30/09/2007
Catherine KINTZLER, Patrick CABANEL ET L'APPROCHE LAÏQUE DU RELIGIEUX.
Fidèles (et infidèles aussi !) internautes, surfeurs sur le Blog, je reprends la Note du 8 septembre sur l’Approche laïque des religions. Quoi vous ne l’avez pas apprise par cœur et vous seriez incapables d’avoir la moyenne en cas d’interro’ écrite. Qu’à cela ne tienne, étant d’un laxisme indécrottablement post-soixante huitard, je vous signale que la Note est toujours dans le déroulé du Blog et que vous pouvez donc vous rafraîchir la mémoire, si votre douche matinale n’a pas suffi.
Or donc, je vais continuer cette Note, laissée aussi inachevée que la symphonie du même nom, en commençant par revenir au problème général de l’approche laïque de la religion, où je vous parlerai un peu de celle qui serait ma « meilleure ennemie » (on a une vision divergente), Catherine Kintzler, sauf que je ne la considère absolument pas comme une « ennemie » mais l’ai en grande estime parce qu’elle effectue, de livre en livre un véritable travail intellectuel sur la laïcité, tenace et qui constitue une pièce essentielle d’un débat sur le sujet. Et ensuite, j’illustrerai mon propos en vous présentant un ouvrage de Patrick Cabanel
Enfin, pour récompenser ceux qui m’auront lu jusqu’au bout, je vous raconterai la meilleure blague que je connaisse sur ce que l’on appelle « l’inculture religieuse ». Dévots, culs bénis de la laïcité ou de la religion s’abstenir.
Donc, le 8 septembre, j’avais expliqué que, pour avoir cette approche laïque des religions, il ne faut surtout pas faire d’une laïcité identitaire, très proche d’une religion civile à la Rousseau « LA » laïcité.
D’autres critères me semblent importants. Il s’agit de (et là je complète mon propos d’il y a 3 semaines) :
1-Ne pas avoir une approche essentialiste de la religion. « Monsieur islam » n’existe pas : c’est le titre d’un livre de Dounia Bouzar. Il ne s’agit pas de nier le fait qu’une religion trouve une unité dans son fondement (le Coran pour l’islam), mais de dire que ce qui intéresse l’historien, l’anthropologue, le sociologue, et plus généralement celui qui a une démarche de connaissance, c’est les mille et unes façon dont chaque religion a été vécue et interprétée, dans des temps et des espace différents. Ainsi il n’existe pas une charia qui serait intemporelle et non spatiale. Mais on peut dire la même chose pour le catholicisme, le protestantisme, le judaïsme, etc
L’approche croyante peut insister, et c’est tout à fait son droit, sur l’unité du fondement. Mais il lui est impossible d’ignorer la diversité d’approches de cette unité. Le fait que l’on croit à une vérité ne signifie pas qu’on l’a totalement trouvée. On la cherche, sinon les ouvrages de théologies eux même, les prédications, etc n’auraient pas de sens.
L’approche laïque sera attentive à la diversité des manifestations historiques, géographiques, sociales, intellectuelles, au pluralisme multidimentionnel de chaque religion qui a ses écoles de pensée, ses variations dans le temps et l’espace, mais aussi ses débats internes dans un lieu et à un moment précis de l’histoire et les influences réciproques qui existent entre religion et société. Bref, elle ne pourra pas prétendre que l’islam c’est ceci, le christianisme c’est cela. Elle ne pourra pas avoir un discours figé.
2-Ne pas faire du réductionnisme dans un sens ou dans l’autre. Cela signifie qu’on ne réduira pas des faits sociaux (le récent conflit en Irlande du Nord) à un fait uniquement religieux, et en même temps on ne réduira pas la dimension religieuse de ce fait à n’être qu’un masque d’autres choses (le politique, le socio-économique). Il ne faut mettre le religieux ni dans le tout, ni dans le rien. En revanche, étudier les interactions est toujours une entreprise passionnante.
3-Une société n’est pas théocratique dés l’instant où elle ne connaîtrait pas un régime strict de séparation de la religion et de l’Etat. Il faut rechercher les éléments de laïcité que l’on trouve dans beaucoup de processus historiques et sociaux. On peut notamment être attentif à la laïcité de la société civile qui se cherche ou existe dans un certain nombre de société de pays peu ou pas laïques.
Cela est d’autant plus important que si les Etats/nations ont joué un rôle laïcisateur important (et ambiguë : on verra ce que écrit Cabanel du « gallicanisme » et d’autres formes de « nationalisme religieux »), maintenant l’avenir me semble être au développement d’une laïcité par le bas, d’un rôle consistant et laïque de la société civile.
