Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04/09/2011

DSK, le dit « lobby juif », antisémitisme et laïcité.

 Dans son n° du 31 août, le quotidien Le Monde rapporte un débat, tenu sur une station de radio « sur le ‘lobby juif’ à propos de l’affaire DSK ».  Le Conseil  supérieur de l’Audiovisuel  (CSA), et notamment le président de son  Groupe de travail sur  la déontologie des contenus audiovisuels, Rachid Arhab,  envisagent de sévir.

Une information entre 1000. Si je la retiens, j’ai parce que je constate que, chez certaines personnes de tous bords, elle a un  effet un peu analogue à celle qui se produit dans des milieux de droite quand (par exemple) Eric Zemmour déclare  à la télé que beaucoup de délits sont  commis par des blacks et des beurs.

On croit alors qu’il y a des gens qui « osent » poser les « vrais problèmes » et qui seraient victimes du « politiquement correct » des milieux officiels.

Mais il existe (pour moi) une différence : alors que fort peu d’Internautes qui surfent sur le Blog risquent de se laisser prendre à ces derniers propos, ce n’est pas tout à fait le cas, pour ce qui concerne DSK et le dit « lobby juif ».

 

Une clarification m’apparait donc nécessaire. Souvent on n’ose pas la faire, trouvant le sujet trop « délicat » pour que l’on en parle explicitement. En parler court toujours aussi le risque de sembler prendre au sérieux ce qui n’a pas à l’être. On devient suspect de dire des choses « qui vont de soi ». Cependant, c’est précisément de ce silence que nait l’idée qu’il existerait des gens « courageux » étouffés par un embargo officiel.

Donc, dans la difficulté, il faut tenter cette clarification. Une des réalités basiques, mise en lumière par la sociologie, est que les individus ne sont pas des entités isolées dans la réalité sociale, des unités qui se juxtaposeraient les uns aux autres. Il existe des réseaux de sociabilité.

 

Ces réseaux connotent le plus souvent le milieu social de l’individu. On peut même dire son « appartenance de classe », même si l’expression n’est plus usuelle (on a trop voulu lui faire englober toute la réalité, alors qu’elle en donne un aspect important mais non unique).

Ce milieu se spécifie selon l’itinéraire personnel. Souvent, là aussi, de façon classique : anciens de l’ENA, de l’Ecole normale supérieure, d’HEC par exemple. Les réseaux de  sociabilité peuvent être plus transversaux. Parfois même, ils peuvent dérouter au premier abord.

 

Dans ma jeunesse militante, j’ai rencontré Gilbert Mury, qui était un maoïste tellement intransigeant que, pour lui, même les Chinois avaient trahis la véritable Révolution. Seul le modèle albanais trouvait grâce à ses yeux. Or, alors que, pour Mury, un membre du PSU (petit parti socialiste à la gauche du PS) était déjà un « social-traître », j’ai découvert qu’il bénéficiait de solides amitiés à droite et qu’il les cultivait.

Cela me paraissait tout à fait incongru jusqu’à ce que je comprenne que ce réseau de sociabilité datait de la Résistance, pendant la seconde guerre mondiale. Gaullistes et communistes s’étaient alors parfois rencontrés et cela comptait toujours, au-delà des divergences affichées.

DSK a, incontestablement, un réseau de sociabilité socialiste, et s’il y a eu des inconditionnels, d’autres ont eu des stratégies compliquées pour se montrer solidaires,  mais pas complètement.

En général, un individu est inséré dans plusieurs réseaux de sociabilité. Naturellement, certains de ces réseaux de sociabilité peuvent se rattacher à des appartenances culturelles : réseau de sociabilité breton ou corse, par exemple.

 Ils peuvent aussi dépendre de familles de pensée areligieuses ou religieuses : réseau franc-maçon, catholique, rationaliste, protestant, etc. très logiquement, il existe aussi un réseau de sociabilité juif, qui me semble être un peu à la jonction des deux précédents. Cela peut être aussi le cas d’un réseau de sociabilité protestant d’ailleurs. Que dans l’affaire DSK on trouve un avocat qui appartient aussi à ce réseau de sociabilité est dans la logique des choses. Choses qui s’arrêtent là.

Si DSK a incontestablement profité, dans cette affaire, d’une sorte de privilège, cela est dû fait qu’il est riche et puissant, que c’était la lutte du pot de fer contre le pot de terre, je ne vois pas en quoi les choses auraient été différentes s’il avait été un WAPS ou un très riche industriel catholique ou un magnat du pétrole musulman. Ces gens auraient pu tout autant payer une caution élevée, dépenser le maximum pour obéir aux critères de liberté surveillée, avoir les avocats les plus chers et peut-être les meilleurs.

Au moment où j’écris ces lignes, Jacques Chirac va probablement plus ou moins réussir à passer entre les mailles du filet de son procès, comme il le fait depuis 20 ans : faut-il dénoncer un lobby corrézien ? Ou le fait que, malgré ce qu’il écrit, il a réussi à ne pas être un justiciable comme un autre ? D’où vient alors que l’on parle de « lobby juif », sinon que l’on dépend d’un imaginaire social qui associe « juif » et « puissant » ?

