer ces sanctions plutôt que de se conformer à la loi  et le pourcentage de femmes à la Chambre des députés, qui était de 10,9% avant la loi, est glorieusement passé à….12,3%. Bravo Messieurs les députés. Je dirai même que votre progressisme échevelé va trop loin : voyons 11,67352 % aurait suffit, ne croyez-vous pas ?

Comme souvent, la France s’est payé un beau débat de principe, sans que la réalité suive (on peut quand même espérer mieux en 2007 !).

 Les arguments donnés contre la loi nous intéressent au premier chef car nous retrouvons le sujet abordé il y a 3 semaines avec la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne : pour Eleni Varikas reconnaître « le caractère genré de l’individu » porterait atteinte « au substrat de base de la démocratie représentative qui est l’individu abstrait, c'est-à-dire dépourvu de tout attribut particulier ». Dominique Schnapper,  la plus subtile et la plus nuancée des membres de cette mouvance, récite pourtant, à cette occasion, le catéchisme républicain : en France, « tous les membres, quels que soient leurs origines historiques ou religieuse, leur sexe, leurs caractéristiques sociales, quelles que soient leur diversités et les inégalités qui les séparent sont également des citoyens (…) civilement, juridiquement, politiquement libres et égaux. » Belle « abstraction », mais cache sexe de discriminations de fait. Décidément, il semble qu’Olympe ait été guillotinée pour rien. La leçon n’est toujours pas comprise.

      D’autres personnes, comme le doyen Georges Vedel ou Elisabeth Badinter, insistent sur le risque de ‘contagion’. Ainsi cette dernière  fait remarquer que « les femmes ne sont pas les seules victimes de la société, les autres aussi vont demander leur part, au mépris de la cohésion. Laissons entrer le particularisme dans la définition du citoyen et nous vivrons une sinistre cohabitation de ghettos différents. Je ne veux pas du communautarisme. La République repose sur l’abstraction de la règle, la généralité de la loi, pas la spécificité des individus ou des communautés. ».

Bref, la parité était alors de l’horrible communautarisme, elle marquait la fin de l’universalisme abstrait. Donc, belles dames et beaux messieurs, qui vivez dans la douce France, depuis 6 ans maintenant, vous habitez dans l’enfer communautariste. Et dire que vous ne vous en étiez même pas rendu compte. Maintenant que vous le savez, allez-vous pouvoir dormir ce soir ? Qu’attendez-vous pour émigrer dans des lieux plus cléments, plus « républicains » : l’Amérique, par exemple, qui n’a jamais été si loin dans la « discrimination positive » imposée par la loi !

      Les arguments en faveur de la parité sont, comme d’ordinaire, dépendants de l’idéologie dominante. Ils cherchent à démontrer en effet qu’il ne s’agit pas de « communautarisme » ; laborieuse démonstration qui, hors du petit hexagone n’aurait pas lieu d’être (car on n’est pas ainsi obsessionnel) ou, à tout le moins, ne prendrait pas cette importance. André Comte-Sponville affirme doctement : « Donner un statut de droit à une différence biologique ou physiologique alors que le plus souvent nous la mettons et fort heureusement entre parenthèse, ça me paraît prendre en compte ce que la différence sexuelle a de singulier parmi toutes les autres différences biologiques possibles. C’est pourquoi, il ne s’agit pas dans mon esprit de mettre un doigt dans le communautarisme. » Et, comme chacun le sait ou devrait le savoir, le réel est prié de se conformer à ce qu’a « dans l’esprit » le clinquant penseur médiatique.

Je plaisante, mais étant un descendant de paysans, j’ai besoin qu’on m’explique pourquoi on doit tenir compte là d’une différence que l’on met « heureusement entre parenthèse » le reste du temps. Ce serait ce pas pour lutter contre une discrimination ? Mais alors, prendre des mesures analogues pour lutter contre les  autres discriminations n’est peut-être pas de l’horrible « communautarisme » ! Et ne devrait-on pas se libérer une fois pour toute de cette obsession « communautariste » qui empêche de penser sereinement,  rigoureusement.

      Ma question est identique quand je lis que Sylviane Agacinski affirme qu’ « on ne saurait comparer ni les femmes ni les hommes à un groupe ethnique, régional ou social. Ce serait confondre un caractère anthropologique universel, comme le genre sexuel, avec un trait social quel qu’il soit ». Les femmes ne constitueraient pas une minorité puisqu’elles formeraient…la moitié de l’humanité. C’est oublier qu’une minorité, sociologiquement, l’est moins à cause de son nombre que parce qu’elle est victime de minorisation. C’est oublier que le genre est une construction sociale autant qu’un caractère anthropologique universel et que la diversité culturelle et ethnique est, elle aussi, est un caractère anthropologique universel et une construction sociale[2].

