Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

31/01/2009

UNE LAÏCITE QUI SE NOURRIT D'"AFFAIRES"

Ce qu’est –ce que n’est pas la laïcité V

 

L’ « affaire » québécoise dite des « Vitres givrées »

 

Je terminais ma précédente Note en posant plusieurs questions, histoire de créer (si possible !) un petit suspens ! La première était « Comment en est-on arrivé là ? »

On peut expliciter cette question ainsi : pourquoi depuis 1989, la laïcité en France est invoquée, convoquée, etc à partir d’ « affaires », style les « affaires de foulard », mais aussi les affaires de piscine, ou l’affaire de la juge qui avait cassé un mariage parce que l’épouse avait menti sur sa virginité. Etc, etc.

Je rappelle (première Note du 29 décembre 2008), qu’avant 1989, la laïcité française ne fonctionnait pas à partir d’affaires.

On s’affrontait, depuis la seconde guerre mondiale, autour de la question des subventions publiques aux écoles privées (pour plus de 90% alors catholiques) et des lois qui permettait ces subventions : loi Marie, loi Barangé, et surtout loi Debré que certains laïques affirmaient « pire que les lois de Vichy » (jean Cornec).

 

Comment se construit socialement une « affaire » ? Telle est la question fondamentale d’une démarche de connaissance, d’une sociologie de la laïcité.

Pour y voir plus clair, je vous propose un petit détour par le Québec. Bien sûr, c’est une façon de rappeler à votre bon souvenir mon ouvrage Une laïcité interculturelle, le Québec avenir de la France (édit. de l’Aube).

Mais c’est aussi une manière concrète de redire que la laïcité n’est pas que française et qu’il y a des « conflits de laïcité » dans d’autres pays. Entre le Québec et la France il existe des analogies (l’analogie conjugue ressemblances et différences).

Je vais vous expliquer comment s’est construite l’affaire dite « des vitres givrées ». J’en parle assez longuement dans mon livre (p. 41 à 56). Mais rassurez-vous, je ne vais pas le recopier : il y a des choses indiquées dans le livre (notamment une fameuse interview dont, parait-il, on cause beaucoup dans certaines chaumières) dont je ne parlerai pas ici et inversement.

Ma Note sera un peu longue : j’avais d’abord pensé la couper en deux. Mais avec un écart d’une semaine vous risquiez perdre le fil de l’histoire. Et je crois que cette histoire est vraiment intéressante pour comprendre ce qui se passe depuis maintenant 20 ans.

Alors on y va ? Allons y.

 

L’affaire dite des « vitres givrées » a marqué le début d’une série d’affaires à la fin de 2006 au Québec. Victor Armony  (professeur de sociologie à l’Université du Québec à Montréal) indique à leur sujet :

« Quelques « cas » ciblé par les médias – pas plus d’une vingtaine au total durant les deux derniers mois de l’année [médiatiquement c’est beaucoup : un tous les 3 jours]ne concernaient, dans leur ensemble, qu’une proportion infime des millions de relations interculturelles qui ont lieu chaque jour à Montréal»[1]

En sociologie les interactions quotidiennes sont classiquement vues comme des formes de socialisation : Par exemple, un des pères fondateurs Georg Simmel parle de « toutes ces mille relations qui se jouent de personne à personne, brèves ou durables, conscientes ou inconscientes, fugaces ou lourdes de conséquences. (…) qui produisent la cohésion de l’unité sociale. (…) la prodigieuse solidité du tissu social »[2]

Que se passe-t-il alors quand, parmi ces innombrables interactions, quelques unes sont sélectionnées et deviennent socialement très visibles non plus comme élément de cohésion sociale mais en apparaissant porteuses de conflit de valeurs?

Comment une interaction devient-elle une « affaire » ?

 

Le point de départ de « l’affaire » dite des « vitres givrées » peut être résumé ainsi : des adolescents de la communauté juive hassidique de Montréal regardent ostensiblement des femmes en tenues légères qui font du sport dans un Centre de gymnastique qui se situe en face de la synagogue.

Le rabbin s’inquiète demande au directeur (qui accepte) de mettre des vitres givrées (du genre de celles que l’on trouve dans les salles de bain) payées par la communauté hassidique.

L’hassidisme est un mouvement religieux juif considéré comme très orthodoxe. Ses membres insistent sur la joie d’être en communion avec Dieu. Ils dansent et chantent beaucoup.

Très pudiques, ils s’habillent toujours de façon très couverte. Les femmes mettent des jupes qui cachent totalement leurs jambes  et portent des perruques.

La pose de vitres givrées a fait scandale. Elle a été majoritairement considérée comme un « choc de valeurs » où se trouve mis en cause l’égalité homme-femme, « l’intégrité physique ou vestimentaire » des femmes (La Presse, 9 nov. 2006). Certains intellectuels ont affirmé, en revanche, qu’il s’agissait d’un simple « accord de bon voisinage ».

 

Pour comprendre ce qui s’est passé, j’ai analysé le déroulement temporel  de la dite « affaire » en m’aidant des travaux d’Ervin Goffman[3] , un sociologue qui s’est beaucoup intéressé aux interactions dans la vie sociale quotidienne.

En mars 2006  il y a donc eu la plainte du rabbin et le remplacement des stores par des vitres givrées, alors sans incidence perceptible sur la vie de ce Centre de gym : c’est à l’époque un non événement  où le principe « ne pas faire d’histoire » l’emporte sur d’autres considérations.

Mais il ne s’agit pas d’une situation où existe un minimum d’échanges entre voisins. Plutôt d’une situation de « coprésence » entre ce que Goffman appelle deux « équipes » qui se côtoient et s’ignorent autant que faire se peut.

La situation de co-présence c’est, par exemple, la relation que l’on a avec des personnes que l’on rencontre régulièrement dans des transports en commun, vis-à-vis desquelles on met en œuvre un « travail d’évitement », car le contact n’est pas souhaité.

Or si les adultes hassidiques font semblant de ne pas voir (Goffman parle «de discipline du regard»), les adolescents introduisent une « fausse note » : ils regardent.

Chez Goffman, le « regard qui s’insinue »[4]  produit une intrusion qui est ressentie comme une menace, mais par ceux qui en sont l’objet (c'est-à-dire, là, les femmes)

Or, en fait, les femmes qui faisaient de la gym ont eu une réaction amusée, elles ont désexualisé le regard porté sur elles : « les petits garçons sont intéressés à savoir comment est fait le corps des femmes ». C’est de la « curiosité naturelle » m’a-t-on dit.

 En fait  ce sont des ados car, selon les mêmes personnes, ils fument.

Contrairement aux situations ordinaires, c’est chez les hassidiques qu’une intrusion est ressentie: des femmes en petite tenue sont devenues visibles (par le regard adolescent) sur leur « territoire » : le lieu de circulation autour de la synagogue.

. Dans un 1er temps il se produit un « travail de figuration » (face work) du directeur du Centre, c'est à dire une activité où un acteur pare à tout risque que l’autre acteur de l’interaction « perde  la face » (la face est une notion très importante chez Goffman = c’est la valeur sociale positive qu’une personne revendique [5]).

La transaction du directeur du Centre a comme objectif de préserver la face des hassidim (référée au système de valeurs par lequel ils codent la réalité), alors que pour lui, et pendant plusieurs mois il a eu raison, la face des utilisatrices du Centre n’est pas en jeu (des vitres givrées : c’est indifférent par rapport au système de valeur de leur codage).

 

Juillet 06 : Une artiste Renée Lavaillante, absente en mars, revient au Centre, découvre les vitres givrées, est choquée : dans cette coprésence il y a ce que Goffman appelle 2 « territoires du soi » (self) : celui du Centre ; celui de la synagogue .

Ce que ressent R. Lavaillante, c’est que désormais, les vitres du Centre font partie du territoire symbolique hassidique(c’est d’ailleurs eux qui les ont payées !), et elles sont régies par leur code de valeur, code qu’elle tolérait déjà mal (« il y a longtemps que ces choses m’enragent » va-t-elle déclarer quand cela deviendra une « affaire ») car il lui semble illégitime (chez les hassidim l’égalité homme-femme n’est pas considéré comme une valeur).

Cette captation de territoire est ressentie comme une « offense territoriale »[6]. Mais, dans les cas décrits par Goffman, la réalité est référée au même code de valeur par tous les acteurs qui interagissent, il s’agit alors d’offenses personnelles qui comportent une possibilité de réparation (verbale ou non).

Là, l’offense est référée par Lavaillante à l’imposition  d’un codage de la réalité moralement insupportable et donc qui ne peut pas recevoir d’ « échanges réparateurs ».

Le codage de la réalité des utilisatrices du Centre est en jeu or il doit rester le codage commun (dans les autres centres de Montréal des vitres transparentes ne posent pas problème).

Une autre utilisatrice partage ce point de vue, et elles décident de faire une pétition.

