20/04/2011
Du crucifix et de l'urine
Quelques propos politiquement peu corrects :
Point n’est besoin, pour le Blog, de développer le fait qu’effectuer des menaces de mort, molester les gardiens d’un musée et détruire un tableau (2 en fait, mais il n’y en a qu’un dont on parle) est non seulement moralement condamnable mais constitue un délit passible de poursuites judiciaires.
Notre bien aimé ministre de la Culture l’a déjà dit, ainsi que les différents médias.
Le blog voudraitdonc dépasser ces réactions (qu’il partage) pour tenter de faire quelques remarques non lues ou entendues ailleurs.
Des propos un peu froids dans cette atmosphère d’indignation et de contre-indignation générale.
Que voulez-vous le Blog n’a pas une gueule d’atmosphère !
Premier point : cette affaire illustre une fois de plus la pluralité des conceptions du bien, qui est explicite dans les sociétés modernes. Relisons un peu John Rawls à ce sujet. Mais je suis moins sûr que lui que cette pluralité soit vraiment nouvelle.
En fait, ce qui est (relativement) nouveau, à une échelle historique s’entend, c’est que l’Etat démocratique et laïque accepte cette pluralité, cherche à ne s’identifier à aucune de ces conceptions, mais vise à exercer une neutralité arbitrale.
A ce sujet, la France n’est pas plus (ni moins) laïque que d’autres pays : cette œuvre est ancienne et avait déjà été exposée ailleurs…. Avec parfois de virulentes polémiques comme en Australie.
Second point : Je viens de parler de « neutralité arbitrale » et, effectivement, ceux qui sont profondément choqués par cette œuvre et estiment qu’elle dépasse la liberté d’expression et de création disposent de droits. On peut (c’est mon cas et j’indiquerai pourquoi) ne pas être du tout d’accord avec eux, mais respecter leurs droits.
Ils peuvent donner leur position dans divers lieux de l’espace public (sermons dans des édifices religieux, articles de journaux, sur Internet, interview dans des médias,…), faire des pétitions (ils ont d’ailleurs fait tout cela), porter plainte (je ne sais s’ils l’ont fait) pour demander à la justice si juridiquement il s’est effectivement produit un tel dépassement.
Ils peuvent même, s’ils sont déboutés, porter l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme.
Bref, ils ne sont pas dépourvus de droits, ils ne sont pas « persécutés », comme certains le prétendent.
Ils sont simplement (comme lors de beaucoup d’autres situations) dans une contradiction typique de la société de communication de masse, et que leur violence et leur vandalisme n’a fait qu’exacerber : « Immersion Piss Christ » est une œuvre qui a 30 ans. Même exposée à Avignon, peu de gens en avaient entendu parler, et connaissaient le nom de son auteur, André Serano.
Maintenant et l’œuvre et l’artiste ont acquis une célébrité certaine !
Troisième point : l’indignation face aux réactions indignées est peut-être, chez certains, plus faux-cul qu’il ne le semble. Pour ce qui me concerne, je poserai la même question que celle que j’avais posée sur mon blog lors de l’affaire dite « des caricatures de Mahomet » :
Celles et ceux qui défendent cette œuvre avec passion sont-ils prêts à accepter l’exposition d’une œuvre représentant une photo de Pasteur plongée dans un verre d’urine, ou une photo de Jaurès ou de de Gaulle ? (on pourrait continuer indéfiniment la liste : Zidane, Belmondo, Stéphane Guyon, Nolwenn –oh non, pitié, pas Nolwenn quand même !).
Bref si on trouverait cela insupportable pour Jaurès et de Gaulle, au nom de quoi trouve-t-on cela tout à fait normal pour Mahomet ou Jésus ?
Quatrième point : à ma connaissance, les médias n’ont pas indiqué si André Sérano a donné le moindre sens à son œuvre et n’ont pas cherché à en décrypter un.
Au XVIe siècle, des protestants réformés français sortaient des « vases sacrés »de certaines églises. Ils remplissaient le « saint ciboire » de « saintes hosties ». Et ils urinaient dedans aussi sec. Cela signifiait que, pour eux, ces objets n’étaient que « superstitions » et «idolâtrie ». Là, qu’a voulu dire l’artiste ?