      La référence à la « différence biologique ou physiologique », a infériorisé les femmes et les non-blancs d’un même mouvement, pourquoi l’émancipation des unes devrait-elle se trouver complètement dissociée de l’émancipation des autres ? Tout cela sent un peu le féminisme caviar. Un autre féminisme met en question ce féminisme bien propre sur lui de « celles qui ont la chance d’être « normales », c'est-à-dire blanches et middle class », voire classes supérieures, pour prôner une « question féministe (non) dissociée de la question des inégalités sociales et des discriminations racistes » (N. Guénif-Souilamas – E. Macé, Les féministes et le garçon arabe, L’Aube,  2006).

      Bien sûr, la question du genre présente des singularités. C’est pourquoi il y a « parité » d’un côté, « reconnaissance de la diversité » de l’autre. Mais, au niveau de la lutte contre les discriminations, les analogies sont fortes. Les problèmes générés par la parité sont même plus importants que ceux que peuvent poser les autres luttes, dont l’exigence est seulement la diversité. Parlez-en aux hommes de 30-45 ans, militants dans le parti socialiste. Ce parti a décidé, avec quelque retard, d’appliquer la loi en 2007 et, coincée entre les anciens qui veulent conserver leurs postes et les femmes, une génération d’hommes s’estime sacrifiée puisqu’il n’y a plus de place disponible pour eux.

Attention que la prise en compte de la parité sans véritable reconnaissance de la diversité ne se situe pas dans la droite ligne d’une histoire française, familière du dualisme (cf. le conflit des « deux Françe ») mais manquant profondément d’habitus pluraliste.

En effet, qu’a fait alors le gouvernement de l’époque : il a tenu bon face aux accusations de « communautarisme », il a fait modifier la Constitution et voter la loi. Mais, AU MÊME MOMENT, il a refusé de tenir compte du rapport de J.-M. Belorgey (qu’il avait portant commandité) à la Ministre de l’Emploi et de la Solidarité : Lutter contre les discriminations (La Documentation française, 1999). Ce rapport, en effet, demandait la création d’une Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations analogue à la Commission for Racial Equality britannique. Alors là, vous n’y pensez pas, la France, the pays universel de la planète, suivre l’exemple de la Grande Bretagne, cette pôvre contrée engluée dans un particularisme niais ! Jamais ! Bref, le rapport fut classé sans suite et… ce fut la droite et Jacques Chirac qui ont créé, au printemps 2005, la HALDE :Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité des chances.

      Moralité :…. Je vous laisse la trouver tout/e seul/e



[1] O. Bui-Xuan, Le droit public français entre universalisme et différencialisme, Paris, Economia, 2004, 255ss.

[2]        S. Agacinski a été mieux inspiré en écrivant : « si l’universalisme consiste à ignorer la différence sexuelle, alors il faut faire la critique philosophique et politique de l’universalisme » (Le Monde, 18 juin 1996) : la critique de l’universalisme abstrait ? Très certainement oui.

18/05/2006

LA FIN DE LA CRISE DES INVENTAIRES (en 1906)

De la fin de la Crise des Inventaires

A la victoire électorale (mars-mai 1906)

Des leçons pour aujourd’hui

 

 

Je vous ai laissé, il y a déjà plusieurs semaines, en pleine crise des inventaires, début mars 1906 (cf. la catégorie « Les nouveaux impensés de l’après centenaire »), et vous êtes plusieurs à réclamer… la suite. A croire que certains n’en dorment plus. C’est vrai que la précédente Note sur le sujet date du 14  mars. Promis, je ne vous laisserai plus ‘en plan’ aussi longtemps. En plus, j’ai une semaine de retard car je vous avais promis une nouvelle note le 11 mai,…et elle n’est jamais arrivée par suite de problèmes d’ordinateurs.

Voici la suite des événements.

Nous en étions donc aux 6 et 7 mars 1906. Le 6 mars, les inventaires ont fait une victime, à Boeschepe en Flandres. Le 7 mars, est publié le Règlement d’Administration publique (dont nous reparlerons, car il aurait du calmer les inquiétudes des catholiques) et le même jour, il se produit un débat houleux à la Chambre et le gouvernement Rouvier est renversé (267 voix contre 234).

Briand, comme les autre socialistes du nouveau parti socialiste unifié (la SFIO ou Section Française de l’Internationale Socialiste), a voté contre le gouvernement, après avoir prononcé un discours où il a déploré son « manque de prévoyance » et où il a lancé aux adversaires de la séparation, qui espèrent la faire échouer grâce à cette crise des inventaires :

« La loi restera ce qu’elle est en réalité, bien différente de ce que vous auriez voulu : elle restera une loi de tolérance et d’équité… dont il ne tenait qu’à vous de faire une loi d’apaisement. Si elle devient une loi de meurtre, comme on l’a dit tout à l’heure, ce sera par vous ! ». Et il s’adresse ensuite à la majorité parlementaire ainsi : « Quant à nous, messieurs, (…), nous saurons garder notre sang froid ; nous nous garderons de tout acte qui pourrait avoir pour conséquence ce que beaucoup, hélas désirent, appellent même de leurs vœux les plus ardents (…), à savoir mettre du sang sur la loi et sur la République. Non cela ne sera pas. La loi sera exécutée avec modération et prudence, mais aussi sans faiblesse ».
Briand reste donc fidèle à sa conception de la laïcité, en dépit de la tourmente, de la menace qui pèse sur la République : il continue de vouloir du « sang froid », terme qu’il avait déjà utilisé à plusieurs reprises lors des débats sur la séparation. Pour lui tolérance, équité, modération, prudence ne sont nullement synonymes de « faiblesse ». Il ne répond donc pas aux provocations et aux violences par un durcissement, mais au contraire par la volonté de ne pas dévier de la ligne fixée, du cap de « l’apaisement », persuadé que c’est ainsi et non en ressemblant à ses adversaires extrémistes que la laïcité triomphera. Belle leçon !