 D’où vient cet imaginaire, sinon d’un terreau antisémite ? Et cela, même si c’est à son insu, que l’on n’en est pas conscient, et que l’on s’en défende.  Si l’hypertrophie de la référence aux racines est un trompe l’œil, les sociétés n’existent pas sans une épaisseur historique qui les informe, les imprègnent. Le terreau sur lequel elles existent est sédimenté par des couches d’historicité qui comprennent  tout  ce que le passé y a laissé. Heureusement, le passé peut être dépassé, il n’est jamais totalement mort. Il peut exister des fuites, de remontées à la surface.

 Et ce passé fait, bien sûr, que parler de « lobby juif », ce n’est pas la même chose que parler de « lobby corrézien », à supposer que l’on utilise cette expression. Je connais des gens qui disent en avoir « ras le bol » de la dénonciation constante faite aujourd’hui de l’antisémitisme. Il est vrai que certains peuvent l’instrumentaliser pour empêcher toute critique de l’action du gouvernement israélien. Mais hormis ce cas de détournement indu, on ne sera jamais trop vigilant à l’égard de tout relent d’antisémitisme.

Car ce que l’on pourrait qualifier d’antisémitisme diachronique, en France, ne se limite pas aux quelques années de l’Affaire Dreyfus ou à la seule période de Vichy, ses lois antijuives et à sa persécution des juifs, qui serait à l’opposé de la République (et donc dont elle serait vierge) comme certains se l’imaginent.

Je recommande aux Internautes l’ouvrage de Ralph Schor, L’antisémitisme en France dans l’entre-deux-guerres (éditions Complexe, 2005). Ils verront que l’antisémitisme d’alors était encore pire que la xénophobie et l’islamophobie actuelles, avec des formes extrêmes et d’autres qui se voulaient un tantinet subtiles, comme Maurras qui prétendait dégager l’antisémitisme de tout préjugé raciste.

On a reparlé, il y a quelque temps, de l’antisémitisme de Céline. Il est à la mesure du personnage, comme si Céline, d’une très grande lucidité dans le décryptage de la société avait besoin de boucs émissaires, pour pouvoir déverser sur un « Autre», complètement déréalisé, l’immense agressivité produite par l’acuité de son regard. Comme s’il fallait absolument focaliser sur des gens qui n’en peuvent mais, qui sont transformés en archétype complètement imaginaire, tout le mal social que des yeux perçants ont découvert. 

 Dans ma jeunesse, quand j’ai découvert Céline, il a représenté pour moi un modèle-contre-exemple absolu. Un modèle de clairvoyance sociale qui se retournait en folie antisémite, et le pire est que, sur le moment, cette folie est apparue socialement acceptable. Vichy n’est certes pas tombé du ciel.

Et force est de constater que, même après Vichy, une sorte de normalité antisémite a continué à exister.  Deux exemples chez des auteurs, par ailleurs sympathiques. Dans un des romans policiers de Léo Malet, cet écrivain anar, sur « Les nouveaux mystères de Paris » (malheureusement je ne suis pas sûr du titre), j’avais été gêné par la façon dont un personnage était décrit. Pourtant nul propos à caractère antisémite, au contraire le célèbre détective de Malet, Nestor Burma, désavouait ceux qui en tenaient. D’où venait donc la gêne ? A la réflexion, du fait que les traits d’individualité du personnage s’effaçaient devant le fait que ce personnage était juif. Sa judéité prenait un caractère englobant. Il était moins Monsieur Untel qu’un juif. C’est une sorte d’antisémitisme indirect.

Chez Georges Simenon, dans un Maigret, Piettr-le-letton (publié en 1958), là c’est direct et terrifiant. Il s’agit de Juifs de pays de l’est qui sont décrits avec de nettes caractéristiques raciales.  Comme le dit Steven Erlander (chef du bureau de Paris du New-York Times, actuellement, Marine le Pen et d’autres « couvrent les juifs par les musulmans » dans leurs doctrines de haines.   Ne nous y laissons pas prendre et combattons toutes les doctrines de haine.

Enfin, dernier point : un peu d’empathie ne feraient pas de mal. Certains minimisent la gravité de propos antisémites, en déclarant que « ce ne sont que des mots ». Il faut se rendre compte que ces mots actualisent la douleur de la Shoa encore vive.

Avant d’étudier l’histoire de la laïcité, j’ai été spécialiste d’histoire du protestantisme. Je me suis rendu compte à quel point, la douleur de la Saint Barthélémy (1572) et la Révocation de l’Edit de Nantes (1685) étaient encore des douleurs à vif chez beaucoup de protestants français du début du XXe siècle. Le moindre propos antiprotestant ravivait la blessure et faisait plus ou moins revivre symboliquement les persécutions passées. Je peux donc imaginer ce que peut susciter un propos antisémite, parmi les membres d'un groupe qui a été victime de la Shoah, et donc, me sentir solidaire. La laïcité, c’est aussi le devoir de tout faire pour que, progressivement, la cicatrisation puisse s’opérer et que l’on puisse dire de nouveau : « heureux comme un Juif en France ».