19/12/2009
Mouloud, l’intégration et l’identité nationale
Chers Amis,
Mon frère siamois a apprécié ma lettre à Nicolas Sarkozy. Il m’a dit : « Mouloud, tu dois bien avoir des idées sur les débats actuels. Pourquoi tu ne nous en ferais pas part ? »
« Jean lui ai-je répliqué, je ne veux squatter ton Blog. Tu sais, moi je suis plutôt habitué à une « humble discrétion », comme le susurre notre bien-aimé Président. »
En fait, j’avais pas mal de copies à corriger, et cela ne m’enchantait pas de beaucoup travailler le week-end pendant qu’il irait courir le guilledou !.
Mais, il est un peu retors, mon frère siamois. Il m’a fait parler d’intégration et d’identité, et m’a donné ainsi envie d’écrire 2 ou 3 petites choses.
Il m’a promis également de ne pas abuser et de reprendre les rennes de son Blog dés la semaine prochaine.
L’intégration, bien sûr, j’en parle à mes élèves. Mais, curieusement, pas comme un certain Eric Besson. Cela vous étonne ?
Dans ma classe, on trouve des prénoms de toutes les couleurs.
Des prénoms dont les racines viennent d’Asie, et de Franche-Comté, d’Alsace et d’Afrique, de Bretagne et de l’Europe de l’Est, de la Sicile, de l’Artois, de la Catalogne et du Portugal, des Antilles et de la Corse, et même des Etats-Unis, via la télé !
Tous ces gars et ces filles vivent en France, il leur faut s’intégrer à la société française, au monde des adultes et, en général, ils ne demandent pas mieux qu’y faire leur place.
Ils se demandent plutôt : Pourrais-je arriver à y avoir ma place ? Pourrais-je avoir un job, un logement, faire vivre une famille, bref : me permettra-t-on de m’intégrer ?
Je leur fais faire un pas de plus en leur expliquant qu’une société, ce n’est pas seulement la somme des individus qui la composent, mais surtout la qualité des relations qu’ils établissent ensemble, dans leur diversité multiforme (sociale, culturelle, professionnelle, religieuse,…).
C’est d’abord cela l’intégration (réciproque).
« Alors un grand bourgeois du XVIe avec chauffeur, qui ne prend jamais le métro, qui est habitué à ce que tout le monde soit à son service et n’a de relations qu’avec ceux qui lui ressemblent n’est pas très intégré ? » me demande Kim.
Je me suis entendu répondre : « Oui. Certes, pour certains, il est parfaitement intégré. Ou plus exactement, la question ne se pose même pas. Mais, pour moi, effectivement, il a des efforts d’intégration à faire. »
Il faut dire que Kim, lui, il dirige une troupe de scouts, et il les fait crapahuter le week-end en de multiples endroits. Ses parents étaient des boat people, pourtant il serait particulièrement stupide de lui dire qu’il n’est pas déjà intégré.
Lui, il l’est parfaitement et j’aimerais bien que tous les élèves de la classe aient autant de sens des responsabilités et d’allan.
Mais, après leur avoir indiqué que l’intégration est l’affaire de tous, je leur dis aussi, que Monsieur le ministre me pardonne !, que l’intégration n’est pas la panacée universelle.
Une intégration absolue, cela donnerait des clones ! Développer son individualité est aussi important que s’intégrer.
Mes élèves se posent des tas de questions, ont des tas de révoltes, trouvent que plein de choses vont mal dans notre pays. Et je ne voudrais pas qu’ils renoncent trop vite à ces interrogations, à ces mises en questions.
On parle toujours d’intégration sans jamais dire ce que l’on entend par là.
Il existe, en fait, deux visions implicites de l’intégration.
La première est statique : elle prend la société à un moment donné de son existence. Elle s’appuie sur ses normes, ses habitudes, ses valeurs, sa façon de vivre,…et intime l’ordre à tout un chacun d’adopter cet ensemble.
Attention, je ne prétends pas qu’il serait mauvais être relativement intégré en ce sens là. Au contraire.
