27/11/2008

POURQUOI LE PARTI SOCIALISTE A PRESQUE TOUT FAUX EN MATIERE DE LAÏCITE?

Reconnaissez le, je ne vous ai pas bassiné avec les problèmes du PS. On en parlait suffisamment ailleurs et il paraît qu’il ne faut pas tirer sur une ambulance. Mes sympathies pour Ségolène Royal sont connues. Elle s’est montrée cohérente dans cette affaire et l’autre personne qui a également montré beaucoup de cohérence est Benoît Hamont.

Quant à Martine Aubry, maintenant première secrétaire, portée au pouvoir par une coalition hétéroclite qui comporte pas mal de tontons-flingueurs, il lui faudra faire preuve d’intelligence, de courage, de sens tactique et stratégique pour que le PS retrouve un véritable rôle d’opposant et soit capable de mettre sur la place publique des idées un peu neuves.

 

Tout est à faire, notamment en matière de laïcité. C’est de cela dont je vais parler en commençant par une anecdote significative. Après la parution de mon livre, La laïcité expliquée M. Sarkozy (Et à ceux qui écrivent ses discours, complète bien sûr le choeur du fan club)[1], je suis interviewé par un journaliste de l’Hebdo des socialistes qui m’abreuve de compliments sur un ouvrage qui lui semble extraordinaire (il a bien raison cet homme !)[2].

Je tempère son enthousiasme en lui rappelant que, dans cet ouvrage, je critique aussi François Hollande (pages 204-205) et lui demande si, étant donné cela, il est sûr que l’interview va être publiée. Avec un air de vierge effarouchée, il s’indigne d’une telle supposition : M’enfin, pour qui je prends le PS ? Pour un parti communiste de la période stal ou quoi ?

Je remarque quand même qu’aucune de ses questions n’aborde ce passage de mon livre. Tout porte sur Sarko et rien sur ma critique de la pratique hollandaise en matière de laïcité. Peut-être la grand mère de ce journaliste lui a souvent dit, dans son enfance : « la curiosité est un vilain défaut ».

Plusieurs semaines after, l’interview n’étant malgré tout pas parue, je recontacte le journaliste qui répond, un poil gêné que l’abondance des matières…,  l’actualité débordante…. mais bref pas de problème, cela va paraître incessamment, sous peu et plus vite encore. Au jour d’aujourd’hui, j’ai publié un nouveau livre, mais j’attends toujours la publication de la dite interview.

 

Le plus drôle de l’affaire (le plus triste aussi, et pas pour moi ! car c’est un petit indice significatif de la merde dans laquelle est ce parti), c’est que ma critique d’Hollande portait justement sur  le fait que, consulté à différentes reprises par le PS, j’avais eu « la désagréable impression (et je ne suis pas le seul) d’avoir un tantinet perdu mon temps », d’avoir parlé dans le vide, de m’être heurté à un « cause toujours tu m’intéresses ». Et je concluais en disant à Hollande : « Vous aurez compris que je n’aime pas cela » (perdre mon temps)

Or, avec cet interview, que s’est-il passé ? Exactement ce que j’ai reproché au PS dans mon livre : le PS m’a, une fois de plus, fait perdre mon temps, en m’interviewant pour rien! Eh puis, pour un parti qui monte au créneau quand la liberté d’expression concerne la religion…

 

Précisons le reproche, car si le PS veut renouer avec les intellectuels, il faut qu’il change sa pratique et soit clair sur les règles du jeu.

Pourquoi ai-je eu la désagréable impression de perdre mon temps ?

Non parce que je voudrais que le PS adopte mon point de vue sur la laïcité. Ce n’est pas cela le problème.

De même, je ne mets pas du tout en cause la sincérité et les efforts réels faits, depuis des années, Jean Glavany, ‘Monsieur laïcité’ au PS, pour organiser une réflexion qui dépoussière les choses. J’apprécie Glavany, même si nous ne sommes pas d’accord du tout sur Ségolène (nous en avons discuté, bien sûr).

 

Alors où est le problème ? Il est triple.

D’abord, et c’est ce qui a occasionné mon ire dans l’ouvrage précité, lors de mes différentes interventions, ou participation à des débats, Hollande était absent, et il est venu in fine donner…les conclusions. Celles-ci, forcément, ne se positionnaient pas sur ce qui avait été dit mais tenaient, de manière roublarde, des propos rituels qui ne faisaient en rien avancer le schmilblick.

Je veux bien qu’Hollande ait été très occupé. Encore que moi aussi, et les autres parties prenantes aux débats (quand il s’agissait de débats) itou. Et nous venions bénévolement donner de notre (très précieux, j’insiste !) temps au PS. Cela impliquait non seulement de la considération, mais aussi de l’écoute.

Or l’absence répétée d’Hollande, et aussi (sauf exception) des autres ténors, de ceux qui s’expriment dans le parti sur ce sujet, fait que jamais (sauf une fois, en 1998) nous avons pu avoir l’impression que nous participions à une réflexion commune du parti et de la mouvance qui tourne autour (pour ma part, je ne suis pas « encarté » comme on dit).

J’ai parlé de « propos rituels ». C’est bien de cela qu’il s’agissait  : on m’invitait (interventions), ou on nous invitait (débats) à des rituels.

L’exemple le plus frappant a été le centenaire de 1905. Il y a eu une Journée d’Etudes tout à fait à la fin de l’année 2005. D’abord ce n’était pas le parti lui-même qui l’organisait. Puis le parti s’est rendu compte que ne rien faire d’officiel, c’était quand même gros. Alors il s’est approprié l’initiative faite en son sein par des francs-tireurs. Mais il n’a pas effectué de réflexion soutenue, effectué un débat de fond, cette année là qui pourtant aurait été l’occasion qui aurait pu faire le larron !

 

Ensuite, et cela s’emboîte sur ce que je viens de dire, si les choses se passent ainsi c’est parce que Glavany me semble fort isolé dans sa conviction que le PS a peut-être des choses à changer dans son discours sur la laïcité.

De façon dominante, le PS (= l'appareil du PS) croit qu’il n’a rien à apprendre en matière de laïcité. Qu’il doit seulement avoir des « convictions laïques », les plus laïques possible, mais sans devoir les appuyer sur un savoir. Cette CONCEPTION QUANTITATIVISTE de la laïcité est désastreuse pour plusieurs raisons.

 

-         elle est profondément MORALISTE. Le moralisme c’est quand on croit que le jugement de valeur, la défense de la bonne cause, dispense d’avoir à acquérir du savoir. N’importe qui pourrait être « profondément laïque » dans ce cas. Mais précisément, dans son histoire, la laïcité s’est liée à la recherche du savoir. C’est donc une attitude profondément anti-laïque qu’adopte le PS.