En revanche, le rabbin dira, quand cela deviendra une « affaire » : pourquoi n’est-elle pas venue nous en parler ? et il affirmera la légitimité de son codage : « Notre façon d’éduquer nos enfants les dérangent, Mais vous savez, nous ne vivons aucun problème de drogue, de viol, ni d’ennuis conjugaux ».

 

L’impossibilité d’un ajustement et d’une réparation transforme l’interaction en incident. Cette notion est pratiquement absente chez Goffman car, chez lui, les interactions restent des non-événements. Il faut donc prolonger ses analyses.

Je définis l’incident comme une interaction ressentie comme suffisamment problématique par un acteur pour qu’il  refuse un ajustement. L’interaction ne s’oriente plus alors vers la cohésion du social mais vers un conflit entre les acteurs qui interagissent.

 

Septembre octobre 2006: la pétition des 2 personnes est un échec : elles recueillent environ 100 signatures alors que plusieurs centaines de femmes fréquentent le Centre. Ce n’est pas assez pour espérer obtenir un nouveau changement de vitres.

On peut alors penser que « l’incident » est clos.

Il ne l’est nullement car Lavaillante alerte les médias le 6 novembre et le quotidien  La Presse publie le lendemain à sa Une un article titré : « Cachez ce short que l’on ne saurait voir » et au ton indigné

Un autre quotidien (Le Journal de Montréal, 8/11) publie des déclarations de R. L. : « On veut nous cacher à des membres de cette communauté comme si ce que l’on faisait et ce que nous sommes représente le mal ».

C’est ce qu’il est possible d’appeler le « principe de la pire interprétation » où il y a attribution d’intentions les plus mauvaises possibles (dans son propre code de valeurs) envers l’acteur dit « offenseur » par l’acteur dit « offensé »[7]. A mon sens on retrouve ce principe de la « pire interprétation » dans les affaires de foulard et d’autres affaires.

Lavaillante relie d’ailleurs vitres givrées et foulard : « C’est comme le principe du voile. Si nous représentons une tentation, nous devons être voilées » (L’agence Presse canadienne le 7)

 

Goffman dans l’introduction de son livre La mise en scène de la vie quotidienne dit qu’il adopte, pour décrire la réalité sociale, la perspective de la « représentation théâtrale ». Mais, selon lui, il existe une différence entre le théâtre et la réalité:

Dans le théâtre, écrit-il, « le public constitue le troisième partenaire de l’interaction. (…) dans la vie réelle, les trois partenaires se ramènent à deux ; une personne adapte le rôle qu’elle joue aux rôles que jouent les autres personnes présentes qui constituent aussi le public. »[8]

Autrement dit : l’interaction se produit entre un « moi » et un « toi » collectif qui est considéré comme le public : dans un métro bondé, vous évitez, autant que faire se peut, de vous frotter aux autres : ces autres constituent le public chez Goffman. Je crois que là, il se trompe.

A mon avis, il faut percevoir les interactions entre acteurs dans le cadre de chaînes d’interrelations sociale beaucoup plus vastes. Pour moi le théâtre de la vie sociale se joue à 3 :

Un « je » et un « tu » (individuel ou collectif) qui sont les 2 acteurs qui interagissent et, en arrière fond, un « il », un troisième acteur  : le public potentiel.

Dans des interactions ordinaires, le public ne porte pas attention à la pièce qui se joue dans l’interaction : il y a des millions d’interactions et il est occupé ailleurs. C’est pourquoi d’innombrables interactions sont ce que j’appelle des « non-événements ».

Goffman n’utilise pas cette notion de non-événement, mais à lire ses travaux, on perçoit quelque chose de fondamental : le non-événement (c'est-à-dire l’absence d’incidents conflictuels qui peuvent toujours devenir plus ou moins dramatiques) n’est pas un fait naturel de la vie de chacun. C’est un construit social.

Notamment dans les périodes dites de « crise » où le contexte global (local, national, international) pourrait induire des interactions conflictuelles, le non-événement (le non-conflit, le fait que « rien ne se passe » comme on dit ) n’a rien de passif. C’est au contraire du à des activités de personnes, d’acteurs qui effectuent un travail de médiation, de conciliation, d’arbitrage et de canalisation des conflits potentiels.

 

Donc en général, il y a non-événement. Mais si les médias s’emparent de l’interaction, en font leur « Une » et en parlent « en boucle », ils peuvent, en quelque sorte, faire que le public assiste au spectacle et le public peut applaudir ou siffler les acteurs suivant que la manière dont ils remplissent leur rôle lui plait ou non [9]

Avec les vitres givrées, il se produit, huit mois après leur pose, ce qu’on peut appeler une médiatisation en boucle : au total 41 articles (dont 9 éditoriaux) seront consacrés à ce qui devient une « affaire » par les 4 quotidiens de Montréal et le Soleil, quotidien de Québec.

Il y a également des émissions de radio et de télé sur ce sujet. Presque tous les articles et émissions sont défavorables aux hassidiques.

C’est dans ce contexte que certains tentent de ramener ce qui est devenu l’affaire des vitres givrées à un «accord de bon voisinage ». C’est une façon de dire qu’il fallait en rester à un non-événement et, en acceptant le franchissement de la frontière symbolique par les hassidiques, transformer les rapports de coprésence en rapports de bon voisinage.

Ce propos sera un discours d’intellectuels après coup pour tenter de contrer l’interprétation de Renée Lavaillante quand elle se sera socialement imposée grâce aux médias.

Dernier acte : le politique s’en mêle : le 1er ministre du Québec Jean Charest déclare qu’il considère les vitres givrées comme un « arrangement contraire aux valeurs de notre nation »[10]

 

Ma thèse est la suivante (et je fais l’hypothèse qu’elle est schématiquement valable pour d’autres « affaires » qui mettent en jeu la laïcité) :

L’incident devient une « affaire » par l’intervention performante d’un des acteurs qui en appel au jugement du public : Une affaire se caractérise par l’extension du champ conflictuel de l’incident des acteurs à l’ensemble du « public » d’une société donnée.

Par rapport à l’incident, le public devient spectateur-acteur de la pièce par la « médiatisation » (et, en conséquence,  il se produit un débat social et l’intervention du politique).

 

En définitive, pour un sociologue (et j’en parle donc de « manière objectivée », c'est-à-dire froide, sans m’occuper des jugements de valeur que l’on peut porter, à bon droit, sur cette « affaire » comme sur d’autres)

L’appel au public peut être plus ou moins performant selon divers paramètres. J’en dégage cinq qui ont construit socialement l’« affaire des vitres givrées» et que l’on peut (plus ou moins) retrouver dans d’autres « affaires »:

 

1)      Une interaction est transformée en incident : s’il y a des millions d’interactions dans le temps X d’un espace donné (cf V. Armony), il se produit, mettons, quelques dizaines d’incidents dans le même temps et le même espace. La très grande majorité des interactions vont dans le sens de la cohésion sociale (sinon la société ne se reproduirait pas), mais toute réalité sociale comporte aussi des interactions conflictuelles.

 

2)      Un acteur possède une intention et une ressource suffisantes pour que l’incident ne se limite pas aux acteurs en interaction directe mais s’élargisse, en obtenant l’attention de l’acteur déterminant pour attirer le public (= les médias), dans une situation très concurrentielle  Tous les incidents ne peuvent être relatés par les médias, surtout à la « Une » et en y revenant en « boucle » ! R. Lavaillante, artiste connue, est performante à ce niveau : elle a un accès facile auprès des médias.

 

3)      L’interprétation de l’incident le présente comme forcément revêtu d’une signification d’offense à un niveau sociétal (la mise en cause d’un principe du code commun) et provoque un effet de surprise qui paralyse ceux qui pourraient défendre un autre point de vue : dans ce cas précis, le directeur du Centre est dans l’étonnement complet devant l’ampleur que prend « l’affaire » : il ne contre attaque pas en indiquant les mois de non-événement et l’échec de la pétition. L’acteur qui a fait appel a l’avantage de l’offensive. La partie du public en désaccord devra prendre le temps d’acquérir l’information et construire une autre interprétation et comme le temps médiatique est pratiquement instantané, l’acteur qui a eu l’initiative est, entre temps, devenu hégémonique. Cela suppose aussi qu’une connivence s’explicite autour d’un code commun entre l’acteur qui fait appel, l’acteur médiatique et la majorité du public. 

 

4)      Une situation de « stigmatisé » virtuel[11] de l’acteur (individu ou équipe) qui va être hué (l’occasion faisant le larron !) : les juifs hassidiques mettent en avant des valeurs religieuses rejetées depuis la Révolution tranquille québécoise des années 1960 ; ils sont anglophones ce qui est problématique dans le contexte québécois; ils ont un mode de vie contresociétal (ils me semblent constituer l’objet d’une agressivité latente un peu analogue à celle des sectes en France, alors que, par exemple, les Témoins de Jéhovah sont mis au Québec dans la catégorie des « chrétiens »). Bien sûr cet aspect de « stigmatisation virtuelle » sera nié par ceux qui ont socialement construit l’affaire. Mais il suffit de penser à d’autres « incidents » (au sens défini) qui en restent aux « faits divers » et ne deviennent pas des « affaires »  alors que l’on pourrait, au moins autant, les relier à un principe sociétal : par exemple, il y a, au Québec comme en France, des violences conjugales récurrentes qui ne deviennent pas des « affaires ».

