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01/06/2010

Israël: une politique désespérante: la réaction d'Esther Benbassa

Rentrant de Tokyo, je suis frappé de stupeur par l'acte commis par Israël contre le bateau qui tentait de briser le blocus de Gaza, cette "prison à ciel ouvert", pour un million et demi de personnes.

Je publie ci après la réaction et l'analyse d'Esther Benbassa, dont j'ai indiqué, à différentes reprises, dans ce Blog les activités courageuses et lucides dans la lutte contre les discriminations.

Nous, juifs de la diaspora, disons non à l'égarement d'Israël

Par Esther Benbassa | Historienne, dir. d'études à l'EPHE... | 01/06/2010 | 11H44

L'historienne Esther Benbassa, auteur en 2006 d'« Etre juif après Gaza », réagit ici à l'assaut meurtrier donné, lundi au large de Gaza, par un commando israélien sur une flottille humanitaire pro-palestinienne. Celle qui a signé « l'Appel à la raison » du collectif J-Call condamne « le pas de plus d'Israël vers le pire ».

Les commandos de la marine israélienne ont donné l'assaut lundi contre six bâtiments de la « flottille humanitaire pour Gaza » à bord de laquelle se trouvait des militants pro-palestiniens et du matériel de construction et de santé. Cette flottille naviguait dans les eaux internationales. On compte des dizaines de blessés et entre dix et dix-neuf morts selon un bilan provisoire.

Même si cette flottille avait peu de chances d'atteindre son objectif, à supposer même qu'elle ait provoqué les commandos israéliens et qu'elle ait, comme le suggèrerait une source officielle israélienne, manifesté une « violente résistance physique », Israël s'est attaqué à un symbole, à un symbole « humanitaire ».

Son image, déjà dramatiquement entamée par l'offensive contre Gaza en décembre 2008 et janvier 2009, ne pourra que se détériorer davantage, et comme il est d'usage, suivra une hostilité accrue des opinions publiques à son endroit.

D'autant plus que le symbole visé est celui de l'aide apportée à des civils palestiniens étouffés par le blocus israélo-égyptien, décimés par l'offensive contre Gaza, réduits à la misère et vivant au milieu des ruines. Ce sont ceux-là même qui convoyaient cette aide qui ont perdu leur vie en raison de leur engagement humanitaire.

Quelle qu'ait pu être leur éventuelle « résistance » à des militaires israéliens les attaquant hors des eaux territoriales d'Israël, aucune rhétorique ne saura fournir des arguments pour justifier cette barbarie, ni bien sûr aucune propagande pro-israélienne.

Ni la menace terroriste ni le fantôme régulièrement invoqué du méchant Iran travaillant à l'élimination d'Israël ne pourront justifier l'arrogance de ce dernier, qui tire honteusement parti de l'immunité que lui confère la Shoah.

Du Struma à l'Exodus, Israël perd de vue son histoire

Israël a oublié ce passé même qu'il rappelle pourtant sans cesse au monde pour couvrir ses propres méfaits. Rappelons-nous ces bateaux remplis de juifs fuyant l'Europe meurtrière qui tentaient d'accoster ici ou là pour échapper au massacre, et qui étaient refusés, repoussés ou torpillés comme le Struma en Mer Noire en 1942.

Même si ce qui s'est passé ce 31 mai à l'aube avec la « flottille humanitaire pour Gaza » n'a pas de points communs avec ces précédents tragiques, l'image du bateau, cible de violences, à l'approche des côtes israélo-palestiniennes, l'image, elle, est prégnante.

Qui ne se souvient encore de l'Exodus, qui transportait en 1947 des juifs émigrant clandestinement d'Europe vers la Palestine, à l'époque sous mandat britannique ? Un grand nombre d'entre eux étaient des réfugiés ayant survécu à l'Holocauste. La marine britannique s'empare du navire, et la Grande-Bretagne décide de renvoyer ses passagers en France et finalement jusqu'en Allemagne. Cet épisode, témoignage de la dureté de la répression britannique, donnera un coup de pouce à la création de l'État d'Israël.