 

-         Elle est profondément REDUCTRICE. Les débats-rituels qu’il organise mêlent, le plus souvent, chercheurs (sans doute leur participation au rituel a pour fonction de masquer précisément qu’on ne cherche pas à savoir) et militants qui, dans le cas présent, ont pour fonction de neutraliser les vues déviationnistes que risquent présenter les chercheurs. Ce n’est pas compliqué : Il suffit de terminer sa péroraison en condamnant « le communautarisme anglo-saxon ». Les applaudissements durent 5 minutes et cela vous laisse le temps d’aller pisser (le propos semble grossier. Mais, attention, c’est la paraphrase d’un propos historique, un peu comme Ségolène se faisant siffler en citant implicitement Jaurès). Et maintenant que c’est Obama le président US, il va falloir peut-être trouver autre chose camarades !

 

 

-         Elle est profondément DISCRIMINATOIRE : laïcité douce avec le catholicisme, dure avec l’islam et les évangéliques (que ces ignares appellent « évangélistes », montrant par là que la seule connaissance qu’ils en ont provient de la télé !). Sans revenir aux fameux accords Lang-Cloupet (vraiment symboles d'une laïcité que même ma pomme trouve très très douce!), c’est, en effet, Jospin qui a instauré un « dialogue INSTITUTIONNEL » avec l’Eglise catholique, où la délégation de cette Eglise est dirigée par le Nonce (stricto sensu le représentant d’un Etat étranger : même Sarko, comme je le raconte dans mon livre, en est resté baba quand il s’en est aperçu ; lui n’aurait sans doute pas été si loin). C’est le même Jospin qui, à la fin de 2001, a pris avec le Saint-siège, ce « qui présente toutes les formes d’un accord international » (Rapport Machelon, publié par la Documentation française, p. 46) permettant au catholicisme d’échapper à un durcissement dans l’application de la loi de 1905.

 

-         Elle est profondément REPRESSIVE. A l’automne 2003, alors que siégeait la Commission Stasi, ne respectant donc pas un moratoire pour laisser cette Commission rendre son avis, le PS a déposé un projet de loi tendant à interdire tout signe religieux à l’école (et pas seulement les dits « ostensibles »). Intention louable : mettre toute les religions sur le même plan (mais en contradiction avec ce qui s’est fait par un gouvernement PS : cf le paragraphe précédent, et sur le même plan...dans la répression). Enfer pavé de bonnes intentions : je me rappelle que plusieurs membres de la Commission, pourtant favorables à une loi, ont été atterrés : « C’est le meilleur moyen de faire condamner la France par la Cour européenne des droits de l’homme » déclaraient-ils. Propos significatif, que je laisse le soin aux internautes de ruminer. La laïcité doit être inventive et trouver le moyen de "convaincre plutôt que de contraindre" (ça aussi c'est une citation, je vous laisse en trouver l'auteur)

 

 

-         Elle est profondément IGNORANTE. La boucle est bouclée, puisque nous en revenons au moralisme, à la croyance que la morale, cad la "défense" des « justes » causes, dispense du savoir. Outre son aspect d’atteinte aux droits de l’homme, l’idée d’interdire « tous signes religieux » à l’école reposait sur l’ignorance qu’il n’existe pas, en France (comme dans les autres démocraties), 5 ou 6 religions bien répertoriées, mais des dizaines voire des centaines ; que tout signe peut virtuellement devenir religieux et que l’on engageait les professeurs et les élèves dans le jeu sans fin du gendrame et du voleur.

 

Enfin, toutes ces années là, j’ai pu constater une coupure entre deux PS, celui que je viens de décrire et un autre, voulant réfléchir, se rendant compte que la laïcité « c’est plus compliquée que cela en à l’air» (un militant dixit).

Cette coupure ne divisait pas toujours l’appareil et la base car certains militants pouvaient être du côté de la répétition du rituel et certains élus du côté des réfléchissants. Mais elle m’a frappé. Et pour revenir à 2005, au centenaire de 1905, il était quand même frappant de constater à quel point on n’avait rien à apprendre rue de Solférino alors qu’on avait des questions plein la tête dans les régions.

Je me suis demandé où se situaient les blocages. Tout le monde répète maintenant qu’une des erreurs d’Hollande a été de maintenir, de manière générale, la réflexion sous le boisseau. Donc le problème est plus global et cela a joué. Mais il me semble avoir repéré un blocage plus précis (qui, peut-être, a joué aussi dans d’autres domaines) : la peur de déplaire à des « alliés » : il m’a semblé qu’il se produisait des rappels à l’ordre, des demandes que le PS reste dans la ligne de la part de syndicalistes et de francs-maçons. Mais là encore, la même coupure existe et si certains hommes d’appareils syndicaux et franc’mac ont un discours fixiste, voire sectaire et ignorant, plein d’autres, rencontrés partout savent qu’ils ne savent pas (c'est cela le noeud du problème: ne pas ignorer qu'on ne sait pas, ne pas être dans une naïve ignorance arrogante) et cherchent à apprendre. Et, dans une loge, on vous écoute sans applaudir, ce que le PS ferait bien d’imiter car cela facilite l’exposé de propos non démagogiques.

Or, c’est quand même un hénaurme paradoxe : depuis 20 ans, il est paru un nombre vraiment considérable d’études sur la laïcité, en France, mais aussi ailleurs où toute une réflexion internationale s’est développée. Mille fleurs ont fleuri. Et le PS ressemble à Arlette Laguiller. Il fait du play back. Se répète. Etonnant sur place. Mais il est vrai qu’il n’est pire sourd…

 

Bon, enfin, mille fois sur le métier… je vais tenter de déterminer le minimum syndical que le PS doit assimiler, en matière de laïcité, s’il ne veut pas mourir idiot. L’occasion est propice : il a vraiment touché le fond. Et donc il n’a plus rien à perdre, il peut prendre des risques. S’il n’en prend pas, l’affaire est faite : un second tour en 2012 Sarzo-Bayrou.

(à suivre donc).



[1] Je sais que n’énerve par ce genre de parenthèse. C’est bien pourquoi, mauvais esprit, j’adore le faire !

[2] Cf. note 1.