Le président de la République appelle un radical Jean Sarrien, homme de gauche mais assez terne, pour succéder à Rouvier. Clemenceau, qui  n’en ratait pas une, commentait : « Ca ? Rien ! Tout un programme ! » Mais Sarrien veut que Briand fasse partie de son ministère. C’est logique : ainsi il pourra appliquer « sa » loi. Or cette venue se heurte à deux difficultés : d’une part Briand exige que Clemenceau soit également ministre, ce qui n’était nullement prévu ; ensuite Briand va avoir des problème avec son parti, qui ne veut plus collaborer avec un « gouvernement bourgeois ».

Pourquoi Briand, qui n’aimait pas Clemenceau, tenait-il tant à l’avoir comme collègue ? Pour l’obliger à partager les responsabilités du pouvoir. Clemenceau avait traité Briand (et Jaurès) de « socialistes papalin (= du pape) » et Briand savait qu’il serait très difficile d’appliquer sereinement la loi et de prendre les décisions difficiles qui s’imposaient sous le feux de ses critiques. Clemenceau était un homme politique, mais aussi (et peut-être alors surtout) un homme de plume, un journaliste. Il se montrait un critique féroce et avait une réputation de « tombeur de ministère ». Il semble qu’il se complaisait quelque peu dans ce pouvoir de nuisance.

De tout temps, il est nettement plus facile de démolir que de construire ! Vérité élémentaire, mais néanmoins juste. Il fut difficile de convaincre Clemenceau. Passer de l’autre côté de la barrière  c’était subir à son tour le feu de la critique. Briand lui fit remarquer : « l’opposition n’est pas une carrière. Il n’y a qu’au pouvoir que l’on peut servir ses idées ».

Cela me permet de répondre à une pertinente remarque d’Achtungseb sur ma Note de la semaine dernière concernant le sexisme de la Déclaration de 1789 : Il a tout à fait raison de souligner que Condorcet a été un partisan du droit des femmes, et Condorcet a eu d‘ailleurs beaucoup d’autres idées pertinentes, « en avance sur son temps » comme on dit. Le problème est que Condorcet a toujours échoué à faire passer ses idées dans la réalité. Il ne s’agit pas de le lui reprocher mais de le constater car, significativement, aux Etats-Unis les spécialistes insistent sur ces échecs répétés, tandis qu’en France Condorcet n’ayant jamais eu le pouvoir, peut être (considéré comme) un pur, un visionnaire, quelqu’un dont on se réclame de manière plus ou moins religieuse. Attention à cette manière de privilégier le pur ciel des idées au détriment de la basse réalité concrète : c’est ainsi que l’on peut philosopher à l’infini et attaquer tout le monde sans jamais mettre les mains dans le cambouis. Avoir les mains pures car, comme le disait Péguy, on n’a pas de mains. Attention à ne pas avoir, à l’égard du pouvoir, la même attitude que les bourgeois du XIXe siècle avaient (officiellement) à l’égard de la sexualité : c’est sale ! C’est ainsi que l’on vote pour des candidatures de témoignage,… et qu’un certain Le Pen peut se retrouver au second tour de la présidentielle : en 2007, souvenez-vous de 2002. Dans la Note de la semaine prochaine d’ailleurs, on va parler (mais à la manière du Blog) des présidentielles.

Revenons a Clemenceau : donc il accepte l’idée d’entrer au gouvernement, ce qui (grâce à Briand,  et cela mérite d’être souligné) marque un tournant dans sa carrière (et change l’histoire, vu le rôle joué par Clemenceau en 1917-1918). On raconte que, du coup, Sarrien l’invite, veut lui offrir l’apéritif, lui demande : « Qu’est-ce que vous prenez ? » Et Clemenceau de répondre : « Le ministère de l’Intérieur » !

Bref ces deux hommes, qui continuèrent de ne pas s’aimer, font partie désormais du même gouvernement. Ce n’est certainement pas dans la France d’aujourd’hui que l’on verrait pareille chose ! (excusez moi, celle là, je n’ai pas pu me retenir de la faire !).

