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10/10/2009

Jules FERRY et la LAÏCITE DE LIBERTE

Plusieurs internautes me demandent des précisions sur l’allusion faite par la dernière Notes concernant la position de Jules Ferry quant à la liberté de l’enseignement et la nécessité de la liberté pour la laïcité.

Certains s’en sont même montrés surpris.

Quelques uns semblaient penser que cela était quasiment impossible, et que j’avais dû tirer la couverture à moi.

 

Vous allez le constater, votre Baubérot chéri ne vous a nullement mené en bateau.

Ce n’est pas le genre de la maison !

Je faisais référence (implicite, je le reconnais) à un discours prononcé au Sénat, à propos de l’enseignement secondaire privé.

Mais, et c’est intéressant, déjà on peut remarquer que Ferry parle, lui, « d’enseignement libre ». Il veut dire par là, libre à l’égard de l’Etat. L’expression ne lui écorche pas la bouche ![1]

 

L’enjeu du débat d’alors est l’adoption d’une loi qui progressivement va élever le niveau des enseignants de ces établissements.

Ferry dit qu’il va y avoir des garanties pour que le délai soit suffisant et cela n’entraîne pas la fermeture d’établissements privés, mais (au contraire) élève leur niveau d’enseignement.

Et il déclare à ses adversaires de droite :

 

« Vous traiterez de paradoxal la proposition que je vais apporter ici : nous travaillons à nous créer des concurrents, la loi est faite dans l’intérêt de l’enseignement libre ».

En effet « l’Université [on désignait ainsi, depuis Napoléon, l’enseignement public dans son ensemble et pas seulement l’enseignement supérieur] respecte le principe de la liberté de l’enseignement » pour 3 raisons que Ferry explicite :

 

1)      il lui [= l'Université, l'enseignement public] serait « absolument impossible de pouvoir aux besoins » qui résulteraient de la « suppression des établissements libres ». Mais cette première raison, toute pratique, n’est pas la plus importante. Car s’ajoutent 2 raisons de principes

2)      elle travaille « à élever la concurrence des établissements libres, parce qu’elle a besoin de concurrence. (…) Il faut, à côté de l’Université des établissements libres qui, comme on dit familièrement, aillent de l’avant, qui courent les aventures, parce que l’Etat ne peut pas courir d’aventures, l’Etat ne peut pas faire d’expériences : il faut que quelqu’un fasse les expériences pour lui, et dans son intérêt. »

3)      Voulons nous « le retour à des doctrines de philosophie d’Etat, [parvenir] à une sorte de religion laïque d’Etat ? Messieurs, personne plus que moi n’est l’adversaire de tout ce qui peut ressembler à des doctrines religieuses ou philosophiques imposées par l’Etat ; j’en suis l’adversaire aussi résolu que vous-mêmes ! (…)

      Je distingue profondément [le respect de la Constitution et des lois] de tout système qui, ouvertement ou d’une façon déguisée, tendrait à imposer aux consciences une foi philosophique, comme vous messieurs, dans d’autres temps, vous avez voulu imposer une foi religieuse. »

 

«L’enseignement libre : une concurrence nécessaire » Sénat, 23 mai 1882 in Jules Ferry, La République des citoyens, tome I, présentation et notes d’Odile Rudelle, Paris, Imprimerie Nationale, 456ss.

 

Deux remarques.

La première : Il faut se replacer dans le climat de l’époque (la « guerre des deux France ») pour bien apprécier la portée de tels propos.

Ferry voyait loin et ne s’arrêtait pas à l’aspect très conflictuel que revêtait l’enseignement privé catholique (celui-ci enseignait une vision de la France souvent hostile à la République, considérait la Révolution française comme le « mal »), même s’il avait sévi contre les congrégations qui combattaient ouvertement le régime.

Ferry était capable de penser au-delà de l’antagonisme de son époque, pour estimer qu’il fallait expérimenter au niveau de la pédagogie, de la façon d’enseigner et que cela nécessitait un enseignement libre, des établissements francs-tireurs, aptes à courir des aventures.

 

Il est bien dommage que cette vision ait été ensuite assez largement abandonnée et que beaucoup de partisans de l’enseignement public se soient (dés l’entre deux guerres) méfiés des expérimentations et aventures en matière d’enseignements.