09:03 Publié dans ACTUALITE | Lien permanent | Commentaires (6)

18/11/2008

LAICITE INTERCULTURELLE

Dans le cadre de la relance économique de la planète Terre, l'Académie Nobel a décidé d'attribuer un prix Nobel exceptionnel de 3 billons de milliards de £, $ et € réunis à un ouvrage qui parlerait, de manière magistrale, n'en doutons pas, de la laïcité au Québec en comparaison avec la laïcité française et dont l'auteur aurait comme initiales J. B.
L’Académie ayant brassé beaucoup plus large que les concours littéraires parisiens, 10000 ouvrages se trouvaient en compétition.
Après un suspens insoutenable, nous avons le plaisir de vous annoncer que le prix va être remis à l'immortel auteur de La laïcité expliquée à M. Sarkozy et à ceux qui écrivent ses discours (Albin Michel)
pour son nouvel ouvrage:
UNE LAÏCITE INTERCULTURELLE, LE QUEBEC AVENIR DE LA FRANCE ?
(Éditions de l'Aube)
La remise solennelle du prix et le début de la vente dans toutes les librairies dignes de ce nom,
aura lieu le mercredi 19 novembre à Oh du matin.

(notamment, publicité gratuite, pour Paris, La librairie du Québec, 30 rue Gay-Lussac, 75005)

Malheureusement les Québécoises et Québécois devront, eux, attendre vers le 15 décembre pour goûter l’ouvrage au Québec même. Avec leurs élections (le 8 décembre), ce mois de décembre sera inoubliable !

 

Dernière minute : l’Académie Nobel vient de s’apercevoir que sa banque a fait faillite et que ses caisses sont vides. Elle s’est donc tournée vers le politique pour assurer la relance.

Le politique ne s’est pas dérobé et nous avons le grand plaisir d’annoncer à l’heureux auteur qu’il recevra, à la place de son chèque, le dernier disque de Carla, cadeau personnel du Président, et un bulletin de vote pour le 20 novembre, adressé gracieusement par le PS.

 

Maintenant, parlons un peu du livre :

D’abord voici la page 4 de la Couverture :

 

On oppose souvent «laïcité française » et « multiculturalisme anglo-saxon ». Or le Québec, nation francophone en Amérique du Nord, est en train de construire une laïcité interculturelle, capable d’édifier un vivre-ensemble laïque tenant compte du caractère pluriculturel de nos sociétés démocratiques modernes.

Sa construction ne s’effectue pas sans tensions ni tâtonnements. De 2006 à 2008, de vifs débats et des « affaires » ont porté sur l’égalité des sexes, le rapport à l’identité et à la « communauté politique », le rôle des médias, la forme que doivent prendre l’interculturalisme et la laïcité.

La passionnante enquête sociologique de Jean Baubérot nous retrace, avec rigueur toujours et humour parfois, les diverses positions en présence et le déroulement de cette crise. Sa conclusion, effectuée par une Commission présidée par l’historien Gérard Bouchard et le philosophe Charles Taylor, montre que la « Belle Province » nous trace des voies d’avenir.

 

Commentaire de cette page 4 de couverture:

Plus qu’une enquête stricto sensu (je ne vivais pas au Québec, j’étais à 5000 km de ma base ; j’y suis allé à 7 reprises, dont 3 fois également dans d’autres provinces canadiennes et j’ai pu effectuer des comparaisons), il s’agit d’un reportage sociologique.

J’ai interrogé une bonne centaine de personne (entretiens formels ou conversations spontanées), à peu près moitié - moitié entre Québécois « pur laine » (selon l’expression consacrée) et migrants de diverses origines dont des entretiens avec une vingtaines de femmes musulmanes, car elles ont été beaucoup sur la sellette. Et j’ai suivi de prés différents événements.

Après un petit prélude et un glossaire permettant de se familiariser avec certains aspects de la réalité québécoise, l’ouvrage comporte trois parties.

La première partie s’intitule : « L’histoire d’un emballement » et retrace, un peu à la manière d’un roman policier, ce que l’on a appelé la « crise des accommodements raisonnables ». L’accommodement raisonnable étant un instrument clef de la laïcité interculturelle québécoise.

La seconde partie porte sur « Les enjeux du débat québécois ». D’abord l’égalité femme-homme (chapitre : « Du féminisme pur laine au féminisme musulman » ; ensuite sur « les médias manipulateurs…ou manipulés ».

Le 3ème chapitre examine comment on est passé du Canada français au Québec et le désenchantement actuel par rapport aux rêves d’indépendance. Enfin un chapitre porte sur la notion d’interculturalisme, les activités concrètes interculturelles et un autre sur la laïcité québécoise, qui comporte des traits originaux, et ses accommodements concrets.

La dite « crise des accommodements raisonnables » a abouti à la nomination d’une Commission (la Commission Bouchard-Taylor) qui a travaillé pendant plus d’un an et a remis un substantiel rapport en mai dernier.

La dernière partie, « Vers une laïcité interculturelle », parle de la publication du rapport (qui a donné lieu à divers incidents qui, malgré eux, en confirmaient les analyses), de son contenu, compare le fonctionnement de la Commission québécoise avec celui de la Commission Stasi, et analyse la « laïcité interculturelle québécoise au péril d’une double religion civile », une « républicaine » et une « patrimoniale ».

Je reprends la question de l’égalité des sexes comme analyseur de différence entre cette religion civile républicaines et la laïcité (là, Québec et France sont proches) et le débat sur la présence du crucifix à l’Assemblée nationale québécoise (et là, le Québec s’avère différent, mais les propos de Sarko sur les « racines chrétiennes » à « valoriser » vont dans un sens analogue) comme analyseur de la religion civile patrimoniale.

Bien sûr, l’ensemble du livre donne des éléments sur ce thème (religion civile et laïcité interculturelle) et c’est là-dessus que je voudrais parler maintenant. Je le ferai de façon plus théorique que dans l’ouvrage lui-même (où l’aspect reportage est toujours présent). J’explique tout de suite pourquoi.

 

En effet, dans son dernier livre, Jean-Paul Willaime critique longuement et amicalement plusieurs de mes thèses sur la laïcité. Je ne vais pas discuter de nos divergences à propos de Nicolas Sarkozy. J’ai assez parlé de lui dans ce blog et mon livre précédent.

J’indiquerai juste ce qui me semble être au fondement du désaccord. Willaime lui-même conteste plusieurs propos du président, et notamment l’expression de « laïcité positive ». Seulement, il fait comme s’il était possible d’enlever certaines phrases sans que la logique des discours sarkoziens soit modifiée. Je pense avoir montré qu’il y existe, au contraire, une forte cohérence interne dans la vision présidentielle des rapports entre politique et religion.[1]

Je vais donc m’attacher à l’autre débat, aux enjeux très concrets : peut-on distinguer, voire opposer laïcité et religion civile ? Cette question semble abstraite or elle est fondamentale. Et, écrit, naturellement, avant d’avoir lu le propos de Willaime, mon livre sur le Québec y répond de façon anticipée.