Le second problème était le parti socialiste. Rouvier avait déjà demandé, en 1905, à Briand de faire partie de son gouvernement. Cela aurait été logique : ainsi il aurait défendu le projet de loi de séparation comme Ministre des cultes et non comme rapporteur de la Commission. Mais Briand, à ce moment là, avait demandé l’autorisation à Jaurès et ce dernier avait dit non. Cette fois Briand ne demande plus l’autorisation mais, simplement, il avertit Jaurès de la chose. On est le 11 mars 1906 et, le soir, il y a une réunion du Conseil du parti socialiste SFIO. Or celui-ci a fait sons unité sur le mot d’ordre de classe contre classe. Millerand avait pu (difficilement d’ailleurs) être membre du gouvernement Waldeck-Rousseau (1899-1902) sans être exclu du parti socialiste, la position de Briand est plus délicate encore. Il veut s’en expliquer devant ses amis. Jaurès l’en empêche en lui disant que ce n’est pas à l’ordre du jour du Conseil. Briand se tait... et apprend, par l’éditorial de Jaurès dans l’Humanité du lendemain, que ses petits camarades se sont re-réunis après son départ et l’ont exclu.

Jaurès, à qui Briand (par son brio !) avait plusieurs fois sauvé la mise quand il était en difficulté (par exemple quand on avait appris, au parti, que la fille de Jaurès avait fait sa première communion ; ce qui montre une certaine intolérance des socialistes de l’époque), a donc fait preuve de mesquinerie. Bien sûr, il y a plusieurs raisons d’estimer Jaurès, mais il ne faudrait pas cependant en faire rétrospectivement un saint, sous prétexte qu’il n’a jamais été au pouvoir et qu’il a été assassiné juste avant la guerre de 14-18, ce qui a fait qu’il n’a pas eu à prendre la décision difficile d’être pour ou contre l’Union sacrée. Toujours cette manie de la pureté…

En fait Jaurès, à mon avis, a eu peur que si Briand parle, il arrive à convaincre un certain nombre de gens et donc divise le parti. Et Jaurès s’était aligné sur la stratégie oppositionnelle de Guesde. Cela signifiait rompre avec une culture spécifique du socialisme français où ce socialisme se situait dans le prolongement des idéaux républicains, dans la filiation de la Révolution française, voulant actualiser la Déclaration des droits par des droits sociaux. Cela signifiait d’accepter d’être dans l’opposition et de ne pas pouvoir faire passer dans la réalité sociale au moins quelques uns de ses objectifs. La déclaration de Briand à Clemenceau montre que telle n’était pas sa position.

Alors certains ont traité Briand d’ « arriviste » qui se serait servi du socialisme pour parvenir au pouvoir. Le biographe de Briand (Unger) rétorque, avec raison, que 20 ans passé à l’extrême gauche dont 15 ans dans des organisations socialistes « C’est bien long » et il rappelle que Briand a du attendre sa 4ème tentative et d’avoir 40 ans avant de devenir député (Poincaré, un autre surdoué, l’a été à 30 ans et ministre à 33 ans). Briand aurait pu rompre beaucoup plus tôt et ainsi faire une carrière plus rapide. Et donc comme toujours, un jugement moraliste est un jugement à courte vue.

Poincaré était fils de polytechnicien, donc d’une autre classe sociale. Que le parti socialiste (comme des mouvement d’action catholique, le parti communiste, et -nous l’avons vu- avec les 2 Notes sur l’International Crisis Group, les mouvement dits « islamistes » au tournant du XXe et du XXIe siècle) ait alors eu un rôle d’ascenseur social, pour Briand comme pour d’autres, est indéniable. Heureusement d’ailleurs, mais il faut en prendre conscience : l’école n’a jamais joué ce rôle seule. La structure associative, même (et peut-être surtout) très contestataire le joue aussi. Cela participe du jeu d’action et d’interactions qui existe dans une société démocratique.

Par ailleurs, l’évolution de Briand n’a rien d’isolée : la stratégie oppositionnelle du parti socialiste SFIO rencontre des oppositions. Millerand, déjà cité, mais aussi Viviani (ami de Briand : ils partageait le même appartement pour réduire les frais) ont la même attitude que Briand. Ce sont trois avocats, et ce n’est peut-être pas un hasard : quand on est avocat, il ne faut pas se contenter d’une parole de témoignage, il faut arriver à gagner des procès. Autrement dit : on a une culture du résultat, ce qui n’est pas forcément le cas des enseignants (dont je suis). L’opposition ad aeternam (acceptée alors par Jaurès) n’est pas la cup of tea des avocats !

Mais Briand a une raison spécifique d’entrer dans le gouvernement : on est en train de lui saboter « sa » loi de séparation. Il y a urgence. Et il est logique qu’il ne refuse pas la difficulté d’aller au charbon pour qu’elle puisse réussir malgré les difficultés.

En définitive voilà l’explication que je donnerai : Briand a été, longtemps, un sobo, c'est-à-dire un socialiste bohème (comme vous avez maintenant des bobos, bourgeois bohème). Son univers était essentiellement ces milieux un peu marginaux, même s’il avait des relations dans d’autres milieux.  Dans le monde bourgeois de l’époque, il se sentait lui-même un peu marginal. Donc il évoluait dans cet univers là, mais il ne faut pas oublier qu’il n’en appréciait pas le sectarisme, le dogmatisme, les querelles de clan qui y régnait assez souvent : ainsi il s’est vivement opposé à Paul Lafargue, le gendre de Marx, aux guédistes (partisans de Jules Guesde, qui avait toujours défendu la ligne oppositionnelle, classe contre classe).

