29/07/2008

POUR LE RESPECT DE LA DEMOCRATIE EN TURQUIE

La Turquie est menacée d’une sorte de coup d’Etat judiciaire, dans l’indifférence presque générale. Depuis hier les juges de la Cour constitutionnelle d’Ankara délibèrent pour se prononcer sur une éventuelle dissolution du Parti de la Justice et du développement AKP), au pouvoir depuis 6 ans.

Le président de la République, A. Gül, le premier ministre R. Erdogan, ainsi que de nombreux collaborateurs et députés, risquent d’être déclarés inéligibles pour cinq ans. Le motif de l’interdiction et de l’inéligibilité serait des « activités anti laïques ».

La Turquie a connu plusieurs coups d’Etats militaires et déjà ce type d’interdiction par le passé. A lire, notamment, 2 ouvrages, très lisibles,  écrits par des spécialistes :

-T. Zarcone, La Turquie moderne et l’islam, Flammarion, 2004.

-P.-J. Luizard, Laïcités autoritaires en terre d’islam, Fayard, 2008.

  

Le parti AKP, qualifié parfois d’ « islamiste modéré » ou de « démocrate conservateur », a gagné à deux reprises les élections, dont la seconde fois l’an dernier avec près de 47% des voix (16,5 millions d’électeurs), sans qu’aucun commentateur ne puisse avoir le moindre soupçon sur le caractère démocratique du vote. Au contraire, on estime généralement que l’AKP a permis à l’Etat de droit et à la démocratie de progresser en Turquie.

L’AKP est régulièrement soupçonné d’avoir un « agenda secret » de mise en cause de la laïcité turque, sans que cela puisse être prouvé et que son action depuis qu’il est au pouvoir ne donne matière à une telle accusation.

Certes, il a cherché à assouplir la laïcité turque, dont l’aspect autoritaire, voire militaire n’est un secret pour personne, notamment en voulant autoriser le voile à l’université (ce qui a été annulé par la Cour), ce qui semble avoir déclanché la procédure. Faut-il rappeler que dans la France laïque, le dit voile est autorisé à l’université ? D’autres critiques peuvent être faites (cf. plus loin) et l’opposition a, bien sûr, le droit de contester l’action de ce parti. L’interdire, c’est une autre histoire !

Je ne fais certes pas de l’angélisme à l’égard de l’AKP. Voici d’ailleurs ce que j’ai rédigé, il y a quelques mois, pour l’édition turque de mon livre Les laïcités dans le monde (PUF), qui développe un peu et actualise (à la date où cela a été écrit) les propos de l’édition française (c’est dans le chapitre : « Géopolitique de la laïcité, VII, Europe »:

« Le dernier cas de figure est celui où l’Etat a façonné une nouvelle identité nationale, créé une nation moderne qu’il a voulu « émanciper » d’une emprise de la religion : Turquie et France. La laïcité turque a séparé l’Etat de la religion et l’a rendu autonome sans séparer la religion de l’Etat : une direction des Affaires religieuses, rattachée au 1er ministre,  a été instaurée.

En Turquie, « laïcité » a signifié un projet de laïcisation d’une culture  de manière à former des citoyens laïcisés dans un système de parti unique. Après 1945 et l’instauration du multipartisme des périodes autoritaires et d’autres plus libérales ont alterné. La situation des minorités religieuses n’apparaît pas satisfaisante.

Avec l’arrivée au pouvoir du parti démocrate-musulman Justice et développement AKP (2002) des réformes ont été entreprises, en cohérence avec le projet d’adhésion à l’Union Européenne. L’opposition kémaliste (Parti républicain du peuple) estime que la laïcité est grignotée mais s’est opposée à l’abrogation de « lois liberticides »[1].

Au printemps 2007, des manifestations monstres de « défense de la laïcité » ont eu lieu à Istanbul, Ankara, Izmir. La loi autorisant le port du voile à l’université est ensuite vivement mise en question. La laïcité est-elle menacée ? Ceux qui le prétendent affirment que dans des municipalités gérées par l’AKP, il existe des tentatives pour interdire l’alcool et la mixité dans certains lieux publics.

Il n’empêche, pour l’essentiel, « l’AKP a parcouru jusqu’ici un parcours pratiquement sans faute vers la démocratisation et vers l’Europe. L’AKP a fait pour la démilitarisation du pouvoir, l’économie de marché ouverte, la reconnaissance de nouvelles élites de province et les droits de l’homme beaucoup plus que ne l’avaient fait ses prédécesseurs ‘laïques’ » écrit Pierre Jean Luizard.[2]

Mais l’AKP « se situe au croisement de plusieurs tendances (…) dont certaines ne sont pas toutes au diapason des professions de foi libérales de ses dirigeants actuels.»[3]. La réussite ou l’échec de la laïcité turque à se démocratiser, sans renier ses fondamentaux, aura un impact très important pour l’ensemble du monde musulman. »  Fin de citation

L’enjeu est donc de savoir si la laïcité va devenir une règle du jeu stable en Turquie, en subissant avec succès l’alternance. Plus encore si laïcité et démocratie vont se réconcilier. C’est un enjeu fort non seulement pour l’ensemble des pays de culture musulmane (comme je l’indique), mais aussi pour la laïcité de façon générale. Les laïcités autoritaires et non démocratiques rendent un mauvais service à la laïcité.