Et c’est là que je voudrais vous parler un peu du travail de Catherine Kintzler (elle a aussi un Blog, que je vous recommande ; il est fort intéressant si, tout comme le mien d’ailleurs, on ne le lit pas de façon passive mais l’on s’en sert pour penser).
Elle estime que« trois composantes se conjuguent pour former le concept de laïcité ». La première s’applique à la société civile, « lieu de coexistence des libertés, ce qui suppose la tolérance », « la liberté privée » d’adopter la religion de son choix ou de n’en avoir aucune et un « droit commun » qui règle cette coexistence des libertés. C’est, pour elle, la « version faible » de la laïcité ».
Une seconde composante relève de la puissance publique qui, garante de la tolérance civile, ne peut jouir de la même liberté religieuse que les citoyens, car « si l’Etat et ses représentants avaient le droit de manifester une ou des croyances, ils feraient de cette ou de ces croyances une affaire publique. » La puissance publique est donc tenue à la « réserve » pour que les libertés puissent exister du côté de la société civile.
Et il existe une troisième composante, spécifique à l’école où le clivage entre fonctionnaires (soumis au devoir de réserve) et usagers (disposant de la liberté) ne peut pas jouer. D’abord l’école est « obligatoire », ensuite les élèves sont, pour la plupart, des « mineurs » et « leur jugement n’est pas formé ». L’école laïque doit donc « exiger la même réserve de la part de tous ceux qui s’y trouvent », maîtres et élèves, car elle n’a pas pour tâche « d’ouvrir l’enfant à un monde qui ne l’entoure que trop », « d’adapter », « d’épanouir » mais « d’émanciper » et d’offrir « à tout enfant le luxe d’une double vie : l’école à l’abri des parents, la maison à l’abri du maître. ». Il faut « écarter » à l’école « tout ce qui peut faire obstacle au sérieux de la libération par la pensée » pour « libérer » celui qui se trouve englobé par une croyance (il n’y a « pour lui qu’un livre, qu’une parole ») et faire « qu’il renoue ensuite, s’il le souhaite, avec sa croyance, mais qu’il le fasse lui-même, par conclusion, et non par soumission »[1]
Le désaccord ne porte pas sur le fait même que l’on puisse distinguer 3 composantes. J’accepte volontiers de partir de cette hypothèse. Il ne porte pas non plus sur le devoir de réserve de la puissance publique (qu’on ne peut d’ailleurs réduire à l’Etat), ni sur le fait que les institutions aient un fonctionnement spécifique. Non, sur tous ces points, je suis en accord avec Catherine Kintzler. Mais à partir de là, j’ai une objection.
Son point de départ est le suivant : Pourquoi la laïcité de la société civile, « lieu de coexistence des libertés » serait la « version faible » de la laïcité ? Catherine Kintzler estime elle-même que le devoir de réserve de la puissance publique a comme objectif de permettre cette coexistence des libertés. Et quand elle affirme que le but de l’école est d’émanciper, et explique en quoi cela consiste, c’est bien pour que les individus deviennent libres, maîtres de leurs convictions, et puissent être des « majeurs » dans la société civile.
Mais alors à aller d’une « laïcité faible », coexistence des libertés de la société civile, à une laïcité plus forte où les « représentants de l’Etat » sont tenus à un devoir de réserve face à des citoyens qui n’y sont pas tenus, puis une laïcité encore plus forte à l’école parce que, là, tout le monde serait astreint à un devoir de réserve, c’est faire du devoir de réserve, de la neutralisation, de la mise entre parenthèse de ses convictions le critère premier de la laïcité. C’est oublier plus ou moins le but, l’objectif pour privilégier le moyen.
Personnellement, je dirai que la « laïcité forte » est celle de la société civile, celle du libre jeu de la liberté de conscience. Et que cette laïcité forte, cette laïcité de la société civile, est la laïcité des fins. La laïcité de la puissance publique et celle de l’école sont, elles, des laïcités de moyens.Oui, le but premier de la laïcité, tous ses pères fondateurs l’ont affirmé, c’est la liberté de conscience. D’un côté Catherine Kintzler me semble en être bien d’accord, de l’autre son propos me paraît aller dans le sens d’une laïcité autoritaire. Elle me répondra que je confonds « autoritaire » et « autorité ». Que l’autorité du maître n’est pas autoritaire en ce sens qu’elle n’est ni arbitraire ni dominatrice, mais au service de l’émancipation.
C’est un vieux problème. Auguste Comte pensait que la science pouvait réconcilier autorité et liberté car apprendre aux enfants que 2 + 2 = 4 n’est pas contraire à la liberté de conscience. C’est un fait objectif et prouvé.
