10/06/2011
Le mariage entre personnes de même sexe et la laïcité
Après avoir rejeté la petite avancée en matière de bioéthique, le Parlement va repousser la proposition de loi concernant le mariage entre personnes de même sexe.
Quelques internautes qui surfent sur ce Blog se sont étonnés de ce que, dans plusieurs interventions, et encore récemment (cf. Libé ou Le Monde.fr) j’ai pris position pour cette extension du mariage et j’en ai fait un aspect de la refondation nécessaire de la laïcité.
Cela me semble pourtant aller dans l’entière logique de ma position d’ordre général sur la laïcité.
Il est vrai que celle-ci est faussée par la mauvaise foi de celles et ceux qui veulent à tout prix faire de moi un défenseur des religions (cf. encore le compte rendu de Laïcités sans frontières par J.P. Scot dans L’Humanité, et cela fait plus de 20 ans que cela dure !)
Mais il faut bien voir que ces propos répétitifs visent à décourager les gens de me lire en travestissant complètement ce que je dis ou j’écris, et donc il faut les prendre avec des pincettes.
Et j’espère que la majorité des lecteurs du Blog, qu’ils soient d’accord ou non avec moi peu importe, savent à quoi s’en tenir.
Le Baubérot n’est pas ce que certains voudraient qu’il soit. Non, mais !
Cependant, l’occasion faisant le larron, il n’est pas inutile de clarifier les choses.
La laïcité, c’est ni le combat contre les religions ni l’ouverture vers les religions. C’est à la fois le respect de la liberté de conscience, ce qui inclut la liberté de religion ET le refus d’une domination des religions sur l’Etat et la sphère publique
Et donc ,
Autant il est contraire à la laïcité de faire la chasse aux femmes qui portent un foulard ou aux hommes qui portent une kippa comme cela se multiplie actuellement
(Dernier exemple : un tribunal où on demande à un homme d’enlever sa kippa, un autre où on demande à une femme d’enlever son foulard,…),
Autant il est contraire à la laïcité de renâcler au maximum dans un hôpital face au projet d’instauration d’une aumônerie musulmane (à Roubaix semble-t-il, par exemple),
Autant le principe de séparation s’applique aussi à la législation civile, qui doit veiller, autant que faire se peut à réaliser ce qui est juste, mais n’a pas à obéir à une vison religieuse ou philosophique particulière du bien.
La laïcité des mœurs a toujours été conflictuelle.
Lisez, par exemple, l’ouvrage de F. Ronsin, Les Divorciaires (Aubier) sur les conflits qui ont eu lieu lors de la loi de 1884 sur le divorce.
Son auteur, Alfred Naquet était un libre-penseur « de race juive » (comme on disait couramment à l’époque). L’évêque-député, Mgr Freppel dénonce aussi sec à la Chambre un « complot sémitique » contre la « civilisation chrétienne » (p. 269).
On croit que les bases même de la société sont ébranlées. Beaucoup de magistrats démissionnent, etc.
Je crois que c’est important de rappeler cela pour plusieurs raisons :
D’abord l’établissement de la laïcité dans les années 1880 n’a pas été simplement la séparation de la religion et de l’école publique, cela a été aussi la séparation de la morale religieuse, catholique en l’occurrence puisque le protestantisme et judaisme admettaient le divorce, et de la loi civile
Ensuite, cette séparation a été une marche essentielle de la laïcité sous la Cinquième République : contraception, IVG, PACS : à chaque fois, cela a été vécu par certain un peu comme la fin du monde. Et pourtant !
Rappelez-vous tous les hauts cris contre le PACS dans les rangs de la droite : et maintenant, on nous oppose un bon PACS à un mauvais mariage entre personnes de même sexe.
En fait en 10 ans le PACS s’est banalisé et la fin du monde n’a pas eu lieu !
Il existe une responsabilité de ceux que j'appelle les laïques encroutés qui, dés 1956 et encore plus sous la Ve République, ont focalisé de façonv presque unique les combats laïques sur l'école (et même de façon plus restrictive sur les subventions publiques aux écoles privés).
Et partir de 1989, qui disait école laïque disait déjà "islam". Sarko a des ancètres, même à gauche.
Il faut retrouver le sens des libertés laïques (selon la belle expression mise en avant par Roberto Blancarte et son réseau latino-américain.
Enfin pourquoi ces questions soulèvent-elles tant de passion ?
Elles mettent en jeu l’ordonnancement du symbolique. Une société comporte toujours un ordre symbolique, comme elle comporte un ordre politique et un ordre social.
Dans une perspective laïque :
- D’un côté, l’ordre symbolique n’est pas plus sacré que les autres ordres. L’ordre symbolique existe, mais il ne peut être anhistorique. A un moment X d’une société, il existe des limites. Et en dépit de la peur de certains, il existera toujours des limites. Mais, à chaque époque, il est de la responsabilité de la société civile de débattre de ces limites et de la société politique de les fixer pour un temps.