 

5)       Enfin, R.Lavaillante a relié le problème des vitres au problème du voile : l’extension  maximale de l’incident devenu « affaire », sa mise en relation avec d’autres incidents ou « affaires » (considérées comme) analogues  contribue à augmenter la performance de l’acteur. L’incident devient affaire aussi parce qu’il permet de lever un blocage (exprimer son agressivité sans être considéré comme intolérant, raciste, etc).

 

 

La pétition passe, avec la médiatisation, de 100 à 250 signataires, ce qui montre que la réaction globale du troisième groupe d’acteurs interagit et change le rôle du groupe d’acteurs directement présent dans l’interaction..

Il s’est produit une fascinante propagation en cercles concentriques du ressenti de l’offense de 1-2 personnes à 100 puis 250 quand l’interaction devient incident puis affaire : il y a construction d’un conformisme social (dans un sens neutre de l’expression)

Goffman en parle d’ailleurs :

« Quand un acteur se trouve en présence d’un public, sa représentation tend à s’incorporer et à illustrer les valeurs sociales officiellement reconnues bien plus, en fait, que n’y tend d’ordinaire l’ensemble de son comportement. Il s’agit là (…) d’une cérémonie, d’une expression revivifiée et d’une réaffirmation des valeurs morales de la communauté »[12]

 

Pour en finir avec le récit de « l’affaire des vitres givrées » sachez qu’au début de 2007 : la direction du centre confie à un organisme le soin de réaliser un sondage par téléphone : échantillon de 302 personnes : 72% des sondés se prononcent pour des vitres transparentes avec des stores dont les utilisatrices décident l’usage (un compromis reste possible, mais dépend de façon récurrente du ‘libre choix’ de l’acteur : les utilisatrices doivent rester maîtres de leur territoire symbolique)

Le 19 mars 07 : remplacement des vitres par la direction du centre, à ses frais.

 

J’ai tenté de décrypter pourquoi structurellement on est passé de l’interaction à l’affaire. Mais des éléments conjoncturels ont aussi joué un facteur déterminant :

Max Weber  (à propos d’événements historiques) indique que pour connaître l’importance d’une variable, il faut  imaginer sa modification ou sa suppression : cela entraîne-t-il une modification structurelle ?

Dans ce cas précis :

-         si R. Lavaillante  n’était pas revenue au YMCA : l’accord ne serait jamais devenu une « affaire ». Il serait resté une interaction invisible.

-         si sa pétition avait tout de suite réussi, elle n’aurait pas alerté les médias ; les vitres auraient été remplacées : incident sans visibilité sociale

-         inversement si elle avait été là lors de la pose des vitres et, en urgence, décidé d’alerter les médias : instantanéité que l’on trouve dans beaucoup d’autres « affaires » et qui rend plus difficile le décryptage.

Donc des raisons conjoncturelles peuvent également induirent ou bloquer le passage d’une interaction en incident et d’un incident en affaire. Il ne faut pas oublier cette variable qui intervient dans le processus de sélection des incidents en affaires.

Une fois de plus ce processus est extrêmement sélectif : il se produit chaque jour plusieurs incidents qui ne deviennent pas des « affaires ».

Dans mon livre, j’en analyse un : celui du « décolleté profond » de Madame Julie Couillard ; incident qui, pourtant, est très révélateur d’un traitement différencié des hommes et des femmes, au mépris de leur égalité, et de « l’intégrité physique et vestimentaire » des femmes.

Mais ceux qui auraient mis en cause si cet « incident » était devenu « affaire » ne sont pas du tout des « stigmatisés » virtuels !

 

Voilà le schmilblick. Encore une fois, il me semble essentiel si on veut effectuer une démarche de connaissance en matière de laïcité.

Chao et bisoux aux dames[13].

 



[1] V. Armony, Le Québec expliqué aux immigrants, Montréal, VLB éditeur, 2007, 131 s.

[2] G. Simmel, Etudes sur les formes de la socialisation, Pairs, PUF, 1999 (1908), 56.

[3] Cf. not. E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, 1 La présentation de soi ; 2 Les relations en public, éd. fçaise, éd. de Minuit, 1973 et Les rites d’interaction, éd. fçaise, éd. de Minuit, 1974.

[4] EG, La mise en scène…, II, 59s.

[5] EG, Les rites d’interaction, 9.

[6] E. G, La mise en scène…, II, 62-72.

[7] I. Joseph, Erving Goffman et la microsociologie, PUF,  1998, 40.

[8] EG, La mise en scène…, I,  9s.

[9]  Chez EG, l’ordre normatif des règles et des rites fait que le public reste passif, en arrière plan. Il parle d’ailleurs, pour la sphère privée de comportement face à un « public invisible » EG, idem, 83.

[10] K. Dougherty, The Gazette, 8 fév. 2007.

 

[11] E. G, Stigmate…, éd. fçaise, éd. de Minuit, 1975, 14 distingue les « stigmatisés discrédités » : Noirs par la couleur de leur peau, juifs qui portent l’étoile jaune, etc et  les « discréditables » dont la différence n’est pas immédiatement perceptible. A priori les juifs hassidiques, minorité visible (par leurs vêtements) seraient plutôt du côté des « discrédités »  mais comme le codage dominant ou commun met la stigmatisation dans le ‘mal’ et qu’habituellement (en conséquence) c’est plutôt un travail d’évitement qui se produit, je pense qu’il est pertinent de parler de « stigmatisés virtuels ».

[12] EG, La mise en scène…, I, 41.

[13] Petite provocation, vu le thème de la Note !

24/01/2009

CE QU'EST UNE SOCIETE (véritablement) LAÏQUE

Ce qu'est - Ce que n'est pas la laïcité, IV.

(cf. les Notes du 29 décembre, 6 janvier et 18 janvier)

 

 

Que vous arrive-t-il ? Vous semblez être devenus sages comme des images : d’un côté peu de commentaires sur les dernières Notes ; de l’autre une fréquentation en hausse : déjà plus de 5000 visites depuis le début du mois (par comparaison : il y en a eu 5795 en décembre, soit 186 par jour contre 220 en janvier).

Pas de critique, mais de l’écoute. Mon pote Xavier D. en est vraiment très très jaloux : il a l’impression qu’à son égard, c’est plutôt l’inverse. Mais je le laisse à ses problèmes. A chacun ses misères ! Et je reprends derechef mon propos.

Ah, avant permettez-moi de vous recommander chaleureusement deux sites d’amis talentueux :

-         celui de Laurent Bloch (http://laurent.bloch.1.free.fr avec notamment ses commentaires de 2 ouvrages : Palestine d’H. Haddad et Le racisme, une haine identitaire de D. Sibony) ;

-         celui de Sébastien Fath où vous trouverez plusieurs Notes sur les aspects religieux de la cérémonie d’investiture d’Obama : ce que les médias français ne savent pas décrypter[1]

 

Bon, revenons à nos moutons :

Petit rappel : à la suite de Durkheim on avait distingué « intégration » et « régulation ».

Et on avait vu que, pour Durkheim l’étude de l’intégration se focalisait d’abord sur la société et sa capacité à intégrer les individus (de toutes origines, âge, sexes, croyances, etc).

Pour la régulation au contraire, le papa of the French sociology partait de l’individu, de ses « désirs illimités », de sa quête d’objectifs infinis et de la frustration qui pouvait en résulter (impression de faire du sur-place puisque, par définition, on a beau avancer, on ne se rapproche pas de l’infini.

J’avais d’ailleurs cogité là-dessus, dans ma jeunesse folle, et un de mes premiers bouquins (le 3ème je crois) s’intitulait : La marche et l’horizon.

C’était, lors des années 1970, l’époque du désenchantement face au marxisme. L’idée émise : il faut continuer à marche, même si on a pris conscience que l’horizon s’éloigne au fur et à mesure que l’on avance. Mais savoir cela, conduit à marcher autrement (ni à marche forcée, ni au pas cadencé).

 

Cet infini inatteignable peut être dévorant pour celui qui le cherche : ne le trouvant jamais mais croyant pouvoir l’atteindre, il augmentera sans cesse ses efforts, sacrifiera de plus en plus d’autres aspects de sa vie.

Et comme personne ne vit en solitaire, comme tout individu est engagé dans de multiples interactions, d’autres aussi en subiront peu ou prou les conséquences.

Une passion ainsi dévorante n’est pas forcément d’ordre religieux. Inversement toutes celles, tous ceux qui se réfèrent à une religion ne le font pas de façon aussi passionnelle. Mais il suffit que, tendanciellement, cela puisse exister pour que se pose le problème de la régulation.

