24/08/2009
VIVRE LIBRE N’EST PAS UNE MINCE AFFAIRE !
Comme quelqu’un multipliait remarques et questions à mes dernières Notes sous le pseudo de « Gigi III » et qu’il était impossible de répondre, dans le cadre du Blog, à ses commentaires, je lui ai proposé de prendre un café ensemble.
J’ai également proposé une rencontre plus collective autour des thèmes du Blog aux diverses personnes intéressées et j’ai donné une adresse mel (declarationlaicite@hotmail.fr) où tout un chacun peut m’écrire de façon plus perso que par un commentaire (qui reste bien sûr, un moyen utile par ailleurs).
A cette adresse, j’ai reçu quelques mels, mais jusqu’à présent, parmi ces mels, seule 2 personnes habitent la région parisienne et peuvent venir à une éventuelle rencontre. Insuffisant pour la promouvoir. Je réitère donc ma proposition.
On verra bien.[1]
Quant à Gigi III, il (ou elle) a répondu par un long texte. Vous pouvez le lire en totalité dans les commentaires qui suivent la Note du 17 août. Je reproduis donc ici seulement le début :
« Votre proposition de prendre un pot ensemble est généreuse et élégante, je vous en remercie vivement. Toutefois, je pressens que nos désaccords sont trop profonds, sans doute des tempéraments et des expériences de la vie trop différentes.
Et précisément, vous qui défendez la démocratie, en prônant la possibilité de la critiquer, vous ne pouvez attendre de tous vos interlocuteurs qu'ils professent toujours le même avis que vous. La démocratie exige la pluralité des opinions mais je pense que la critiquer en tant que régime peut aboutir à amener à la dictature. (…) »
Je dois dire que je suis un peu étonné de cette réponse. Pour 3 raisons.
D’abord, je n’attends certes pas que quiconque ait « le même avis » que moi.
Au contraire, je déteste les clones et les disciples. Et, dans mon métier de prof, j’ai toujours veillé, le plus possible, à ne faire aucun disciple. Cela, même si j’espère que plein de personnes différentes ont pu profiter des cours et entretiens que nous avons eus.
La « pluralité des opinions » n’est pas seulement pour moi une « exigence démocratique », c’est aussi (et j’y reviendrai) une source d’enrichissement personnel. Je ne souhaite pas mourir idiot, donc vive la pluralité d’opinions !
Ensuite, il y a donc maldonne sur le but de ma proposition.
Elle ne vise pas du tout à obtenir un avis commun, une pensée uniforme. Et dire que « tempéraments » et « expériences de la vie » sont très différents, serait plutôt une raison de rencontre, de confrontation amicale. C’est grâce à cela que peut découvrir des aspects de la réalité que, jusqu’alors, on n’avait pas assez pris en compte.
Ne serait-il pas triste de s’en tenir à la rencontre de personnes qui ont le même tempérament que vous, une expérience de vie identique (à supposer que cela soit possible) ?
Pendant de nombreuses années, j’ai passé une partie de l’été à Bormes les Mimosas. Une charmante vieille dame, rencontrée par hasard et avec qui j’avais sympathisé, me louait une petite maison à un prix imbattable.
Nous allions à la plage Saint Claire. Forte promiscuité. Mais cela n’était pas gênant, à partir du moment où on engageait le dialogue avec des vacanciers du coin de sable d’à côté.
De toute façon, on entendait ce qu’ils disaient, alors autant en parler avec eux….
Ainsi, j’ai pu me lier d’amitié avec des personnes d’un milieu socio-professionnel fort différent du mien, d’opinions divergentes des miennes, et nous avons eu des discussions passionnantes.
Personne n’a convaincu l’autre d’adopter ses idées. Du moins chacun a pu mieux comprendre, précisément cette chose qui étonne toujours tout un chacun: comment se fait-il que les autres ont l’outrecuidance d’avoir un avis qui n’est pas le mien !
Enfin, je ne suis pas du tout sûr que les divergences soient « trop profondes », les avis « trop différents ».
Pourquoi ce « trop » répété ?
Il semblerait dire que nous n’ayons à peu près rien en commun. Mais c’est à tort.
- D’abord parce qu’on ne peut pas vivre dans la même société sans avoir beaucoup en commun.
- Ensuite, parce que les commentaires de Gigi III projètent des oppositions qui ne sont pas.
« A mon avis, on peut tout critiquer sauf le principe de la démocratie » écrit-elle (ou il). Mais où le « principe de la démocratie » a-t-il été attaqué ?
Pas dans Note visée en tout ça. Au contraire. La démocratie ne s’use que si on ne la pratique pas.
Et la Note visait à la pratiquer.
Cela montre bien qu’au départ, le problème n’est pas la divergence, c’est l’incompréhension de la position de l’autre. Comme à l’arrivée, le but n’est pas d’approuver, mais de mieux comprendre.
Ce qui est passionnant dans les rencontres entre personnes aux avis divergents, c’est précisément de constater qu’en fait on partage beaucoup plus qu’on ne le croit au départ.
Mais cela suppose d’accepter de se parler, naturellement. Et de ne pas croire que ceux/celles qui ne partagent pas votre avis, sont virtuellement ennemis de la démocratie !