Je ne suis pas anti positiviste, et je trouve que parfois, on jette l’enfant avec l’eau du bain. Mais, outre que l’on sait maintenant que 2+2+4 n’est valable qu’à l’intérieur d’un certain système, je pense moi (et quand je dis « je pense », je veux signifier par là qu’il ne s’agit pas d’une simple opinion spontanée mais du résultat d’un travail historique et sociologique) qu’autorité et liberté sont toujours en tension, sans solution miracle pour concilier les 2 de façon fixe, stable, définitive. Le glissement de l’autorité à l’autoritarisme guette toujours ceux qui sont investis de l’autorité, notamment de l’autorité du savoir.
Cela parce qu’il est de la structure même du savoir d’être faillible, et donc quand on transmet un savoir, on ne sait jamais s’il est toujours valide. Ensuite, parce qu’un savoir s’intériorise en faisant sens. Et le donneur de sens a toujours peu ou prou tendance à devenir un leader charismatique, à créer un nouvel englobement, et non pas à ouvrir à un « univers où il y a des livres, des paroles », un « univers où le vrai est valeur d’examen ». Le maître a toujours tendance à croire que sa parole est au dessus des autres paroles. Et l’élève a toujours la tentation de devenir disciple. Et ce n’est pas en devenant un disciple que l’on s’éveille au libre-examen.
Le maître a donc besoin d’avoir, non pas un individu passif en face de lui, mais quelqu’un qui le questionne dans tous les sens de ce terme. Ce n’est pas parce que l’élève est (le plus souvent, pas toujours) un « mineur » qu’il ne dispose pas, lui aussi, et progressivement bien sûr, un certain savoir, une observation de ce qui l’entoure, une connaissance d’autodidacte, et aussi… le résultat de ce que lui on dit d’autres maîtres les années précédentes.
De même que personne n’est dans l’objectivité absolue, pas même le maître, personne, pas même un élève, n’est dans l’inobjectivité absolue, et totalement englobé par une croyance et un livre qui l’empêcherait de s’apercevoir qu’il existe d’autres croyances et d’autres livres.
Preuve en est d’ailleurs que les « religions du livre » c'est-à-dire celle qui se réfèrent à des écrits révélés : Bible hébraïque, Bible chrétienne, Coran,… ont produit des bibliothèques et des bibliothèques de livres pour interpréter, commenter, débattre de leur livre de référence. LE Livre produit toujours DES livres. Même dans les approches très orthodoxes de la religion, il y a toujours eu matière à débat.
La conception de l’école de Catherine Kintzler me semble supposer une vision particulièrement essentialiste de la religion, qui n’en est pas une approche laïque. Elle me semble aussi construire une sorte de lieu – sanctuaire : l’école où des clercs auraient déjà, eux, totalement réussi leur émancipation, seraient à la limite infaillibles et pourraient forger la personnalité intellectuelle de l’élève comme s’il était un nez de cire. Approche quasi religieuse de la laïcité.
Ce n’est pas la totale mise entre parenthèse de ce qui constitue (déjà) leur individualité, que le maître doit demander à l’élève. Il a à lui apprendre à savoir faire de la gymnastique intellectuelle. C’est une telle gymnastique intellectuelle qui permet à l’élève, puis à l’adulte de vivre dans un univers où « le vrai est affaire d’examen ».
Catherine Kintzler ‘pointe ‘ un problème essentiel, et lui donne une solution avec laquelle je ne suis pas d’accord : le rapport entre institutions et société civile. L’occasion se présentera de réaborder ce sujet.
4- Cette laïcité par le bas est un élément essentiel de la recherche d’un « pacte laïque international ». On sait que j’ai construit la notion de « pacte laïque » à la fin des années 1980 (cf mon ouvrage Vers un nouveau pacte laïque en 1990). Cela a donné des boutons à plus d’un. Mais plusieurs (dont la Commission Stasi dans son rapport, meilleur que sa proposition de loi) ont repris l’idée. Une des citations que j’ai faite de Cabanel le montre. Et, l’économiste et l’historien libanais Georges Corm, dans son ouvrage La question religieuse au XXI° siècle, Géopolitique et crise de la postmodernité (La Découverte, 2006) conclut par un chapitre intitulé : Vers un pacte laïque international ?
Effectivement, ce n’est pas une laïcité exception française qu’il faut rechercher ou « préserver » des impuretés du dehors. Il faut prendre le grand vent du large et construire ensemble un pacte laïque international. C’est plus difficile, mais comme la peinture à l’huile, c’est bien plus beau que la laïcité-exception-française-peinture-à-l’eau
Une autre fois je tenterai de cerner ce que pourrais être ce pacte laïque international.
Maintenant, pour illustrer cette approche laïque, je vous présente un livre tout frais tout neuf : Entre religion et laïcité la voie française : XIXe-XXIe siècle, de Patrick Cabanel paru aux éditions Privat à Toulouse. Pour les Parisiens, j’en ai vu une pile chez Gibert, au 2ème étage. Je pense qu’on le trouve aussi à La Procure et (Paris et Province) dans les FNAC. Cela sans oublier les libraires sympas des « petites » librairies qui ne demandent qu’à le commander si jamais ils ne l’ont pas.
