02/06/2007
VERITES HERETIQUES...CONTRE LA DOUCEUR TOTALITAIRE
Tout d’abord, je voudrais indiquer que mercredi prochain, 6 juin, l’Association française de sciences sociales des religions organise une rencontre autour du (très intéressant) ouvrage de Françoise Champion, chercheuse au CNRS, intitulé :
Les laïcités européennes au miroir du cas britanniqueparu aux Presses Universitaires de Rennes. La rencontre a lieu à l’IRESCO, 59-61 rue Pouchet, 75017 (métro Brochant ou Guy Moquet).
En triant des papiers, en cherchant une référence, je suis tombé sur un dialogue, un peu musclé, que j’ai eu en 1996 avec le philosophe Claude Lefort à l’occasion d’une table ronde organisée pour le 1500ème anniversaire du baptême de Clovis. Eh oui, la France a officiellement fêté cela. Certes ce fut un événement politique autant que religieux, et je vous renvoie à tout ce que j’ai écrit dans mes dernières Notes sur l’identité nationale. Ceci dit, consulté par les organisateurs de ces festivités (et qui étaient conscients de l’ambiguïté de la chose), j’avais proposé un « Parcours commémoratif » allant de la commémoration de ce baptême (1996) à celle du centenaire de la loi de séparation (2005) en passant par le 400ème anniversaire de l’Edit de Nantes (1998). Je rappelais d’ailleurs cela puisqu’on m’avait demandé de conclure cette table ronde finale (cf. page 201 de l’ouvrage que je vais citer bientôt), en indiquant que cela pouvait permettre de rendre visible que « la France s’est constituée par étapes historiques. »
Mais revenons au dialogue avec Claude Lefort. Ce dernier est né en 1924. C’est un philosophe du politique dont les ouvrages font référence à un niveau international. Son œuvre est intéressante pour une étude de la laïcité car il pense la démocratie comme lieu de conflits légitimes, d’intérêts divergents, et même de visions du monde incompatibles.
La démocratie est et doit être cela parce que, contrairement au totalitarisme, elle est un système politique où le pouvoir est un « lieu vide ». Aucune transcendance ne peut servir de clôture. En démocratie, Etat et société civile sont séparés. Dans le totalitarisme, au contraire, l’Etat et la société n’étant pas séparés, la société civile ne peut (normalement) exister. Lefort a aussi lancé des pistes nouvelles, extrêmement suggestives ; ainsi il explique la différence qui existe à ses yeux entre dictature et totalitarisme. La dictature, nous dit-il, aussi brutale soit-elle, peut accepter l’existence de principes transcendants extérieurs à elle, comme ceux véhiculés par les religions, alors qu’un parti totalitaire est religion, une religion politique.
Claude Lefort a donc été un des penseurs qui m’ont aidé à structurer ma propre réflexion et j’étais très content que nous soyons dans la même table ronde. Et puis, patatras, voilà ce qui s’est passé :
Jean Baubérot : « Ce qui me semble peut-être le plus dangereux aujourd’hui, ce serait une sorte de totalitarisme d’extrême centre qui est sans doute plus agréable qu’un totalitarisme d’extrême droite ou d’extrême gauche, mais qui a tendance à réduire la délibération et à vouloir gérer des indignations collectives et sélectives contre des déviants, des bouc émissaires qui se multiplient. On veut à la fois gérer de l’émotionnel et de l’audimat, parvenir à des émotions consensuelles. (…) Et peu à peu se crée de l’indignation obligatoire dans certains domaines et l’indifférence éthique obligatoire dans d’autres. L’individu ordinaire ne peut plus être mis en question et c’est précisément ainsi qu’il se déshumanise, se robotise peu à peu. »
Claude Lefort : « Quand on fait le procès des médias et de ce qui serait la mollesse de la pensée contemporaine, on n’a pas le droit pour autant d’employer le mot de totalitarisme du centre, qui paraît être une telle dégradation du langage qu’il n’a rien à envier au premier que nous entendons sur les ondes »
Jean Baubérot : « C’est passer radicalement à côté de la question que de réduire ce que j’ai dit à « de la mollesse de la pensée ». Il s’agit de l’obligation d’une non-pensée normative d’autant plus insidieuse qu’elle prétend respecter le pluralisme. Si on sous-estime ce problème alors il ne faut pas s’étonner que ses propos intemporels sur la démocratie n’aient plus de prise sur la réalité sociale »
Table ronde finale « La religion à l’âge démocratique » des Actes du Colloque organisé à la Sorbonne La France, l’Eglise quinze siècles déjà (Commémoration des origines de la Gaule à la France) publiés sous la direction de Marceau Long et François Monnier, Droz, 1997, p. 192-193.
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Un peu plus de dix ans après, je relis ces lignes. L’estime (intacte) que j’ai pour Lefort et son oeuvre est très forte ; cela m’affole d’autant plus qu’il ait réduit ce que j’avais tenté de dire à un, (bien sûr) beaucoup trop facile, « procès des médias » et à ce qu’il appelle de la « mollesse de la pensée contemporaine ».
Une telle fin de non recevoir m’a donné envie de reprendre la chose et d’en faire une petite Note. Cette fin de non recevoir justifie aussi le terme d’hérétique dans le titre de la présente Note. J’avais d’abord songé à un intitulé un peu différent : « Paroles hérétiques ». Vérités hérétiques me semble meilleur en ceci qu’il ne s’agit nullement d’être hérétique pour se distinguer d’autrui, sembler original, etc. L’enjeu est bien d’abord de dire que rechercher la vérité est essentiel dans une société qui évacue la référence même à la vérité.