Chez Durkheim, la régulation (qui est moins étudiée et de façon plus allusive que l’intégration, c’est peut-être pour cela que l’on a confondu les deux) provient d’une nécessité sociale :

Pour qu’un vivre-ensemble puisse exister (et chez lui, c’est la vie en société qui humanise l’individu) il faut que « les passions soient limitées. Il faut une « puissance régulatrice (…) extérieure à l’individu. »[2]

On va aborder les précisions que donne Durkheim sur le fonctionnement de cette « puissance régulatrice ». Mais je donne tout de suite mon hypothèse :

Toute régulation sociale en matière de conviction n’est pas laïque mais la laïcité est d’abord de l’ordre de la régulation sociale.

Et à mon humble avis, en la matière la laïcité, c’est comme la démocratie : la plus mauvaise solution (se modérer implique toujours un certain deuil) exceptée toutes les autres.

 

J’insiste sur le fait que, contrairement à l’intégration et de manière inhabituelle pour un sociologue qui accorde une importance primordiale à la morphologie sociale, Durkheim est parti là de l’individu.

Nous avons vu que l’intégration suppose des croyances et des pratiques partagées, une conscience collective commune. Et logiquement pour Durkheim c’est la « société religieuse », et plus particulièrement vu l’époque, la société catholique qui est le plus fortement intégratrice :

Durkheim affirme qu’une société catholique produit moins de suicides qu’une société protestante car elle « attache » tous ses membres à un « credo collectif », à un « corps de doctrines plus vaste et plus solidement constitué ».

« Plus il y a de manière d’agir et de penser, marquées d’un caractère religieux, soustraites par conséquent au libre examen, plus aussi l’idée de Dieu fait converger vers un seul et même but les volontés individuelles ». Et « inversement » (cf. p. 159).

Cela montre d’ailleurs que les « sociétés religieuses » ne sont ni folles ni gratuitement fanatiques mais des sociétés qui ont avant tout un souci d’intégration.

On comprend aussi cependant que cela a conduit à des persécutions de mal croyants, hérétiques, athées et qu’il ait fallu trouver une autre solution.

 

Ceci dit, continuons nos citations.

De même, pour Durkheim, excusez le Mesdames, « la femme se suicide beaucoup moins que l’homme » car elle est « beaucoup moins instruite. Essentiellement traditionaliste, elle règle sa conduite d’après les croyances établies et n’a pas de grands besoins intellectuels » (sic) (idem).

 

Cette dernière citation est triplement extrêmement  intéressante, d’abord hors du propos de cette Note, mais cela vaut vraiment le coup de faire une petite digression, ensuite pour notre propos lui-même.

Primo, elle montre que, même un sociologue n’échappe pas à la tendance à ce que l’on appelle essentialiser une situation, un contexte social, etc. Qu’à la fin du XIXe siècle, les femmes, en France comme dans d’autres pays, aient été moins instruites que les hommes, est un fait facilement vérifiable.

Et pour cause : le système éducatif et d’accès au savoir organisait socialement cette inégalité.

Dans des Notes de l’été 2007, je vous ai raconté la forte difficulté qu’avaient eu les femmes en France à pouvoir faire des études de médecine. La première femme médecin avait été autorisée à entrer à la Fac d’Alger, car les médecins hommes rencontraient des problèmes pour pouvoir examiner des femmes algériennes.

(cela a donc eu des conséquences féministes)

Donc un constat empirique : le déficit d’instruction des femmes. Mais Durkheim ne l’analyse pas; il ne le rattache pas à un fonctionnement social. Il se vautre dans un éternel féminin où la femme, par nature, « n’a pas de grands besoins intellectuels »

C’est Marie Curie qui a du être contente !

 

Secondo, en revenant au sujet de cette Note : pour Durkheim la prise de distance à l’égard de la tradition, le degré d’instruction et de mise en cause des croyances établies (cf. le libre examen de l’autre citation) constituent des facteurs de moins forte intégration.

Et j’ai pris cette citation sur « la » femme pour son aspect emblématique, mais beaucoup d’autres vont dans le même sens. L’instruction, la science sont chez Durkheim des facteurs qui génèrent une moindre intégration sociale.

Tertio : l’instruction, la science, la distance à l’égard de la tradition, etc bref tout ce qui peut développer l’individualité propre de chacun (le fait que nous ne nous ressemblons pas comme les gouttes d’eau), n’apporte pas le paradis sur terre. L’augmentation du taux de suicides liée à cela montre que la liberté à un prix.

Et la recherche sociologique actuelle (les travaux d’Alain Erhenberg et d’autres) confirme cela, mais également la façon dont les individus recréent du lien (cf. les travaux de François de Singli).

 

Cela dit : qu’est-ce qu’une « société laïque » sinon une société qui n’est pas « religieuse » et donc qui a abandonné le projet d’imposer à ses membres un « credo collectif », d’organiser le social autour de l’idée de Dieu et de faire converger ainsi les volontés individuelles ?

 

Mais si une société laïque est l’inverse d’une société religieuse, la laïcité, pour autant, n’est pas de l’antireligion. Elle ne peut l’être sans se contredire. En effet, une société qui imposerait à ses membres le refus de croyances religieuses leur imposerait par là même un credo collectif athée.

Et ce n’est d’ailleurs pas une figure de style : la Révolution française, pendant un temps très court a tenté de le faire. Au XXe siècle des pays communistes aussi.

Mais ce n’était pas du tout ainsi que la laïcité a été définie et concrétisée lors de sa création.

Ferdinand Buisson, un philosophe (Directeur de l’enseignement primaire lors de la laïcisation de l’école publique) qui, le premier, a donné une définition dans l’article « Laïcité » de son Grand Dictionnaire de Pédagogie.

« L’Etat laïque, l’Etat neutre entre tous les cultes, indépendant de tous les clergés, dégagé de toute conception théologique » permet « l’égalité de tous les Français devant la loi, la liberté de tous les cultes, (…) et, en général, l’exercice de tous les droits civils désormais assurés en dehors de toute condition religieuse. »

Et la loi de séparation des Eglises et de l’Etat commence par indiquer : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci après dans l’intérêt de l’ordre public ».

C’est l’article 1 qui induit logiquement l’article 2 : il n’y a pas de « cultes reconnus » et d’autres qui ne le sont pas. La liberté de religion va de pair avec le caractère non officiel des religions.

 

Autrement dit :

-         primo la société nationale souveraine, l’Etat qui en est l’organe exécutif renonce à imposer un corps de doctrines en matière de religions. C’est à l’individu d’être libre et responsable de ses choix religieux (c’est cela la privatisation de la religion ; ce n’est pas raser les murs quand on est croyant !). La société renonce à être intégratrice en matière de religion.

-         Si la liberté de conscience est quasi absolue, le « libre exercice des cultes », c'est-à-dire la manifestation individuelle et collective de cette liberté de conscience en matière religieuse, peut être soumise à des restrictions clairement énoncées, et dans l’intérêt d’un ordre public démocratique. La société remplace l’intégration par la régulation.

 

Là, on retrouve le vieux Durkheim, Emile pour les dames (qu’il jugeait si mal) et sa régulation sociale.

Voilà ce qu’il indique : « Il faut qu’une puissance régulatrice joue, pour les besoins moraux le même rôle que l’organisme pour les besoins physiques» et joue « un rôle modérateur ».

Cette « puissance régulatrice, c’est « la société, soit directement et dans son ensemble, soit par l’intermédiaire d’un de ses organes ».

Ph. Steiner dans La sociologie de Durkheim (PUF, p. 44s.) résume bien ce qui est indiqué dans Le Suicide : comme l’intégration, la régulation sociale possède trois caractéristiques :

-         « les interactions entre les membres du groupe (JB : dans le cas que l’on examine : de la société) s’organisent autour d’une hiérarchie sociale ». Il s’agit, au niveau de la puissance publique, des pouvoirs : législatif, exécutif, judiciaire. Il peut s'agir aussi d'éléments de la société civile qui jouent un rôle de responsables, de médiateurs, etc. Il faut noter que Durkheim estime que la société peut "directement" réguler

-         Il doit y avoir « modération des passions ». On peut donner facilement des exemples de cette modération nécessaire : un chrétien très convaincu ne doit pas aller dans une mairie, une salle d’attente de médecin, une école pour proclamer sa foi et faire du prosélytisme. En revanche, il peut fort bien distribuer des tracts dans la rue. Pourquoi : parce que la religion relève du droit commun : on ne fera pas du prosélytisme dans des lieux où la propagande politique est interdite (dans le même souci de régulation), on pourra en faire là où elle est permise.