Son élection comme député, puis sa nomination comme rapporteur de la Commission parlementaire sur la séparation le font rapidement changer d’échelle. Sans doute estime-t-il qu’il y a, parmi ses amis politiques, beaucoup de gens pas très intelligents. Ce n’est pas forcément mieux dans les autres milieux ! Mais partout des individualités émergent, cela y compris parmi les « adversaires » de droite, y compris parmi (horribile !) des prélats catholiques. La Commission sur la séparation, notamment, lui a fait faire l’expérience qu’il y avait des gens intelligents et raisonnables dans divers bords et que pour réussir des réformes, il fallait que ces gens là arrivent à s’entendre, en transgressant plus ou moins les querelles rituelles, les oppositions convenues. Bien sûr, mes propos sont très politiquement incorrects, il n’empêche, avant de me faire un procès idéologique, on ferait bien de réfléchir à cette expérience qu’a eu Briand qui a rencontré du sectarisme, des visions à courte vue, une rhétorique passionnelle, de l’inflation idéologique chez ses amis politiques et de la raison chez certains de ses adversaires.

Ainsi, au gouvernement, il va bien s’entendre avec Poincaré. Ce dernier devient sa « caution bourgeoise » alors que Briand lui apporte le frémissement des aventures faubouriennes…

 

Le climat est alors très passionnel. Voila comment le magazine catholique, Le Pèlerin en rend compte (de façon polémique) : « Donc les catholiques se font tuer. Les prisons commencent à regorger de catholiques. Partout, hâtivement des tribunaux, comme autant de comités de Salut public, fonctionnent et condamnent les catholiques. » (11 mars 1906). La suite est du même acabit. L’allusion aux Comités de Salut public veut rappeler les heures noires de la Révolution. Des cartes postales qui mettent en scène des affrontements en donnant le mauvais rôle aux républicains  les qualifient de « combistes », voulant relier ce qui se passe aux expulsion des congrégations.

Mais Briand avait du flair. Clemenceau, laïque intransigeant, adversaires des accommodements de la loi de séparation, et notamment de l’article 4, va faire la politique de « recul » qu’il combattait auparavant ! Il avait écrit dans L’Aurore : « reculons aujourd’hui et nous aurons la guerre civile demain » (le 6 mars) ce qui était recycler le thème de « la république menacée ». Le 16, dix jours plus tard, ministre de l’Intérieur, il envoie une circulaire confidentielle  aux préfets. Il commence par prôner une « inflexible fermeté », pour ajouter quelques lignes plus loin : « A la première manifestation de résistance, les agents chargés des inventaires se retireront sans recourir à la force. » L’inventaire n’aura lieu que lorsqu’il « pourra s’accomplir sans conflit. » Semblable circulaire aurait valu, certainement un article vengeur dans L’Aurore, indiquant que la république était mise en péril, si la circulaire avait été écrite par un autre. Cela montre bien qu’il faut, comme dirait Briand, garder son « sang froid » face aux effets de manche et aux inflations idéologiques. La république est plus solide que des républicains intransigeants voudraient nous le faire croire. Elle peut avoir la stratégie du roseau.

C’est d’ailleurs cette stratégie qui l’emportera et permettra à la loi d’être appliquée, malgré toutes les « menaces » et les « difficultés ».

Le 20 mars, la presse ayant fait état de cette circulaire, Clemenceau s’explique : « Nous trouvons que la question de savoir si l’on comptera ou ne comptera pas des chandeliers dans une église ne vaut pas une vie humaine. »  Là encore on n’est nullement dans l’invocation inflationniste des grands principes. J’ai repensé à cette phrase lors de l’affaire des caricatures contre Muhammad. Certains journaux, que l’on a connu moins pressés de défende la liberté d’expression quand la France s’est trouvée concernée, ont prétendu trouver ces caricatures mauvaise mais se faire un devoir de les publier, pour « défendre la liberté d’expression ». Un moderne Clemenceau aurait pu leur rétorquer : « la publication de ‘mauvaises’ caricatures ne vaut pas une vie humaine ».

La situation s’apaise donc et, en bonne partie grâce à cela, les élections de mai 1906 sont un nouveau succès pour la gauche.

Les socialistes étaient 43 dans l’ancienne Chambre, maintenant il y a 54 socialistes SFIO et 20 socialistes indépendants dont Briand, Viviani, Millerand.  Les radicaux et radicaux-socialistes étaient 233, ils sont maintenant 247, le centre gauche avait 62 députés, il en a maintenant 90.

Le suffrage dit « universel », en fait masculin (le pays légal) ratifie massivement la loi de séparation. Il a été convaincu que cette loi ne portait pas atteinte à la liberté religieuse et que les Eglises pouvaient, comme Briand l’avait indiqué, vivre « paisiblement » dans les règles qu’elle fixait.