- De l’autre, libre aux religions et aux convictions d’avoir en interne leur propre conception de l’ordre symbolique. Une religion peut être opposée à l’IVG et son clergé peut le dire dans ses prêches. Une religion peut refuser de bénir des couples de même sexe. Etc. cela fait partie de la liberté de religion, même si cela dérange. Et celles et ceux qui combattent des formes religieuses à cause de cela, peuvent certes le faire au nom de leurs convictions propres, mais ils/elles n’ont pas à le faire au nom de la laïcité car, si elles/ils le font, ces personnes sont dans une erreur identique à ceux des religieux qui veulent imposer à tout le monde leur morale propre. C’est le « hors de moi, pas de salut » !
Maintenant, l’interpellation que l’on m’a faite est allée plus loin. Certains m’ont dit : OK, on a compris ta position « séparatiste ». Mais tu es protestant et tu l’assumes. Alors…
Alors, je respecte totalement ceux qui croient à un ordre symbolique intangible mais, pour ce qui me concerne, je ne suis pas de leur paroisse.
Prenez de l’aspirine, je vais vous faire un peu de théologie. Il n’y en a pas souvent dans le Blog. Mais il peut y en avoir. Le Blog estime que tout est permis, même si tout n’est pas utile.
Il y a ce que l’on appelle en théologie chrétienne le kerygme. C’est le cœur du message. Pour Luther, c’est le paradoxe d’un Dieu mourant crucifié.
Et puis il y a l’éthique.
Non seulement je ne suis pas un adepte de la « morale naturelle », quand l’Eglise catholique croit qu’il existe une morale éternelle, valable pour chaque être humain, qu’il soit croyant ou non. Morale dont elle serait le dépositaire
(Et c’est pour cela qu’il existe toujours un dissensus théorique entre l’Eglise catholique et la laïcité, même si des accommodements pratiques ont été trouvés. Et même si une société démocratique n’existe pas sans tension)
Mais je ne pense pas non plus qu’il existe une morale intangible qui serait spécifique aux chrétiens et donc qu’ils devraient suivre de façon intemporelle, sans pour autant l’imposer aux autres.
Autrement dit : je ne crois pas du tout que l’éthique fasse partie du kerygme.
L’éthique pour moi est quelque chose
- de contextuel, de lié à un temps, un lieu, et à des situations concrètes
- et de relationnel : donc une forme de relation à autrui et non des contenus fixes, quoiqu’il arrive.
Et si un moderne Bossuet écrivait un pamphlet pour dénoncer les variations de l’éthique protestante, moi je m’en ferai plutôt gloire.
En plus, ce n’est pas à un vieux singe que l’on apprend à faire des grimaces.
Dans les années soixante, il fallait défendre le droit à l’union libre, au non-mariage.
Et je me rappelle d’un mot d’ordre que nous avions à la revue des étudiants protestant, Le Semeur (revue qui proposait des abonnements à prix réduit aux « couples tentant l’union libre », petite provocation d’avant mai 68 où je peux vous assurer que le milieu parpaillot réagissait au quart de tour !)
Ce mot d’ordre c’était :
« Face à des unions libres heureuses, certains mariages ont bien tort d’exhiber leur faillite »
Bref, il fallait défendre le droit à ne pas se marier.
Aujourd’hui, il faut défendre le droit des homosexuels de se marier. Et l’on peut dire :
« Face à des couples homosexuels heureux, combien de couples hétérosexuels ont tort d’exhiber leur faillite »
Ou d’avoir bonne conscience, ou la formule que vous voulez.
Ah oui, camarade, la fidélité dans la forme, c’est la mobilité des contenus.
De même, dans les années 70, face à un oncle par alliance, militant communiste très remonté sur la question, il fallait défendre le droit des femmes qui le souhaitaient de se mettre seins nus sur les plages.
Et puis, il a fallu défendre le droit des femmes qui le souhaitent à pouvoir porter un foulard.
Ni putes (pour les premières), ni soumises (pour les secondes).
Car enfin, qu’est-ce c’est que ces gens qui se permettent de juger les autres pour une pratique sexuelle entre adultes consentants, ou pour un morceau de tissus qu’on enlève ou que l’on met, que l’on serait coupable de ne pas porter ou coupable de porter.
Mais chaque personne est de toute façon 10000 fois plus complexe.
Bref, défendre le droit de ne pas se marier, puis défendre le droit de se marier ; défendre le droit de se découvrir les seins, puis défendre le droit de se couvrir la tête.
Des combats contradictoires ?
Non, une logique profonde, me semble-t-il.
Avec une revendication très basique : M’sieurs dames, prêcheurs de morale ou d’anti morale, si vous pouviez un instant cesser d’e…. le pauvre monde » !
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