Ensuite, il s’agit de faire un pas de plus et de prétendre que cette recherche de la vérité oblige, aujourd’hui comme sans doute hier, à l’hérésie, à des propos inconvenants, transgressant des tabous sociaux ou groupaux implicites. J’ai participé à des centaines de « tables rondes », et il m’est plusieurs fois arrivé qu’un de mes interlocuteurs me disent ensuite en « of » : « Vous n’aviez pas le droit de dire cela ». Ma réponse a toujours été : « Ah oui, je vais me gêner ! La démocratie ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. ».
A chaque fois, la référence implicite à des « convenances » ne cherchait pas seulement à maintenir de la civilité dans le débat, mais à imposer ce que j’appelle un contenu d’extrême centre comme référence non dite à partir de laquelle chacun avait obligation de se situer.
Ce préformatage des débats est précisément un indicateur de ce que j’estime que (malgré toute l’estime que j’ai pour lui) Claude Lefort n’avait pas compris : un indicateur de la différence pernicieuse entre les totalitarismes balisés, reconnus historiquement, les totalitarismes d’extrême droite et d’extrême gauche et ce que je persiste à estimer que j’ai le droit de nommer « totalitarisme d’extrême centre », ne serait-ce que vous provoquer une inquiétude, poser une question,…
Si Claude Lefort n’a pas compris ce que j’ai dit allusivement, j’ai (à l’inverse) très bien compris ce qu’il a dit, lui, tout aussi allusivement. Outre ce que j’ai déjà résumé très sommairement sur la différence entre démocratie et totalitarisme, les totalitarismes nazi ou communistes ont produit Auschwitz, le Goulag,… et il ne faut pas banalisé le terme de totalitarisme, car c’est banaliser ces horreurs. Il y a donc une très grande différence structurelle entre la critique de ces totalitarismes et celle que l’on peut faire de la démocratie.
En démocratie, vous ne risquez pas la prison, à cause de propos déviants. La société civile peut se faire entendre, les groupes contestataires peuvent exister.
A un premier niveau de réflexion, je suis totalement d’accord. Cela est évident. Mais, précisément, je suis fort déçu qu’un philosophe aussi profond que Claude Lefort, qu’un philosophe spécialiste et du totalitarisme et de la démocratie en reste à une telle évidence.
Je l’avais lu mais c’était la première fois que je débattais avec lui. Je m’attendais à une pensée qui perce les évidences et se montre capable d’apercevoir ce qui peut se cacher derrière elles. Car c’est fort intéressant de théoriser la démocratie, mais à quel niveau le fait-on : parle-t-on de la démocratie telle qu’elle ou telle qu’elle doit être ? Un peu des deux. Ce n’est pas impossible, à condition de maîtriser ce va et vient. Si en effet, c’est à partir de réalités existantes que Lefort nous dit ce qu’est une démocratie, est-il sûr, qu’il n’existe pas d’autres réalités masquées, et/ou émergentes ? Des réalités insidieuses qui réduisent à une unicité de forme les différents contenus.
Classiquement (et Lefort insiste là-dessus), en démocratie le pouvoir est temporaire et il émane du « peuple ».Mais, le peuple, le laos, peut être massifié et alors il n’est pas au pouvoir. Une domination peut exister sans être autoritaire si elle devient mimétique, en fonction du plus petit dénominateur commun… et aussi de l’utilitarisme marchand et de sa dimension unilatérale : le quantitatif. Elle est alors d’autant plus englobante, étouffante.
Le personnage politique peut tenir un discours avec des contenus divergents, certes, mais (et la dernière campagne présidentielle a, encore une fois, montré cette très forte contrainte) il doit avoir un parole non seulement immédiatement compréhensible par des millions d’individus, mais aussi immédiatement répercutée, ce qui signifie qu’elle entre dans le rapport de force de la communication de masse et de ses critères (et de la sélection qui sera opérée). D’où importance fondamentale de la stratégie. Aspect doublement déducteur : ce n’est plus l’individu qui parle car sa parole est doublement aliénée (au sens originel de ce terme = est doublement étrangère à elle-même).
Le message dominant est celui des médias de masse, et la télévision impose son style. Or le pluralisme s’y réduit souvent maintenant à un dualisme dans une forme unique (il faut que cela cogne ; si on argumente, on va s’ennuyer, il faut de l’émotion et non de la raison,…). Je vais donner un exemple
Lors d’un colloque à Montréal, le philosophe canadien Daniel Weinstock raconta la chose suivante : au moment de « l’affaire des caricatures » contre Mahomet, il fut contacté par un journaliste de télévision qui préparait une émission sur ce sujet. En train de constituer son « plateau », ce journaliste lui demanda ce qu’il pensait de cette affaire. Avait-on le droit de publier de telles caricatures ? Daniel Weinstock répondit qu’il estimait que l’on en avait le droit, mais que dans le contexte actuel, marqué par les tensions au Proche-Orient et la persistance de discriminations, cela ne lui semblait pas très opportun de le faire. Le journaliste lui dit alors qu’il était désolé, mais qu’il ne participerait pas au débat : une telle perspective ne convenait pas ; il fallait des personnes qui répondent « oui » ou « non ».