Maintenant une question se pose : si le suffrage avait été véritablement universel, si les femmes avaient voté, que serait-il arrivé ? La majorité aurait-elle été différente ? En 1906, en général les femmes ne votent pas encore, dans les autres pays, sauf parfois à des élections municipales, comme au Danemark. C’est vers 1915, 1920 qu’elles vont pouvoir voter en divers endroits… mais pas en France.

Mais posons nous quand même la question.

Répondre de façon péremptoire est impossible. On peut faire, cependant, trois remarques :

-         le discours républicain justifiait le refus de donner le droit de vote aux femmes par le stéréotype de la femme « soumise » à l’influence cléricale (cela ne vous rappelle rien ?). Si on prend ce discours au pied de la lettre, alors il n’est pas sur que les résultats eut été identiques. Mais faut-il croire dans ce stéréotype à la fois laïque et antiféministe ? J’en doute.

-         ce que l’on peut dire, c’est qu’au tournant du XIXe et du XXe siècle, des femmes entrent en politique, et elles y entrent des deux côtés : on trouve des femmes dans la résistance aux expulsions des congrégations, dans la résistance aux inventaires, etc. Mais on trouve également des femmes dans le camp laïque, voire anticlérical, dans la mesure où elles sont admises : dans les « Comités de dames » de la Ligue de l’enseignement, dans les banquets républicains (où elles ont du mal à se faire accepter parfois). Emile Combes affirmait qu’il était le président du Conseil qui avait embrassé le plus de femmes (et ce n’était pas pour lui déplaire !). Il s’agit, bien sûr, de minorités actives, mais des deux côtés

-         quand les femmes auront, enfin, le droit de vote, les résultats n’en seront pas bouleversés. Il n’y aura pas un vote nettement plus à droite des femmes par rapport aux hommes.

Toujours est-il qu’en mai 1906, la « majorité républicaine » gagne largement les élections. Mais ensuite

-quel est le bilan de la crise des inventaires ?
-les catholiques vont-ils se conformer aux dispositions de la loi ?
Le terrible suspens continue…
Réponse dans 15 jours ou trois semaines car, je ferai retour, la semaine prochaine, aux problèmes actuels.

 

 

04/05/2006

La DECLARATION DE 1789 est-elle UNIVERSALISTE?

( Rajout du 10 mai: DEMAIN 11 MAI, UNE NOUVELLE NOTE;

A demain donc.)

D’abord, quelques nouvelles : le Blog a, pour la première fois depuis sa création (fin décembre 2004), percé le mur des 8000 visites (8117 au bout du compte très exactement ), sans faire de « données corrigées » dues aux « variations saisonnières » ! On continue ? On continue…

Bon anniversaire à la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité des chances) qui a eu droit à sa première bougie. Espérons que les candidats à l’élection présidentielle auront dans leur programme de multiplier par 10 son budget.

Enfin, je n’oublie pas la suite des événements de l’année 1906 : on me la réclame. La loi de séparation va-t-elle tenir le coup malgré la tourmente des inventaires ? Pour Briand  c’est mission impossible. Donc vous aurez prochainement une Note à très gros budget avec Tom Cruise (naturellement) dans le rôle de Briand…

Mais en attendant, voici la Note de cette semaine :

Le discours dit « républicain » met en avant la défense des droits et de la liberté des femmes Cette défense des droits et de la liberté de la moitié de l’humanité est, bien sûr, une cause essentielle. Cependant, deux pièges fonctionnent, et il ne faut surtout pas y tomber. Le premier piège consisterait de croire qu’il faudrait partager les conviction dites « républicaines », au sens étroit de ce terme, pour  être partisan de l’égalité des genres ; le second serait de prendre ce discours au premier degré et de ne pas en interroger les impensés. En effet, la question du droit et de la liberté des femmes est la première question qui montre qu’on ne peut pas continuer à se réclamer aujourd’hui de l’universalisme républicain abstrait, en prétendant que ses « déficiences » seraient dues à l’écart qui existe toujours entre les principes et la pratique. Non, c’est structurellement que cet universalisme s’est montré antiféministe puisque, entre autres défauts structurels, c’est lui qui explique pourquoi la France est le seul pays démocratique moderne où  les femmes n’ont voté qu’un siècle après l’instauration de ce que l’on a très significativement appelé : « le suffrage universel » car, très longtemps, il a considéré que « la » femme était trop dépendante de ses émotions et trop soumise au pouvoir clérical pour pouvoir constituer un véritable être humain abstrait. Et cet antiféminisme ne s’est pas miraculeusement évanoui ces dernières décennies. On le sait, le thème de la femme soumise continue de faire flores.

Une histoire des femmes en français en 5 volumes,  est parue en 1991 – 1992, pour ce qui concerne l’Occident, dirigée par M Perrot et j’ai eu l’honneur d’y participer. Je voudrais me focaliser, aujourd’hui, sur un point d’histoire, mais qui est fondamental car il s’agit, précisément, des fondements de la démocratie en France : la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789.

