Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02/10/2009

La Laïcité s'est-elle imposée par la violence, en France?

"La burka se veut contestation de la société marchande"?

Nous allons bientôt apprendre qu'elle permet de lutter contre le réchauffement climatique!

La laîcité a été imposée par la violence en France: sans contrainte il y aurait encore des crucifix dans les tribunaux et les écoles. »

Commentaire de Marc-Paul à ma dernière Note (je reprends ce qui me concerne).

 

Double réponse :

 

1) sur la « contestation de la société marchande » :

D’abord, relisez la Note, et (si vous l’avez enregistrée) réécoutez l’émission : votre citation est tronquée.

Voilà ce que j’écrivais dans la Note précédant votre commentaire :

 

« le retrait de la société n’est pas la bonne façon de la contester. C’est une façon non solidaire, où on court le risque de se croire « pur » et de voir les autres comme « impurs ».

Il y a beaucoup d’illusion égocentrique dans cette croyance à la pureté (que la burqa n’est pas la seule, loin de là, à manifester)

d’autre part, en fait, la burqa pousse au paroxysme l’uniformisation, la standardisation des personnes opérées par la marchandisation globale de la société.

Des personnes en burqa ne sont plus identifiables en tant que telles, elles ne sont plus individualisables. Il y a perte d’individualité. C'est également une exacerbation du look; de "l'habit qui fait le moine".

BHL et burqa = même combat

La burqa se veut contestation de la société marchande, et de la perte de sens qu’elle implique, elle n’en est que la caricature. »

 

Avouez que c’est quand même assez différent !

Ceci dit, Durkheim assignait au sociologue la mission de relier entre eux des faits sociaux qui, en apparence, n’ont pas de liens entre eux.

C’est que je tente de faire et, à mes risques et périls, continuerai de faire.

 

Je vais d’ailleurs peut-être vous surprendre une nouvelle fois : mais pour moi, la Commission « burqa » se situe dans une perspective analogue

Dans une société marchande qui hypertrophie les équivalences, ce qui part dans tous les sens, voire le n’importe quoi, la Commission fait partie de ces multiples réactions de type orthodoxe que l’on constate un peu partout.

Elle veut mettre des rails, où il suffirait ensuite de se laisser conduire…

 

Je comprends  cette attitude, comme sociologue, mais je ne peux l’approuver comme citoyen. Elle me semble aller contre une nécessaire liberté-responsabilité, contredire la nécessité d’une individualité citoyenne.

Certains sont allés très loin dans ce sens : ainsi Condorcet ou Ferdinand Buisson qui ne voulaient pas que l’on enseigne la Déclaration de 1789 aux enfants ; il fallait qu’ils trouvent tout seul (au risque de dévier !) les principes et valeurs qu’elle contient.

 

2) Sur la « laïcité imposée par la violence » en France. Et vous reprenez l’exemple des crucifix. J’écrivais :

  

« La mémoire est souvent obscurantiste par rapport à l’histoire, à cause de ses déviations idéologiques. Ainsi, on raconte partout que « l’école, en France, est gratuite laïque et obligatoire ».

Or cela n’a jamais été le cas. L’école publique est gratuite et laïque, l’instruction est obligatoire. Ce n’est pas du tout la même chose. L’école publique est laïque, dans le cadre de la liberté de l’enseignement

Et Jules Ferry a prononcé un discours très important, et trop méconnu, où il expliquait que cette liberté était indispensable à la laïcité elle-même.

 

Cette façon  de voir les choses a joué même pour quelque chose qui était bien le moins que l’on pouvait faire quand on instaurait la laïcité scolaire: enlever le crucifix des salles de classe.

On a veillé, même là (alors que cela concernait l’institution elle-même) à ce respect de la liberté de conscience.

La circulaire ministérielle à ce sujet est très claire : On enlèvera les crucifix au moment « impossible [à] préciser, [où] les hommes de bonne foi reconnaîtront que la place du crucifix est à l’église et non à l’école. »

Cela signifie que tant que les gens ne le comprennent pas, il est inutile, voire contre-productif, d’enlever autoritairement les crucifix, alors même que c’est dans la logique de la laïcité.