Je ne suis pas vraiment un anar, encore moins un nihiliste. Je sais que la vie en société comporte des automatismes, des règles, des routines, des petits rituels,…
Que tout cela n’est nullement à dédaigner.
Je tente même d’apprendre à mes élèves à maîtriser ces choses, sinon ils ne seront pas à l’aise dans la vie sociale ; ils se retrouveront marginalisés.
(Je m’aperçois d’ailleurs que le grand obstacle à cette sorte d’intégration, ce n’est pas l’origine culturelle, religieuse ou ethnique,
c’est « le tout télé » : la dérision systématique, le langage grossier, l’apologie de la violence et du spectaculaire érigés en norme par de pseudos comiques ou animateurs grassement payés qui deviennent des modèles implicites de réussite sociales, alors qu’ils sont tout simplement des concentrés de bêtise satisfaite.
C’est aussi, et cela va de pair, le « tout people » : la production sociale de la superficialité, de l’insignifiance, du vide de sens, les anciens ragots et médisances de villages et de quartiers devant l’actualité planétaire.)
Même si ces obstacles se trouvaient surmontés, trop d’intégration statique produit de l’uniformité, de l’immobilisme et du conformisme social.
Elle est appauvrissante.
Il existe une autre façon de concevoir l’intégration : une façon dynamique où l’on passe (j’aime bien les métaphores : c’est pédagogique !) de la photo au cinéma ; où l’on considère la société dans son devenir.
Et là, l’intégration, c’est une dialectique entre la proximité et la distance. Pour faire bouger les choses, pour que la société soit en mouvement, il ne faut pas coller à l’ordre établi ni à la routine. Il faut apporter du neuf, sans être exclu pour autant.
Si une société reste immobile dans un monde qui change, elle ne tarde pas d’être à la traîne.
Une société n’est pas non plus un monde clos, replié sur lui-même.
Je suis historien, et depuis une bonne dizaine d’années les historiens insistent sur ce qu’ils appellent les « transferts culturels » :
Cette expression, un peu technique, signifie que chaque pays construit son identité nationale dans le cadre d’une circulation transnationale des objets et des idées, des cultures et des affects, avec de l’import et de l’export culturels, que chaque société modifie et adapte.
Une société est un ensemble qui a, de façon constante, des relations avec d’autres sociétés, de multiples échanges, pour le meilleur et pour le pire.
Et c’est là qu’en regardant et en écoutant ma classe, je me dis souvent qu’il y a une formidable aubaine à saisir pour la société française.
Dans ma classe, on trouve pratiquement le monde entier… francisé. Quelle extraordinaire opportunité d’être ainsi, sur son propre territoire, en relation avec ce monde entier, dans une terre qui s’est « globalisée » !
Quel atout pour un pays d’avoir en son sein autant de personnes qui peuvent constituer des passerelles vers d’autres sociétés, d’autres cultures. Ouvrir la France vers l’extérieur, et ouvrir aussi l’extérieur vers la France.
Des médiateurs, des ambassadeurs : voilà un peu comment je considère mes élèves.
Mais je me dis aussi : la France, « ce cher et vieux pays » dont parlait de Gaulle, saura-t-il saisir cette chance ?
Quand est-il de sa capacité à intégrer ?
Va-t-il être un pays vieillissant, enfermé dans la nostalgie d’un passé qu’il considère comme glorieux, tourné sans cesse vers ses « racines », n’arrivant pas à regarder l’avenir en face ?
Ou va-t-il se propulser d’un passé (d’ailleurs multiforme) vers un avenir à construire ?
Les racines, le passé (qui n’est pas que « racines », mais comporte des phases historiques différentes), moi Mouloud, historien je vous le dis, c’est comme l’intégration statique : c’est bien si c’est relatif.
C’est comme (autre métaphore) quand vous conduisez votre voiture : il faut regarder de temps à autre dans le rétroviseur, mais pas tout le temps, mais surtout pas au dépens de la route qui est devant vous.
Alors, arrêtez tous, à droite, mais aussi à gauche, de convoquer les mânes des grands ancêtres, de nous raconter notre passé (idéalisé !). Parlez nous de l’avenir.