Ce livre est à la fois une approche laïque et de la religion et de la laïcité.
L’auteur commence par nous présenter 5 siècles (des guerres de religion à maintenant) où la « question religieuse » a abouti à diverses solutions. Belle mise en perspective qui ouvre ensuite, dans la première partie à des dossiers soit larges (la confessionnalisation catholique de la rue au XIXe siècle et sa laïcisation entre 1879 et 1914) soit précis (comme la « crise des inventaires » en 1906, dont il a été déjà question dans ce Blog, mais peu lors du centenaire de 1905).
Mais je ne vais pas vous donner la table des matières. Après avoir quand même particulièrement recommandé la dernière partie sur les « difficultés et paradoxes à l’exportation », je vais insister sur deux chapitres qui concernent la séparation, les chapitres 3 et 9, car ils sont très « parlant » pour aujourd’hui.
Le chapitre 3 insiste sur le fait que la séparation de 1905 a « été un choix tardif de la République », alors qu’elle l’avait inscrit sur son programme dés le départ. Pourtant elle « n’en voulait pas, quinze mois encore avant sa promulgation ». Ce n’est pas un hasard : « La tradition républicaine était à l’inverse du « séparatisme » que nous lui croyons naturel (…) Comme la monarchie très chrétienne, comme l’Empire de Napoléon, la République aimait (aime ?) à contrôler l’Eglise, quitte à en payer le prix au sens le plus matériel (…) ce qui l’inquiète, ce sont les religions complètement libres d’aller et de venir, surtout si leur centre est à l’extérieur du pays .» Ca c’est au début du chapitre, ensuite vient la (brillante) démonstration.
Bon sang, mais c’est bien sûr : toutes celles et ceux qui se gargarisent du mot « RRRRééépublique », ils sont ainsi : officiellement républicains séparatistes ; en fait républicains impériaux et/ou monarchistes, inquiets d’une véritable liberté de religion, de conscience. L’idéologie rrrééépublicaine cache mal, en fait, une idéologie nationale : le « gallicanisme », commun à la Monarchie absolue, au Ier Empire et à une certaine vision de la République. Cabanel traduit, avec justesse, « gallicanisme » par « nationalisme religieux ».
Après ce 1er paradoxe, Cabanel en en énonce un second : « la République n’en a pas moins réalisé la séparation » et l’a considérée comme « un des chapitres décisifs de son œuvre. Contre l’idéologie nationale-républicaine, il faut en appeler à la République, celle qui (parfois) se montre fidèle à ses principes et tient ses promesses.
Surtout que, troisième paradoxe, si la République « a manqué imposer une séparation très dure », elle a su finalement « ciseler un texte étonnamment ouvert ». Oui, les projets de 1903 et 1904 étaient durs (Cabanel parle de « mauvaise tentation »)et les débats qui ont eu lieu de l’automne 1904 au printemps 1905 ont fait faire à la République un chemin étonnant.
De cela, on peut tirer comme conséquences :
1° que la République n’est pas infaillible en matière de laïcité, on peut, on doit même parfois, la contester
2° qu’elle s’est montrée capable, en matière de laïcité, de se rendre compte qu’elle allait à une impasse, de faire machine arrière pour repartir du bon pied.
3° que, dans les défenseurs intrépides de la séparation, il y en a qui, en fait, se sont arrêtés aux projets de 1903-1904 ou en ont la nostalgie. Ils lisent la loi de 1905 en la tirant le plus possible vers les projets antérieurs.
4° de fait, les mauvaises habitudes ont parfois repris le dessus : une des mes étudiantes a trouvé, il y a quelques années, une note du Bureau des cultes du Ministère de l’Intérieur, datant de 1921, où il est écrit que la loi de séparation est « anti laïque », car trop libérale.
5° comme Cabanel le montre, les projets durs de 1903- 1904 (cf aussi son très intéressant chapitre « Enigme du combisme et colère de Péguy ») n’étaient pas sans raison : l’affaire Dreyfus avait montré un visage antisémite et nationaliste du catholicisme dominant. De même, il ne faut pas être angélique et demander aux gens d’être des saints : les attentats qui ont lieu depuis 20 ans, même s’ils instrumentalisent l’islam au profit d’autres causes et sont des actions d’ultra minoritaires, créent une situation difficile.
Mais la séparation, face au danger ressenti, a été une œuvre de sang froid. Cabanel écrit : « la république à peine sortie de l’affaire Dreyfus a su dépasser les tentations de la haine qu’elle portait au cléricalisme et au péril qu’il faisait peser, à ses yeux, sur la France et la liberté ».