 

Et un chercheur japonais Kiyonobu Date a montré que l’historien devait faire de la dentelle pour pouvoir établir où le crucifix avait été enlevé et où il avait été maintenu.

Dans le département du Nord, certains bourgs sont surtout peuplés de socialistes guesdistes (adeptes du leader socialiste Jules Guesde) : on enlève ; d’autres d’ouvriers catholiques, on garde le crucifix fort longtemps. »

 

J’énonçais donc un certain nombre de faits, que vous ne contestez nullement, et pour cause. Vous me contredisez en affirmant de façon péremptoire que la laïcité a été imposée par la violence, en France.

Or cela est historiquement faux.

 

Et j’ai envie de vous demander, à partir de quelque travail d’historien, à partir de quels dépouillements d’archives, consultation de documents de « première main », vous en êtes arrivé à votre conclusion.

Car nous ne sommes pas ici dans le domaine de l’opinion, mais bien de la connaissance, de la démarche de type scientifique.

C'est-à-dire, non d’une vérité absolue, infaillible, mais de ce qui est, à un moment donné, le savoir le plus élaboré.

Et le débat, dans ce domaine, n’est pas un choc d’opinions, mais des contributions plurielles, fondées sur des recherches, pour arriver à ce savoir le plus élaboré, pour tendre à l’objectivité.

 

Je précise donc un peu la contribution que je donnais dans la dernière Note, et qui montre, qu’au contraire, c’est justement en refusant d’agir de façon violente que la laïcité a triomphé.

Et là, la mémoire peut aller contre l’histoire car la mémoire :

- ne connait que ce qui a été apparent, elle ne connaît pas le dessous des cartes

- retient beaucoup plus ce qui a été conflictuel que les accommodements, les transactions, les compromis.

En plus 2 mémoires ennemies ont les mêmes intérêts idéologiques à raconter une histoire légendaires :

- les laïques intransigeants ont intérêt  à  raconter la légende dorée d’une laïcité qui s’est imposée sans transiger

- les catholiques intransigeants ont intérêt à raconter la légende noire d’une laïcité « persécutrice ».

 

Reprenons le problème concret des crucifix, au début des années 1880.

A Paris,  le Préfet Hérold les fait enlever. Il s’en suit une intervention au Sénat, où ferry, en gros, couvre le dit Préfet. Voilà pour ce qui a été public, et ce qu’a retenu, en gros, la mémoire.

Mais cela ne tient pas compte de 2 choses :

 

D’abord, le dessous des cartes : les archives de Jules Ferry nous apprennent que le ministre avait été mis devant le fait accompli, qu’il a été fort en colère et qu’il a très sévèrement réprimandé le préfet, qui a du sacrifié son bras droit.

L’échange d’arguments montre 2 conceptions de la laïcité : une où l’on passe en force (Hérold), l’autre beaucoup plus accommodante (Ferry). Cela ne signifie nullement une laïcité molle ou faible d’ailleurs. Mais plutôt une laïcité dialectique.

Mais il faut, pour savoir cela, se plonger dans les Archives (elles sont à Saint-Dié, charmante petite ville des Vosges, où l’on peut boire un bon verre de gevurtz. Après sa journée de travail !)

 

Or, c’est la 2ème, (la laïcité accommodante) qui a été la règle. Non seulement Ferry a stoppé net le mouvement, mais (comme je l’indiquais dans ma Note) une circulaire n’a pas tardé à préciser que l’on devait procéder tout autrement.

Et ce furent des transactions, que la mémoire veut oublier

La circulaire (2 novembre 1882)  indique que le fait d’enlever le crucifix de la salle de classe dépend du “ vœu des populations ”. Aux préfets de l’apprécier au cas par cas.

Si les crucifix peuvent être ôtés, il convient de le faire avec respect, en évitant tout incident. Sinon, il ne faut pas risquer de “ porter le trouble dans les familles ou dans les écoles ”, car la loi adoptée “ n’est pas une loi de combat ” mais “ une de ces grandes lois organiques destinées à vivre avec le pays ”.

On enlèvera les crucifix au moment “ impossible [à] préciser, [où] tous les hommes de bonne foi reconnaîtront que la place du crucifix est à l’église et non pas à l’école ”.