Marie Gouze plus connue sous le nom d’Olympe de Gouges (1748-1793) est l’auteure de la Déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne au début de la Révolution française (son texte a été réédité en 2003 aux éditions Mille et une nuits). C’est un texte admirable en ceci que son auteure avait tout compris : elle avait compris que la Déclaration des droit de Homme et du Citoyen qui se prétendait universelle ne l’était nullement, qu’en fait ce texte jouait un double jeu, qui va être typique de l’universalisme républicain dit « abstrait »[1]. Il prétendait parler de l’Homme au sens d’être humain, de l’essence humaine et, en fait, il s’agit d’un être humain très concret : celui qui a son zizi à l’extérieur (et non à l’intérieur, ce qui est l’apanage, comme le dit  Olympe de Gouges, du «sexe supérieur en beauté comme en courage dans les souffrances maternelles », beau retournement du stigmate). Derrière l’universalisme affiché on trouve la domination masquée d’un particularisme. Nous avons là déjà le fond du problème dont la France n’arrive toujours pas à s’émanciper. Et tant qu’elle n’opérera pas cette libération intellectuelle (déconstruire ce qu’il y a derrière l’universalisme républicain abstrait), elle ira de crise en crise, de révolte en révolte. Ce n’est pas pour rien que j’ai annoncé que la question des femmes est la première question.

Qu’a fait Olympe de Gouges ? Elle a dévoilé le particularisme de la Déclaration de 1789 en l’écrivant au féminin en septembre 1791. Dés le Préambule de cette nouvelle Déclaration, l’imposture cachée de la Déclaration de 1789 éclate : « Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la Nation, demandent d’être constituées en Assemblée Nationale », rappel que les auteurs de la Déclaration sont tous des mecs et que cela n’a nullement l’air de les gêner. Plus, ils ne s’en rendent même pas compte et confondent leur masculinité avec leur humanité. De là logiquement, l’article premier « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune » qui ne ferait qu’expliciter l’article un de la Déclaration de 1789 si cette Déclaration était réellement universaliste, mais, en fait,  en est l’inverse : le passage d’une Déclaration particulariste (sous couvert d’abstraction et, en fait, parce qu’abstraite) à une Déclaration réellement universelle (parce qu’elle prend en charge une discrimination concrète fondamentale) [2].

Et selon le même principe toute la Déclaration des droits de 1789 est réécrite. Ainsi, l’article 3 devient : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n’est que la réunion de la femme et de l’homme : nul corps, nul individu, ne peut nul corps, ni individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. »  Le « qui n’est que la réunion de la femme et de l’homme » a été rajouté à l’article 3 du texte originel. Précision inutile si la Déclaration de 1789 promouvait une mentalité universaliste ; ajout indispensable et perçant à jour à l’hypocrisie de l’universalisme républicain abstrait qui fera de la France un des derniers pays démocratiques (le dernier ?) à « accorder » le droit de vote aux femmes.

L’article 10 de cette Déclaration énonce : « Une femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit également avoir le droit de monter à la tribune. » Là encore, le double jeu fondamental de l’universalisme abstrait est mis en lumière : les minorités[3] n’existent pas prétend cet universalisme, et donc on n’a pas a leur accorder des droits. « Ce serait du communautarisme » ajoute-t-on aujourd’hui. Double jeu, double discours : les minorités n’existant pas (dans l’abstraction), elles sont les mêmes devoirs et les mêmes sanctions : «   une femme a le droit de monter sur l’échafaud ». Mais les minorités existent (dans la réalité concrète : ainsi la Nation est bisexuée) et, dominées, elles ne disposent pas des même droits et doivent les acquérir : une femme « doit avoir également celui de monter à la tribune ». On pourrait écrire aujourd’hui : un juif, un musulman, un orthodoxe a le droit de célébrer ses fêtes religieuses comme un catholique. Or, quand nous avons proposé, à la Commission Stasi d’individualiser  en partie les jours fériés religieux[4], on n’a refusé tout débat public sur ce sujet et on a dit péremptoirement : «c’est du communautarisme ».

Pour en revenir à Olympe de Gouges, les Révolutionnaires firent exactement ce qu’elle avait dénoncé : ils ne lui avaient pas donné le droit de « monter à la tribune » mais ils lui donnèrent celui de « monter à l’échafaud » et la guillotinèrent le 3 novembre 1793. La feuille de Salut public écrivit : « Elle voulut être homme d’Etat. Il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d’avoir oublié les vertu qui conviennent à son sexe » (cité par Emmanuelle Gaulier, qui a écrit la postface de cette déclaration). 

En somme, cette femme représente un premier féminisme laïque qui rencontre un échec complet et n’a aucun écho durable, à part le mouvement féministe lui-même: par exemple, la Grande Encyclopédie de Berthelot en 32 volumes, qui représente la grande œuvre intellectuelle de la laïcité française au moment de son établissement (elle paraît de 1885 à 1901),  n’accorde à Olympe de Gouges qu’une toute petite entrée qui évoque ses oeuvres romanesques et théâtrales mais ne mentionne qu’au détour d’une phrase sa théorie du droit des femmes, sans véritablement parler de sa Déclaration. Michelet avait écrit qu’elle fut « le jouet de sa mobile sensibilité ». Il faudra attendre 1989 pour qu’elle trouve son biographe (Olivier Blanc, Olympe de Gouges, : une femme de libertés, Syros -Alternative ).