Il parle, à propos de l’article 4 de la loi de 1905 (dont il a été plusieurs fois question dans ce Blog) d’un « coup de génie conciliateur » et ajoute : que cet article, c’est « reconnaître la validité partielle des arguments de l’autre, c’est signer, même si on est le seul à le faire officiellement, un vrai « pacte » laïque »..
La laïcité, aujourd’hui, aurait bien besoin d’un « coup de génie » analogue.
Naturellement, la République, malgré sa personnification en belle Marianne, est une entité abstraite. Et donc, c’est parce que certains -Aristide Briand en tout premier- n’ont pas craint d’affronter l’idéologie républicaine (et dite « laïque ») dominante de leur temps que la séparation a pu être réussie.
Je serai moins long sur le chapitre 9, mais j’indiquerai qu’il montre de façon précise et en détail en quoi la loi de séparation, dés l’article 2 aboli les cultes reconnus sans les ignorer pour autant. Il n’y a pas de reconnaissance officielle, mais une reconnaissance au sens de connaître et de respecter. Mais il montre aussi que la dynamique de la loi permet d’ajouter d’autres cultes, au fur et à mesure qu’ils s’implantent en France et qu’ils regroupent un nombre consistant d’habitants de notre pays. Et il en est de même sur l’application « à la douceur » de la loi de 1905. Peut être Cabanel se montre-t-il optimiste, quant à la situation présente. Mais il trace une voie qui peut nous sortir de certaines impasses actuelles.
Vous êtes toujours là ? Ok : blague promise –blague due :
c’est l’histoire de 2 petites filles, de 5, 6 ans, mettons Véronique et Laura, qui jouent à la poupée et, en même temps, discutent. Véronique glousse et dit à Laura : "tu sais, mon grand frère ; il a trouvé un préservatif dans une église."
Ah que c’est drôle ! Les 2 petites filles gloussent ensemble.
Le soir venu, Laura dit à sa mère : « Tu sais maman, Véronique, elle m’a raconté une histoire, mais je n’ai pas bien compris. Dis, c’est quoi une église ? »
Votre dévoué
Jean Baubérot
17:35 | Lien permanent | Commentaires (2)
24/09/2007
TUER POUR EXISTER. Allègre et Lionel les "tontons flingueurs" boomerang.
Le meilleur du quotidien Le Monde, ce sont souvent les dessins de Plantu. Une de ses astuces pour nous offrir un dessin corrosif consiste à court-circuiter 2 événements de l’actualité. C’est ce qu’il a fait dans un numéro récent, celui du 20 septembre, où il télescope les déclarations de Kouchner sur l’Iran et le bras de fer entre Sarko et les syndicats sur les régimes spéciaux de retraite.
Or, en lisant ce numéro, moi aussi j’ai télescopé deux enquêtes : celle de la page 3 sur les « violences urbaines », à l’occasion du passage devant le tribunal des auteurs de l’incendie du bus de Marseille, et celle de Raphaëlle Bacqué sur Claude Allègre « tonton flingueur » (c’est l’expression employée par le titre) de la gauche en général et de Ségolène Royal (après Lionel Jospin et d’autres,…) en particulier. Cela occupait toute la page 17. Selon Le Monde, dans l’ouvrage qu’il vient de publier, Allègre « traite (Ségolène Royal) à longueur de pages de « Mme Michu », « égotique, impatiente, inconstante et incompétente ».
Les deux reportages m’ont fait également penser à une affaire datant d’il y a quelques années. Un homme avait fait irruption dans la salle où se tenait une séance du Conseil municipal de Nanterre, et il avait tué et blessé plusieurs conseillers municipaux. Quand on lui avait demandé ses raisons, il avait répondu (je cite approximativement de mémoire) que sa vie n’avait pas d’intérêt ni de saveur, qu’il s’emmerdait à cent sous de l’heure et donc qu’il avait tué pour se sentir exister.Dans le cas d’Allègre et de Jospin, bien sûr, je ne fais pas de compaison personnelle avec la folie du tueur de Nanterre, il ne s’agit de tout autre chose: 'tuer' politiquement, métaphoriquement. Dans celui des incendieurs du bus, si une jeune femme a failli y passer et restera défigurée à vie, il n’y avait pas l’intention de tuer. Il n’empêche, le risque en était pris et la justification donnée par un d’entre eux est la suivante : « à Paris ils brûlent (des voitures) et ils passent à la télé. Ici on brûle (des voitures) et on ne passe pas à la télé ». Il faut donc en faire plus et se mettre à brûler un bus. L’objectif a d’ailleurs été atteint : « ils » sont passés à la télé, ce qui semble devenu pour beaucoup un critère d’existence.