 

Cet irénisme mécontente des laïques intransigeants: ce cas par cas remet en cause l’égalité devant la loi.

C’est pourtant aussi une ligne de conduite transactionnelle, qui allie fermeté et souplesse, qui guide Ferry dans « l’affaire des manuels » (mais non, pas d’Emmanuelle. Ne rêvez pas !).

Quatre manuels de morale laïque sont mis à l’index par le Saint-Siège. Des évêques menacent les familles du refus de sacrement de première communion. Celle-ci constitue, pour une part importante de la population, un rite de socialisation morale.

Ferry cautionne les auteurs mis à l’index mais admet que le manuel de l’un d’eux – celui de  Paul Bert ! – comporte des “ atteintes manifestes au principe de la liberté religieuse ”, et une nouvelle édition épurée en est publiée.

D’autre part, Ferry multiplie les contacts avec le Saint-Siège, rassure le pape sur le Concordat et la protection des missions catholiques dans les colonies. Loin de s’en indigner, il perçoit cette mise à l’index comme une canalisation du conflit car elle permet au pape de ne pas condamner globalement la loi (laïcisant l’école publique) elle même.

 

Mettant fin à cette affaire, la célèbre lettre de Ferry à “ Monsieur l’Instituteur ” (27 novembre 1883) fait preuve de fermeté... conciliatrice.

Elle insiste sur la primauté de l’instituteur et la relativité des manuels, ceux-ci ne doivent surtout pas être “ une sorte de catéchisme nouveau ”. D’où ce conseil à l’enseignant : ne mettez pas votre “ amour-propre ” à “ adopter tel ou tel livre ”, l’important est que les populations reconnaissent que vous “ n’avez d’autres arrière-pensées que de rendre leurs enfants plus instruits et meilleurs (...) alors la cause de l’école laïque sera gagnée ”.

 

Vient ensuite le passage souvent cité : “ Au moment de proposer aux élèves une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve, à votre connaissance, un seul honnête homme qui puisse (...), de bonne foi, refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ; sinon parlez hardiment. ”

 

Ce langage n’a pas évité le combat de catholiques militants contre l’école laïque et Pagnol a popularisé le souvenir de l’opposition entre le curé et l’instituteur.

Mais, en généralisant des incidents qui ont existé, on risque d’ignorer la méthode des pères fondateurs de la laïcité, la façon dont ils ont réussi son acclimatation à la population française.

 

En termes  polémiques ( “ athéisation ”, est-il écrit, alors que c’est “ laïcisation ” qui serait appropriée), un Bulletin catholique reconnait, en 1886, que cette laïcité accommodante est en train de gagner :

Lisez cette citation en remplaçant « athéisation » par « laïcisation » et elle prendre tout son sens :

 

“ L’athéisation brutale contenue dans la loi [de 1882], écrit-il, est, dans l’application, une athéisation cauteleuse, savante et progressive.

Dans les parties de la France encore très catholiques (...), les préfets et les inspecteurs s’entendent pour la laisser, en grande partie, lettre morte : les crucifix sont en place, la prière se fait, et, si le catéchisme s’enseigne trop ouvertement, on ferme les yeux (...).

En un mot, on ne donne aux populations que la dose d’athéisme qu’elles sont capables de porter ; mais on veille à accroître constamment la dose. ”

 

La Bulletin constate donc (et déplore de son point de vue !) une démarche progressive et accommodante.

Elle peut être lue autrement : comme un souci de principe (libéralisme politique) et de réalisme électoral de rester en harmonie avec le plus grand nombre possible de catholiques. De leur montrer que combattre le cléricalisme, n’est nullement combattre la religion.

Et la loi de 1905 ira dans le même sens. Peut-être plus encore.

Non, décidément non, la laïcité ne s’est pas imposer en France par la violence.

C’est au contraire, selon les expressions de Briand, une laïcité de « calme » et de « sang froid » qui a gagné.

 

PS : je n’ai pas parlé du crucifix au tribunal, dont parle Marc-Paul, la démonstration serait encore plus manifeste : il n’a été enlevé qu’en ….1972 !!!