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21/10/2006

LES CARENCES DU RAPPORT OBIN

J’aimerais parler de choses plus agréables. J’aimerais pouvoir faire mon travail d’historien et de sociologue de la laïcité dans la sérénité. C’est impossible car il faudrait ignorer ce qui occupe le devant de la scène médiatique. Entre autres, le « rapport choc » (sic, la couverture) dit « Rapport Obin » concernant « les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires » (titre officiel), publié sous le titre significatif « L’école face à l’obscurantisme religieux ». Pas besoin de vous faire un dessin je suppose….

 

Ce Rapport est le résultat  d’une « enquête » (on le verra, le terme n’est pas vraiment approprié) menée d’octobre 2003 à mai 2004 par 9 inspecteurs généraux ou chargés de mission de l’Education Nationale.

Me taire est d’autant plus impossible que je suis mis en cause, mis en scène dans ce livre d’une façon vraiment significative du type de manipulations opéré ; cela m’autorise à dire que ce qui est « inquiétant » (qualificatif  de la 4ème de couverture) c’est d’abord le rapport obscurantiste au savoir qui se manifeste à diverses reprises, avec une parfaite bonne conscience.

 

L’ouvrage est construit de façon très significative : on vous livre ce que pensent « vingt personnalités » du Rapport AVANT le Rapport lui-même, afin que vous sachiez ce qu’il faut en penser, afin de vous  imprégner d’une interprétation alarmiste. Bref, la cause est entendue avant les propos relativement prudents donnés au début du Rapport lui-même.

 

Comparons : Jean-Pierre Obin écrit au début de son Rapport : « Le panel d’établissements visités ne constitue en aucun cas un échantillon représentatif des établissements français, ni sur le plan de l’étude ni d’ailleurs sur aucun autre ». Et un peu plus loin : « Cette étude ne peut prêter à généralisation et à dramatisation excessive : les phénomènes observés l’ont été dans un petit nombre d’établissements.»  

Cette citation…. pages 299-300 du livre après les 20 commentaires (dont la grande majorité penche, devinez où…) ; le premier, du à Alain Seksig, coordinateur de l’ouvrage, commence ainsi : « Ces dernières années, au nom de la ‘liberté religieuse’, on a assisté, au sein même des établissements scolaires, à une véritable surenchère de passages à l’acte et de revendications » et suit une accumulation d’exemples (je vais revenir sur cette ‘méthode’) qui ont pour but, précisément, de générer généralisation et dramatisation. Véritable opération de transsubstantiation  (opération religieuse s’il en est…et qui devrait être absolument interdite à un inspecteur de l’éducation nationale) !

 

 Nous nous trouvons donc avec une fusée à deux étages.

Premier étage : le Rapport Obin lui-même, avec ses carences, son rapport parfois obscurantiste au savoir, rapport « inquiétant » en ceci que, déjà, à la lecture, on se dit que si des inspecteurs généraux de l’éducation nationale en sont là, l’école en France ne pourra jamais s’en sortir. Cela est vraiment déprimant !

Second étage : l’ouvrage qui publie le Rapport et qui, selon l’astuce mille fois utilisée prétend défendre une école dispensant du savoir, une école refusant d’être le reflet de la société, tout en se moulant dans les procédés médiatiques de dramatisation émotionnelle, de mise en spectacle, de combat des bons contre les méchants,… en n’effectuant pas une démarche de savoir. C'est encore plus "inquiétant"!

 

Bref, l’arroseur prétend être arrosé. Et, naturellement, certains médias, reconnaissant là leurs frères et sœurs en société du spectacle, frétillent d’aise, en rajoutent encore une louche : à une émission de télévision, les anecdotes devenaient de l'inflation idéologique. J’ai du imposer presque physiquement mon propos à l’animateur (qui voulait tout le temps m’interrompre) pour pouvoir indiquer quelques éléments basiques. La situation médiatique est telle, qu’on se demande toujours s’il faut aller ou pas dans ce genre d’émissions : ne pas y aller signifie laisser prospérer la pensée unique ; y aller implique souvent de faire face à des traquenards.