En rapprochant la mise à mort politique et métaphorique de Ségolène et l’affaire du bus, en les comparant analogiquement (au niveau du fonctionnement social, pas à celui des individus) à l’affaire de Nanterre, je ne me place nullement sur un plan moral. Je dis qu’il existe une analogie, et même un point commun. Chacun use des armes qu’il a (ou croit avoir) pour exister, en estimant que la meilleure façon d’exister consiste à frapper l’autre. D’ailleurs un propos d’Allègre lui-même corrobore mon intuition. Il déclare au Monde pour expliquer son attitude : « Si vous tenez un discours nuancé et subtil, vous ne pesez rien. Je suis donc entier. » CQFD !
Violence de langage, violence de comportement. La première ne tue donc que métaphoriquement, symboliquement, voire (si elle atteint son objectif) détruit le rôle social de la personne visée. Pour Claude, Lionel et quelques autres, le but explicite est clair : éviter que le ‘cauchemar’ de la candidature, pour eux illégitime, de Ségolène Royal en 2007 ne se reproduise en 2012.
Pour cela il faut la ‘flinguer’ sans « discours nuancé et subtil », c'est-à-dire sans discours qui vise à la véracité, à rendre compte de la réalité dans sa diversité, à tenter de cerner la complexité d’une personne. Il s’agit, encore une fois, métaphoriquement, de tuer (et « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage » me rappelait ma grand-mère paysanne, qui était pleine de bon sens). Et c’est en tuant qu’on existe (médiatiquement s’entend), qu’on « pèse » quelque chose : Allègre a droit à une page ; Jospin, qualifié de « procureur » fait la une du Monde 2 du 22 septembre. Avec un « discours nuancé et subtil », l’un et l’autre n’aurait eu droit à « rien », cela aurait été, en effet, un non événement médiatique. Or quand on a été sous les sunlight, il est intolérable de vivre dans l’ombre.
Puisqu’on reste dans la métaphore, la personne visée (tuée) restera physiquement indemne. Ses blessures ne seront « que » morales (au sens, encore utilisé, de ‘personne morale’ opposée à ‘personne physique’). Il n’y a donc rien là qui s’apparente, de prés ou de loin à un délit, au contraire de l’action de brûler un bus où de tuer des conseillers municipaux. On est dans l’action socialement légitime. Elle n’est pourtant pas sans conséquences, qui dépassent de loin la personne visée car elle contribue à un modèle de société.En effet, on est dans la violence, dans la violence qui rapporte et Allègre reconnaît lui-même volontiers cette violence, car après avoir déclaré « je suis donc entier », il ajoute « d’ailleurs le jour où j’écrirai mon autobiographie, je serai très violent à mon égard ». Bien sûr, on a envie de lui rétorquer : « chiche ». Et même de lui dire « j’te crois, menteur ». En tout cas de constater que jusqu’à présent, il n’a été que violent envers les autres, et dans l’auto-satisfaction de lui-même. Mais encore une fois, je ne me place pas du tout au niveau de l’indignation morale. Et, j’indiquerai pourquoi plus loin, Allègre, je l’aimais bien quand j’étais au ministère, dans le Cabinet de Ségolène. Cependant, in fine, je vais aussi lui donner quelques idées pour tenir sa promesse.
Non, il ne s’agit pas de morale, mais de décrypter des points aveugle de la société.
A ce niveau, je ferai quelques remarques
La première est que la maîtrise du langage, celle qui permet notamment de se montrer violent au niveau du discours, d’avoir (comme on dit) des « formules assassines » n’est pas donnée à tout le monde. C’est une violence de privilégiés (et par la culture et par leur accès aux médias), qui peuvent la déployer en toute impunité (ils savent en plus très bien où est la frontière du diffamatoire et, courageux mais pas téméraires, ne s’aventurent pas à franchir cette limite). Mais la parole est, elle aussi, acte.
Peut-être la violence des comportements (punissable, elle) est-elle souvent une violence par défaut. Une violence de ceux dont l’accès à la brillance langagière (et à la parole publique) est bloquée. Encore une fois les deux violences comportent des aspects analogues.
Seconde remarque, maîtriser le langage ne conduit pas ipso facto à se montrer violent, à vouloir tuer métaphoriquement l’autre. Il peut conduire à créer, à écrire des poèmes, une thèse, etc.
Si vous êtes poète, je vous conseille très vivement d’avoir un autre métier pour ne pas crever de faim. Si vous rédigez une thèse, cela va vous prendre (en sciences humaines en tout cas) de 4 à 6 ans, souvent sans soutien financier (ou pendant 2 ans seulement). Il faudra publier des articles, participer (parfois à vos frais) à des colloques, pour avoir un CV. Ensuite, il faudra tirer des exemplaires de votre thèse (à vos frais), soutenir, obtenir la meilleure mention si possible. Le parcours du combattant continue, puisqu’une thèse donne droit…. à candidater à l’inscription, par le CNU, sur la liste d’aptitude au poste de Maître de conférences.