Il est à espérer que ce qui s'est passé ce 31 mai précipitera les pourparlers israélo-palestiniens et la fondation d'un État palestinien. Mais quand bien même cette issue se confirmait (ce dont on peut tout de même douter dans l'immédiat), l'histoire d'Israël aura été une fois de plus terriblement entachée.

À qui oublie son histoire, il n'est pas d'avenir possible. Les Israéliens ont oublié leur histoire et poussent les diasporas juives à faire de même au nom de l'amour inconditionnel qu'Israël exige d'elles.

Le raid est un signal d'alarme pour l'Europe et les Etats-Unis

La « flottille humanitaire pour Gaza », hélas dans le sang, est un signal d'alarme non seulement pour Israël mais aussi pour l'Europe et les États-Unis. Le premier cédant aux démons d'une droite intransigeante. Les seconds, dans leur légèreté et leur tolérance excessive, se révélant incapables de mettre le premier au pied du mur. Cette fois, le moment est venu.

Au premier anniversaire de l'offensive contre Gaza, c'est à peine si les médias ont évoqué le souvenir de cette catastrophe. Le rapport de Richard Goldstone, accusant Israël et le Hamas de crimes de guerre, a été enterré. Et comme pour récompenser Israël (mais de quoi ? ), on lui a ouvert les portes de l'OCDE.

Un Etat palestinien dans les plus brefs délais, par l'intervention directe et autoritaire de l'Europe et des États-Unis, voilà ce qu'il faut désormais.

Et ce non seulement pour que les Palestiniens sortent de leur cauchemar, mais pour éviter aussi à Israël de poursuivre une politique suicidaire qui risque de le mener à court terme vers la disparition.

La Turquie, victime collatérale de la politique suicidaire d'Israël

N'oublions pas que le syndrome de Massada est inhérent à Israël. Dans l'Antiquité, à Massada, des Judéens assiégés préférèrent se suicider plutôt que de négocier avec l'ennemi d'alors, les Romains.

Après l'affaire de la flottille rouge du 31 mai 2010, Israël, s'il n'en est pas empêché par des tiers, pourrait bien se refermer davantage sur lui-même, essuyant de manière autiste les retombées internationales, et continuant de rationaliser à ses propres yeux et dans sa propre prison jusqu'aux actions les plus inhumaines.

Songe-t-on seulement aux juifs de la diaspora qui pâtiront eux aussi des retombées de cette affaire ? Le ressentiment contre Israël se confondra un peu plus avec un antisémitisme de moins en moins rampant.

À ce propos, a-t-on suffisamment relevé que la plupart des victimes sont turques ? La Turquie, dans les années 1930, est aussi le pays qui a accueilli nombre d'intellectuels juifs allemands persécutés, qui, pendant les années noires, a autorisé le passage de militants sionistes fuyant l'Europe pour la Palestine, et qui a été longtemps le seul Etat musulman à reconnaître Israël. Osons espérer que nulles « représailles » ne viendront toucher, désormais, les 20 000 juifs qui y vivent encore.

Le J-Call saura-t-il condamner l'égarement d'Israël ?

Ce 31 mai est une épreuve test pour le collectif « J-Call », ce mouvement né d'un « Appel à la raison » lancé il y a peu par des juifs européens qui, bien qu'attachés à Israël, entendent exercer leur droit de libre critique de la politique de ses gouvernants. J-Call saura-t-il se démarquer clairement et courageusement des positions radicales d'institutions juives comme le Conseil représentatif des instituions juives de France (CRIF), attachées à Israël de façon nombriliste et prêtes à tout admettre de lui, y compris le pire ?

Certains d'entre nous ont signé cet appel, malgré leurs réserves. J-Call tiendra-t-il ses promesses ? Agira-t-il sans délai ? Condamnera-t-il, sans réserve, lui, ce qui est arrivé ? Exigera-t-il l'ouverture immédiate d'une enquête internationale indépendante ?

L'heure est grave pour toutes les organisations juives de la diaspora. Au nom des morts de la flottille, victimes de l'impunité israélienne, au nom de l'histoire que nous portons, nous, juifs de la diaspora et d'Israël, pour que les souffrances des Palestiniens puissent prendre fin, et qu'un Etat palestinien puisse enfin voir le jour, recouvrons notre simple humanité et disons non à l'égarement d'Israël.