Il est clair que Ferry aurait souhaité que l’enseignement public ne se réduise pas à l’enseignement confessionnel ou à ses aspects confessionnels, mais joue un rôle d’explorateur avant-gardiste, dont l’enseignement public d’Etat, plus lourd à faire bouger, plus mammouth !, pourrait profiter.

Si la laïcité de liberté de Ferry avait été mieux comprise et plus suivie, notre enseignement public ne serait sans doute pas dans la situation qui est la sienne. Tout n’est pas une affaire d’argent et de moyens (même si cela compte).

Il faut avoir la lucidité et le courage de le dire, face à la langue de bois, aux propos répétitifs et stéréotypés.

La laïcité de combat a appauvri la laïcité, la laïcité de liberté l’enrichit.

 

Seconde remarque : contre tous les petits inquisiteurs qui veulent empêcher de penser librement, remarquons que Ferry n’exclut pas la possibilité que la laïcité se transforme en « une sorte de religion laïque d’Etat », qu’elle mime ses adversaires catholiques intransigeants, qu’elle devienne leur sœur ennemie, qu’elle cherche à « imposer aux consciences une foi philosophique ».

Il est conscient des risques de mimétisme.

La laïcité n’est pas une vierge immaculée, par essence pure et sans tache, que le moindre adjectif viendrait souiller, face à laquelle la moindre critique serait blasphématoire.

Un gros Merdre laïque aux fossoyeurs de la laïcité qui, en s’abritant derrière elle, veulent imposer à nos conscience, « ouvertement ou de façon déguisée », une « foi philosophique ».

Foi philosophique par ailleurs parfaitement désuète, voire obscurantiste, car elle ignore les débats philosophiques contemporains, notamment ceux sur le « Secularism » où, à quelques exceptions prés, la France est singulièrement absente.

 

Ceci écrit, je ne fais nullement de Ferry un saint laïque : républicain à l’intérieur, il est d’empire, il est impérialiste à l’extérieur. Sur les questions coloniales, en effet, il est beaucoup plus platement homme de son époque.

Mais, précisément, ce qui fait la grandeur de Ferry, et l’intérêt toujours actuel de ses propos, ce n’est pas quand il a partagé les idées de son temps, c’est quand il a su voir plus loin et plus haut, au-delà des bornes de l’horizon

 

Autrement dit, aujourd’hui, la double leçon de Ferry c’est : ne vous laissez pas prendre au pièges des idées dominantes:

Les évidences d’aujourd’hui sont les conneries de demain.

Pratiquez la gymnastique intellectuelle, exercez-vous à penser par vous-même

Assumez, quand cela est nécessaire, le courage d’être seul

Portez votre regard au-delà des impasses qui bloquent l’horizon

Ne soyez pas un mouton de Panurge.

.

Résistez  aux conformismes de tous poils, qu’ils soient ceux de la société ou ceux de groupes ou communautés !

Cultiver votre individualité

 

Petit PS : vu du Mexique (dont je vais vous parler dans quelques jours : c’est le 150 anniversaire de la séparation de l’Eglise et de l’Etat), la seule information donnée sur la « douce France » par CNN et BBC concerne l’affaire Mitterrand (Frédéric) ! (l’hôtel ne capte pas TV 5)

Que le porte-parole du PS ait suivi Marine Le Pen au quart de tour me semble lamentable.



[1] Je précise que cette Note n’est nullement un plaidoyer pour la loi Debré. C’est une autre question, que j’ai déjà abordée et que je pourrais ré-aborder à l’occasion.

Pour dire les choses très rapido (donc schématiquement ; mais vu que vous êtes des internautes subtiles, je peux me lâcher, vous rajouterez vous-même les nuances, et tout et tout,…), s’il n’y avait pas eu des cons laïques comme Laignel, le projet Savary aurait pu régler la « question scolaire », en remplaçant le dualisme par un pluralisme interne, qui aurait permis une diversité des projets et des expérimentations à l’intérieur du service public.

Savary aurait pu être le Briand de la question scolaire, mais il aurait fallu qu’il soit soutenu par des laïques plus finauds, à moins courte vue. La laïcité a perdu en 1984 parce que beaucoup de laïques autoproclamés ou institutionnels se sont montrés incapables de faire preuve de l’intelligence nécessaire à la situation d’alors.