Accepté, il vous faudra candidater à des postes mis au concours. Cela signifie, chaque fois, constituer un dossier, se déplacer, à vos frais (si vous avez la chance d’être auditionné : quelques personnes sur 50 à plus de 100 candidats). Ne pas vous décourager surtout, si vous arrivez en 2ème ou 3ème position à un poste (s’il y a eu 103 candidats, c’est un beau résultat, mais qui ne vous donne rien !). Et si jamais l’excellence de votre travail + de la chance, vous permet de devenir (enfin) Maître de conf., alors là, c’est la gloire : pensez, vous allez gagner 1300 € par mois. Byzance !
Mais tout cela est bien de votre faute : une thèse est un « discours nuancé et subtil » !
Ah non, j’oubliais, il existe de très mauvaises thèses, qui n’ont rien de « subtil », croyez moi. Celle du révisionniste Faurisson, par exemple. Et là, les médias s’en emparent. Bien sûr, ils dénoncent, mais chacun le sait : quand on est attaqué, on existe. Quand c’est le silence, « on ne pèse rien ».
Alors, troisième remarque, les « tonton flingueurs » pullulent, des hommes politiques aux animateurs de la télé. Et ils n’ont pas besoin d’avoir du talent pour gagner beaucoup plus en cachet ou droits d’auteurs qu’un maître de conf. après des années de galère. Dénoncer l’école comme « fabrique du crétin » induit une certaine gloire médiatique. Ecrire un ouvrage « nuancé et subtil » sur les maux de l’école et les pistes pour y trouver des remèdes, plusieurs le font, mais ils ne sont pas connus et le débat social ne s’organise pas autour d’eux.
Il en est de même de la laïcité : pour faire de l’audimat, inutile de se décarcasser pour chercher comment répondre aux défis du XXIe siècle, il suffit de fustiger l’intégrisme, le communautarisme, l’obscurantisme,… A tous les coups les gogos applaudissent, en redemandent.
L’époque est donc, quatrième remarque, aux tueurs, aux « tontons flingueurs », et autres « procureurs », pas à celles et ceux qui tentent de construire du sens. Quitte à ce que l’on se désole de la « perte des repères », de la montée de la délinquance, des violences. Mais ces réalités ne sont elles pas construites par ceux là même qui s’en désolent ?
La gauche rattache les violences aux injustices sociales. Certes. Mais une telle analyse est un peu courte. Ce n’est pas seulement à un niveau socio-économique, c’est aussi (c’est « surtout » dirait Durkheim) à un niveau socio-symbolique que la société française actuelle (et d’autres aussi bien sûr) produit de la violence. Elle produit de la violence en produisant massivement, à la chaîne, de l’insignifiance, en la mettant en spectacle, « sous vos applaudissement » aurait dit Jacques Martin ; en faisant croire que cette insignifiance violente est le cœur même de la réalité sociale, celle qui mérite qu’on en parle.
Et encore, elle a bien de la chance cette société, elle a bien de la chance que des jeunes gens continuent à se crever pour écrire des thèses, malgré tout; bien de la chance que certains rédigent des manuscrits « nuancés et subtils », quitte à galérer pour trouver un éditeur. Que beaucoup de personnes, de mille façons, acceptent de ne « rien peser » socialement et construisent encore du sens. Tout cela font que les choses vont moins mal qu’elles ne devraient aller étant donné la logique sociale dominante.
Mais jusqu’à quand en sera-t-il ainsi ?
En 15, 20 ans, le seuil de rentabilité d’un livre a pratiquement doublé tandis que sa durée d’exposition dans les librairies a bien diminué de moitié. D’où des livres vite écrits, vite consommés, vite mis au tri sélectif. D’où des livres qui se recopient les uns les autres (cf. beaucoup des ouvrages parus lors de la campagne électorale). Et dans cette inflation d’ouvrage véhiculant de la non pensée, ce sont (bien sûr) les ouvrages flingueurs qui gagnent.
Jusqu’à quand, alors, on ne sera pas tous pris dans l’engrenage des tueurs et de ceux qui les flattent ? Dans l’engrenage de ceux qui flinguent, parce qu’ils n’arrivent pas à exister autrement. Jusqu’à quand pourrons nous résister à ce terrible engrenage ? Jusqu’à quand pourra-t-on peser quand même un tout petit quelque chose, faire entendre une toute petite voix signifiante, au milieu de tant de bruits et de fureurs ?Allègre, Jospin, « tontons flingueurs de la gauche », oui et bien plus que l’auteur de la manchette ne le croit : tontons flingueurs de toutes les espérances que la gauche a porté : une société un peu plus humaine.
