25/07/2011
Terrorisme, représentations sociales et monstre doux
Depuis samedi les « nouvelles » donnent en boucle des infos sur le carnage qui a eu lieu en Norvège. Quelques impressions, non politiquement correctes, non sur le massacre lui-même, sur lequel je ne dispose d’aucune information spécifique, mais sur la manière dont il a été rendu, surtout à la radio et à la télévision.
Pour la télévision j’ai zappé entre chaines publiques et TF1, pour la radio, c’est essentiellement France Inter. Les journalistes de cette station sont certainement aussi intelligents et consciencieux que les autres, et il n’est pas dans mes intentions de mettre personnellement en cause tel ou tel, simplement de travailler sur les représentations, dont les conséquences sociales ne sont pas minces, bien qu’il soit difficile de les analyser.
D’abord, on s’est tout de suite demandé s’il ne s’agissait pas d’un « attentat islamiste ». Réflexe conditionné. Bien sûr, on sait qu’un terrorisme se réclamant de l’islamisme existe, mais pourquoi démarrer ainsi au quart de tour ? La majorité des victimes du terrorisme en France depuis 10, 20 ans n’a pas été victime « d’attentats islamistes ».
Mais on effectue presque une synonymie.
Ensuite, on a parlé « de Norvégien de type norvégien ». Expression révélatrice de la difficulté française à dire ces choses-là. On ne veut pas faire dans « l’ethnique », et pourtant. .. notamment pour les questions de sécurité, on n’échappe pas à ce genre de classification.
Comme le Norvégien était de « type norvégien » (la télé et la presse vont nous le montrer en boucle d’ailleurs, et c’est grand doute ce qu’il souhaitait obtenir !) et que le carnage s’avérait « islamophobe », on a quand même mis la religion dans le coup. Et, notamment dans les divers bulletins d’information de France-Inter, on nous a parlé d’un Norvégien « fondamentaliste chrétien ».
Cela aurait pu être, naturellement. Il aurait fallu d’ailleurs préciser, dans ce cas : « fondamentaliste luthérien ». Mais… Bizarre car, en même temps, la télévision nous le montrait en tenue de franc-maçon. Les journalistes de France-Inter ne regardent pas la télé ? (et la télé elle-même d'ailleurs, tout en nous passant en boucle le tueur dans sa tenue maçonnique, n'a pas donné la moindre précision sur la signification de cette photographie),
Et, cette appellation de « fondamentaliste chrétien » a permis un sentencieux commentaire style : ce fondamentaliste est « islamophobe », mais il use de la même rhétorique et des mêmes méthodes que les mouvements islamistes. Banco, c’est gagné deux fois :
-d’abord, voilà un attentat « islamophobe », mais hop, on en remet une couche sur « l’islamisme », même s’il n’est absolument pour rien dans l’affaire ;
-ensuite, suivez mon regard, c’est : braves gens, soyez bien au centre du centre, soumis au monstre doux, ne contestant rien ni personne, tous les extrémismes sont dangereux et se ressemblent. Etc.
Ce n’est pas faux, bien sûr, mais à force de répéter à l’infini un propos aussi stéréotypé (où il n’y a pas besoin de penser) on pousse les gens à croire qu’il est mauvais d’avoir des convictions personnelles, qu’on ne doit suivre que les routes balisées. Bref, sus aux hérétiques de tous poils et vive le fait que des spécialistes pensent pour vous !
Il est d’ailleurs à remarquer que quand vous n’êtes pas extrémiste, que vous refusez d’avoir une pensée-bloc, que vous tentez d’être dialectique, nuancé, vous n’intéressez pas les médias et vous n’avez de chance d’avoir la parole.
Bref, un docte commentaire de café du commerce digne Monsieur/Madame Michou. En revanche, dans les bulletins d’info que j’ai écouté, il a été signalé une fois (et une seule) qu’il s’agissait d’un adepte de jeux vidéo, sans que cela conduise à dénoncer les jeux vidéo. Bizarre.
Et pourquoi ne pas indiquer que l’auteur des 2 attentats, Anders Behring Brelvik, était franc-maçon ? Cela n’implique en rien, mais vraiment en rien la maçonnerie. Mais dire cela n’est pas médiatique. Voyons pourquoi .
Comme il est impensable que ces journalistes aient ignoré l’appartenance maçonne d’ Anders Behring Brelvik , il est probable qu’ils se sont dits : « si l’on indique qu’il est maçon, cela mettra en cause la maçonnerie. Pour ne pas la mettre en cause, ne mentionnons pas qu’il est maçon ».