Projetons nous dans l’avenir.
Notre identité nationale, ce n’est pas ce que nous étions, c’est ce que nous allons être, tous ensemble.
Car la question principale, celle dont si peu de gens parlent, est peut-être celle là : la société française saura-t-elle profiter des possibilités nouvelles que lui offre la génération qui arrive à l’âge adulte ? Saura-t-elle s’intégrer à sa jeunesse ?
Saura-t-elle avoir une identité inclusive ?
Saura-t-elle faire que les plus entreprenants, les plus dynamiques (quelles que soient leurs origines) se sentent à l’aise chez elle ?
Sinon, ils partiront ailleurs.
Certains partent déjà, et j’ai d’anciens élèves talentueux qui, n’ayant pas trouvé en France la place à laquelle ils avaient droit, l’ont quittée.
La France saura-t-elle être attractive pour les jeunes ?
La balle est dans notre camp, nous les adultes, les déjà ou bientôt vieux.
Votre Mouloud.
PS/ si j’ai bien compris l’indication donnée par l’hébergeur, l’adresse est, depuis le 18 décembre passée de « blogspirit.com » à « mail.blogspirit.com » (et deviendra uniquement cette dernière adresse au 1er janvier 2010)
Cela donnerait : http://jeanbauberotlaicite.mail.blogspirit.com
Ai-je bien compris ou est ce que je me mets le doigt dans l’oeil ?
14:16 Publié dans Laïcité et crise de l'identité française | Lien permanent | Commentaires (30)
14/12/2009
La Lettre de Mouloud Baubérot à N. Sarkozy, 2ème édition
Et "Pan sur le bec" (comme l'écrirait Le Canard Enchaîné)
Ecrite à chaud, et à un endroit où je ne disposais pas de toute ma documentation, La Lettre de Mouloud Baubérot à Nicolas Sarkozy comportait quelques erreurs d’érudition, que des commentateurs m’ont fait remarquer.
Ils ont eu entièrement raison, et je médite l’adage : « Cent fois sur le métier, reprenez votre ouvrage » !
Je signale cependant que quelques critiques proviennent d’une lecture trop hâtive de ma note[1], et qu’aucune de ces quelques erreurs (comme l’indique un commentateur) ne change en quoi que ce soit la démonstration, ne remet en cause le fond de la lettre.
Au contraire, concernant la mosquée de Paris, cela en ajoute encore à la démonstration.
Je peux les rectifier sans rien changer de son orientation qui est de rappeler :
- que beaucoup de musulmans qui habitent en France ont une ascendance française plus ancienne que notre actuel Président.
- que la République laïque n’a pas eu de complexe à financer la construction d’un minaret à Paris, dans les années 1920.
Dois-je préciser en outre que, sans préjuger de mon opinion quant à son orientation politique, je trouve très bien qu’un fils d’immigré ait pu accéder au plus haut rang de l’Etat ? Voilà, c’est fait.
Vu son impact, je vous livre une 2ème édition de la Lettre de Mouloud où j’ajoute aussi des précisions nouvelles.
Je serais reconnaissant à celles et ceux qui diffusent cette Lettre de remplacer la 1ère par la 2ème édition.
Un Grand Merci d’avance.
Cher Nicolas, Mon cher compatriote,
Tu as écrit une tribune dans Le Monde (9 décembre) qui a retenu toute mon attention. En effet, tu t’adresse à tes « compatriotes musulmans », et c’est mon cas, moi Mouloud Baubérot, frère siamois de celui qui tient ce blog.
Comme une lettre ne doit pas rester sans réponse, alors j’ai décidé, à mon tour de t’écrire. Après tout, toi aussi tu es mon « compatriote ». Et puis, comme je suis professeur d’histoire en terminale, j’ai l’habitude de corriger des copies.
Nous allons le voir, il y a plein de belles idées dans ta lettre, et je vais pouvoir te citer souvent.
Mais tu t’as commis une légère erreur de perspective, qui gâche un peu ton propos. Et comme cela vous concerne en particulier ton frère siamois et toi, permets moi de la rectifier.