1er PS : Maintenant, pour montrer que la réalité n’est pas univoque, j’indique (comme je l’ai annoncé) pourquoi j’ai bien apprécié Allègre quand j’était au Cabinet de Ségolène Royal.
D’abord, il faut dire qu’Allègre, je le connaissais un peu. Il avait été conseiller de Jospin quand ce dernier était ministre de l’éducation nationale. Et comme j’avais des responsabilités universitaires, j’avais fait partie de délégations qui « négociaient » (si l’on peut dire, car ses propos étaient surtout des dictats) avec lui. Et, Allègre, je lui avais donné un surnom : « Kollossalle finesse » (expression de Francis Blanche dans le film Babette s’en va en guerre).
Bon, je le retrouve comme ministre (S. Royal était « ministre déléguée » du même ministère ; ce qui est virtuellement conflictuel[1]) et je l’observe, lui parle de façon plus régulière et dans un tout autre contexte.
D'abord, dans cette nouvelle situation, les rapports sont moins institutionnels et plus personnels. Ensuite, je m’aperçois qu’Allègre est capable du meilleur comme du pire. Le meilleur est, outre la capacité d’analyse globale, notamment, une vision à long terme. Allègre, vous pouviez lui dire (cela m’est arrivé) : il faut tenter une inflexion dans tel domaine, car ce domaine deviendra essentiel dans la seconde moitié du XXIe siècle, vous l’intéressiez beaucoup.
Dans son Cabinet, était composé (en gros) de 2 catégories de personnes : des jeunes femmes, que j’appellais les « superwomen » et ses amis-collègue que j’appelais sa « meute » Parfois, les réunion de Cabinet ressemblaient un peu à un happening. Dans la 1ère partie de la réunion, les superwomen lançaient mille idées, qui fusaient en tout sens. A un moment donné, le chef de meute (Vincent Courtillot) sifflait la fin de la récréation, et les membres de la meute triaient ce qu’il ‘fallait’ retenir du bouillonnement précédent.
En définitive, Allègre m’a fait pensé à ce que j’ai pu lire du déséquilibre des surdoués. Surdoué, donc en partie visionnaire incompris, sur certains points ; mais obtus, fermé sur d’autres.
Bref, il était toujours « Kollossale finesse », mais j’avais découvert la finesse, sous la carapace du « Kollossale ». Et j’ai appris à l’apprécier. Au total, je l’aimais bien.
2ème PS. Allègre affirme souhaiter écrire son autobiographie en se montrant « très violent » avec lui-même. OK, de façon bénévole et complètement désintéressée, je vais l’aider un peu. Cela s’appelle « rafraîchir la mémoire ».
Claude rappelle toi : Ségolène Royal et son Cabinet passaient une bonne partie de leur temps et de leur énergie à tenter de rattraper tes bourdes. Ségolène Royal s’est usée à rattraper les choses, maintenir le contact avec les enseignants, avancer (malgré tout) avec eux. Et quand elle a fait cela (Lionel, tu devrais aussi lui en avoir une certaine reconnaissance, sinon la coupure entre les enseignants et la gauche en aurait été encore plus forte), elle ne s'est certes pas montrée « égotique, impatiente, inconstante et incompétente. » Beaucoup moins en tout cas que Monsieur Claude... Michu, qui avait provoqué moult dégâts.Mais étaient-ce des bourdes ? Non et oui. Non car, semble-t-il, ces propos faisaient partie (déjà) de la stratégie du « tonton flingueur » : selon Le Monde, Allègre affirmait alors, à propos des profs : « J’les engueule et j’prends 25 points dans les sondages ». Bref, nuance et subtilité n'ont jamais été son fort.
Oui, car de kolossales bourdes, il lui arrivait d’en faire qui ne le rendaient même pas forcément populaire. Je me souviens d’un discours particulièrement à côté de la plaque. La plaisanterie qui circulait ensuite dans le Cabinet, c’était : « Quel est le con qui a écrit le discours du ministre ? Réponse: Il arrive que Monsieur le ministre fasse ses discours tout seul ». Cette vanne là, « Monsieur Michu », la citeras tu dans tes Mémoires ?[1] Dans le Cabinet Raffarin, Luc Ferry et Xavier Darcos ont été dans la même situation. Et je me rappelle un article de Libération parlant des tensions entre eux deux. Vous remplaciez Ferry par Allègre, Darcos par Royal, et vous aviez une très bonne description de ce qui s’était passé sous Jospin ; à la fois (sans doute) à cause des ambiguïtés de ce double rôle de ministre et de ministre délégué, sans que le champ des compétences soit nettement défini, et parce qu’il y a une analogie entre le profil d’Allègre et de Ferry d’une part, de Royal et de Darcos de l’autre.
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