Voyons d’un peu plus prés les choses. Pour ne pas sombrer dans la dépression, je vais faire preuve d’un peu d’humour (avant de redevenir sérieux, vous me connaissez quand même !). Il faut dire que l’on me tend (involontairement) la perche : les inspecteurs généraux du Rapport ont, selon son auteur, suivi une démarche « ethnologique » p. 305). Ont-ils reçu une formation d’ethnologues ? Que nenni. Mais si aujourd’hui, on ne s’improvise pas ethnologue, on reçoit des années durant une formation appropriée, il n’en était pas de même au XIXe siècle, lors des débuts de l’ethnologie quand de courageux explorateurs allaient, à leurs risques et périls, dans des contrées lointaines peuplées d’être humains inconnus et étranges.

 

Reprenant cette démarche, nos courageux inspecteurs, ont visité des établissements, qui (à défaut d’être représentatif de l’ensemble) « constituent, sans doute, un panel assez représentatif (…. de ceux) des quartiers dont  la ‘ghettoïsation’ est largement entamée, voire achevée » (p. 300). Comme les premiers ethnologues, ils ne sont guère entrés directement en contact avec la population qu’ils voulaient ethnologiser (trop dangereux peut-être) mais ont choisi des informateurs, et en premier lieu des « chefs d’établissement » dont, précise une note, la connaissance en matière de géographie religieuse du quartier provient « le plus souvent » des « renseignements généraux » (pour les internautes canadiens, belges, japonais[2] et autres qui n’ont pas la chance de vivre en République, et doivent se contenter d’une piteuse démocratie, voila comment l’Encyclopaedia Universalis, ouvrage très subversif je le reconnais, commence son paragraphe sur les RG : « Très curieusement la police politique, après avoir été clouée au pilori sous le règne de son théoricien, Napoléon III s’exerce aujourd’hui au grand jour, sans que la plupart des Français s’en aperçoivent vraiment. »[3] ).

 

Après un long processus, l’Etat a mis en place un Conseil national et des Conseils Régionaux du Culte Musulman qui, contrairement à l'encadrement de certains autres cultes, sont issus d’élections. L’idée est de pouvoir plus facilement se concerter. Comme la majorité des cas visés par le Rapport sont référés à l’islam, il eut été peut-être plus utile de s’adresser à des représentants élus qu’à des membres de la police politique. Qu’en pensez-vous chers internautes ? Je ne fais que suggérer timidement : devant d’aussi distingués ethnologues, on est forcément très prudent….

 

J’aurais pu bien sur pousser le bouchon de ma comparaison plus loin et dire, en clair, que cela manifeste une mentalité néo-coloniale inconsciente. Je n’irai pas jusque là, ce serait tourner au procès d’intention.

Pour moi, se manifeste surtout une naïveté épistémologique (excusez le gros mot) que l’on retrouve dans d’autres passages. Si les inspecteurs se sont prétendus ethnologues et non sociologues c’est peut-être parce qu’ils sont au courant que des études sociologiques concernent d’assez prés leur sujet ( ne pouvant  tout citer je donnerai quelques noms : Nacira Guérif-Souilamas, Farhard Khosrokhavar, Françoise Lorcerie, Bérengère Massignon -exactement sur le même sujet ![4]- Nancy Venel, etc ; pour ne pas parler des sociologues de la religion[5])… et que ces Messieurs-dames ne voulaient pas en tenir compte. Or, la première chose à faire quand on veut traiter une question sérieusement consiste à dresser un « état des lieux »: ce qui a été déjà fait et sur lequel on peut s’appuyer. Or le Rapport se contente au tout début (p. 296) de citer quelques ouvrages très généraux (un seul sur la laïcité) sans en tirer d’analyses[6].