Cela signifie qu' à leurs propres yeux, soit ils ne disent rien et cachent leur info, soit ils disent les choses de telle manière que cela induit l’amalgame, la généralisation. Cela signifie qu’ils sont incapables de trouver comment parler de l’appartenance de quelqu’un sans mettre implicitement en cause tout le groupe auquel ce quelqu’un appartient. Voila la FORME habituelle du discours médiatique dominant. Et ses effets persers sont infinis,
Autrement dit, cela ne les gêne pas de prétendre que le tueur soit « fondamentaliste chrétien », alors que cela est pourtant improbable, et donc de « mouiller » tous les dits « fondamentalistes chrétiens », même les plus tranquilles. Mais, alors qu’ils savent qu’il est franc-maçon, ils ne vont pas le dire car, étant donné la façon dont ils pensent (si j’ose, très audacieusement, utiliser ce verbe à leur propos !), dire qu’il est UN franc-maçon serait impliquer plus ou moins l’ensemble des francs-maçons !
Très significatif de la façon dont l’info est conçue, construite, diffusée… et des stéréotypes qu’elle produit.
De tout ce que j’ai entendu, vu et lu, la meilleure info, jusqu’à plus ample informé, est ce que j’ai lu dans La Croix (25 juillet 2011) :
« Il (=A B. B.) affirme son appartenance à une loge maçonnique, la loge Saint-Jean, dont les membres doivent être chrétiens, comme c’est le cas de toute la maçonnerie des pays scandinaves (connue sous le nom de « rite suédois »). Cette maçonnerie, qui se situe dans l’héritage de l’esprit des Lumières, est à l’opposé du fondamentalisme religieux.
En réalité, on serait ici plutôt en présence d’une idéologie fortement nationaliste, marquée par une islamophobie violente et un curieux mélange de peur de l’étranger et d’ésotérisme, se réclamant d’une « identité chrétienne » mais sans connotation religieuse forte ».
Eh bien, vous savez quoi : France-Inter, comme la télé d’ailleurs, s’avère incapable de nous donner une telle info ?
Structurellement incapable. Pourquoi ? Pour une raison très simple. Vous ne devinez pas ? Ce n’est pourtant pas sorcier : lisez à haute voix le passage cité et chronométrez.
Top chrono : 35 secondes : une éternité !
La radio et la télé, au XXIe siècle (cela n’a pas toujours été le cas) sont devenues incapables de passer 35 secondes pour nous dire l’identité d’une personne, avec quelques nuances et complexité. Il faut trouver une catégorisation qui prenne 2 secondes. Fut-ce-t-elle caricaturale, ou fausse.
Et pourquoi, faut-il trouver une catégorisation de 2 secondes ? Pour pouvoir vous la passer en boucle toute la journée. Pour pouvoir redire 100 fois la même chose, jusqu’à gaver votre « partie de cerveau disponible ». La radio et la télé sont devenues incapables de vous expliquer une bonne fois les choses, et de vous laisser réfléchir ensuite.
C’est cela le MONSTRE DOUX dont parle R. Simone (cf. le compte-rendu que le Blog en a fait le 26 novembre 2010).
Ce que j’appelle la douceur totalitaire. Le monstre doux, et face à lui… des tueurs fous.
PS : Je suis d’accord avec les commentaires faits par Marc Andrault (auteur d’un très intéressant ouvrage sur Sarkozy et Dieu, de l’usage politique des monothéismes, Berg International) sur ma dernière Note concernant le Conseil d’Etat
2ème PS: autre exemple de journaliste qui diffuse une info fausse: Willy Le Devin dans Libé du 25 juillet. Il prétend que jusqu'à l'arret de la cour Européenne des droits de l'homme, le rapport parlementaire de 1995 "avait valeur de jurisprudence". Doublement faux, car:
-d'une part, ce rapport (comme tout rapport parlementaire) n'a jamais eu aucune "valeur de jurisprudence" et ne peut en avoir. Il s'agit là d'un principe essentiel: la séparation des pouvoirs qui, depuis Montesquieu, est au fondement de la démocratie?
-d'autre part, la secrétaire générale de la MIVILUDES, Amélie Cladière, a reconnu publiquement (ce que l'on savait dééjà par ailleurs), dans un colloque, que (même administrativement) la liste établie par ce rapport était à "proscrire" (cf. Quelles régulations pour les nouveaux mouvements religieux et les dérives sectaires dans l'union européenne? N. Luca (éd.), Presses Universitaires d'Aix-Marseille, 2011, p. 64 et 177). Le seul c'est que, officiellement proscrite, la liste continue cependant de faire des ravages.
Réponse au commentaire de Misafir : Peut-être, mais justement cela est significatif : il suffit donc qu'un policier, dans l'urgence et sans avoir vérifié, indique une information fausse pour qu'elle soit répercutée en boucle à l'ensemble de la planète! Et le plus intéressant dans l'affaire, c'est que la "Revue de presse" de france-Inter a diffusé un extrait de La Croix sans que pour autant il soit cessé de qualifier l'auteur de la tuerie de "fondamentaliste chrétien". Divergence interne ou manque de communication à l'intérieur de la rédaction?
20:09 Publié dans LA DOUCEUR TOTALITAIRE | Lien permanent | Commentaires (27)