Beaucoup d’ « intellectuels » ont vécu semblable expérience. Pour ce qui me concerne, cela m’est arrivé, à plusieurs reprises, notamment lors des « affaires de foulard ». Souvent, le tour de la conversation téléphonique m’a fait comprendre que je décevais mes interlocuteurs en n’ayant pas l’opinion tranchée qui aurait correspondu à « l’image » qu’ils avaient de moi. Je me souviens d’un journaliste m’expliquant benoîtement qu’il partageait son plateau en « pour » ou en « contre » et qu’il ne saurait pas où me placer.
Cette pratique (demander aux invités potentiels ce qu’il vont dire, et de les choisir en fonction de cela) tend donc à réduire le pluralisme à un dualisme sommaire. Elle s’est peu à peu imposée depuis une vingtaine d’années environ. Cela signifie que l’animateur s’estime compétent sur tous les sujets. Il n’a rien à apprendre, tout est du domaine de « l’opinion », du connu. La démarche de connaissance, l’inventivité, pfff… Et, vu le temps donné à chaque invité, la manière dont l’animateur coupe systématiquement la parole, c’est à chaque fois celui qui répète des idées reçues qui l’emporte.
L’intellectuel, qu’il s’agisse de l’écrivain, du poète, de l’artiste, du scientifique au sens large, était un homme seul dont la parole (au sens large) (et qu’il s’agisse de Verlaine ou de Rimbaud, de Darwin face à la religion ou de Pasteur face à la médecine) est au départ solitaire, pas compréhensible, pas communicable ni acceptable. C’est un hérétique.
Puis peu à peu, mais cela prend du temps, on se rend compte de sa valeur (qui est de l’ordre du qualitatif, mais le quantitatif intervient au niveau de la reconnaissance) et cela souvent par des sortes de cercles concentriques. Pasteur a été soutenu par des vétérinaires, alors qu’il était contré par les médecins.
Maintenant règnent les intellectuels show biz, ils obéissent aux 2 critères (déjà indiqués) qui forment les contraintes des politiques, du coup ils peuvent avoir une notoriété immédiate, mais ils ne pensent plus et ils tuent toute pensée.
Est-ce que le temps va modifier les ordres de valeur comme cela s’est fait dans le passé, ou est-ce que la capacité d’étouffement du non-conforme, du non immédiatement compréhensible, la diminution de la durée de vie de l’exposition et de la vente des ouvrages va définitivement rejeter dans l’avorté ce qui ne sera pas calibré aux normes ?
Voila le genre de questions qui était derrière mon propos, pour moi c’est une des questions essentielle d’aujourd’hui. Et presque personne ne la pose !
Le fonctionnement démocratique dépend, à mon sens, de deux indicateurs.
Le premier est le rapport au savoir : chaque individu pouvait se forger une opinion en raison, parce qu’il avait accès, autant que faire se peut, à un savoir constitué (et vulgarisé ci besoin). Le paradoxe d’une démocratie étant qu’un citoyen doit disposer d’informations sérieuses sur des sujets hors de sa compétence pour pouvoir, de manière raisonnée, participer à l’exercice de la souveraineté. Cette nécessité confère une importance très grande à cet indicateur.
Le second indicateur, aussi essentiel, est le pluralisme, le débat dans le respect mutuel des opinions, permettant la confrontation des points de vue et un choix « éclairé » de l’individu-citoyen. Je crains que ces deux indicateurs soient en grand danger d’étouffement. Vous trouvez les mêmes personnes de plateau en plateau, sortant des stéréotypes éculés et formant une classe de nouveaux clercs contre laquelle, il est devenu urgent de s’insurger.
La forme dominante du discours télévisuel s’étend partout, avec un certain décalage et un peu moins d’emprisonnement de la pensée.
Les multiples « tables rondes », organisées par des associations les plus diverses (et l’on sait qu’un dense terreau associatif est une des richesses culturelles de notre pays), imitent les « débats » (faut-il encore utiliser ce terme ?) télévisuels.
D’abord, on supprime la table, qui permettait pourtant de prendre note des propos des autres intervenants et de pouvoir se référer à ce qu’ils avaient dit pour leur répondre. Mais une table n’est pas télégénique et il faut que la scène ressemble à un plateau de télévision pour, suppose-t-on, plaire au public.
Comme à la « télé », le nombre des invités d’une table ronde augmente, ce qui réduit temps de parole donné à chacun. A la formule d’une introduction construite se substitue parfois le découpage en plusieurs questions auxquelles il faut répondre en quelques maigres minutes.
Tout cela est lourd de conséquences. Le débat n’a jamais lieu à partir d’un vide social, d’un terrain neutre sur le plan des idées. Il existe toujours, hic et nunc, des idées dominantes dans les têtes, celles là même qui sont qualifiées plus tard d’« idées du temps.
Vous savez quand veut donner des circonstances atténuantes, que ce soit à son arrière grand-père ou à un personnage historique, on dit alors,avec un hochement de tête, qu’il avait « les idées de son temps ». Il s’agit de préjugés, d’erreurs, d’un système de valeurs qui paraît, avec « le recul du temps », plutôt un système de contre-valeur.