Ensuite, quand il s’agit de traiter des « évolutions religieuses », le Rapport a une fâcheuse tendance à confondre journalistes de Charlie-Hebdo et directeurs de recherche au CNRS (cf. p. 312). Sans doute veulent-ils participer à cette « culture jeune » qu’ils dénoncent par ailleurs (p. 341)! En fait, les références à la sociologie ne sont pas complètement évitées (cf. p. 310, où les politiques publiques sont critiquées), elles restent très marginales et se cantonnent au contexte socio-économique.

 

Car le principal défaut du Rapport consiste à énoncer des faits déjà connus (ils « ne m’ont rien appris de nouveau » écrit B. Lefebvre p. 65), avec toujours la même erreur de méthode (présente en pire dès le 1er commentaire d’A. Seksig) : outre qu’on juxtapose des faits rares et d’autres qui le sont moins, outre que l’on ne hiérarchise pas la gravité de ces faits (on ne distingue pas les formes « licites » des formes « illicites » ! p. 304), on n’effectue pas d’analyse, de mise en perspective qui permettrait de comprendre et de saisir à partir de quelles interactions ces faits prennent sens. Je nuance tout de suite mon propos : ce qui distingue quand même le Rapport du texte de Seksig et de la littérature de dénonciation dont on nous abreuve, c’est une attention à la ghettoïsation socio-économique (« quartiers de souffrance et en souffrance » et les propos des pages 308-310), des notations qui ne manquent pas d’intérêt (on va y revenir) et un ton relativement serein.

 

Donc acte. Mais je suis très loin d’être satisfait pour autant. Cela pour deux raisons. D’abord parce qu’à des problèmes de l’ordre du symbolique, il est totalement insuffisant de se contenter d’une mise en perspective socio-économique. Il faut donner des pistes d’analyse de  ce qui se passe actuellement au niveau du symbolique. Et là,… pratiquement rien à se mettre sous la dent. Ensuite, les notations intéressantes sont oubliées quand le Rapport passe aux propositions. Là apparaît un choix idéologique conscient, puisque le Rapport énonce une sorte de déclaration de guerre au savoir.

 

Première raison : l’absence de mise en perspective du symbolique, de l’expression par le symbolique, l’absence de décryptage de ces fameux « faits » qu’on nous répète à satiété. Pour faire vite, un seul exemple mais caractéristique : les « prescriptions rigoureuses » que, pour le Rapport (ce n’est pas faux, mais il faudrait complexifier : c’est parfois aussi un choix des jeunes filles elles même et, là, c’est plus perturbant), les « frères » imposent aux élèves filles : « comme le maquillage, la jupe et la robe sont interdites, le pantalon est sombre, ample style « jogging », la tunique doit descendre suffisamment bas pour masquer toute rondeur » (p. 315). Et le Rapport complète ceci par une remarque plus générale : « l’obsession de la pureté est sans limite » (p. 318).

Franchement, peut-on faire comme si cela se passait dans un vide socio-symbolique ? Comme s’il ne s’agissait pas d’une imprégnation, d’une dépendance et d’une réaction (extrême) à une société d’exposition marchande des corps, une société de construction médiatique d’une ‘culture porno’, et plus largement d’une sexualité marchande. Je renvoie, notamment, aux ouvrages de Michèle Marzano (du CNRS et non de Charlie Hebdo, elle, il est vrai)[7] qui montre comment s’impose socialement un imaginaire pornographique. On peut compléter cela par l’ouvrage d’Anne Steiger, La vie sexuelle des magazines (Michalon, 2006) qui montre de façon très précise comment se construit socialement une libido formatée, pour le plus grand profit (dans tous les sens du terme !) de certains. Ne serait-il pas possible de se poser ne serait-ce qu’une fois la question : et si la société dominante avait la contestation qu’elle mérite ?