Ce qui est encore plus passionnant, c’est -après avoir découvert tout ce qui est commun- d’arriver à localiser le point où l’on diverge, pour quelles raisons on diverge, et ce que cela entraîne.
Car les « opinions » ne tombent toutes cuites, du ciel des idées.
Je tenterai ici une petite typologie des dites opinions, car (vous le verrez) il faut relativiser ce terme.
1er type, de loin quantitativement le plus important : les opinions communes. Impossible de vivre en société sans de multiples opinions communes explicites et encore plus implicites, beaucoup de manière d’être et de faire semblables.
Toute la sociologie de la vie quotidienne (popularisée par Erwin Goffman et quelques autres) repose là-dessus.
On peut décrire, étudier, analyser des comportements communs prévisibles, liés donc à des schèmes mentaux communs aux membres d’une société.
Cela part de l’observation des stratégies d’ajustement des uns et des autres, dans tous les actes quotidiens répétitifs.
Ils s’effectuent à partir d’une vision commune de ce que l’on doit faire et ne pas faire, de ce qui est « bien » et de ce qui est « mal », au sens le plus basique de ces termes, dans des contextes donnés.
Dans la vie courante, et surtout dans la vie moderne des villes où la très grande majorité des gens que vous croisez sont des inconnus, destinés à rester inconnus, les rapports entre les gens sont essentiellement fonctionnels.
Ils relèvent donc de ce type.
Vous croisez des gens qui ont des opinions, des tempéraments, des expériences de vie très différents (qui pourraient donc vous apporter beaucoup), mais vous n’en savez rien, et vous ne cherchez pas à le savoir.
Cela signifie que, hors de moments de crise ou d’activités spécialisées (distribution de tracts par exemple), chacun garde par devers soi ses idées personnelles,… ou, parfois, exprime telle ou telle d’entre elles de façon non verbale (coiffure, habillement, piercing, etc) justement parce que cette uniformisation fonctionnelle apparaît avoir des aspects étouffants.
Mais en fait, votre look ne vous est pas personnel, c’est une sorte d’uniforme qui vous différencie de l’ensemble en vous rattachant, plus ou moins, à une catégorie de gens (jeunes cadres, bonnes sœurs, etc)
De façon générale, l’uniformisation de la pensée et des comportements permet la prévisibilité de l’autre. Cela vous met en sécurité ; permet de ne pas avoir tout le temps à négocier la légitimité de ce que vous faites, et donc est opérationnel au niveau du temps, de l’efficacité,....
Mais en même temps, cet aspect fonctionnel nécessaire comporte un aspect terriblement réducteur, c’est la réduction à un petit dénominateur commun. On est un des multiples, innombrables individus anonymes qui se croisent. Chacun met son individualité entre parenthèse.
En outre, la marchandisation touchant de plus en plus tous les secteurs de la société, tend à augmenter considérablement cette standardisation. Il faut des objets et des goûts communs, des modes qui s’imposent, des émissions qui plaisent à tous, etc.
Et même quand on ne se trouve pas dans la réduction à l’un, des types de clientèle sont classés selon des critères souvent extérieurs à la personnalité de chacun, ou (en tout cas) se cantonne aux aspect où cette personnalité peut avoir du commun avec des milliers d’autres.
Là encore, il faut du prévisible, du standardisé. Là encore l’individualité est, malgré tout, réduite.
Je ne prétends pas que cela soit « mal ». Au contraire, beaucoup d’avantages sont liés à ce « petit commun dénominateur ».
Je pense, néanmoins, que cela appartient essentiellement à l’ordre (indispensable mais insuffisant) de la survie.
C’est ce qu’il est possible de demander à la collectivité, au politique (largement entendu) aussi : assurer une survie paisible. Donc dans des conditions de sécurité, de tranquillité, de salubrité, et enfin (et surtout) de relative justice. Donc organiser la coexistence pacifique.
Par ailleurs, si l’on compare (très schématiquement) cette société moderne à la société traditionnelle, de quartiers et de villages et bourg, l’anonymat (y compris à l’égard de vos voisins), la modernité supprime l’entraide (qui doit donc être pris en charge par une solidarité au niveau de l’Etat-nation) mais, fait très important, vous libère du regard surveillant et répressif d’autrui[2], de l’imposition de son système de valeur.
Il vous donne une condition virtuelle de liberté
Mais transformer le virtuel en réel, mais vivre, vivre libre, cela est une toute autre affaire. Qui n’est pas une mince affaire…
(à suivre)
[1] Quant à de nombreuses autres Notes appelant des réponses, je prends note. Je tâcherai, par exemple, d’indiquer en quoi, pour ce qui concerne le protestantisme, il me semble que l’opposition libéralisme-orthodoxie peut être dépassée
[2] A ce niveau, ce qu’on appelle (significativement) les « quartiers » sont à référer, non à une religion (même si parfois elle est invoquée comme raison ou prétexte), mais la reconstitution de type de société traditionnel dans des espaces où la modernité n’assume plus ses responsabilités.
Faire cette analyse permet de dépasser angélisme comme diabolisation.
17:37 Publié dans LA DOUCEUR TOTALITAIRE | Lien permanent | Commentaires (2)