Je tente de montrer, en effet, qu’au Québec (comme en France, d’ailleurs) les deux types de religions civiles, dont nous venons de parler, tentent d’aller à l’encontre de cette laïcité interculturelle qui permet le vivre ensemble d’une nation de 7 millions d’habitants, accueillant 42000 migrants chaque année (et souhaitant passer à 50000).

 

Voyons de plus prés le problème. Les sociétés sont des constructions historiques soumises au changement social. Pour Willaime, la religion civile est un moyen de lutter contre leurs aspects « révisables et précaires ». La religion civile est, rappelle-t-il, un « système de croyances et de rite » par lequel une société « magnifie son unité (…) sacralise son être ensemble et entretient une piété à l’égard d’elle-même. »

Il s’agit, précise mon collègue-ami, « d’une forme non religieuse de sacré, même si des traditions religieuses peuvent nourrir ce sacré politique qui exprime un sentiment collectif d’unité» : « la société produit la croyance en elle-même et la ritualisation de cette croyance. »

A cette vision commune des sociologues, Willaime ajoute la distinction entre deux aspects de la religion civile, très prégnant en France : « une religion civique » qui sacralise « l’unité de la collectivité politique » (la France « fille aînée de la République ») et une « common religion » (ou « religion commune ») largement implicite, forgée par « l’ensemble diffus des croyances (et) représentations » présents dans l’univers social (la France « fille aînée de l’Eglise, et une culture catholique diffuse imprègne les mentalités, même sécularisées). 

Notre accord est complet sur cette description de la religion civile. Le Québec est un bon exemple pour l’étudier. Il apparaît proche de la France et par son enracinement catholique et par le fait que la Révolution tranquille québécoise (1960-1965) et ses suites (les deux referendums sur la « souveraineté ») ont placé au cœur du débat politique l’idée d’un Québec républicain et souverain.

Le débat porte sur les conséquences à tirer de ces constats. Selon Willaime, je commets une triple erreur :

-         ne pas prendre l’expression de « religion civile » comme un concept qui rend compte de réalités présentes dans toute société ;

-         me référer au philosophe J.-J. Rousseau (auteur de l’expression) et non au sociologue R. Bellah qui l’a reprise ;

-         croire en conséquence que l’on peut opposer laïcité et religion civile, comme si une société laïque ne comportait pas de religion civile.

 

Certes toute société comporte des éléments de religion civile mais, à un niveau conceptuel précisément, on peut séparer deux notions, celle de religion civile et celle de laïcité. La notion de laïcité interculturelle québécoise en est un très bon exemple.

Par la pratique des accommodements raisonnables accordés à des minoritaires qui subiraient des discriminations indirectes à cause de lois et de règles uniformes, la laïcité interculturelle, entre en tension avec la religion civile, va contre la sacralisation de l’unité sociale, typique de la religion civile. Car cette sacralisation, Willaime lui-même le souligne lutte contre l’aspect « précaire » et révisable » de la société.

Ce n’est donc pas la société québécoise dans son devenir, telle qu’elle se construit aujourd’hui à partir de ses caractéristiques pluriculturelles, qui est l’objet de la « piété » et des « croyances » liées à la religion civile, mais un certain état de cette société. Il s’agit, dit Willaime, parloant de la religion civile, « de faire mémoire », du « culte de l’origine ».

Ces reconstructions symboliques sacralisentdonc  des temps fondateurs et le paradoxe, au Québec comme en France, c’est qu’alternativement certains sacralisent deux visions conflictuelles de la nation, oubliant tout esprit critique : le Québec des temps anciens, la fondation du Québec moderne, c'est à dire la « common religion » et la religion civique..

Avec la défense communionnelle  (vote unanime des députés) du crucifix, mis en 1936 à l’Assemblée Nationale, c’est le Québec catholique, la période habituellement qualifié de « Grande Noirceur » (à cause, précisément, de l’influence dominatrice qu’avait le catholicisme !) que l’on magnifie.

Avec la transformation de « valeurs républicaines » en « dogmes » (au sens de J.-J. Rousseau), c’est la Révolution tranquille et ses suites que l’on mythifie, alors même que cela ne correspond plus à la réalité présente québécoise.

Ainsi, une des croyances les plus unanimes de la religion civile républicaine québécoise (« religion civique ») consiste à prétendre qu’avant le Révolution Tranquille, les curés obligeaient les femmes à avoir 10 enfants.

Or cette croyance est fausse : des historiennes féministes ont démontré que la moyenne d’enfants par femme était alors de 3 ! Pourquoi alors une telle croyance persiste? Elle permet tout à la fois de noircir la religion (prétendre que les accommodements raisonnables feraient retourner à la période de la « Grande Noirceur ») et de refouler le problème actuel de la dénatalité : 1,3 enfant par femme.

Cela induit la nécessité d’augmenter l’immigration, ce qui change profondément la société québécoise et contribue à rendre peu crédible le rêve d’indépendance, auquel, par ailleurs, la jeune génération est moins attachée.

Et, bien sûr, dés que l’on célèbre, non plus la religion civique mais la « common religion », la religion civile patrimoniale, la diabolisation des curés se change alors en exaltation de leur rôle, comme je le montre dans mon livre. C’est le rôle du catholicisme dans la survie des Canadiens français qui est magnifiée.

 

Ma thèse est alors la suivante : la laïcité interculturelle québécoise, qui se projette, elle, dans l’avenir, tente de céder ni à la stigmatisation ni à l’idéalisation des religions en se montrant raisonnablement accommodante avec elles. Elle entre donc en tension avec la sacralisation sociale de la religion civile.

Je prends comme analyseur la façon différente de se représenter l’égalité des sexes ( en gros, c’est une valeur publique pour la laïcité interculturelle, un dogme qui impose autoritairement une interprétation tronquée pour la religion civile républicaine)

On prouve le mouvement en marchant. Ce dossier québécois, proche et différent du dossier français, montre que laïcité et religion civile (tout comme mémoire sacralisante et histoire laïcisante) peuvent être distinguées même si elles sont mêlées dans la réalité empirique et que cette distinction permet de voir des choses intéressantes.

Et le fait que dans toute société, il y ait des éléments de religion civile n’empêche pas d’analyser les choses de façon critique et de se demander : aboutit-on (ou non) à une véritable religion civile structurée ?

Dans le cas québécois, le fonctionnement social de la laïcité interculturelle et l’existence d’un conflit virtuel entre religion civique et « common religion » relativisent la constitution de véritables systèmes de religion civile, mais des éléments apparaissent dans le débat social et politique.