Tenter de faire prendre une distance analogue à ce « recul du temps » à un public divers nécessite alors… un minimum de temps. Moins on dispose de temps, plus on se trouve obligé de se couler dans les idées dominantes pour se faire comprendre. Surtout que pérore, sur l’estrade, tel ou tel des intellectuels show-biz dont il vient d’être question et que leur propos à l’emporte pièce, leurs phrases slogan, leur répétition de stéréotypes qui traînent dans toutes les poubelles, peuvent se dire en trente secondes.
Une évolution identique se constate pour le livre. En un quart de siècle, le seuil de rentabilité des ouvrages a presque triplé et leur durée moyenne d’exposition à la vente a diminué d’autant. Cela induit une très forte difficulté à publier et diffuser des œuvres originales et/ou savantes.
Combien d’excellents travaux, de beaux mémoires, de thèses innovantes ignorés, promis à l’oubli ou à une édition subventionnée qui évitera tout travail de promotion et de distribution auprès du public ? Pendant ce temps, les devantures des librairies, les rayons des gares et des supermarchés se trouvent envahis par des livres dont la multiplicité quantitative masque la profonde unité mentale, dont la variété apparente des contenus dissimule la standardisation des formes et des styles et l’appauvrissement de la pensée.
Là encore, lors de la campagne électorale vous aviez des dizaines de livres sur Sarkozy, Ségolène Royal ou Bayrou, vite écrits, vite diffusés puis jetés, qui racontaient tous le même genre de choses.
Cette massification uniformisante correspond au développement d’une culture zapping où toute digression réflexive ou méditative devient proprement suicidaire quant à la diffusion et où seule l’accumulation de l’action spectaculaire permet d’éviter le décrochage du lecteur ou du spectateur. Savants, philosophes, poètes, artistes, créateurs de tous ordres risquent de se voir réduits à l’invisibilité sociale, à l’œuvre avortée, parce qu’un formatage réducteur occupera pratiquement l’ensemble de l’espace.
D’ailleurs, merde, Lefort a cru me contester en parlant de « mollesse de la pensée». Mais à tout prendre, qu’une société devienne productrice de pensée molle, n’est-ce pas grave. N’est pas le début de la non pensée totalitaire ? Et, comme cette pensée molle s’étale, elle occupe aussi le lieu vide.
Décidément, cher Claude Lefort, ne croyez-vous pas qu’il existe des germes de totalitarisme sans camps de la mort ?Une des raisons de mon propos à cette table ronde, était, à mon souvenir, la remarque que m’avait faite un collègue russe. Dans une conférence à son université (et c’était avant l’autoritarisme de Poutine), j’avais développé l’idée que la laïcité tend à articuler liberté de conscience et liberté de penser.
Nous pensions, m’a-t-il dit en substance que, libérés du communisme, nous jouirions de cette double liberté. Mais l’arrivée du type occidental de démocratie n’a pas tardé à nous faire déchanter. La dose massive de médiocrité que diffuse à haute dose, et journellement, les moyens de communication de masse est une façon plus subtile que le communisme d’Etat, mais peut être plus efficace encore d’étouffer la conscience et l’acte même de penser.
Attention donc à un totalitarisme d’extrême centre, sans camp de la mort ; attention à une douceur totalitaire. La liberté n’est jamais donnée. Elle est notre responsabilité quotidienne, notre devoir de vigilance.
20:25 Publié dans LA DOUCEUR TOTALITAIRE | Lien permanent | Commentaires (1)
29/05/2007
L'IDENTITE NATIONALE ET LES COUCHES NOUVELLES DE LA REPUBLIQUE
Je reprends et termine (car j’ai d’autres Notes –passionnantes, n’en doutez pas !- en tête) la petite série de Notes sur l’identité nationale. Donc accrochez-vous, cela risque d'être un peu long. Mais la question est importante.
Je rappelle que les 2 précédentes Notes sur ce sujet datent du 9 mai et du 21 mai. Pour les retrouver facilement, cliquer dans la rubrique « Catégorie » sur « Laïcité et crise de l’identité française » et vous aurez, en déroulé, d’abord la seconde Note et ensuite la première : le monde étant à l’envers, cul par-dessus tête, je le remets à l’engauche (plus qu’à « l’endroit », vu mes convictions politiques) par ce moyen subtil !Résumé des 2 chapitres précédents :
Donc j’avais expliqué (Note 1) que le conflit qui a historiquement construit la laïcité française a porté sur l’identité nationale (2 visions de la France : la France « fille aînée de l’Eglise » catholique, la France moderne, fille de la Révolution française, porteuse des valeurs de 1789) ; mais aussi (Note 2) qu’avec l’importance et l’attractivité du marxisme et du communisme en France au XXe siècle, cela s’était redoublé un conflit politique sur l’identité nationale : la France, partie prenante à sa manière du « monde libre » (c'est-à-dire anticommuniste) ou « République bourgeoise » à libérer du capitalisme.
A ce propos, remarquons qu’on a jeté le bébé avec l’eau du bain : on ne lit plus Marx, on ne se réfère plus à Marx, et c’est bien dommage car beaucoup de ces critiques gardent une certaine pertinence : il faudrait savoir lire Marx sans être marxiste, pouvoir s’y référer sans en faire le critère de sa pensée. Mais de cela nous reparlerons peut-être une autre fois.