Avant, par politesse, il faut que je me présente très brièvement. Ma famille provient de Constantine, ville française depuis 1837 et chef lieu d’un département français depuis 1848. Nous sommes donc d’anciens Français.
D’autres nous ont rejoint peu de temps après et sont devenus Français, en 1860, tel les Niçois et les Savoyards.[2] Nous avons intégré volontiers ces "nouveaux arrivants" et avons ajouté la pizza à nos coutumes alimentaires.
Et au siècle suivant, bien d’autres encore sont venus, puisqu’il paraît qu’un quart des Français ont au moins un grand parent « étranger ».
Certains « arrivaient » de l’Europe centrale, bien différente de notre civilisation méditerranéenne. Mais, comme tu l’écris très bien, nous sommes très « accueillants », nous autres.
Alors nous avons donc accueilli parmi eux, un certain Paul Sarkozy de Nagy-Bosca, qui fuyait l’avancée de l’Armée Rouge en 1944.
Nous sommes tellement « accueillants » que nous avons fait de son fils, ton frère siamois, immigré de la seconde génération, un Président de notre belle République.
Comment être plus accueillants ?
Mais faudrait quand même pas tout confondre : entre lui et moi vois-tu, c’est moi qui accueille, et lui qui est accueilli. Ne l’oublie pas.
Ceci précisé, je suis tout à fait d’accord avec ce que tu écris :
Moi, Mouloud, l’accueillant, j’offre à ton frère siamois et à toi-même, « la reconnaissance de ce que l’autre peut lui apporter ». Mais je demande, à « celui qui arrive, le respect de ce qui était là avant vous »
Et, je vais y revenir, quand les Sarkozy sont devenus Français, le ciel de Paris s’ornait d’une Grande Mosquée, avec un beau minaret.
Je suis d’accord, moi Mouloud qui t’accueille, je dois te faire « l’offre de partager (mon) héritage, (mon) histoire [y compris en classe de terminale], (ma) civilisation), (mon) art de vivre. »
Tiens, je t’invite volontiers à venir manger un couscous avec moi.
Mais, naturellement, toi « qui arrive », ou toi dont c’est juste le père qui est arrivé, je te demande, comme tu l’écris toi-même, d’avoir « la volonté de (t)’inscrire sans brutalité, comme naturellement, dans cette société que (tu vas) contribuer à transformer, dans cette histoire que (tu vas) désormais contribuer à écrire. »
« Sans brutalité » : tu as bien raison, c’est important ça.
Nous, anciens Français, nous ne jouons pas au matamore, aux « tu causes tu causes, c’est tout ce que tu sais faire » ; nous n’aimons pas trop tout ce qui est « bling-bling ».
Nous aimons, tu le soulignes, « l’humble discrétion » et nous comptons sur toi pour être exemplaire dans ce domaine.
Nous comptons sur toi, pour, comme tu affirmes que cela doit être le cas des « nouveaux arrivants », de te « garder de toute ostentation et de toute provocation ».
Car, toi dont le père a fui le totalitarisme, tu dois être bien « conscient de la chance que (tu as) de vivre sur une terre de liberté ».
Et cela te donne le devoir de n'en supprimer aucune. Or, quand j’apprends certaines de tes décisions, je suis inquiet à ce sujet.
Contrairement à moi, puisque tu n’es en France que depuis une seule génération, tu as encore beaucoup de choses à apprendre quant aux « valeurs de la République (qui) sont partie intégrante de notre identité nationale ».
Vu ta fonction, il faut que tu l’apprennes vite car « tout ce qui pourrait apparaître comme un défi lancé à cet héritage et à ces valeurs condamnerait à l’échec. »
Mais, je ne suis pas inquiet : tu es très doué
Donc, il suffit que je te précise un peu les choses, notamment sur la laïcité dont je parle souvent à mes élèves dans mes cours de terminale, et tu obtiendras une brillante note.
D’abord, la laïcité, ce n’est nullement « la séparation du temporel et du spirituel » comme tu l’écris.
Cette expression, elle fleure le Moyen Age, la société de chrétienté, bref l’exact contraire de la société laïque.