J’ai deux propositions à faire. La première consisterait à remplacer, dans la Constitution française, la Déclaration de 1789 par celle d’Olympe de Gouges, puisqu’elle contient tout ce qu’affirme cette Déclaration et y ajoute l’élément fondamental de l’égalité des genres. Ce serait logique avec l’instauration de la parité, non ? Olympe de Gouges pourrait d’ailleurs, bien mieux qu’Evelyne Thomas et tutti quanti[5], être portraitisée et devenir le nouveau buste de Marianne.

La seconde proposition serait que les « Indigènes de la République » ou d’autres écrivent une Déclaration des droits en s’inspirant de celle de Mme de Gouges et en l’appliquant à leur situation. Ce serait du bel ouvrage.

 Revenons au droit des femmes. L’instauration d’un premier seuil de laïcisation en France, c’est à dire la Révolution Française et le recentrage napoléonien, n’apporte rien dans ce domaine, au contraire. La Révolution a accordé aux femmes certains droits civils et aux femmes mariées le droit de divorcer. Mais les « avancées » sont « de l’ordre du privé, dans la sphère familiale mais pas dans la sphère politique, comme le justifie Talleyrand en 1791 : ‘Si nous leur reconnaissons les mêmes droits qu’aux hommes, il faut leur donner les mêmes moyens d’en faire usage. Si nous pensons que leur part doit être uniquement le bonheur domestique et les devoirs de la vie intérieure, il fait les borner de bonne heure à remplir cette destination’ » (E. Gaulier, p ; 53). Au contraire, la Révolution signifie « l’exhérédation de la femme » : « sous l’Ancien Régime, les femmes nobles, à la tête de fiefs, pouvaient rendre la justice et étaient investies des attributs de souvereineté au même titre que les hommes ; les femmes du tiers-état participaient par ailleurs aux assemblées » (O. Bui-Xuan, Le droit public français entre universalisme et différencialisme, Economia, 2004, 42). 

Le Code civil de 1804 (qui opère durablement une laïcisation juridique en rompant avec l’importance de la religion dans le droit personnel d’Ancien Régime) attache une importance extrême à l’héritage et à la filiation et peut être considéré comme un recul. Il annule les dispositions révolutionnaires en matière de droits civils pour les femmes mariées. L’inégalité de traitement qui leur est réservée est flagrante en cas d’adultère. Elles ont le même statut de totale incapacité civile que les mineurs, les délinquants et les aliénés. Les célibataires ou veuves ont quelques maigres droits mais pas celui d’être témoins d’actes civils et notariés ni celui d’être tutrices. L’accès à la plupart des activités professionnelles est rendu difficile.

Et cela a perduré longtemps : l’établissement de la laïcité n’a pas été accompagné de progrès décisifs pour les femmes. Leur accés, plus tardif que dans la plupart des pays démocratiques, au droit de vote n’a pas permis leur véritable entrée dans la sphère politique.

A la fin du XXe siècle, la parité a été instaurée (sans être pour autant vraiment respectée). Lors d’une prochaine note, nous examinerons les arguments échangés lors des débats concernant la parité, car ils sont extrêmement intéressants.



[1] Il faut d’ailleurs rappeler qu’en 1789, nous n’étions pas encore en République et qu’il s’agissait d’instaurer une monarchie constitutionnelle. Il serait empiriquement plus juste de parler de l’universalisme français abstrait, même si cela écorcherait les oreilles des pieux républicains.

[2] L’article 1er de la Déclaration de 1789 est ainsi conçu : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune »

[3] La notion de minorité est loin d’être seulement quantitative : tant qu’elles sont opprimées, dominées, les femmes constituent une minorité.

[4] Je rappelle la proposition : « dans le monde de l’entreprise, le Kippour, l’Aïd-El-kébir, le Noël orthodoxe ou des chrétiens orientaux seraient reconnus comme jours fériés. Ils seraient substituables à un autre jour férié à la discrétion du salarié. Cette proposition serait définie après concertation avec les partenaires sociaux, et en tenant compte des spécificités des petites et des moyennes entreprises. Cette pratique du crédit du jour férié est déjà courante dans certains pays ou organisations internationale comme l’Organisation des Nations unies. » Et c’est cette instauration d’un crédit individuel d’un jour férié, simple atténuation d’une discrimination indirecte qui a été considéré comme de l’affreux communautarisme. Un indice parmi d’autre de la mentalité intégriste républicaine. Comment voulez-vous que les banlieues ne se révoltent face à des personnes qui ont de telles œillères !

[5] Cf. ce que j’en écris dans Laïcité 1905-2005 entre passion et raison, Le Seuil, p. 240.