Et dans la crise des accommodements, on a vu parfois les deux optiques de religion civile se mêler chez certains, car elles peuvent se renforcer l’une l’autre pour résister aux changements induits par la laïcité interculturelle.

Cela comporte certaines analogies (l’analogie étant la ressemblance ET la différence) avec l’histoire de la France : les 2 France, représentaient deux sortes de religions civiles, la commune et la civique. Mais leur conflit même, au XIXe, a empêché une religion civile de s’imposer de façon consensuelle et stable. Et, la loi de 1905 a tourné le dos à l’optique de la religion civile (Willaime me reproche d’écrire cela, pourtant je persiste et signe).

Mais nous avons vu à l’œuvre aussi un rapprochement où la laïcité devenait une religion civile commune aux deux France, contre les migrants, les nouveaux Français. Car si on sacralise un certain état de la société, c’est une manière de demander à ceux qui sont porteurs de changement social, de ne pas faire bouger un poil la société…Et de les stigmatiser car, quoiqu’ils fassent, c’est naturellement impossible.

J’ai donc une visée fondamentalement sociologique, socio-historique, même si, effectivement, je ne dédaigne pas de me référer à Rousseau. Mais pourquoi serait-ce interdit ? Rousseau mêle le constat sociologique et la normativité philosophique. Je dénormatise Rousseau, en reprenant à mon compte son constat.

Quant à Bellah, je m’appuie beaucoup plus sur lui que mon collègue et ami ne le pense. Nous aurons l’occasion d’en reparler. En effet, Obama n’est pas en dehors de la religion civile américaine qu’a étudié Bellah. Et donc, cela vaut le coup d’examiner cela d’un peu plus près.

Châo les Zamis. Bons baisers et à bientôt.

 

 

 

 



[1] Cf. J.-P. Willaime, Le retour du religieux dans la sphère publique, Vers une laïcité de reconnaissance et de dialogue, éd. Olivétan 

09/11/2008

OBAMA ET LA LAÏCITE

J’étais à Rome quand Obama a emporté l’élection américaine, pour présenter l’édition italienne de mon ouvrage sur Les Laïcités dans le monde (Le tante laicita nel mondo. Per una geopolitica della laicita[1]). Pas moins de six intellectuels italiens ont chanté les louanges de l’ouvrage, si bien que je n’avais plus grand-chose à en dire (sauf à le critiquer !), alors j’ai indiqué pourquoi, à mon sens, la victoire d’Obama est un grand jour pour la laïcité.

Complètement obsédé, le Baubérot allez-vous dire : il ramène tout (sans parler du reste) à la laïcité. En plus, il nous avait annoncé, il y a quinze jours, qu’il était pour Obama, mais sans céder à l’Obamania. Alors ?

Attendez un peu avant de me flinguer comme un malpropre. D’abord, je ne retire rien de ce que j’ai écrit alors. Une chose est de triompher, l’autre de gouverner. Et là, ce n’est pas encore gagné, surtout dans la situation style « kollossale katastrophe », dont hérite le futur président.

Les résultats seront forcément ambivalents. On peut espérer une sorte de Lula nord-américain. Après ce que nous a infligé Bush, ce serait déjà beaucoup.

Mais « à chaque jour suffit sa peine », comme l’affirmait ma grand-mère, paysanne fort sensée au demeurant. Un responsable d'un mouvement laïque italien m'a dit: "réjouissons nous pendant une semaine... et après, redevenons réalistes". La semaine n'est pas encore écouléee. Et j’ai trois excellentes raisons d’affirmer que cette victoire est réjouissante du point de vue de la laïcité.

 

La première raison est conjoncturelle, mais elle n’est pas négligeable pour autant. Il s’agit d’une lourde défaite pour l’alliance des néo-conservateurs et de la partie fondamentaliste et conservatrice des évangéliques. Les néo-cons, pour la plupart, proviennent de la gauche. Les fondamentalistes conservateurs ont oublié qu’originellement les évangéliques ont lutté contre la société de chrétienté, pour un christianisme choix personnel. Bref, les deux se sont reniés et ont voulu restaurer un ordre moral.

La promotion de Sarah Pallin a fait croire à leurs stratèges qu’ils allaient récupérer a la fois des évangéliques et des femmes. Cela a fait plof, plof, plof!. Si les hommes se sont partagés également entre les 2 candidats, les femmes ont assuré la victoire d'Obama. Par ailleurs, de « très nombreux évangéliques ont voté pour Obama » malgré le fait qu’il ait « par le passé soutenu l’avortement et le mariage homosexuel » (Réforme, 6-12 nov.)

Par ailleurs, dans les trois Etats où des référendums ont été organisés, les électeurs ont rejeté des propositions de loi anti-avortement.

Raison conjoncturelle, donc. Mais importante sur le plan politique comme sur le plan juridique. La Cour suprême est la garante de la laïcité à l’américaine. Une victoire républicaine l’aurait faite basculer. Le danger semble écarté.

 

La seconde raison est que si tout le monde a souligné la portée symbolique de la victoire d’Obama, il me semble que la réflexion sur ce symbolique est restée, en général, un peu courte. Il faut creuser un peu plus profond et montrer la dimension parareligieuse de ce symbolique là.

La profonde résonance de cette victoire, les larmes de joies d’Afro-américains, mais aussi de Noirs et Métis d’autres pays, montre l’aspect véritablement transgressif de cette élection. Le pouvoir blanc, au plus haut niveau, à l’échelle de l’Amérique, comme Etat, mais aussi comme symbole le la puissance qui reste la plus puissante au monde (« Obama, au sommet du monde » titre Paris-Match), comportait un certain caractère sacré.

Le sacré social en la matière, la structure symbolique oh combien puissante, c’est ce « mur de verre », cet obstacle immatériel, invisible mais socialement très prégnant. Toutes les questions que l’on s’est (à juste titre) posé ces dernières semaines pour savoir s’il n’existait pas un réel risque que les sondages se trompent lourdement, parce qu’ils ne pouvaient pas prendre en compte ce facteur immatériel, le montre.

D’ailleurs Obama l’a bien compris et ce n’est nullement un hasard s’il a prononcé son discours sur les « peuples du monde » à Berlin : la ville longtemps séparée par un mur matériel était le lieu symbolique par excellence pour insister sur la nécessité de mettre à bas des murs immatériels.

Obama, par son « charisme » (terme significatif), et poussé par une situation porteuse, a réussi à faire opérer une transgression. Plusieurs commentateurs noirs l’ont affirmé : « on ne croyait pas que c’était pensable ». Et les journalistes ont noté, qu’à Harlem ou ailleurs, à l’annonce des résultats, bien des gens se sont demandés si c’était bien vrai.