Car, naturellement, ceux qui n’ont pas vécu avant le développement social de cet imaginaire, ceux qui ont comme culture dominante les input d’un univers médiatisé sont d’autant plus imprégnés, dépendants, et parfois réactifs (et bien sûr les 3 peuvent être liées). Ne pas replacer les faits cités dans les transformations de l’intimité, des représentations sociales de la sexualité, de l’amour et de l’érotisme dans les sociétés de la modernité tardive, c’est je l’écris tout net, extrêmement inquiétant. Arrêtons de faire comme si la sexualité était « libre » dans notre société et que seulement « l’islam » (ou les religions) avait des problèmes de ce côté-là. C’est franchement débile !

Puisque le Rapport tire des constats du « simple fait de déambuler aux abords d’une école ou d’un collège » (p. 314), les inspecteurs généraux pourraient faire un pas de plus : feuilleter chez les marchands de journaux  Choc, Entrevue, GutsNewlook (qui vise de + en + une clientèle d’ados), etc, etc. Ils ne parleraient plus alors de « culture jeune » mais d’une culture médiatiquement imposée. A lire cette presse, à regarder et écouter des émissions de radios et de télé, ils s’étonneraient moins de la banalisation de la grossièreté et des injures dans les établissements scolaires et ils poseraient peut-être des questions à la société globale. En fait, dans le Rapport, « les médias » constituent une référence (plus que le CNRS !) et sont considérées comme un « écho » de la réalité (p. 341), et non comme un paramètre important de la construction sociale de cette réalité. La démarche des sciences sociales n’est pas prise en compte.

Et je pourrais continuer longtemps en prenant d’autres exemples. Mais, vous l’avez compris, mon propos c’est en substance : « arrêtez de nous abreuver de faits bruts et chercher à comprendre, à analyser, occupez-vous de la signification de vos pseudos ‘constats’ »

 

Seconde raison : plus ou moins allusivement, le Rapport est parsemé de notations qui pourraient, si elles étaient structurées, décrire une partie du contexte. Par exemple :

-         l’existence pour le catholicisme d’aumôneries et d’écoles privées (p. 303),

-         la moyenne d’ancienneté des professeurs inférieure à 3 ans dans des collèges particulièrement difficiles (p. 319), les « jeunes professeurs » y sont nombreux (p. 353), « mal préparés à affronter ces situations, laissés sans directive ni soutien » (p. 362)

-         le calendrier scolaire « qui intègre les principales fêtes catholiques et ne laisse aucune place aux fêtes et jours fériés d’autres religions » (c’est «le 1er objet de contestation »)  (p. 333),

-         les chapelles catholiques « sises le plus souvent à l’intérieur de lycées prestigieux, et où se dit régulièrement la messe » (p. 335),

-         Ben Laden comme « figure emblématique d’un Islam conquérant, assurant la revanche symbolique des laissés-pour-compte du développement » (p. 345). Ben Laden = nouveau Staline : s’il avait été jusque là, le Rapport aurait du se poser d’épineuses questions : une partie du corps enseignant a été plus ou moins stalinienne, et la France n’en est pas morte !

-         Les chefs d’établissements, recteurs, inspecteurs d’académie sont « mal » ou « très inégalement informés» de ce qui se passe dans les classes (p. 363)

Etc.

 

Pourtant ces diverses observations ne conduisent pas à des « propositions » qui remettraient si peu que ce soit en cause l’inégalité entre les cultes (que B. Massignon montre encore plus clairement dans son article) – bien au contraire[8]. Elles ne conduisent pas davantage à réformer cette école dite républicaine, en fait largement encore napoléonienne, sa hiérarchie figée, le système désastreux qui conduit à mettre de jeunes nouveaux profs dans les endroits les plus difficiles, système pourtant largement responsable des difficultés actuelles. Non, les propositions faites ne sont en rien une prise en compte de la situation globale et de ses interactions, elles visent à « régénérer chez ces jeunes le sentiment d’une appartenance à un ensemble politique capable de transcender leurs autres appartenances » (p. 366). L’emploi de 2 termes très religieux (« régénérer » et « transcender ») est-il conscient ? En tout cas, il ne doit rien au hasard : le Rapport prétend « défendre la laïcité », en fait il prône une religion civile républicaine, comme cela se fait depuis 16 ans avec le succès que l’on sait.