Pour le moment l’important est la conclusion à laquelle ma 2ème Note était parvenue : la défaite des laïques dans la « querelle scolaire » (1982-1984), le déclin du marxisme et la chute du Mur de Berlin (1989) font, que (globalement) au même moment se termine le double conflit sur l’identité nationale.
Suite des 2 Notes précédentes :
Mais la fin de ces 2 conflits ne signifie pas que, miraculeusement, l’identité nationale soit devenue l’objet d’un solide consensus. Au contraire, car le présent de chaque société est imprégné d’histoire. Et la conclusion qui peut être tirée du récit qui vient d’être résumé est la tension qui existe, en France, entre l’Etat et la nation.
L’Etat est une réalité ancienne et il s’agit d’un Etat unifié, qui se veut fort, centralisé. On a parlé de « monarchie absolue » puis de « jacobinisme » pour signifier cette volonté de primauté de l’Etat (et le jacobinisme, on l’oublie trop souvent, s’est emboîté sur la conception absolutiste de la monarchie et l’a perpétré d’une certaine manière).
Mais, autre impensé, c’est l’autoritarisme napoléonien qui a trié dans les changements opérés par la Révolution et a stabilisé ceux qu’il a choisi de conserver (souvent en les orientant à sa manière). Bien des aspects que les néo-républicains exaltent sont en fait des constructions de Napoléon Bonaparte, proviennent du Consulat et de l’Empire. Il y aurait beaucoup à dire sur l’école dite « républicaine » à ce propos.
Enfin, la IIIe République, elle-même, voulant s’installer comme régime définitif de la France (les 2 1ères n’avaient duré que quelques années) a utilisé ce triple héritage (monarchique absolu, jacobin, napoléonien). Odile Rudelle a inventé une expression intéressante, celle de « République absolue », dans un savant ouvrage paru en 1989 aux éditions de la Sorbonne.
Donc l’Etat est une réalité ancienne et forte. . En revanche, nous l’avons vu, la nation française s’est beaucoup divisée quant à la conception de son identité. L’identité nationale a été (notamment) profondément ébranlée par le processus de laïcisation. Mais inversement, les tentatives de ‘retour en arrière’ ont été vécues comme des « menaces » Les blessures des deux camps ne se sont que progressivement (et peut-être incomplètement) cicatrisées au cours du XXe siècle.
Cette identité nationale est donc fragile. D’où la tentation récurrente de créer une sorte de religion civile républicaine qui l’exalte, la magnifie, compense par de l’inflation idéologique sa fragilité historique. D’où également la volonté pour l’Etat (républicain) d’enseigner la nation par l’école.
Cela explique que les conflits les plus violents et les plus récurrents, concernant la laïcité, n’ont pas concerné le rapport religion-Etat, mais l’école, c'est-à-dire (en fait) le rapport (enseignant) de l’Etat à la nation.
Cela d’autant plus que l’identité nationale se relie, en France, assez directement au politique. Elle s’incarne, depuis 125 ans environ, à la fois par la République et la laïcité qui ne constituent pas seulement, dans ce pays, un régime politique et une gestion des rapports religion-Etat-nation dans la cité mais aussi, profondément des « valeurs », au sens sociologique du terme.
Longtemps conflictuelles, ces « valeurs » peuvent apparaître maintenant comme consensuelles, mais (nous venons de le voir) ce consensus est particulièrement fragile car il n’a que peu d’épaisseur historique.
Le rapport à la république et à la laïcité est donc un rapport facilement passionnel : derrière l’apaisement, le feu de la passion couve encore. Et il est nécessaire d’intégrer cet arrière fond de fragilité identitaire et de passion identitaire pour pouvoir analyser, de façon pertinente, la situation présente.
Cette situation est celle d’un troisième seuil de laïcisation. Elle a émergé des années 1960 à la fin des années 1980. Durand cette période, la France a subi, notamment, trois bouleversements que l’on peut typifier par trois dates : 1962, 1968, 1989.
La première date, 1962, est la fin de la guerre d’Algérie. Elle se termine par l’accession à l’indépendance de ce fleuron colonial de la France. La « Communauté », prévue par la Constitution de la Ve République, ne va pas exister ; c’est la fin de l’Empire colonial français. Car la République était aussi Empire et là à la citoyenneté correspondait la sujétition, à la laïcité une logique de communautés.
L’Etat républicain a socialisé les petits Français à la République en leur apprenant que celle-ci était aussi un grand Empire (plus grand encore que celui de Napoléon !) et, dans les ouvrages scolaires de géographie, il y avait des cartes du monde avec des tâches violettes qui montraient tous les territoire « français ». La « généreuse » France, nation universelle porteuse des droits de l’homme, était aussi la puissante France !
La seconde date, 1968, est celle de la révolte anti-institutionnelle des étudiants. Il se produit une mise en cause explicite des structures d’autorités (les sociologues constatent un changement implicite, un renversement des indicateurs à ce sujet à partir de 1965), notamment de l’autorité à l’école. Or puisque par l’école, telle qu’elle fonctionnait jusqu’alors, l’Etat enseignait la nation, cette contestation atteint (indirectement) l’Etat républicain, en son pouvoir d’enseigner, de socialiser la nation.
Ce n’est pas pour rien que Nicolas Sarkozy a terminé sa campagne par une diatribe contre Mai 68. Paradoxalement, c’était moins éloigné que cela en avait l’air de l’invocation de Jaurès et de Blum. Ou plutôt, c’était (de son point de vue) plus rassembleur : non seulement la droite déteste les contestations de Mai 68, mais la gauche néo-républicaine elle-même tourne le dos à Mai 68, alors même que certains de ses membres connus ont été parmi les artisans de Mai 68.