Car cette transgression apparaît, pour des dizaines de millions d’être humains, comme la fin d’une sorte de ‘malédiction’. La malédiction d’avoir la peau noire. Cela aussi appartient à du sacré social.

Beaucoup avait déjà été fait avant. Il reste encore beaucoup à faire. Mais cette transgression, ce changement concernant le poste le plus prestigieux, apparaît un élément décisif dans la levée de cette malédiction symbolique qui pèse, depuis la réduction en esclavage de cohorte d’être humains, simplement pour une question de couleur de leur peau.

Et s’ils se sentent aujourd’hui un peu plus libres et égaux, alors nous aussi nous, les gens de couleur pâle, le sommes également. Car le schème sacral de la supériorité de « l’homme blanc » est tout autant une malédiction pesante et qui aliène notre rapport à l’autre.

 

Car, troisième raison, le discours et le parcours jusqu’à présent exemplaire de Barak Obama montre que, loin de s’opposer, universalisme et diversité sont à conjuguer ensemble. Son discours le plus significatif  est peut être celui où, politiquement déstabilisé par des propos virulents du pasteur Jeremiah Wright, un de ses proches, sur les discriminations envers les Noirs, il s’en dissocie sans (dit-il explicitement) « renier » son ami.

Il s’en dissocie, dépassant le ressentiment communautaire par une perspective universaliste, par la projection dans un avenir commun où il faudra, ensemble, affronter d’immenses « problèmes qui ne sont ni blancs, ni noirs, ni latinos ni asiatiques ». Et toute sa campagne a mis en avant une optique réconciliatrice, proposant un projet commun, au delà des couleurs de peau (du pâle au noir en passant par le jaune, le basané, etc), des convictions religieuses, des options politiques elles mêmes.

Mais pour autant, l’horizon d’universalité d’Obama n’a pas les aveuglement de l’universalisme abstrait, et il est remarquable qu’Obama ait pris le risque de se voir reprocher de ne pas désavouer totalement Wright, préférant expliquer les bonnes raisons de la rancœur du pasteur.

L’universalisme ne peut pas être un en soi, un préalable, un déjà là, sans être un universalisme tronqué, et donc fondamentalement trompeur. Faulkner est convoqué, qui a écrit : « le passé n’est ni mort ni enterré. En fait, il n’est même pas passé ». Et ce passé toujours présent nous fait différents, une différence qui a besoin d’être reconnue, assumée, comprise.

L’universalisme ne peut être qu’une visée, qu’un DEPASSEMENT. Le dépassement du ressentiment du côté des dominés, le dépassement de la peur du côté des dominateurs. Et Obama d’indiquer que sa grand-mère blanche (celle qu’ensuite, il ira voir, interrompant sa campagne, peu avant qu’elle meurt) avait peur en croisant un Noir dans la rue.

 

Mais pour proposer d’une façon porteuse d’espérance, ce projet commun, il fallait sans doute avoir un parcours hors du commun. Et si Obama peut, mieux que d’autres, viser l’universel, c’est sans doute parce qu’il a lui-même partagé la condition dominée du minoritaire. Même le racisme officiellement aboli et combattu, il en a reçu les « affronts mesquins » : des agents de sécurité qui le suivent dans des Centres commerciaux, des Blancs qu lui donnent leur clef de voiture le prenant pour un voiturier, etc.

Jamais l’universel ne l’est autant que lorsqu’il émane d’un minoritaire. Sinon, il risque toujours d’être, en serait-ce qu’à son insu, excluant. Il comportera toujours une ambiguïté.

Clinton avait été qualifié de « premier président noir » à cause de la manière dont il été naturellement complètement à l’aise au milieu d’eux. Quand sa femme a été déstabilisée, aux primaires démocrates, il a attaqué Obama, prétendant que celui-ci avait de bons résultats parce que ‘il était noir.

Eh oui, avoir de la sympathie pour des gens est une chose, accepter qu’ils vous concurrencent en est une autre. Cela s’est vérifié bien des fois, notamment quand les femmes ont commencé à obtenir des emplois jusque là « masculins » (médecin entre autres).

 

Et ce n’était qu’un début : la campagne républicaine n’a pas été honorable. Mais ce qui est étonnant, c’est la façon dont le « mur de verre » s’est avéré un boomerang : les accusations perfides n’ont pas réussi à atteindre Obama, comme si elles échouaient sur un mur de verre symbolique, qu’elles n’arrivaient pas à franchir.

Et maintenant, un mur de verre matériel, empiriquement réel celui là, a du être mis en place, lors de la proclamation des résultats, pour protéger le futur président face à tout risque d’attentat. Effectivement, chacun espère qu’il dispose d’excellents services de sécurité et que ceux-ci se montreront efficaces.

Mais il faut aussi espérer qu’un mur de verre ne sépare pas désormais Obama de ceux qui l’ont élu, qu’il continuera à être en phase avec eux, malgré l’extrême difficulté de la politique à mener durant les 4 ans de son (premier ?) mandat.

 

Universalisme non tronqué car façonné par la diversité, le pluriculturel donc. L’universalisme suppose l’affirmativ action. Laurent Joffrin le reconnaît dans Libération (7 nov.) : « Le refus de toute action volontaires au nom de l’égalité républicaine que nous avons longtemps partagé, apparaît pour ce qu’il est : le paravent bien pensant du conservatisme. (…)Sans volonté pratique et affrmée, l’universalisme restera       un mot vide de sens».

Et universalisme et diversité se conjuguent grâce à un troisième terme : l’individualité. Obama a un itinéraire atypique qui fait que sa personnalité est la résultante de plusieurs histoires, de différentes identités.

Il est « Noir » parce qu’il faut bien un classement. En fait, il est métis, « post-racial ». Il est de plusieurs pays, de plusieurs communautés. En lui se croisent divers mondes. Et il en a fait une synthèse originale.

Obama se défini lui-même comme « hérétique » : « En politique, comme en religion, le pouvoir réside dans la certitude » analyse-t-il, et il poursuit. « C’est là que j’ai réalisé que j’étais un hérétique. Ou pire, car même un hérétique doit croire en quelque chose, ne serait-ce qu’en l’authenticité de ses propres doutes. » (Le Monde, 6 nov.)