Et cette religion civile ne fait pas bon ménage avec une démarche de connaissance. Il y a, à la fin du Rapport, une déclaration de guerre au savoir. (A SUIVRE)

 PS :Pour les internautes que cela intéresserait, on peut lire dans Le Point paru jeudi 19 octobre (n° 1779), pages 74-76, un débat entre J-P. Brighelli et moi, où je réfute ses thèses sur l'école et la laïcité.

[1] A. Seksig, instituteur puis directeur d’école à Paris 20e, fut conseiller du Ministre Jack Lang (2000-2002) et est maintenant inspecteur de l’Education Nationale.

[2] Si, si, il y en a et je les salue.

[3] Encyclopaedia Universalis, Police et société, par M. Le Clère, tome 18, p. 539, édit de 1992 (si vous vouliez une édition plus récente, chers internautes, il fallait me l’offrir !)

[4] B. Massignon, « Laïcité et gestion de la diversité religieuse à l’école publique en France », Social Compass, n° 47/3, 2000, p. 353-366 ; cet article se fonde sur un DEA plus développé : Laïcité  et gestion de la diversité religieuse : la prise en compte des demandes d’expressions des appartenances religieuses dans les établissements secondaires publics, EPHE, 1999 (bien sûr, personne ne sait tout… mais l’auteur du Rapport me connaît et il aurait suffit qu’il me demande ce qui existait sur le sujet). B. Massignon a également fait, fin 2003, (cad au moment même du début de l’enquête) un rapport pour le Ministère des affaires étrangères donnant une comparaison internationale sur le port des signes religieux dans les écoles publiques.

[5] J’y reviens presque tout de suite

[6] Ainsi le rapport cite L’Islam mondialisé d’O. Roy (Le Seuil) sans s’en servir ensuite.

[7] Penser le corps (PUF, 2002), La pornographie ou l’épuisement du désir (Buchet Chastel, 2003), Malaise dans la sexualité (JC Lattès, 2006)

[8] Comme le Rapport propose de durcir la laïcité à l’égard d’adeptes de religions minoritaires sans corriger en rien les inégalités signalées au passage (ainsi la proposition de la Commission Stasi sur la modulation des jours fériés n’est pas reprise alors même qu’il est dit que le calendrier scolaire est le 1er problème), en fait adopter ces propositions aboutirait à aggraver les injustices : comme on le constate, il s’agit donc de solutions morales et réalistes !

16/10/2006

LIBERTE D'EXPRESSION, INFLATION MEDIATIQUE ET LIBERTE DE PENSER

De « l’affaire Redeker » à une réflexion beaucoup plus générale.

Par ma tribune dans Le Monde (cf la Note : « La liberté d’expression et les chiens de Pavlov ») et mon intervention à « Ce soir ou jamais », j’ai contribué à un débat. Le débat suppose l’absence d’unanimisme, de pensée unique et aussi de pensée dominante qui étouffe ou délégitime toute contestation. Cela on le clame partout et on ajoute que c’est précisément la possibilité d’exercer son esprit critique qui distingue la démocratie du totalitarisme et de l’intégrisme.

Et pourtant, à la première difficulté, les choses fonctionnent tout autrement. J’en ai fait l’expérience, de plusieurs manières, avec la prise de position que j’ai prise :

D’abord, des dizaines et des dizaines de gens sont venus me dire (notamment à Blois, aux Journées de l’Histoire, au hasard de rencontres aussi), m’écrire, m’envoyer des mels pour me dire : « vous avez entièrement raison », etc. Beaucoup de « bravo » que je ne sollicitais pas. Mais significativement, certains ont ajouté : « Vous avez dit tout haut ce que nous sommes nombreux à penser tout bas. »

En général, ce dernier propos émanait de personnes qui s’expriment dans les médias. Pourquoi, sauf exception (une personne avait eu un article refusé ; la Ligue des droits de l’homme a publié un communiqué auquel peu de place a été accordé,…), ces individus se taisent-ils sur un tel sujet ? Quelqu’un a répondu franchement à mon interrogation en me rétorquant : « Tu es naïf ou quoi ? As-tu idée de la puissance médiatique des signataires de la lettre ouverte que tu as critiquée ? ». Et il m’a regardé d’un air un peu triste, comme si je m’étais suicidé en tant qu’auteur qui a, comme les autres, besoin de comptes-rendus pour que les lecteurs potentiels aient connaissance de ses écrits. D’autres  interlocuteurs ont été plus allusifs, mais cela revenait au même.

