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28/08/2011

Pour une laïcité médiatique: méfiez-vous de la saison trois de "L'affaire DSK".

Je ne sais si je suis féministe, j’aurais trop peur, en prétendant l’être, de me faire illusion sur moi-même. Mais l’aboutissement (certes peut-être provisoire vu la plainte déposée en France) de l’affaire DSK me laisse un goût un peu amère. Car je ne suis pas du tout  sûr que ce qui s’est dit, à cette occasion, ait été énoncé assez fort pour faire partie désormais de la culture commune.

Je ne reviens pas sur les faits eux-mêmes. Je crois que tous les internautes qui surfent sur ce Blog auront compris qu’une relation sexuelle aussi rapide, entre deux personnes qui ne se connaissaient pas auparavant, et au vu de ce qui a été médicalement constaté ensuite, a vraiment fort peu de ‘chance’ d’avoir été une relation consentie.

Mais cela, nous nous en doutions depuis le début, non?

 Plus neuf, sans doute, a été ce qui a été dit lors de quelques émissions télévisées (C dans l’air, etc) sur l’état de sidération dans lequel  le viol met sa victime, et l’incapacité dans laquelle elle se trouve ensuite de présenter les faits tels qu’ils se sont passés. Cela a pu jouer dans l’affaire du Sofitel. Cela joue, de toute façon, dans beaucoup de cas.

 Je savais un certain nombre de choses sur le viol, notamment la difficulté des victimes, dans bien des cas, de pouvoir prouver l’agression qu’elles ont subie, j’avais aussi une idée de l’aspect humiliant des vérifications qui doivent être faites,… en conséquence le faible pourcentage des plaintes, et le pourcentage encore plus faible des condamnations n’est pas pour m’étonner.

 En revanche, je n’avais pas vraiment conscience (et je ne dois pas être le seul, loin de là) du trouble que le viol induit souvent dans la mémoire elle-même. Et de l’handicap supplémentaire qui en résulte pour les victimes. Celles-ci ne vont pas être crues, puisqu’elles vont varier dans leur récit, ne seront pas en mesure de donner des indications totalement cohérentes.  Deux logiques divergentes vont jouer : celle liée au  vécu des victimes et celle de l’institution judiciaire.

 Mais, rappelez-vous, l’affaire DSK, a été également l’occasion d’apprendre des choses, notamment sur le machisme parlementaire (j’ai consacré une note à ce sujet, à partir d’un enquête du Parisien-Aujourd’hui en France)

 Pour moi, comme pour beaucoup  d’autres, l’affaire DSK aura donc été l’occasion d’en savoir plus sur le crime de viol. Mais aussi d’avoir mon attention, et donc un peu de réflexion, fixée sur les spécificités de ce crime.  C’est important car si nous savons, en fait, énormément de choses, nos différents savoirs ne sont pas du même ordre. Dans la société dans laquelle nous vivons, le rapport le savoir que nous possédons a tendance à être élastique. Je veux indiquer par cette métaphore,  deux types divergents de savoirs par rapport à notre vie concrète, que  la société dominante tire au maximum pour les éloigner l’un de l’autre.

 Le premier est un rapport froid au savoir, au niveau collectif s’entend (je ne parle pas ici des militant-e-s de la cause des femmes, ou d’autres causes). Exemple de ce rapport froid : depuis longtemps, savoir que le nombre de viols réprimés est petit par rapport au nombre de viols commis, comme savoir, depuis longtemps,  que les médicaments ont des effets secondaires indésirables, etc. Que l’un et l’autre font de nombreuses victimes.

 Mais tant que vous n’êtes pas touchés, qu’un de vos proches n’en est pas victime, vous n’y accordez qu’une attention assez distraite. On ne peut vivre en se préoccupant, à chaque instant, de toutes les blessures du monde. Ce savoir-là est donc habituellement en sommeil, savoir passif logé dans un petit coin de votre cerveau. Il a peu d’incidence sur votre vie quotidienne, votre vie sociale. C’est donc aussi un savoir atrophié.

 Et puis, existe un savoir chaud,  un savoir activé pourrait-on dire. Un aspect de la réalité sociale où la communication de masse attire en boucle, de façon constante, votre attention.  Et elle le fait de telle manière que vous ne pouvez qu’en être imprégné, qu’accorder de l’importance à cette question, quelle que soit la position que vous prenez, et l’importance réelle que personnellement vous lui accordez. Ainsi depuis des années, on  nous bassine avec les femmes trop vêtues (trop, par rapport aux critères de la consommation de masse). On fait un problème obsédant de ce qui pourrait n’être qu’un aspect du pluralisme vestimentaire des sociétés modernes. On tente de vous duper.