On lui souhaite de rester, le plus longtemps possible, « un hérétique. Ou pire. »

 

 

PS: En fait, c'est toute l'Amérique du Nord qui donne une leçon à la vieille Europe, car le Canada a précédé les USA et la Gouverneure du Canada (qui représente la reine) est Michaëlle Jean, une Québécoise descendante d'esclaves noirs de Saint-Domingue, née en Haïti et qui, dixit Le Monde 2 (3 mai 2008) allie (comme Obama pourrait-on ajouter maintenant) "l'intelligence à la beauté"

 

 

 

 

 



[1] Luiss University Press. 12 €.

03/11/2008

DIVERSITE, J’ECRIS TON NOM.

 

 

En espérant que d’ici 48 heures, la « diversité » sera, en Amérique, une réalité au plus haut niveau, je voudrais vous présenter le rapport effectué par Michel Wieviorka à la Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, sur la « diversité ».

Ce rapport vient de paraître en ouvrage aux éditions Robert Laffont. Comme il n’est pas outrancier, comme il ne cherche pas à faire peur (tel le pseudo rapport Obin, que j’avais longuement déconstruit), comme il présente des garanties de sérieux et de rigueur (contrairement au rapport Obin, toujours), les médias ne vous en ont pratiquement pas parlé.

C’est un constat auquel il faut toujours revenir, tel Sherlock Holmes qui accordait beaucoup d’attention au chien qui n’avait pas aboyait et découvrait, grâce à cela, la clef de l’énigme.

 Si vous voulez connaître le fonctionnement des démocraties modernes, et notamment de la France, soyez attentifs à ce dont on parle et ce dont on ne parle pas. Vous en apprendrez beaucoup.

 

Car il existe deux manières de tuer la liberté d’expression : la première est brutale et réprime physiquement. C’est celle des totalitarismes, des extrémismes de droite ou de gauche, d’athéisme politique ou de religion(s) politique(s).

Elle est souvent dénoncée et dernièrement j’ai eu à commenter le film Le Destin de Youssef Chahine qui montre comment sectarisme et bêtise, quand ils arrivent à prendre le pouvoir, cherchent à faire taire l’intelligence, la recherche, l’analyse.

Mais il est une seconde manière, beaucoup plus subtile et, hélas, plus efficace qui consiste à mettre en avant la bêtise, à la hisser sur un magnifique piédestal, à la louer ou (de façon encore plus perverse) à la valoriser en la dénonçant d’une façon qui lui donne de l’importance, en fait un événement. Et, en même temps, on fait silence sur de l’important non spectaculaire, sur ce qui est tout en finesse et, donc, prétend-on, non médiatique.

Ca, c’est le totalitarisme d’extrême centre, le nouveau cléricalisme qui prospère dans nos sociétés démocratiques et qui s’alimente du conformisme social, de la mentalité « moutons de panurge ». Là est l’atteinte la plus grave, parce que la plus pernicieuse, et pratiquement dénoncée, à la liberté d’expression, à la laïcité.

Vous savez ce qu’elles se disent la liberté d’expression et la laïcité quand elles se rencontrent (et cela leur arrive souvent) ? J’ai laissé traîner mes oreilles et je les ai entendu déplorer : « Oui, c’est dur, c’est vraiment dur d’être aimées par des cons. »

 

Tout cela pour vous indiquer que le rapport de Wieviorka et de son équipe est trop subtil, nuancé, rigoureux pour intéresser vraiment les médias. Il est pourtant facile à lire, du moins pour tous ceux qui ne sont pas des « mal comprenants » (c’est le nouvel euphémisme pour désigner les défenseurs d’une liberté d’expression à géométrie très variable, après tout on dit bien les « mal entendants » pour les sourds).

Ce rapport possède plusieurs qualités.

Commandité par une ministre du gouvernement actuel, il n’est en rien complaisant. Ainsi, il indique très nettement que le projet de Sarko de mettre la « diversité » dans la Constitution n’est pas une bonne idée. Et il explique pourquoi. Autre exemple : il rend hommage à l’action qu’a menée Azouz Begag, ministre chargé de la Promotion à l’égalité des chances de 2005 à 2007 et très virulent adversaire de notre actuel président. Etc.

Très libre à l’égard du pouvoir actuel, il l’est également à l’égard de la gauche classique, dont le moins qu’on puisse dire est que son bilan en matière de « diversité » est… je vous laisse la liberté des adjectifs : nombreux ceux qui peuvent être convoqués !

Cela ne signifie nullement que le rapport se situerait dans une perspective moraliste où la diversité, serait le « bien » et l’opposition à la diversité, le mal. L’esprit critique qui anime le propos est tout azimut et, constamment, il est clair que l’invocation de la diversité ne doit pas empêcher de voir les choses de très près. Une politique de la diversité peut s’avérer contreproductive si… Le rapport débat même de la pertinence du terme de « diversité » et s’interroge sans tabou sur ses avantages et inconvénients.

Pour mieux cerner les choses, il fait le point sur des expériences étrangères, surtout les Etats-Unis (beaucoup moins le Canada, ce qui est un peu dommage) où des initiatives dans le domaine de la diversité sont prises depuis 40 ans. Réussites et échecs sont analysés.

Il ne se cantonne pas enfin à a recherche et à l’enseignement supérieur, mais accorde une large place à l’économie, qui est, en France, largement en avance sur le secteur public dans ce domaine. Le rapport montre qu’il existe là, un « mouvement d’ensemble »’, du moins au niveau des grandes entreprises. Là encore, même si le recul est moindre, le rapport tente une évaluation qui évite et l’idéalisation et la critique systématique.

 

Pas d’indignation primaire ni de louanges hyperbolique donc dans ce texte. Et c’est pourquoi les médias n’y retrouvent pas leurs petits. Et pourtant, c’est exactement le genre de propos dont nous avons besoin pour avancer et comprendre les changements sociaux actuels, pour inventer des politiques (au sens large du terme) qui puissent nous sortir de nos impasses.

Indiquons quelques aspects (non exhaustifs, loin de là) du rapport. Il commence par clarifier le terme de « diversité » en montrant que son usage social actuel fédère « deux grandes préoccupations collectives » :

-         La demande de reconnaissance dans l’espace public « des identités culturelles, religieuses, d’origine nationale, etc ». Des personnes « mettent en avant leur histoire, leurs traditions, leur langue, leur foi, leurs qualités morales, réelles ou supposées, pour trouver leur place dans la société ».

-         L’existence de « discriminations qui atteignent les membres de certains groupes, et en particulier ceux qui relèvent de ‘minorités visibles’ » : des « individus, du fait de leur appartenance réelle ou supposée à un groupe particulier, sont victimes d’injustice, de racisme, de discrimination » et attendent beaucoup d’institutions et d’associations, d’ONG, d’Eglises, d’intellectuels, voire de partis politiques ou de syndicats pour les aider à se défendre. La question des discriminations indirectes (où la France est tellement en retard sur le Canada) est abordée de façon récurrente dans le rapport.