Comme tu as publié ta tribune le 9 décembre, jour anniversaire de la « séparation des Eglises et de l’Etat », ta formule est particulièrement malheureuse.
Le « spirituel » et le « temporel », ce sont des notions théologiques, et cela connotait des pouvoirs.
La lutte de l’Empereur et du Pape, c’était la lutte du « pouvoir temporel » pour s’imposer face au « pouvoir spirituel ». Deux souverainetés.
En laïcité, seul « le peuple » est souverain et, en conséquence, le seul « pouvoir » est le pouvoir politique qui émane de lui. Le pouvoir, écrit Max Weber, a « le monopole de la violence légitime » : il peut réprimer par la loi.
La religion n’est pas sur le même plan. Et peut avoir, elle, autorité, si l'on est convaincu de sa validité.
Mais elle ne doit pas disposer de pouvoir.
Bon, la première leçon étant apprise, passons à la seconde.
Elle concerne aussi la laïcité.
Tu fais preuve d'une curieuse obsession des minarets et tu sembles assez ignorant à ce sujet.
Pour être concret, je vais te raconter l’histoire de France en la reliant à ma propre histoire d’ancien Français, du temps où toi, tu ne l’étais pas encore.
Pendant la guerre 1914-1918, mon arrière grand-père est mort au front, comme, malheureusement, beaucoup de Français, de diverses régions : Algérie, Savoie, ou Limousin, « petite patrie » de mon frère siamois.
Mais si je te raconte cela, ce n’est pas pour me cantonner dans la petite histoire, celle de ma famille, c’est pour rappeler l’Histoire tout court.
Car nous avons été environ 100000, oui cent mille, musulmans a mourir ou a être blessés au combat pour la France.
Nous étions déjà tellement « arrivés » en France, que nous y sommes morts !
Et que les « tirailleurs maghrébins (…) se forgèrent lors de cette guerre la réputation de troupe d’assaut par excellence »[3]
Ces combats avaient lieu dans cette partie de la France appelée « métropole ». Ma famille y était venue, à cette occasion, et elle y est restée. A Paris, précisément.
Comme nous commencions à être assez nombreux, et provenant, outre la France, de différents pays, la République laïque a eu une très bonne idée : construire une mosquée, avec un beau minaret bien sûr.
Elle avait décidé, en 1905, de « garantir le libre exercice du culte » (Article I de la loi de séparation).
« Garantir », c’est plus que respecter. C’est prendre les dispositions nécessaires pour assurer son bon fonctionnement.
Pourquoi passes-tu tant de temps, dans ton texte, à nous parler des minarets ?
Cela n’a vraiment pas été un problème. Bien au contraire.
Et pourtant, ils étaient très laïques, tu sais, plus laïques que toi, mon cher chanoine, les rad’soc (radicaux-socialistes), les Edouard Herriot, ou Léon Bourgeois (un des « pères » de la morale laïque) qui ont pris la décision de consacrer des fonds publics à la construction de cette mosquée, de ce minaret.
Tu sais, j’aime bien fréquenter les bibliothèques. J’y ai trouvé un ouvrage d’un historien qui retrace l’histoire de cette construction. Et c’est fort intéressant.
« Il est a remarquer, écrit son auteur, Alain Boyer, que personne n’a soulevé à l’époque le problème de la compatibilité de cette subvention avec l’article 2 de la loi de 1905, concernant la séparation des Eglises et de l’Etat qui dispose la République ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte ; il aurait pu d’ailleurs être répondu que l’Etat ne finançait que la partie culturelle, l’institut, et non pas la mosquée proprement dite, c'est-à-dire le lieu de culte. »[4]
« Il aurait pu être répondu» :
Donc c’est plus tard que l’on a justifié ainsi les subventions de l’Etat et de la ville de Paris. Sur le moment, on s’est contenté de trouver cette construction nullement incompatible avec la loi de séparation.
Tellement peu incompatible que non seulement elle n’a pas été évoquée, mais que le rapport de la Commission des finances présenté par Herriot (en 1920) évoque explicitement la mosquée en même temps que la bibliothèque et la salle de conférences.