Esther Benbassa a récemment publié  Etre juif après Gaza (CNRS Editions, 2009) et Dictionnaire des racismes, de l'exclusion et des discriminations  (Larousse, 2010).

 

 

 

14:48 Publié dans ACTUALITE | Lien permanent | Commentaires (6)

Commentaires

Merci à Esther Benbassa pour son courage, et merci à vous d'avoir publié ce texte ...
Cela change de ce que l'on voit sur certains blogs évangéliques très "sionistes", où l'amour pour le peuple juif se confond souvent avec un soutien absolument inconditionnel à tout ce que fait l'état d'Israël, la moindre critique étant vite taxée d'antisémitisme .. je le regrette d'autant plus que je suis moi-même évangélique, et que je n'approuve pas ce soutien inconditionnel à Israël, qui amènent ces chrétiens sionistes à se moquer totalement du sort des Palestiniens enfermés à Gaza, et qui ne peuvent plus se nourrir ou se soigner correctement ... Palestiniens parmi lesquels se trouvent aussi des chrétiens, mais leur sort n'a pas l'air de préoccuper beaucoup certains autres chrétiens ....

Écrit par : Françoise | 01/06/2010

Je pense que devant l'injustice c'est avant tout l'être humain avant tout que l'on se doit de défendre, par delà les croyances...

Écrit par : leila | 02/06/2010

Oui Leila, je suis d'accord avec vous ..

Écrit par : Françoise | 02/06/2010

Bonjour,
tout-à-fait d'accord sur l'indignation, mais trois points dans le texte sont un peu rapides, surtout de la part d'une historienne.

1) L'état turc, depuis Kemal Attaturk, n'est pas un État musulman, mais laïc, ou alors la France est un État catholique.
L'état d'Israël, en revanche s'autoproclame État juif.

2) Il me semble que jamais la politique israélienne ne s'est souciée de son impact négatif sur l'antisémitisme dans le monde. Je dirais même qu'il est malheureusement de son intérêt que cet antisémitisme perdure. Cet antisémitisme occidental et chrétien qui est la justification historique de l'Etat d'Israël, et que la politique israélienne s'est évertuée depuis soixante deux ans à transmettre au monde dit arabe.

3) La dernière phrase me choque, parlant de " l'égarement " d'Israël. Ou alors il s'agit d'un égarement quasi constitutif.
J'y verrais plutôt l'effet d'une logique historique.

Écrit par : Pierre Wassef | 03/06/2010

Voilà maintenant que Jean Baubérot, après s'être fait passer pour un agnostique alors qu'il s'affirme protestant, ce qui est totalement contradictoire, parle d'égarement à propos d'Israël, alors qu'il s'agit de meurtres et de crimes contre l'humanité dans les eaux internationnales avec enlèvements suivi d'emprisonnement de tous les autres passagers de la flotille humanitaire battant pavillon turc envers un blocus qui était déjà condamné par l'ONU.

Je compatie avec les réactions de la Turquie qui ne sont pas dures mais justes au point de vue du droit, et je suis également d'accord pour qu'Israël soit traduit pour crimes devant la Cour Pénale Internationale.

Actuellement la prix Nobel de la paix Mairead Maguire est en route maritime vers le port de Gaza avec un ancien responsable de l'ONU, nous allons bien voir ce qui va se passer cette fois ...

Il s'agit bien de Droit, et non de religion, si ce n'est qu'Israël est effectivement un Etat religieux fondamentaliste et très très militaire (3 ans de service militaire pour les hommes et 2 ans pour les femmes), il n'y a pas en Israël de Sépartion entre l'Etat et la religion.

Inutile dès lors de vouloir opposer la réaction d'une membre de la Diaspora, un argument religieux ne pouvant prévaloir sur un autre argument religieux.

Écrit par : Sarlat | 04/06/2010

Sarlat, c'est Esther Benbassa qui emploie l'expression "l'égarement d'Israël" ...

Écrit par : Françoise | 04/06/2010

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