 

A partir de là, le rapport rappelle les grandes lignes de certains aspects de l’histoire récente de la France qui ont induit l’émergence rapide, depuis quelques années de l’emploi social de ce terme « diversité » pour rendre compte de ces deux problèmes.

Il montre que l’emploi du terme diversité doit souvent être accompagné d’un adjectif pour préciser ce dont on parle et à un moment hasardent l’expression de « diversité bioculturelle », par analogie (au niveau des sciences sociales) avec la notion de  biodiversité.

Il est un peu dommage qu’il n’approfondit pas cette piste, même si il aborde largement (et courageusement) les ambivalences qui sont liées à « l’ethnicité » et au fameux débat sur les mal nommées « statistiques ethniques ».

Le passage consacré à cette question me semble typique de la perspective du rapport : envisager une politique de la diversité non dans une optique différentialiste ou communautarisante, mais comme un moyen d’avoir un horizon véritablement universaliste, d’échapper à un communautarisme majoritaire. « Faire de l’équité un moyen pour l’égalité » est-il explicitement déclaré.

 

A partir de là le débat est explicitement engagé avec le « républicanisme ». Le but de Wieviorka et de son équipe est de faire comprendre à une mentalité française dominante rétive qu’il faut savoir appliquer au domaine culturel le dépassement de l’égalitarisme abstrait effectué depuis longtemps sur le plan social.

Effectivement, l’établissement de la laïcité est allé de pair avec la critique de l’universalisme abstrait, de l’égalitarisme abstrait. Le rapport cite Anatole France parlant de « cette majestueuse égalité devant la loi qui permet aux riches comme aux pauvres de dormir la nuit sous les ponts. ». 

La morale laïque de la Troisième République a mis au cœur de son enseignement, ce que l’on appelait alors « la doctrine de la solidarité », elle a insisté sur la mutualité ; la création de la Sécurité sociale juste après la guerre a été un effet de la laïcité à la française et de ses préoccupations sociales.

On pourrait trouver aujourd’hui des phrases équivalentes à celles d’Anatole France : « la majestueuse égalité devant la loi qui permet aux hommes et femmes de toutes couleurs d’élire des hommes blancs pour diriger le pays », par exemple. Ou encore : « la majestueuse égalité devant la loi qui permet aux personnes de toutes religions de célébrer le dimanche chrétien et la Toussaint catholique ».

Ou enfin, dans un autre genre : « la merveilleuse indignation face au thème lepéniste et xénophobe de la « préférence nationale » alors que plus de 6 millions d’emplois publics sont, en France, ‘ conditionnés par des critères de nationalité’» comme le rapport l’indique.

Etc, etc : les internautes qui en ont envie peuvent inventer des phrases de ce type et les mettre en commentaire.

 

Chacun voit midi à sa porte. Je vais faire violence à mon immense modestie connue de tout le système solaire (et seule cette modestie obsessionnelle m’empêche de vous parler d’autres galaxies) pour indiquer que j’avais abordé, il y a deux ans, dans un chapitre de mon livre L’intégrisme républicain contre la laïcité (le chapitre 5 exactement) des thèmes que je retrouve dans l’ouvrage. En revanche, j’ai appris beaucoup des pages consacrées à la recherche pharmaceutique et médicale.

Je savais vaguement qu’elle devait tenir compte de différences génétiques particulières, mais je ne m’étais pas intéressé plus que cela à la question et le rapport m’a convaincu de son importance. Avec des exemples précis et convaincants, le rapport montre que « certaines populations développent des maladies qui leur sont relativement spécifiques, ou réagissent de façon différentes à des médicaments ».

De même, d’autres exemples montrent que « des différences culturelles considérables existent face au dépistage et au traitement des maladies » et le médecin qui n’en tient pas compte et a une pratique standardisée des soins peut « passer à côté d’éléments qui feront échouer son intervention «  (on pourrait généraliser et dire que la non prise en compte de la subjectivité de tout patient est médicalement contreproductive).

Mais, et cela montre bien son orientation dialectique, le rapport ajoute tout de suite après que la prise en compte de la culture du patient par le médecin ne doit pas conduire le praticien à « étiqueter le patient et (à) l’enfermer dans une identité » ; de même que la prise en compte des particularismes génétiques a aboutit parfois à la dérive d’une « disqualification biologisante. »

 

Je l’ai déjà indiqué : le rapport insiste sur la très rapide prise en compte de la diversité, en quelques années, par certaines entreprises françaises, implantée dans différents pays et/ou ayant une clientèle très diversifiée. Le rapport n’ignore pas que cela est du à des impératifs commerciaux. Mais, à juste titre, s’il examine les limites (voire les risques de dérive) que cela engendre, il n’en fait pas un facteur disqualifiant.

Là encore, on peut relier ce facteur économique à l’histoire de la laïcité : la commerçante Hollande a été, de façon précoce, un pays relativement tolérant. C’est là que John Locke a écrit sa Lettre sur la tolérance, qui est un texte majeur en faveur de la séparation de la religion et de l’Etat ; c’est là que Pierre Bayle a soutenu la thèse, révolutionnaire à l’époque, que l’athée n’était pas un être asocial.

Il faut donc lire avec toute l’attention qu’il mérite le chapitre « l’économie saisie par la diversité ». Dans une certaine mesure, il contraste avec le chapitre suivant sur l’enseignement supérieur, souvent en retard malgré quelques initiatives récentes (celle de Sciences-po, notamment), et qui « valorise moins que d’autres la diversité culturelle. »

 

Le rapport se conclut sur 47 propositions bienvenues dans l’ensemble. Lisez les et faites les connaître. J’ai été un peu frustré pour ma part par l’absence d’une conclusion ouvrant quelques pistes plus théoriques, à partir des nombreux éléments donnés tout au long de l’ouvrage.

Je reviendrai donc sur ce point pour tenter de prolonger cet ouvrage et réfléchir au lien entre diversité et universalisme, ce qui me semble une conception capitale (et concrètement : comment allier ce qui doit être sauvegardé dans la vision du « citoyen abstrait », et articuler à une politique de la diversité).

Mais en attendant, achetez et lisez ce rapport ; offrez le pour les fêtes,…

 

PS: Pour M. Ranjit Singh: Ok, je vais prendre contact avec vous, mais laissez moi un peu de temps: je fais pas mal d'aller et retour entre Paris et des pays étrangers actuellement et chaque fois que je suis à Paris, j'ai 36000 choses à faire!!