« Le financement d’un lieu de culte par la République, précise l’historien M. Renard, fut donc voté en toute conscience, malgré la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat. On parla surtout de la reconnaissance de la France pour l’indéfectible loyauté de ses fils musulmans. »[5]
Comment conciliait-on cela avec la loi de 1905 ? On en est réduit à des suppositions.
Une me semble fort plausible, on a raisonné par analogie : en effet la conséquence de l’article 1 de la loi de 1905, de sa garantie du libre exercice des cultes avait été double :
- d’une part la mise à disposition gracieuse (donc manque à gagner par absence de loyer!) des édifices du culte existants en 1905 et propriété publique (des milliers et des milliers !), mise à dispostion aux religions correspondantes à ces édifices (et on y a ajouté presque tout de suite le droit de faire des réparations sur fonds publics) ;
- d’autre part, la possibilité (prévue dans l’article 2 lui-même) de payer des aumôniers pour garantir le libre exercice du culte dans les lieux clos : hôpitaux, prisons, armée, internats des lycées,…
On s’est dit : étant donné tout ce que l’on consent financièrement pour garantir l’exercice des cultes catholique, juif, protestant, c’est bien le moins de donner des subventions publiques pour une Grande mosquée et son minaret.
D’ailleurs le père de la loi de 1905 Aristide Briand avait dit à son propos : « En cas de silence des textes ou de doute sur leur portée, c’est la solution libérale qui sera la plus conforme à la pensée du législateur. »
De plus, et je vais t’étonner Nicolas, les laïques, ils aimaient bien les minarets.
Lors de la détermination de la qibla (direction de La Mecque), en mars 1922, le représentant du gouvernement, Maurice Colrat, a prononcé un très beau discours. Il a déclaré notamment:
« Quand s’érigera, au dessus des toits de la ville, le minaret que vous allez construire, il montera vers le beau ciel de l’Ile de France qu’une prière de plus, dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses. »
Et tous les dirigeants et militants laïques présents l’ont chaleureusement applaudi.
Ils étaient comme cela les laïques : ils assumaient, mais ne voulaient pas « valoriser » les « racines chrétiennes de la France ».
Ils estimaient, au contraire, que le pluralisme religieux faisait partie de son histoire, de son identité nationale laïque.
Et plus il y avait de prières différentes, plus ils étaient contents.
Le 15 juillet 1926, la grande mosquée a été inaugurée en présence de ton prédécesseur, Gaston Doumergue, le président de la République.
J’ai plein d’autres choses à t’écrire à propos de ton discours. Mais la bonne pédagogie veut que l’on ne cherche pas à en dire trop en une seule fois.
Pour le moment, assimile bien ces deux premières leçons.
Ecris nous vite une seconde tribune qui rectifie le tir.
Et on reviendra ensuite sur le « communautarisme » notamment, car la (en un seul mot ?) il y a aussi quelques petites choses à reprendre.
Ton cher compatriote
Mouloud Baubérot
.
[1] Notamment (mais pas seulement) le fait que "citoyens" pour quelques uns ou "sujets" pour la plupart, les habitants des colonies étaient de nationalité française, même s’il s’agissait d’une « nationalité dénaturée », selon l’expression de P. Weil.
Et sur cette dualité sujet-citoyen, le Blog en a déjà parlé à plusieurs reprises, notamment dans les Notes consacrées au livre de T. Shepard sur l'Algérie.
Cette Note ne pouvait pas reprendre tous les problèmes et ne prétendait nullement à une exemplarité de la conduite de la France. Au contraire, la position de Sarkozy prend place dans une longue histoire que la France n’a pas encore affrontée de face.
[2] Un Savoyard m’a d’ailleurs écrit pour me dire qu’il ne manquait jamais de signaler qu’il était français depuis moins longtemps que les Algériens.
[3] B. Recham, in Collectif, Histoire de l’Islam en France, Albin Michel, 2006, 743.
[4] A. Boyer, L’Institut musulman de la Mosquée de Paris, Paris, CREAM, 1992, p. 26.
[5] M. Renard, in Histoire de l’islam…, 722.
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