Quand ils étaient étudiants, ces personnes ont contesté l’autorité a priori, l’autorité par essence. Devenus des personnes établies, satisfaites, installées dans la société, pour tout dire conformistes, ils estiment que ces salauds de jeunes n’ont pas a contester leur autorité, l’Autorité !
Mais, en fait même si l’utopie de 1968 a en bonne partie disparu, de l’irréversible a été créé. Et, précisément, cet irréversible désutopisée induit une profonde déstabilisation de « l’école républicaine », et donc une déstabilisation du rapport Etat-nation.
En 1989, on peut repérer, sur le plan international, deux événements importants aux conséquences « françaises » significatives.
D’abord, à l’automne, le mur de Berlin s’écroule, créant les conditions d’une nouvelle donne mondialisée, mais impliquant aussi un transfert de la menace ressentie. En effet, autre événement, en février, dix ans après le succès de la Révolution iranienne, et après 8 années d’une guerre très meurtrière menée par Saddam Hussein, soutenu par les Occidentaux (et en 1er lieu la France, y compris quand les socialistes étaient au pouvoir) et qui a contribué à radicaliser le régime iranien (cela on l’oublie significativement), a éclaté « l’affaire Salman Rushdie ».
Il s’agit, rappelons le, de la fatwa de l’imam Khomeiny condamnant à mort l’écrivain à cause de la manière irrespectueuse dont il parle de Mahomet dans Les Versets sataniques. Cette affaire a un grand retentissement dans les milieux de l’intelligentsia en France. Elle apparaît comme une menace pour la liberté de penser. Or la formation à la liberté de penser constitue, au niveau du référentiel républicain, la raison d’être de l’école publique laïque. Autant le communisme, même stalinien, n’avait pas vraiment été considéré par la majorité des enseignants (notamment les profs de philo) comme une menace pour la liberté de penser (certains partageaient même ses idéaux), autant « l’islamisme », symbolisé alors par l’Iran, va paraître menaçant.
L’idéologie laïque néo-républicaine n’est pas étrangère à cet état de chose. La religion politique du communisme présente des analogies avec la religion civile, républicaine. En revanche, l’islamisme, en ses diverses manifestations, rappelle la confusion du religieux et du politique, la revendication d’une domination du second, ce qui a été, non sans raison, pendant un bon siècle la bête noire de la laïcisation française.
Or, à la rentrée de 1989, éclate un problème de discipline (un parmi d’autres !), dans un collège de la banlieue parisienne à Creil : trois jeunes filles refusent, au nom de leur religion, l’islam, d’obtempérer à l’ordre du principal qui leur demande d’enlever, à l’intérieur de l’école, le foulard dont elles couvrent leurs cheveux.
A la surprise générale, cela devient une affaire nationale qui divise l’ensemble des tendances politiques. Commence alors un engrenage sont personne n’aurai la maîtrise et qui montre la mutation qui s’opère. Le foulard a servi de catalyseur aux trois problèmes dont il vient d’être question :
Il est apparu comme le symbole de la nouvelle menace islamiste contre la liberté de penser. L’arrière fond de l’affaire Rushdie est essentiel pourquoi l’existence de foulards à l’école fut beaucoup moins tolérée en 1989 que les années précédentes et pourquoi le retentissement national fut pratiquement immédiat. A tort ou à raison, le port du « foulard islamique » fut relié à la Révolution iranienne et à ses suites (le port du foulard est obligatoire en Iran, niant la liberté des femmes de le porter ou de ne pas le porter), à une menace contre les idéaux républicains et laïques, anciens (liberté de penser) ou très récents (égalité homme-femme).
Il est aussi apparu comme un effet ‘pervers’ de Mai 68. Après l’arrivée au pouvoir de la gauche, en 1981, celle-ci s’est profondément divisée sur la mission de l’école. Deux courants se sont affrontés : ceux que l’on a qualifié de « démocrates » et : ou de partisans de nouvelles méthodes pédagogiques et ceux qui se son, significativement, qualifiés de « républicains » et que j’appelle, moi, « néo-républicains ». Ces derniers tournant le dos à Mai 68.
En juillet 1989, le ministre de l’éducation nationale, Lionel Jospin, semble être allé dans le sens de premiers (les « démocrates ») avec une loi d’orientation pour l’école qui, entre autres, donnait certains « droits » aux élèves (dans le cadre général, existant à un niveau international, où des droits sont reconnus à l’intérieur même des institutions. Ainsi en 1974, une Charte des droits du malade hospitalier a été élaborée et en 2002 il y aura la loi Kouchner sur les droits des malades).
Ces changements étaient vigoureusement contestés par les dits « républicains » : pour eux, « l’affaire du foulard » constituait la conséquence logique, et inacceptable, de l’instauration d’un « droit des élèves ». Ils ont appliqué à ce problème leurs propos antérieurs (qui n’avaient rien à voir avec « l’islam »), mais, à partir du moment où « l’islam » était concerné, ont rencontré beaucoup plus d’impact auprès de l’opinion publique
Cet impact était non seulement du à la perception d’un « danger islamiste » mais aussi au choc en retour de 1962. La décolonisation s’est effectuée, en Algérie, de façon dramatique, violente (la guerre d’Algérie, avec les tortures que l’on sait). Beaucoup de Français n’ont pas véritablement compris ni assumé ce qui arrivait (après les avoir bassiné pendant des années sur « l’Algérie français », on leur a demandé de voter par référendum en faveur de l’indépendance de l’Algérie, ce qu’ils ont fait à une très grande majorité).