Non, je n’étais pas tout à fait naïf, je savais bien qu’il était plus confortable de se taire. Mais plusieurs m’ont donné des détails montrant que, dans certains cas, c’était pire que ce que j’imaginais. Comme quoi, on apprend toujours quelque chose… Mais cela ne signifie-t-il pas que, comme l’iceberg, la liberté d’expression a 9/10 de ses aspects qui sont immergés ? Attention donc à ne pas réduire la réalité à l’écume des choses.

Ensuite, bien sûr, j’ai aussi reçu des critiques… et eu des échos de critiques qui s’effectuaient derrière mon dos. Je passe sur les injures, genre un dessin représentant 2 cochons : un musulman et moi.... Je passe aussi, sur les critiques qui, en fait, tordaient complètement la lecture de mon article puisque je m’associais pleinement à la défense de la sécurité de Redeker et je protestais, moi aussi, contre la suppression de son traitement si elle a eu lieu[1]. Je ne réclamais aucune censure, je contestais seulement le fait que la défense de Redeker inclut la sanctuarisation de ses idées (« quel que soit le contenu de l’article »).

Les critiques ‘sérieuses’ tournaient autour de 2 idées forces : « la défense de la liberté d’expression est inconditionnelle » et « il faut hiérarchiser les problèmes et ce n’était vraiment pas le moment de dire ce que vous avez dit ».

Qu’entend-on par « défense inconditionnelle de la liberté d’expression » ? Encore une fois le débat porte sur le fait suivant : doit-on pour soutenir R. R.  vouloir ignorer ce qu’il a dit ou bien : le soutenir peut-il, doit-il, s’accompagner du libre-examen de ses propos ? Si on supprime le droit au libre-examen des propos de quelqu’un, à raison que quelques fous le menacent sur Internet, alors qu’en est-il de la liberté d’expression ? Elle n’est certainement plus inconditionnelle.

Certains de mes interlocuteurs critiques l’ont bien compris, et c’est pourquoi ils ont placé leur argumentation non sur les principes (car là, la liberté d’expression des uns ne va pas sans la liberté d’expression des autres) mais sur l’opportunité : il n’est pas opportun de critiquer quelqu’un quand il est menacé ; ce n’est vraiment pas le moment.

Je reçois tout à fait cette critique. Je m’étais moi-même posé ce genre de question avant d’écrire mon propos. Je ne prétends nullement à l’infaillibilité, mais je voudrais expliquer pourquoi j’ai choisi quand même de m’exprimer dans la mesure où cela conduit à une réflexion qui dépasse de beaucoup l’affaire Redeker.

Un premier aspect est que l’on n’a pas vraiment le choix. Supposons que l’on fasse silence en se disant qu’effectivement, « ce n’est pas le moment ». On se réserve donc pour s’exprimer dés que, l’affaire sera retombée et que Redeker reprendra une vie normale (ce que, bien sûr, j’espère pour très bientôt). Mais là, quel quotidien, ayant une audience équivalente au Figaro va publier une réfutation  de l’article de Redeker? Aucun : car, alors, ce ne sera plus le moment. La réflexion, dans le système de communication de masse n’existe pas en soi et ne se fait pas à froid. Elle n’est effective qu’accrochée à l’événement. L’événement une fois passé, vos dires n’intéressent plus personne. Mille fois, je me suis heurté à ce mur de verre, en voulant laisser décanter les choses et je ne suis certes pas le seul !