Le climat du XVIe siècle était celui des guerres de religion et je ne suis pas contre le fait qu’on ait trouvé depuis des manières… disons plus subtiles d’exprimer son point de vue.
Mais l’œcuménisme (en religion, en politique, en tout,…) ayant versé souvent dans l’excès inverse, en croyant que dire un désaccord serait de l’intolérance, je me fais un Malin plaisir à rappeler ce fait, sous le fallacieux prétexte de poser la question :
Qu’a voulu dire l’artiste ?
Cinquième point : à propos de crucifix, il y a une photographie vue dans un journal quand j’étais jeune et dont le souvenir m’est resté. Il s’agissait du cardinal Spellman, archevêque de New-York qui, brandissant un crucifix, bénissait des bombardiers partant pour la guerre du Vietnam.
Le drôle était vicaire apostomachin de l’armée américaine et violemment anticommuniste. Déjà l’axe du Bien contre l’axe du Mal.
I’m desolated, mais cette photo m’avait profondément choqué. Cela me choque toujours. Et infiniment plus que celle d’Avignon.
Et les gens qui estiment que « l’honneur du Christ » est atteint feraient bien d’être un peu moins amnésique.
Ceci écrit, après avoir dû dire, pendant des décennies, qu’on ne fait pas de « la bonne littérature avec de bonnes intentions », il faudrait peut-être ajouter aujourd’hui que la provocation ne fait pas forcément une belle œuvre.
Sixième point : d’où ma question : à part mettre une photo de crucifix dans un verre de son urine, et photographier le tout, qu’est- ce que Serano a produit comme œuvre ?
Qui est-il ? Excusez mon ignorance, mais….
Là encore, on me permettra un souvenir perso.
C’était quelques années après la fameuse fatwa de l’imam Khomeiny. Salman Rushdie, qui était obligé de se cacher, vint à Paris. Les invités étaient triés sur le volet et j’avais la chance d’en être. Plus excité que mille puces le Baubérot !
Alors, on passe dans plein de trucs et machins pour vérifier que personne ne porte d’arme (bien pire qu’un aéroport) et on arrive dans une salle où le grand homme est déjà là.
Parmi l’auditoire, il y avait des gens qui étaient venus de l’autre rive de la Méditerranée, où (au péril de leur vie, eux aussi) ils avaient défendu Rushdie. Cela ne voulait pas dire qu’ils étaient totalement d’accord… et, dans la discussion, certains ont émis, gentiment, quelques critiques.
Comment ils se sont faits ramassés les gars. Rushdie a balayé leur argumentation avec une condescendance, pire un mépris, digne d’un aristocrate, d’un grand bourgeois ne supportant pas la moindre contradiction.
Et moi, je sentais dans ma tête, le héros de la liberté d’expression en train de faire pschitt, comme une poupée gonflable qu’on aurait transpercée par une aiguille
(J’espère que vous admirez l’audace de la comparaison. Vous ais-je déjà dit que l’on pense à moi à l’Académie ? Oui, hélas, je me répète).
Bref, Rushdie est toujours pour moi un bon écrivain, mais il m’a administré la preuve, une fois de plus !, qu’avoir un quelconque modèle, signifie prendre le risque de se faire cocufié.
Maintenant, certains aiment cela et en redemandent. OK, mais je ne suis pas membre de leur confrérie.
Septième et dernier point : je m’obstine : j’aimerais savoir ce que Serano a voulu dire : si c’est des Spellman et consort qu’il attaque, il peut peut-être le préciser un chouia, non ?
S’il s’agit du Christ lui-même : la photo qu’il trempe dans son urine est la représentation d’un homme en croix, mourant abandonné, dans la déréliction la plus totale. Il y a même une notion théologique pour désigner cela : la kénose.
Alors, vous savez, du reniement de Pierre aux actuels Spellman, il en a vu bien d’autres.
PS : j’ai écrit cette Note, sans avoir accès à Internet (ah le Limousin profond dans la France profonde) donc avant de pouvoir lire les commentaires sur cette affaire à la fin des commentaires sur ma Note précédente (mais, pour tout vous dire, je me doutais un peu qu’il y en avait !).
Donc, vous avez d’amples compléments à ma Note qui sont déjà écrits. Profitez-en.
12:53 Publié dans ACTUALITE | Lien permanent | Commentaires (94)