Certains ont eu une réaction sommaire envers les « Maghrébins » : ils ont maintenant leur indépendance, qu’ils ne nous ‘embêtent’ plus. D’autant plus que les mêmes cours de géographie de l’école apprenaient aux petits Français que l’Europe était le continent des blancs, l’Asie celui des jaunes, l’Afrique noire (comme son nom l’indique !) celui des noirs et l’Afrique du nord, la terre des Arabes. Donc la France républicaine était blanche (l’Empire seul était coloré : « perdant » l’Empire, on devait donc se retrouver entre blancs !).
Or l’affaire des foulards de Creil rend particulièrement visible que l’immigration provenant de pays dits « musulmans » a changé de nature. Elle n’est plus, comme cela fut longtemps le cas, une immigration temporaires d’hommes laissant leurs familles dans leur pays, y revenant périodiquement et ayant comme objectif d’y revenir un jour définitivement. Ces hommes pratiquaient, en général, un islam discret, socialement invisible et leur identité était celle de « travailleurs immigrés ».
Le mouvement migratoire signifie désormais (depuis le milieu des années 1970) l’installation permanente dans l’hexagone de populations (notamment) issues des anciennes colonies, subissant de plein fouet le développement du chômage, et qui commencent à avoir leurs propres revendications, y compris religieuses. Cela fut plus ou moins ressenti comme une « menace » contre l’identité française, contre cette « laïcité républicaine » dont après tant de vicissitudes, de conflits, d’efforts on avait réussi à faire un bien commun autour de valeurs (considérées comme) démocratiques.
Mais il n’a pas existé et, malgré la loi de mars 2004, interdisant les signes ostensibles (et en premier lieu le foulard) à l’école publique, on ne peut pas dire encore aujourd’hui qu’il existe un consensus sur ce sujet. Si les jeunes filles ont trouvé des défenseurs et si, depuis plus de quinze ans maintenant, les « affaires de foulard » ont gardé, en France, une importance qu’elles n’ont pas en général dans les autres pays démocratiques, c’est parce que les Français se sont profondément divisés (on cherche aujourd’hui, après la loi de 2004, à l’oublier).
Les partisans de la tolérance d’un foulard discret à l’école, entretenaient un autre rapport avec les 3 dates choisies comme points de repères. Du coup , ils considéraient que le port du foulard n’avait pas de signification univoque et ne se rattachaient forcément à un islamisme militant. Ils trouvaient également légitime que les élèves aient des droits. Ils privilégiaient, enfin, le combat contre un certain ‘retour du refoulé’ colonial, contre ce qui leur paraissait être un refus de considérer les enfants d’immigrés comme des Français à part entière.
Significativement, en 1990, deux manifestations réflexives sur la laïcité furent organisées par deux grandes organisations ayant joué un rôle historique dans l’établissement de la laïcité en France. La Ligue française de l’enseignement, qui prônait la tolérance envers le foulard, mettait en avant le mot d’ordre de « laïcité plurielle », alors que le Grand Orient de France, principale organisation maçonnique, parlait surtout de « laïcité républicaine ». Derrière le foulard, on voit donc, dés ce moment là, poindre un nouveau débat sur l’identité française : faut-il (option de la « laïcité républicaine ») continuer à prôner la conception « républicaine » de l’universel abstrait, du citoyen sensé être déconnecté de ses appartenances ou faut-il injecter (option de la « laïcité plurielle ») dans l’identité française une dose –et laquelle ?- de multiculturalisme. (ans un pays où ce multiculturalisme peut difficilement s'acclimater)
La Ligue a renoncé depuis au mot d’ordre de « laïcité plurielle », qui n’était pas dénué d’ambiguïté et provoquait des divisions internes. Mais la question qu’elle continue de poser avec obstination, voire courage, montre qu’elle interroge toujours l’universalisme républicain abstrait.
Dix sept ans après ces 2 colloques la conception dite « républicaine » l’a officiellement emporté avec la loi de 2004 dont les raisons ne sont pas essentiellement différentes de celles de 1989 (avec, en plus, le sentiment qu’il faut finir un conflit qui durait depuis quinze ans) :
- signifier un « coup d’arrêt » à l’islamisme qui, après la guerre civile d’Algérie (et ses répercutions en France) dans les années 1990, les attentats comme celui du 11 septembre 2001, apparaît menaçant à de plus larges couches de l’opinion encore qu’en 1989 ;
- intérioriser l’interprétation dominante du foulard comme dangereuse pour la liberté de penser et l’égalité homme-femme ;
- propager l’idée que les immigrés, leurs enfants, leurs petits enfants doivent s’adapter à la société française et non l’inverse (à ce niveau, le déclin social du catholicisme, et notamment le vieillissement de son encadrement clérical, renforce la peur de l’islam dans la mesure où la religion ‘indigène’ décline. Le thème de la « religion étrangère menaçante » est un grand classique que l’on retrouve dans beaucoup de sociétés à des époques très diverses, ce qui montre l’aspect identitaire de la religion).