L’événement n’est pas seulement roi, il est tyran.  Si ce n’est pas le moment quand les propos de Redeker sont d’actualité (et que la menace qu’il subit contribue à ce qu’ils soient diffusés, connus le plus largement possible), ce ne sera jamais le moment. Le système de communication de masse est très contraignant et, dans les contraintes qu’il génère, la liberté d’expression est très relative. Je me suis exprimé à ce moment là parce que c’était le seul moment où je pouvais le faire et, vraiment, j’aimerais beaucoup qu’il en soit autrement.

Surtout que le système de communication de masse (et dans ce système il y a, à égalité, les producteurs de la consommation de masse, avec leur hiérarchie interne, et les consommateurs de ce système, c'est-à-dire nous tous) privilégie tout ce qui provoque un choc. Que de fois des journalistes m’ont dit (ou on dit à des collègues) : « vos propos sont très intéressants, mais trop subtils (variante : trop nuancés, pas assez émotionnels, etc) pour mon rédac’chef ».

Le type d’article qu’à écrit Redeker est lui typiquement médiatique, car il cogne. Et, actuellement, cogner sur l’islam = audimat garanti ! L’organisation du débat (et, bien sûr, nettement plus encore à la télévision que dans la presse écrite ; mais la télévision donne implicitement la norme) ressemble de plus en plus à un match de catch, du moins pour ce qui concerne des questions dites de « société ». Ceux qui ont regardé « Ce soir ou jamais », et ont vu (oui, il faut employer le verbe « voir » et non pas « entendre ») Romain Goupil m’insulter et m’empêcher de parler, en ont eu là un bon exemple. Mais, pour ne pas quitter le service public pour lequel nous payons une redevance, le magazine de Stéphane Bern « L’arène de France », « incroyablement affligeant » (Télérama, n° du 4 octobre), fait systématiquement ce qui n’a été peut-être (j’espère en tout cas) qu’un accident de parcours de « Ce soir ou jamais ».

De plus en plus, vous avez un double discours : la laïcité, la république française, ce serait l’esprit critique, les Lumières, le débat dans le respect des personnes (versus l’intégrisme religieux et spécialement musulman)… et, en fait, dans la réalité concrète, c’est exactement l’inverse : silence l’esprit critique, place aux propos les plus extrêmes possibles car ils sont « vendeurs » (et là, notre responsabilité de « consommateurs » est engagée) ; silence à la réflexion, place au pur émotionnel, aux petits reportages dont la mise en scène et le montage sont fait exprès pour dramatiser, place aux indignations primaires, etc.

Cela à haute dose, cela chaque jour. N’avons-nous pas, dans cette inflation médiatique, dans ce formatage d’une non-pensée, la menace la plus grande pour la liberté d’expression ? Si on continue, le jour viendra (il n’est peut-être pas loin) où toute pensée tant soit peu rationnelle ne pourra plus s’exprimer publiquement. Trop nuancée, impropre à l’audimat. Avec une pensée rationnelle, les plages publicitaires ne peuvent être vendues au prix que leur donne une bonne émotion, une bonne peur !

Par ailleurs, j’avais quelque chose à dire à propos duquel je n’ai reçu aucune critique. Au contraire, toutes les personnes qui m’ont critiqué ont fait comme si ce passage de mon texte n’existait pas. Il s’agit de la manière dont Redeker a transformé l’article de Maxime Rodinson dans l’Encyclopaedia Universalis en charge haineuse contre l’islam. Rodinson, qui a été un des éminents professeurs de l’établissement que j’ai présidé[2],  est mort récemment. Je suis persuadé que jamais une lecture aussi fallacieuse n’aurait pu être écrite du vivant de Rodinson, sans s’attirer une réplique cinglante de ce dernier. Je suis persuadé que ce n’est pas un hasard si c’est après sa mort que l’on tord ainsi ses propos.