On souhaiterait, malgré l’époque de l’année, une mobilisation importante des militants laïques contre l’interdiction et pour le respect de la démocratie. Beaucoup de ces militants et notamment les laïco-républicains, combattent (en France, au Québec) ce qu’ils estiment être les « empiétements du pouvoir judicaire sur le politique ». Nous nous trouvons ici dans un cas flagrant d’empiétement où il s’agit d’empêcher l’AKP d’exercer normalement le pouvoir légitimement conquis par des élections libres. Leur silence montre donc que, derrière leur attachement apparent à la laïcité, se cache des motivations moins avouables.

 

NOUVELLES :

-Le Nouvel Observateur a entrepris depuis jeudi dernier d’accompagner sa vente au numéro d’un livre en supplément gratuit consacré à une religion, étudiée selon une approche laïque (« religion, culture, identité ») de vulgarisation scientifique.

24-30 juillet : Le judaïsme de J-Ch. Attias et E. Benbassa  (dépêchez-vous de vous le procurer)

31 juillet-6 août : le bouddhisme de J-N. Robert

7-13 août : l’islam de M. Amir Moezzi et P. Lory

14-20 août : le christianisme de J. Baubérot

Tous les auteurs sont professeurs à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes.

-Politis publie dans son N° spécial d’été (en vente du 24 juillet au 27 août) un très intéressant dossier : « L’avenir n’est plus ce qu’il était (prise de conscience écologiste, crise du marxisme, retour du religieux, prophéties néolibérales,… »)



[1] S. Shihab, Le Monde, 23.9.2006.

[2] P.-J. Luizard, 2008, 262.
[3] Ibid., 267.

Commentaires

Bonjour

Merci, professeur Baubérot, d'attirer l'attention sur ce qui se passe actuellement en Turquie. Il est juste de considérer, avec J-P Luizard, que l'épisode qui se joue actuellement dans ce pays engage l'avenir de la démocratie et de la laïcité dans tout les pays à majorité musulmane.

Au fond, à partir des analyses de J-P Luizard, exposées dans le livre auquel vous faites référence et que j'ai eu un grand plaisir à lire, on peut dire trois choses concernant "les laïcités" en terres d'islam :

1. Elles ne sont pas véritablement laïques puisque :

A - n'accordent point d'autonomie aux religieux musulmans

B - répriment les religions minoritaires et/ou les "sectes" islamiques (ex. : Alévis en Turquie)

2 - Elles sont antidémocratiques

3 - Elles ont échoué à séculariser les sociétés musulmanes dont les membres restent, majoritairement, fortement attachées à la norme religieuse.

Bilan plutôt très très négatif !

Professeur Baubérot, à votre avis, est-il concevable, sur un plan purement théorique, que les mouvements islamistes puissent faire mieux par rapport à ces trois points ?

Autrement dit, au-delà de la notion de laïcité elle-même que ces mouvements refusent très explicitement, est-il possible que les pratiques d'un pouvoir religieux, qu'il soit islamique ou autre, soient plus proches des idéaux laïques que les laïcités autoritaires actuelles ? A-t-on jamais vu un tel cas dans les expériences historiques d'un quelconque pays ?

Merci encore pour votre site !

Aziz Djaout

Écrit par : Aziz | 30/07/2008

L’issue est maintenant connue. Mais, de fait, le système Turc semble octroyer à une Cour constitutionnelle le droit de dissoudre le peuple.

Mais au-delà du cas turc – où l’AKP prétend n’être que l’équivalent de la démocratie chrétienne (qui gouverne l’Allemagne) – reste un dilemme, né de l’expérience iranienne, pour les diplomaties occidentales. Ne fallait-il pas mieux un Shah et sa Savak, un régime autoritaire et policier, qu’un Khomeiny, instaurant une théocratie totalitaire ?

En Tunisie, Ben Ali est passé du paternalisme autoritaire de Bourguiba à un autoritarisme pas paternel du tout. Pour autant, l’expérience iranienne ne pousse-t-elle pas à le considérer comme un moindre mal ? On a vu aussi, une Algérie, pas laïque du tout pourtant, dissoudre aussi le peuple qui donnait une majorité à des islamistes. Ce viol des résultats électoraux – fomenté par l’armée – n’a guère provoqué de réactions indignées .

Rien n’est simple, tout se complique disait, je crois, Sempé (à ne pas confondre avec Siné à qui l’on fait un procès en sorcellerie).

Écrit par : J. F. Launay | 31/07/2008

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