-         « elle signifie, enfin, justice et légitimité de l’ordre social » : Durkheim parle de la nécessité que le « pouvoir soit obéi par respect et non par crainte » ; qu’il y ait « autorité morale » plus que « contrainte physique » (pages 279 et 276). Et c’est là que la règle d’égalité d’une part entre les religions, d’autre part entre les convictions religieuses et les convictions non religieuses est absolument essentielle. L’injustice entraîne le non respect et, du coup, la contrainte physique.  C'est à ce propos que j'ai indiqué que toute régulation sociale de la religion n'est pas forcément laïque: la laïcité d'une société est proportionnelle à la double égalité (entre religions; entre convictions religieuses et irreligieuses).   De même, en ce sens, les discriminations sont contraires à la laïcité.

 

Pour ce qui concerne le port de signes religieux à l’école publique, l’arrêt de 1989 du Conseil d’Etat distinguant un port discret et un « port ostentatoire » était dans la régulation ; la loi de mars 2004 en interdisant le port de signes considérés comme « ostensibles » est dans une certaine conception de l’intégration.

La régulation du Conseil d’Etat était laïque, la loi de mars 2004 amalgame laïcité et religion civile. Elle impose implicitement, en effet, une sorte de credo collectif sur la signification du port de signes ostensibles et, ne soyons pas hypocrites, essentiellement du « foulard » qui est le signe visé.

C’est pour cela que j’ai précisé : « une certaine conception de l’intégration » :

Nous avons vu que, pour Durkheim, l’intégration était d’abord la capacité d’une société à intégrer, à assurer la cohésion de l’ensemble de TOUS SES MEMBRES. Là, il est demandé à une partie de la société « de s’intégrer » ; les autres sont considérés comme intégrés par essence (ethnique ?)

Et cette signification donnée au dit foulard obéit au principe que deux sociologues nomment « le principe de la pire interprétation »[3].

 

Pourquoi en est-on arrivé là ?

Comment articuler régulation laïque et intégration sociale (nous avons vu qu’un certain degré d’intégration est nécessaire) ?

Dans toute société n'existe-t-il pas (au moins implicitement) une "religion civile"?

N'est-ce pas de "l'angélisme" de faire comme si les migrants n'avaient pas à s'intégrer daventage que les autres?

 

C’est ce que vous saurez grâce à la suite de cette passionnante série :

« Desesperate Laicity » !



[1] J’ai oublié l’adresse, mais comme moi vous le trouverez facilement en tapant Sébastien Fath sur Google et en allant à la page 2 où il y a un renvoi à son blog.

[2] Je rappelle que toutes mes citations de Durkheim (sauf indication contraire) proviennent de l’ouvrage Le suicide ; dans la réédit. de 2007 des PUF, la régulation est traitée p. 272ss.

[3] P. Brown et S. Levinson, Politeness, Cambridge University Press, 1988.

18/01/2009

LA LAÏCITE N'EST PAS L'INTEGRATION (suite)

 

 

… MAIS FAIT PARTIE DE LA REGULATION SOCIALE .

 

 

Ce qu’est –ce que n’est pas la laïcité III

 

Je reprends les Notes qui cherchent à indiquer ce qu’est et ce que n’est pas la laïcité. Je vais essayer de faire une Note pas trop longue : depuis quelques jours j’ai un mal de dos épouvantable du, je pense, à une fréquentation assidue de mon ordinateur.

Reportez-vous à la Note du 6 janvier et à celle du 29 décembre : "L’intégration n’est pas ce que vous croyez" et "La laïcité n'est pas l'intégration".

Nous avons tenté d’aborder l’intégration autrement que l’idéologie dominante qui la réduit à un problème d’immigration : les migrants où leurs enfants doivent s’intégrer à une sorte de France républicaine intemporelle, figée.

Nous avons vu que pour Durkheim et la tradition sociologique jusqu’aux années 1970, « l’intégration » concernait tout individu, quel qu’il soit, dans ses rapports à la société (et aussi à un groupe, une institution).

 

L’intégration, c’est la capacité d’une société (d’un groupe, d’une institution,…) à intégrer ses membres. Il faut donc se focaliser d’abord sur la dite société, pas sur les individus.

Chez Durkheim, il existe une catégorie de suicides due à une trop faible intégration sociale et une autre catégorie due à une intégration trop forte, trop complète.

Le degré d’intégration souhaitable est donc un enjeu social: une société démocratique doit être capable d'intégrer ni trop (intégration totale = société totalitaire) ni trop peu. 

 

Dans les années 1960 et 1970 des analystes ont mis l’accent sur la « participation » et même la « contestation ».

Si on veut se focaliser sur les migrants, on peut dire que des années 1930 aux années 1980, ils se sont « intégrés » souvent en participant aux activités d’organisation qui contestaient la société : l’Eglise catholique et le Parti Communiste.

Intégration, contestation, participation forment un triangle, un schéma décrivant le rapport de l’individu à la société.

 Mais, nous l'avons vu, il s'agit d'abord d'une capacité sociale: La solidité d'une société, d'une institution d'un groupe, dépend de leur capacité à intégrer harmonieusement, à accepter d'être contesté sans être détruit, à favoriser la participation du plus grand nombre d'individus dans leur diversité.

 

Durkheim n’est guère un sociologue de la contestation. Mais, à côté d’un facteur purement intégratif (nous allons tout de suite y revenir), il retient des éléments qui vont plus dans le sens de la participation : 

Les individus sont intégrés quand ils ont une bonne densité d’interactions entre eux (contre la ségrégation sociale par exemple) et des buts qui leur sont communs (ce qui sera d'autant plus possible que ces buts seront justes au double sens de justice et de justesse cf."l'ordre juste" de Ségolène).

La recherche d’objectifs, même communs, les interactions entre individus produisent du social, de la nouveauté : une société qui a une forte capacité d’intégration n’est pas une société immobile, c’est une société qui arrive à avoir un mouvement d’ensemble relativement ordonné, une société mobile, qui évolue sans se déliter.

Cela passe par  la participation, mais aussi, apport nouveau par rapport au vieux Durkheim, par la contestation.

Je rappelle que le fondateur de « l’école française de sociologie » est mort en 1917. Cela ne nous rajeunit pas, chers internautes. Enfin, surtout vous : moi je suis éternellement jeune, tous mes amis vous le diront (ou alors ce sont d’horrible faux-culs et pas des z’amis !)

Donc, apport nouveau, la contestation, en obligeant la société à changer, est un facteur qui peut favoriser la capacité d’intégration d’une société.

En effet, une société figée sur une intégration imposée va s’éloigner des individus (qui, eux, bougent, veulent avoir leur individidualité) et, à terme, réduire sa capacité intégratrice (cf. l'écroulement de l'URSS par exemple).

 

Reste qu’on trouve, chez Durkheim, une insistance sur un élément intégrateur en amont des interactions des individus entre eux et de leur recherche d’objectifs communs : il s’agit des sentiments communs, des croyances et des pratiques partagées. Bref une conscience collective commune.

C’est l’aspect religieux de l’intégration, celui qui s’impose par le haut.

Mais il peut s’agir alors d’une société explicitement religieuse : la société de chrétienté, aujourd’hui ce que le pouvoir iranien tente de faire, etc.

Il peut s’agir aussi, d’une religion civile (cf la notion de Rousseau que, avant Bellah, Durkheim reprend à son compte en la « sociologisant »).

Je vous en parle comme si vous étiez au parfum et qu’il n’existait pas sur terre meilleur spécialiste que vous de la religion civile.

Pourquoi ? Parce que vous avez toutes et tous en tête mon admirable Note du 18 novembre ou, malgré le titre (« Une laïcité interculturelle », ça c’était la pub pour mon dernier bouquin et, ne vous inquiétez pas, je vous bassinerai encore à son sujet puis que maintenant il est aussi en vente au Québec), il en était question.

Si vous n’avez plus cette Note en tête, relisez la de toute urgence : mon grand ami Xavier Darcos m’a confié en confidence qu’il allait organiser une interrogation écrite nationale sur le sujet : « Pendant qu’ils feront cela, m’a-t-il dit, au moins ils seront occupés à autre chose qu’à manifester. »

 

Bref je vous ai parlé de la religion civile en vous indiquant mon amical désaccord avec Jean Paul Willaime à ce sujet. Willaime insiste sur le fait que toute société comporte de la religion civile. A partir de là, il conteste le contenu de mon livre : La laïcité expliquée à M. Sarkozy (autre pub clandestine que je fais honteusement pour contrebalancer le fait que France 2 ne peut plus diffuser les pubs de mon éditeur !).

La baubérotique position consiste à dire : certes, il existe des éléments de religion civile dans toute société, mais d'une part trop de religion civile va contre la démocratie (car des croyances communes, des "dogmes civils" disait Rousseau, ne peuvent être légitimement contestés)  et, par ailleurs, la religion civile n’est pas la laïcité.

On peut donc débattre et du degré de religion civile que l'on cherche à imposer et de la forme qu'elle prend.

Moi, vous l’avez compris  la religion civile n'est pas ma cup of tea  et, malgré mon admiration sans borne pour Carla, je me situe un tantinet dans la critique de la religion civile à la Sarko-Tarzan-Zorro. 