A ces raisons, s’ajoute le fait que la « querelle des deux écoles » étant rapidement devenue de l’histoire ancienne mise aux oubliettes, la droite peut et veut désormais disputer à la gauche le rôle de meilleur défenseur de la laïcité (rapport Barouin en 2003).
Ces divers faits confirment la montée en puissance d’une conception identitaire de la laïcité, comme le montre également l’emploi, de plus en plus fréquent depuis l’affaire du foulard, de l’expression -non utilisée auparavant- de « laïcité exception française » ou encore l’inflation de l’expression « valeurs républicaines », comme si des monarchies constitutionnelles, voisines de la France (Espagne, Belgique, Pays-Bas, Royaume Uni), membres, comme elle, de l’Union européenne, se référait à des valeurs structurellement divergentes (cf ma seconde Note). La montée d’une religion civile républicaine et s’affirmant laïque, réintégrant d’autant plus facilement le catholicisme comme « héritage » de l’identité nationale, que l’influence catholique s’est socialement affaiblie, est un fait peu analysé mais qui me semble sociologiquement incontestable.
Pourtant, cela ne signifie pas la fin d’un débat profond sur l’identité française, même si cela tend à le masquer. Ainsi la Commission Stasi qui proposa la loi de 2004, avait effectué d’autres propositions et, notamment, celle de modifier la répartition des jours fériés.
Actuellement, 5 ou 6 jours fériés sur dix ou onze (le statut du lundi de Pentecôte étant devenu incertain, nous venons encore de le voir hier) se rattachent à la tradition catholique (dont 3 ou 4 sont communs avec le protestantisme). La Commission proposait, quitte à réduire de 2 jours les grandes vacances, de rajouter à l’école, une fête juive et une fête musulmane. Pour les entreprises, elle proposait de créer un crédit de jours fériés où le choix des fêtes religieuses serait laissé à la disposition des salariés, après négociation avec leur entreprise.
Cette proposition n’a eu, pour le moment, aucune suite. Audacieuse, elle touchait à un point hautement symbolique de l’identité nationale française, que la séparation des Eglises et de l’Etat n’a pas remis en cause.
Sans doute, semblable mesure ne peut que couronner un processus plutôt que le précéder. Mais le seul fait que la Commission Stasi ait, à l’unanimité, effectué cette proposition, les débats récurrents (où Nicolas Sarkozy avait d’ailleurs pris une position favorable) sur ce qu’on appelle, en France, la « discrimination positive » (traduction désobligeante, ce n’est sans doute pas un hasard, du terme anglo-américain « affirmative action »), montre que le débat sur l’injonction d’une certaine dose de multiculturalisme dans l’identité française est loin d’être clos. On peut dire qu’il n’en finit pas de commencer.
En effet, la nouveauté de la mondialisation actuelle sur les précédentes, c’est qu’elle n’est pas une extension de l’Occident mais une globalisation qui provoque la rencontre des civilisations et cultures.
Comme le terme de « multiculturalisme » évoque (en France, et à tort, nous l’avons vu dans les Notes sur le Canada, ce qui ne signifie nullement que le dit multiculturalisme soit une solution miracle, loin s’en faut !) le « communautarisme », c’est l’expression (euphémisée) de « diversité culturelle » qui est utilisée. Et elle l’est de plus en plus.
On nous parle actuellement de « candidats de la diversité », expression ‘pudique’ pour parler des quelques candidats ‘non blancs’ que présentent les partis aux législatives (comme si le fait d’être ‘blanc’ n’était pas un aspect de la diversité, comme si le blanc n’était pas une couleur). Tout cela montre que la France rechigne, avance en reculant, etc, mais ne peut plus évacuer le problème et recherche en tâtonnant la solution. Solution qui, naturellement, sera différente de celle des pays anglo-saxons, tiendra compte des spécificités de son histoire, mais ne devra pas non plus être prisonnière de cette histoire.
Le dit ministère de l’identité nationale peut-il aider à cela ? Le fait qu’il soit lié à l’immigration, je l’ai dit, apparaît inquiétant car doit émerger une réflexion globale sur l’identité nationale française dans un contexte de mutation du rôle de l’Etat et de profonde transformation des rapports Etat-nation : la nation ne peut plus être considérée comme une éternelle mineure qu’un Etat-père devrait enseigner.
Mais ce ministère existe, il faut bien s’en accommoder et, je préfère à tout prendre, qu’il s’agisse de « l’identité nationale » plutôt que de « l’identité républicaine », vu l’usage très idéologique qui, depuis près de 20 ans, est fait des termes de la famille sémantique de « République ».
D’autre part, dire que la société civile, la nation est majeure, cela signifie que la réflexion sur l’identité nationale doit émerger à partir de la société civile. Des initiatives se préparent en ce sens et cela est heureux.
Une piste pour terminer : au début de la IIIème République, un de ses fondateurs, Gambetta, parlait des « couches nouvelles » qui devait désormais prendre leur place dans l’encadrement républicain, à côté des dirigeants plus classiques et qui allait constituer un enrichissement culturel et social pour la France. Les ‘nouveaux Français’ issus de l’immigration ne sont-ils pas, aujourd’hui, les « couches nouvelles » de la République ?
12:00 Publié dans Laïcité et crise de l'identité française | Lien permanent | Commentaires (1)