 Mais, bien sûr, il y a des savoirs activés de façon quasi permanente qui correspondent à des questions plus importantes : les crises économiques et financières, les problèmes de réchauffement climatique, d’épuisement de l’énergie fossile, etc. Même là, il faut être très attentif à la façon dont vous présente les choses, pour ne pas être dupé.

 Parfois, il faut une affaire : DSK, le Médiator,… pour qu’un savoir froid puisse devenir un savoir activé,  passer d’un bout à l’autre de l’élastique. Nous sommes tous devenus fondamentalement des médiaspectateurs. Nous appréhendons le réel principalement à travers un médiaspectacle. C’est cela qui retient notre attention, et qui imprègne beaucoup de nos réflexions.

 Il y aurait beaucoup à dire, sur la construction médiatique de ces affaires. Pour l’affaire DSK, j’ai relevé (avec d’autres) à quel point elle ressemble à une série télé, qui, tel le Zorro de la chanson d’Henri Salvador, passerait en  même temps sur toutes les chaînes. Et je ne suis pas contre le fait que qu’on l’ait, à un certain niveau, vécu ainsi. A plusieurs reprises, j’ai tenté d’expliquer dans ce Blog que le fun, l’amusement superficiel, font aussi partie de la vie. L’important c’est que le fun ne devienne pas votre maître. Que l’amusement superficiel joue dans votre existence le rôle nécessaire du repos, sans nuire à l’indispensable travail que demande une réflexion un peu personnelle.

 Et, dans l’affaire DSK, comme dans d’autres, le problème essentiel est que l’attention que l'événement a permis sur le crime de viol  risque de n’être que temporaire (sur les femmes dites trop habillées, on s’arrange pour que cela soit d’actualité de façon quasi permanente). On peut toujours se demander alors  si le savoir ne va pas redevenir désactivé, vite fait.

 Un savoir sagement rangé dans un petit placard, pour ne pas troubler notre quiétude. La vie reprend son cours, n’est-ce pas ! Et pour qu’elle puisse reprendre son cours COMME AVANT (là est le piège),  on déplace la question. C’est ce qui est en train de se passer avec l’affaire DSK : depuis 3, 4 jours, l’attention médiatique s’est déplacée. Le problème n’est plus de savoir s’il y a eu viol et ce que cela signifie, mais de savoir quels vont être les effets du retour de DSK en France sur la campagne électorale, et notamment si ce retour va gêner les socialistes.

 La série télé, « L’affaire DSK » a eu comme saison 1 : Il est coupable ; comme saison 2 : La victime a menti. Et maintenant, la saison 3, c’est : Le retour de DSK ou DSK : le retour, comme vous voulez. Ce feuilleton va passer en différents épisodes, toute l’année 2011-2012. Profitez des rebondissements de l’action ,si vous le souhaitez, mais méfiez-vous d’un acquiescement au premier degré de ce que l’on vous fera voir.

 Je ne dis pas que cet aspect des choses (DSK comme trublion de la campagne électorale) soit négligeable (on peut compter sur Sarkozy pour tout faire pour l’exploiter au maximum). Je dis seulement que, comme des moutons de Panurge, nous sommes en train de suivre la voie que l’on nous trace : ne plus avoir la préoccupation active du viol, pour  fixer  notre attention sur les conséquences de l’affaire quant à l’échéance présidentielle. Or le second aspect ne doit surtout  pas nous faire oublier le premier. Il doit y avoir un avant et un après DSK. Tout ce que nous avons appris alors, tout ce qui a été dévoilé et se trouve habituellement masqué, doit désormais faire partie de notre mémoire. Sinon la superficialité nous gouverne.

Sinon, nous sommes sous l’emprise d’un cléricalisme médiatique. Nous ne vivons pas la laïcité dans notre vie quotidienne. Car, comme l’écrit Claude Nicolet (L’idée républicaine, p. 499 ss.), la laïcité est « à la fois une institution collective (c'est-à-dire une organisation de l’Etat…) et une ascèse individuelle, une conquête de soi sur soi-même ».  Il faut lutter « au plus intime de la conscience », contre tout ce qui incite au « renoncement à avoir une opinion à soi (…) pour se fier à une vérité toute faite ».

 C’est ce que Nicolet nomme la laïcité intérieure. Mais on pourrait parler aussi de laïcité face au cléricalisme médiatique, pour mieux montrer l'interaction de l’individuel et du social. Nicolet parle d’ascèse et de renoncement. Je serais plus dialectique : non seulement cela n’empêche pas d’avoir le droit, de temps à autre, à la superficialité (c’est pour cela aussi que je vous ai parlé de Lady Gaga !), mais sachez que dans la « conquête » d’une pensée personnelle, se niche aussi beaucoup de plaisir.

D'ailleurs, vous avez certainement l'expérience d'une telle jouissance. L'éprouver de plus en plus est tout le mal que je vous souhaite.