La religion civile est le cœur même de l’intégration (et donc des éléments sont peut-être indispensables à la cohésion sociale, mais point trop n’en faut, puisqu’une trop forte intégration a des conséquences…suicidaires). La laïcité, elle, fait partie de la régulation sociale, non de l’intégration.

 

Là, je vais vous faire briller dans les dîners en ville. Quand un quidam se mettra à parler doctement d’intégration, non seulement vous lui assènerez tout ce que je vous ai dit sur l’intégration, mais vous lui direz, encore plus doctement qu’il a causé : « encore faut-il bien distinguer intégration et régulation. »

Effet immédiat assuré. J’ai moi-même expérimenté la chose à moult reprises, et j’ai vu, dans les yeux des gentes dames, se lire une admiration sans borne qui a aussitôt fait toc toc, toc dans mon petit cœur.

Et elles avaient bien raison d’être admiratives, ces belles car, « une importante tradition sociologique recoupe sous un même terme (intégration) les deux processus distingués par Durkheim (intégration et régulation) ».

C’est ce qu’écrit Philippe Steiner, Sociologie de Durkheim, La Découverte, 4ème édit 2005, page 44. Vous voyez, je ne suis pas le seul à avoir comme objectif suprême dans la vie de briller devant les belles !

Et rassurez-vous cela marche dans toutes les combinaisons possibles : une femme qui distinguera intégration et régulation fera sortir des étoiles des yeux des messieurs. Un monsieur aussi, si tels sont ses penchants, une dame à l'égard d'autres dames...

 

Bon, comme j’en connais qui trouvent que ce Blog (comme mon livre sur Sarko d’ailleurs) contient beaucoup trop de vannes pour un Blog d’un grand professeur et que, du coup, l’Académie des Sciences Morales et Politiques, c’est râpé (sic), je redeviens sérieux aussi sec.

Que dit Durkheim de la régulation ?

Cette fois, il part de l’individu (et c’est vachement significatif) : « comment fixer la quantité de bien être, de confortable, de luxe que peut légitimement rechercher un être humain »

L’individu a des « désirs illimités » donc, « par définition insatiables ». Et «puisque rien ne les borne, ils dépassent toujours et infiniment les moyens dont il dispose ; rien ne saurait donc les calmer. »

De même ajoute Emile Durkheim la « sensibilité » est un « abîme sans fond que rien ne peut combler »

Et il continue en expliquant que « le propre de l’activité humaine (est) de se déployer sans terme assignable et de se proposer des fins qu’elles ne peut accomplir . »  . Marx, au contraire, pensait que l’humanité ne se posait que des questions qu’elle pouvait résoudre.

Mais les deux positions ne sont pas incompatibles : il s’opère (peut-être) un tri social des fins « sans terme assignable » aux questions solubles.

Prenons la liberté des femmes et l’égalité des sexes : de tout temps, des femmes ont combattu pour leur liberté, pour l’égalité des sexes. Mais parmi les obstacles qu’elles rencontraient, il y en avait un de pratiquement insurmontable : le fait qu’elles pouvaient « tomber enceintes ».

Et la société, dans son ensemble, ne prenait guère en compte leur demande d’égalité (sans doute pour plusieurs raisons, mais si on suit Marx, celle-là est parmi les raisons importantes).

L’arrivée d’une contraception efficace et sa démocratisation a considérablement changé « l’ordre des choses »

Cela a fait énormément, à mon sens, pour que le combat des femmes soit reconnu comme légitime par la société globale. Cela a changé le rapport de force entre les sexes.

 

Donc l’individu poursuit des fins inatteignables, au moins au moment où il les poursuit. Or « quelque plaisir que l’homme (= l’être humain) éprouve à agir (…) encore faut-il qu’il sente que ses efforts ne sont pas vains et qu’en marchant il avance. »

Or, poursuit le vieil Emile, on n’avance pas « quand le but vers lequel on marche est à l’infini. La distance à laquelle on en reste éloigné étant toujours la même quelque chemin qu’on ait fait, tout se passe comme si on était stérilement agité sur place . »

Et il conclut : « Poursuivre une fin inaccessible par hypothèse, c’est donc se condamner à un perpétuel état de mécontentement », même si, « même déraisonnable, l’espérance à ses joies. »

C’est là, chers et chères z’internautes, qu’intervient la régulation sociale.

Et là je vous renvoie aux travaux de Micheline Milot, qui bien qu’infiniment plus jeune que Durkheim n’en est pas moins excellente sociologue. Elle définit la laïcité en terme de « régulation » (cf. La Laïcité dans le nouveau monde, Brepols, 2002, p. 33 ; La laïcité, Novalis, 2008, 31). Nous allons la suivre dans cette voie. Mais mémorisez bien et les citations de Durkheim faites, et mon commentaire sur la lutte des femmes. Vous verrez que c’est utile.

Rendez-vous dans une semaine.

 

« Germaine, retardez mon dîner en ville d’une semaine S’youplait » :

Tout en fumant son cigare, Monsieur XYZ, Pdg d’une multinationale, aboie cet ordre : il a envie de voir des étoiles dans les regard féminins, n’a jamais pu y parvenir, espère que quand il aura tout lu sur la différence essentielle entre une laïcité comprise comme intégration et la laïcité comprise comme une régulation, les belles lui diront qu’elle le trouve très beau (comme Michel Blanc in the film).

Durkheim avait raison : il existe des espérances absolument déraisonnables !

Chao.

 

 

 

10/01/2009

GAZA, L'IMPOSSIBLE "RECIPROCITE"

+ (après la Note) le programme complet de la rencontre sur:

Qu'est-ce qu'une société pluriculturelle?

 

Les habitués de ce Blog le savent, ce n’est pas un blog de journaliste et il n’a pas vocation à commenter l’actualité. La règle générale, pour moi, consiste à ne pas aborder les sujets où ce que je pourrais dire se trouve déjà dans tel ou tel article de la presse ; les sujets où je n’ai pas d’information particulière ou une réflexion de franc-tireur à émettre.

Mais parfois l’actualité est trop dramatique pour demeurer dans le silence et, à défaut d’un savoir particulier, il y a toujours la vie quotidienne du citoyen.

Depuis une semaine que les « fêtes » étant finies la vie sociale normale a repris, je rencontre, bien sûr, des personnes comme moi indignées de ce qui se passe à Gaza.

J’en rencontre aussi d’autres qui tentent, sinon de justifier les massacres de l’armée israélienne, du moins d’établir une réciprocité entre le lancement des roquettes (7000 en 7 ans me dit-on) et les bombardements et les tueries actuelles.

C’est ce raisonnement que je voudrais contester ici.

 

D’abord, je remarque qu’il est à géométrie variable et qu’on le sort uniquement quand l’armée israélienne massacre des civils, en 2006 au Liban, aujourd’hui à Gaza.

S’il était tenu de façon constante, il s’agirait d’un argument très boomerang : Le Hezbollah est considéré comme une « organisation terroriste » par les pays d’Amérique du Nord et une partie des organisations européennes (le Parlement par exemple) ; c’est encore plus le cas pour le Hamas.

Les personnes qui développent cet argument de la réciprocité sont-ils prêts à agir pour que ces mêmes Etats et organismes mettent Israël dans la liste des « Etats terroristes » ?

Certainement pas, et leur figure quand je leur pose la question montre qu’ils n’ont même pas pensé à cette possibilité.

C’est donc un argument ad hoc, que l’on sort quand on en a besoin et que l’on oublie dés que l’on peut l’oublier.

 

Donc l’argument ne présente pas de cohérence interne.

Très souvent, d’ailleurs, il se double d’un refus d’admettre véritablement que depuis des années la situation de Gaza est terrifiante, que ce territoire est une immense prison à ciel ouvert et que le retrait israélien, sans amorce de solution globale, a été une duperie.

Quand j’écris « véritablement », c’est qu’il j’agit d’une structure de pensée que l’on pourrait qualifier de : « je sais, mais je ne veux pas savoir » : en général mes interlocuteurs admettent cela quand je le leur dit… et 2 secondes après, ils font comme si cette réalité n’existait pas, comme s’il n’y avait pas lieu d’en tenir compte.

 

Par ailleurs, la défense de la démocratie demande, elle aussi, de la cohérence et d’avoir le courage d’affronter les « faits désagréables », selon l’expression de Max Weber.

L’arrêt du processus électoral en Algérie en 1992 a déclanché la cruelle guerre civile que l’on sait, dont ce pays ne s’est toujours pas remis. La victoire du Hamas dans des élections dont personne n’a contesté le caractère démocratique est un fait, que cela plaise ou non.

La raison de cette victoire est claire : les Palestiniens n’ont nul envie de l’établissement d’un régime islamiste, mais ils désespèrent d’un processus de paix, engagé il y a maintenant quinze ans, qui donne lieu à de pseudos accords, jamais suivis d’effets.

La première, la grande faute d’Israël consiste à ne pas avoir cherché à monter aux Palestiniens que la recherche de la paix est plus « payante » que la poursuite de la résistance.