Il existe des règles élémentaires de lecture des textes et ce fut précisément l’objectif de l’école laïque de les enseigner pour instruire à la liberté de penser. Qu’un professeur de philosophie, arguant de son titre, tronque ainsi et la forme et le contenu d’un texte, est-ce admissible ?  A cette question personne ne veut répondre parmi celles et ceux qui critiquent mon texte. Tous jouent à « cacher cette question que je ne saurais entendre ». Cherchez l’erreur !

Car la forme du propos (et le type de contenu) de l’article de Redeker ne sont nullement isolés et c’est la dernière raison qui faisait que je ne pouvais me taire. De plus en plus, il se joue un autre double jeu que je tente d’analyser dans mon ouvrage sur L’intégrisme républicain contre la laïcité[3] : d’un côté on clame que l’on défend une école enseignant le (pur) savoir, on prétend faire de cette école un lieu de résistance à la société globale où règne le libéralisme marchand, bref on prône des choses excellentes à condition de ne pas être proférées de façon unilatérale (dans mon livre j’explique que « l’école doit former à l’exigence intellectuelle en tenant compte de la diversité des élèves : si elle abandonne un des deux objectifs, elle trahit sa mission ») et, à côté de cela, une partie des mêmes jouent le jeu de la dramatisation émotionnelle, du spectaculaire, du propos tranché, quand ce n’est pas du propos purement et simplement faux, notamment quand on invoque l’histoire de la laïcité (nous en reparlerons d’ailleurs). Ce ne sont même plus des intellectuels médiatiques, l’heure est venue des pseudo professeurs show-biz. L’heure est venue du mépris triomphant de la pensée. Et, selon une recette éculée, plus c’est gros, plus cela marche.

Enfin, je voudrais dire à Fabien, internaute roumain qui a écrit plusieurs commentaires critiques que, si je comprends son propos par rapport au totalitarisme que la Roumanie a vécu jusqu’à une date récente, la démocratie est, comme l’indiquait Churchill « le pire des régimes excepté tous les autres » (et le totalitarisme est en très bonne place parmi ces autres !). Et donc, pour être vivante, la démocratie a besoin de critique interne sur son fonctionnement.

Je ne connais pas assez la Roumanie pour en parler, mais je sais qu’en Bulgarie, pays voisin et qui sort lui aussi du communisme, on a tellement voulu protéger les liberté individuelles et les droits des accusés que l’on se retrouve avec un problème grave : des pratiques mafieuses prospèrent sans que l’on arrive à condamner leurs auteurs, trop bien protégés par ces mesures prises dans d’excellentes intentions. Eh bien, voyez vous, cher Fabien, c’est un peu ce qui, à un autre niveau, risquerait arriver en France si l’on n’y prenait pas garde : des personnages douteux qui instrumentaliseraient la liberté d’expression, en imposant une FORME D’EXPRESSION qui est la négation de la liberté de penser.

PS: Merci aux différents commentateurs. Certains sont très argumentés et fort intéressants. Tous, en tout cas, montrent que ce blog peut également servir à une libre discussion, y compris entre ceux et celles qui le fréquentent. Une seule règle: chercher à expliciter sereinement sa position et l'argumenter la plus rationnellement possible. C'est cela la culture laïque. Et il ne s'agit pas d'adorer une Déesse Raison pour autant, c'est pourquoi il s'agit d'une "laîcité inclusive": qui inclut dans le débat la diversité religieuse et culturelle. 

 
    


   


   




[1] Honnêtement, j’aimerais que ce point soit vérifié : ayant été président d’établissement, je sais d’expérience à quel point la machine administrative est lourde et longue à se mettre en route. Une suppression dans d’aussi courts délais m’étonne. Raison de plus pour protester si jamais celle-ci a eu lieu.

[2] L’Ecole Pratique des Hautes Etudes.

[3] L’article de Redeker étant lui-même une illustration presque parfaite du portrait robot que je fais dans cet ouvrage du discours intégriste, et son contenu une illustration également presque parfaite de ce que j’analyse : la montée d’un courant néo-conservateur à la française.