L’occupation, avec son lot de brimades (pour employer un euphémisme), de spoliations, d’humiliations a continué. La colonisation ne s’est nullement arrêtée.

La signature, encore récente, d’accords apparaît donc de plus en plus aux Palestiniens comme une sorte d’alibi hypocrite de la part de l’occupant, pour prolonger son occupation face à l’opinion publique internationale.

Tout cela fait qu’on ne peut nullement se situer dans une logique de réciprocité : il n’y a pas, il ne peut y avoir de réciprocité entre l’occupant et l’occupé.

Et plus l’occupation dure, plus elle est insupportable et ne peut qu’être combattue.

 

Les massacres actuels montrent, en outre, une volonté de terroriser la population palestinienne de Gaza, de la « punir » de son choix électoral, de vouloir la faire plier, de mettre à genoux.

Des crimes de guerre sont commis, selon la définition qu’en donne la Convention de Genève.

Ce qui se fait à Gaza est aussi une politique de terreur (symbolique cette fois) envers la Cisjordanie.

Le message consiste à dire : si vous résistez à l’occupation, nous referons l’opération « Rempart » du printemps 2002.

Ecrire, comme le fait un surtitre de l’hebdomadaire Réforme que « l’intervention militaire d’Israël à Gaza obéit à des objectifs strictement militaires » (Catherine Dupeyron, n° du 8 janvier) est tragiquement ridicule quand des écoles sont bombardées, que des civils regroupés par l’armée israélienne elle-même sont…faut-il écrire « tués » ou « assassinés ».

 

Est-ce la crainte de paraître antisémite qui induit de tels articles ? Je ne sais. Mais le refus de l’antisémitisme, comme de tout racisme, ne doit pas conduire à placer Israël dans un sacré faste, parce qu'un horrible antisémisme met les juifs dans un sacré néfaste.

D’abord il y a loin d’une unanimité entre juifs dans cette affaire : en Israël même des femmes et des hommes courageux combattent la politique de leur pays et tentent de promouvoir une solution plus juste. Pour la France, je recommande (notamment) la lecture de la tribune qu’Esther Benbassa a publiée dans Le Monde (6 janvier 2009)

Ensuite, le refus de l’antisémitisme conduit à une règle très simple : considérer l’Etat d’Israël comme n’importe quel Etat et avoir à son égard les mêmes critères que l’on aurait à l’égard de tout autre Etat.

 Demander le respect des « règles internationales » par exemple.

Enfin, si on examine les choses froidement, le comportement de l’Etat d’Israël est désastreux pour lui-même à moyen et long terme. La façon exclusive et de courte vue dont il considère sa sécurité fait le choix de la « guerre à toujours ».

C’est un choix contraire à l’intérêt de ses habitants.

Il n’y a donc aucune contradiction, au contraire, entre le refus total de l’antisémitisme et la condamnation totale des bombardements et des massacres opérés dans la bande de Gaza.

 

RAPPEL:

QU’EST-CE QU’UNE SOCIETE PLURICULTURELLE ?

Colloque organisé par l’Association Islam & Laïcité les 16 et 17 janvier 2009 à l’Institut du Monde Arabe, 26, rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris, métro Jussieu ou Cardinal-Lemoine

Qu’est-ce qu’une société pluriculturelle ? Comment prendre en compte le caractère pluriculturel de la société française ? L’approche classique des problèmes qu’elle rencontre par la lutte contre le racisme, la xénophobie, les discriminations peut-elle être éclairée et rendue plus efficace en intégrant cette dimension de la vie sociale ? Comment les musulmans en France peuvent-ils être réellement reconnus et enrichir le vivre ensemble ?

Vendredi 16 janvier 2009 Après-midi

Choc des civilisations ? Enjeux et débats actuels

14h Accueil des participants

14h 30 : présentation du colloque, Philippe Jessu, président de l’Association Islam et Laïcité

15h-16h : « le temps des sociétés plurielles », Joël Roman, philosophe, auteur de Eux et nous, edit. Hachette.

16h-17h :  « Guerre des civilisations, guerre des religions ? », Françoise Micheau, professeur, université de Paris I, spécialiste de l’islam médiéval.

17h-18h : débat, avec la participation d’Alain Gresh, journaliste.

A travers l’histoire, les civilisations se sont constituées en intégrant à un noyau central des transferts culturels multiples. Les sociétés arabo-musulmanes des premiers siècles de l’islam et l’Europe médiévale se sont formées en mêlant les apports de populations variées, en recevant et en transformant les savoirs philosophiques, scientifiques, et techniques de l’Antiquité. Leurs contacts, leurs échanges, leurs conflits, se sont poursuivis de longs siècles. L’accélération de la mondialisation transforment profondément les sociétés et les relations internationales. Les différences culturelles, loin de s’estomper, semblent s’accroître sinon s’exacerber. Face au fatalisme de la théorie du choc des civilisations, comment penser et agir pour créer un monde plus juste ?

Samedi 17 janvier matin

Pluriculturel, interculturel, les concepts

8h45 9h15  Accueil des participants

9h15 10h15 :  « racisme et ethnicité, quelles clés pour les sociétés européennes d’immigration? » Albert Bastenier, professeur à l’université catholique de Louvain

10h15 11h15 « Multiculturalisme et intégration républicaine : contradiction ou convergence ? » John Crowley, politologue, chercheur au Centre Interdisciplinaire de recherches comparatives en sciences sociales

11h15 12h15 : «  Interculturel et laïcité : débats et perspectives au Québec », Rachida Azdouz. Professeure à l’Université de Montréal.

Comment mener la lutte contre le racisme sous ses diverses formes et contre les discriminations ? Par quelles voies peut-on œuvrer à la définition et à la mise en œuvre d’un socle de valeurs partagées permettant  de travailler ensemble à une société de citoyens respectueux les uns des autres pour l’égalité et la justice dans la liberté ? Quels concepts permettent de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre dans les réalités sociales et culturelles qui changent dans des sociétés confrontées aux migrations et à la mondialisation ? Les modèles « multiculturalistes » ou d’ « intégration républicaine » sont-ils pertinents ? Quelles enseignements peut-on tirer des discussions au Québec ?

 

samedi 17 janvier après midi

Pluriculturel, interculturel, les pratiques

14h- 15h : « La « diversité » à l’école et ailleurs, entre fait et visée » Françoise Lorcerie, directrice de recherches au CNRS. Maison méditerranéenne des sciences de l’Homme.

15h-17h Table ronde. Pluriculturel, interculturel, les pratiques 

La Ligue de l’enseignement et le dialogue interculturel. Nadia Bellaoui, secrétaire nationale de la Ligue de l’enseignement.

La transmission du patrimoine musulman. Collectif Hamidullah Association de préservation de préservation et de promotion du patrimoine musulman.

Etre deux je. Parcours d’une double culture. Souad Belhaddad Ecrivaine, journaliste, chanteuse.

Diasporiques, une revue pour le dialogue interculturel. Philippe Lazar, directeur de la revue « Diasporiques. Cultures en mouvement ».

Face à la diversité, que veut-on faire ? A quoi sommes-nous confrontés ? Quelles problématiques, quelles actions ?

Renseignements pratiques

L’accès au colloque est gratuit. Merci de vous inscrire en envoyant un mail à l’adresse suivante : cconte@laligue.org

Pour l’internaute qui demande si les Actes seront publiés : la réponse est « oui, mais il faudra attendre environ un an.

 

 

11:15 Publié dans ACTUALITE | Lien permanent | Commentaires (0)

06/01/2009

L'INTEGRATION N'EST PAS CE QUE VOUS CROYEZ

J’ai envie de VOUS dire « très bonne année, quand même »

En effet, entre les nuages de la crise financière devenant une crise socio-économique et, maintenant, les bombardements et l’envahissement de la bande de Gaza[1] (on peut dire, en ce début d'année "Nous sommes tous Palestiniens"), il n’y a malheureusement guère de sujets de réjouissance, sinon la fin prochaine de l’ère Bush aux USA, encore une fois sans attendre de miracle d’Obama.

Dans cet environnement difficile, il faut cependant continuer une réflexion de fond qui puisse contribuer à débloquer certaines situations; cela dans le moyen et long terme. C’est la raison d’être de ce Blog, avec (heureusement), à certains moments, des occasions de sourire, et de rire, parfois.

 

Nous avons commencé à chercher à définir « Ce qu’est et ce que n’est pas la laïcité ». La première thèse est que la laïcité n’est pas l’intégration. Il s’agit de deux problèmes différents, même s’ils peuvent parfois interférer.

Je prends bonne note des deux questions (celle de Laurent Bloch et celle de Blondeelle). Elles seront traitées en leur temps.

Je voudrais d’abord repartir en parlant un peu de l’intégration. Plein d’ouvrage sont consacrés à ce sujet actuellement. Mais, à ma connaissance, ils partent tous du principe que l’intégration c’est, schématiquement, le fait de « s’intégrer » pour des migrants ou descendants de migrants.

L’intégration est, dans ce sens, d’une part une affaire individuelle : c’est aux individus de s’intégrer à la société ; d’autre part une affaire qui concerne une certaine catégorie d’individus : les « Français de souche » sont intégrés par définition à la société française. Ce sont ceux qui sont en train de devenir français qui doivent s’intégrer.

Et, dans cette perspective, le débat social se focalise souvent sur la question : pendant combien de temps, pendant combien de générations réclame-t-on une telle intégration des migrants ?

La nationalité française étant liée au droit du sol, les descendants de migrants nés en France ne doivent-ils pas être considérés comme des « Français à part entière », n’ayant pas à s’intégrer encore et toujours à une société qui est la leur depuis leur naissance ?

OK, mais on reste dans l’optique générale précitée de l’intégration.

 

Or les termes même de ce débat, de cette optique manifestent une façon relativement nouvelle de concevoir la notion d’intégration et c’est à tort que nous faisons comme si ce sens nouveau était le seul sens possible de ce terme.

Je l’ai signalé, ce bon vieux Durkheim concevait tout autrement l’intégration. Et peut-être n’est-il pas mauvais de le relire !

L’intégration est d’abord, pour lui, un phénomène social. Il existe des sociétés plus ou moins intégratrices. Des sociétés (et des groupes sociaux) ou les individus (quels qu’ils soient) sont plus ou moins fortement intégrés.

Une société intégratrice, pour Durkheim, c’est « une société cohérente et vivace (où) il y a de tous à chacun et de chacun à tous un continuel échange d’idées et de sentiments et comme une mutuelle assistance morale, qui fait que l’individu, au lieu d’être réduit à ses seules forces, participe à l’énergie collective et vient y réconforter la sienne quand elle est à bout »[2]

Durkheim indique que, par exemple, les « grandes commotions sociales comme les grandes guerres populaires » peuvent « pour un temps » favoriser « une intégration plus forte de la société » en ravivant les « sentiments collectifs » et « concentrant les activités vers un même but ».

 

Qu’en est-il des religions ?

Selon le sociologue, le catholicisme a généré une forte intégration, socialisant ses membres dans « un corps de doctrines vaste et solidement constitué ». Le protestantisme induit des collectivités moins intégrées car il accorde plus d’importance aux choix religieux individuels.

Le judaïsme se rapprocherait du protestantisme, mais les séculaires manifestations d’antisémitisme ont renforcé l’intégration de ses membres.

D’une manière générale, les religions ont constitué un facteur d’intégration.

Par certains côtés, Durkheim a la nostalgie des sociétés intégrées. Mais, indique-t-il, les croyances religieuses ont perdu de leur crédibilité et elles intègrent beaucoup moins. On n’a pas le choix, conclut-il : désormais, c’est à la science qu’il faut se confier.

J’aime bien l’affirmation de l’historien Eugen Weber concernant ce genre de propos : ils peuvent paraître naïfs, mais avant la guerre de 1914-1918, ils étaient raisonnables, car on pouvait lier en une seule gerbe progrès scientifique et technique et progrès moral et social.

En tout cas, toute la relation ambiguë de Durkheim à la laïcité se retrouve ici. Pour les fanas de la baubérotique vision de la laïcité, j’ai rédigé une savante étude là-dessus.[3]

 

Peu importe pour le sujet d’aujourd’hui.

L’essentiel est de retenir ceci : l’intégration est un phénomène social. On y pense à propos du secteur socio-économique, mais pas beaucoup pour le reste. C’est seulement dans des travaux sociologiques spécialisés que l’on trouve aujourd’hui encore, les termes de la famille sémantique « intégration » utilisés dans ce sens.

Pourtant, l’usage social du mot dans un sens schématiquement « durkheimien », a duré jusqu’aux années 1970.

J’ai relu, ces jours ci, un article d’un sociologue, Francis Andrieux, publié en 1972[4]. Il indique la difficulté pour le sociologue d’utiliser les vocables d’intégration et de participation de façon neutre :

« L’intégration en vient à désigner d’un des fléaux majeurs de notre temps. La rationalité technologique et bureaucratique est décrite comme un système tendant à mettre au pas et à « intégrer » toutes les dimensions de l’existence privée et publique. »

Et plus loin, il remet cela : « L’intégration apparaît comme un danger et un mal contre lequel il n’y a de lutte possible qu’en mettant en cause le « système » tout entier ; de l’autre, la participation se présente comme le bien auquel il faut tendre, le remède capable de rendre vie et santé à un corps social malade ou anémié. »

 

Quatre caractéristiques se dégagent de ces 2 citations :

- L’intégration est immédiatement sociale ;

- elle concerne tout un chacun et non une partie seulement de la société ;

- elle est socialement perçue comme un « fléau», un « danger », un « mal », identifiée à une « mise au pas » menaçant l’individu et contre laquelle une lutte globale est légitime ;

- la participation est le remède (ce qui montre qu’Andrieux ne parle pas des seuls gauchistes : en effet la « participation » est alors une réponse réformiste à la contestation gauchisante).

 

Et l’islam ? Quel islam ? Alors on ne parle de l’islam et des musulmans que par rapport à des pays étrangers, à un au-delà de la Méditerranée. La situation va rapidement changer et peu à peu va se développer, avec le constat de sédentarisation des migrants, une sociologie de l’immigration.

Comme le remarque Marjorie Moya[5], c’est sous cet angle que les musulmans en France, et/ou Français, vont être d’abord étudiés. La sociologie de la religion n’arrivera qu’ensuite. Et je dirai qu’encore aujourd’hui elle a beaucoup moins d’impact médiatique et social que la sociologie (ou plutôt d’ailleurs la science politique) de l’immigration.

La création du Haut Conseil à l’Intégration, fin 1989 (au moment de la 1ère affaire de foulards !) montre le changement dominant de sens qui atteint les 4 caractéristiques susmentionnées, qui focalise l’intégration sur les migrants, et parfois même, dans une optique racialisante, sur les non-blancs !

Ainsi, très curieusement, en avril 2008, le HCI a rendu hommage à Aimé Césaire lors de son décès. Il ne l’avait pas fait pour l’abbé Pierre, non plus que pour des écrivains visages pâles. Curieux, non ?

 

Moralité :

-         L’intégration est un phénomène social (une société, un groupe social, une institution possède une capacité d’intégration plus ou moins grande) ;

-         elle concerne le rapport entre la société (le groupe, etc) et tout un chacun ;

-         l’intégration est-elle « bonne » ou « mauvaise » ? Les contestations de Mai 68 and after n’ont pas forcément raison. Elles n’ont pas systématiquement tort non plus. Il est paradoxal d’avoir autant célébrer Mai 68 l’an dernier et d’être dans l’amnésie totale de ce dont Mai 68 était porteur. Pour chaque cas précis, se poser le problème du bien fondé de l’intégration, du degré d’intégration souhaitable, etc sont des questions pertinentes

-         et la « participation »… à part quelqu’une qui a mis en avant la « démocratie participative », on l’a pas mal oubliée ! Et si la participation était un correctif nécessaire à l’intégration pour qu’on ne vive pas dans une société anthropophage ?

 

Je suis sûr que le simple fait de rappeler que l’intégration concerne tout un chacun change le regard sur l’intégration.

Il n’en reste pas moins que, la laïcité, ce n’est pas l’intégration sociale mais beaucoup plus la régulation sociale.

La régulation sociale, qu’estzaquo ?

Petits malins, vous voulez tout savoir : attendez la semaine prochaine, que diantre !

 

RAPPEL IMPORTANT :

RENCONTRE DES 16-17 JANVIER à l’Institut du Monde Arabe

1 rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris

QU’EST-CE QU’UNE SOCIETE PLURICULTURELLE.

Informations sur : http://www.islamlaicite.org

 



[1] J’entends déjà certains amis me reprocher de parler de cette agression israélienne, sans mentionner les tirs de roquette qui en ont été la raison ou le prétexte. Mais la rupture de la trêve par le Hamas est due elle-même à la perpétuation d’un blocus insupportable. Etc. On peut remonter de cause en cause. L’essentiel est que, malheureusement, pour les Palestiniens le choix de la négociation et du processus de paix, tel qu’il a été défini à Genève, n’apparaît nullement « payant ».

[2] E. Durkheim, Le suicide, rééd PUF, 2007, 224.

[3] Mais il faut lire l’allemand (ou l’apprendre très vite !) pour pouvoir l’apprécier : la référence est : J. Baubérot, « Durkheim und die Debatte um die Laizität », inM. Koenig – J.-P. Willaime (Hg) Religionskontroversen in Frankreich und Deutschland, Hamburger Editions HIS, 2008, 182-203.

[4] « Intégration et participation urbaines »In RHPR, 1972/3, 323-330

[5] Dans un excellent mémoire de master à ‘l’EPHE dirigé par V. Zuber