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10/12/2010

De Noir Désir à Lady Gaga en passant par La France juive de Drumont: la construction sociale de la réalité

 

Bien sûr, je m’en doutais et je l’avais d’ailleurs annoncé (relisez ma dernière Note) : indiquer que, malheureusement, un massacre de toute façon inacceptable, s’inscrit dans un contexte socio-historique, ne peux que susciter un refus de compréhension.

Pourquoi, parce qu’il ne s’agit pas d’excuser ou d’atténuer si peu que ce soit le crime commis, mais, en revanche d’interroger une indignation  unilatérale (ce qui est complètement différent) :  j’ai souvent entendu dire que Saddam Hussein était « laïque », or il a massacré des chiites irakiens à plusieurs reprises. Il y a des gens qui sont incapables de se poser la moindre question sur leurs propres opinions et leurs points aveugles. Ils préfèrent donc lire ce qui n’est pas écrit, cela les rassure à bon compte.

Pour en finir avec une polémique absurde : j’ai la même indignation aujourd’hui face au massacre de chrétiens irakiens avec un gouvernement incapable de leur assurer la sécurité à laquelle ils ont droit, que hier face aux massacres de chiites, perpétués par le gouvernement dictatorial de Saddam Hussein.

De même quand des femme sont violentées, j’ai la même souffrance quelles que soient les origines ou les croyances (ou non croyances) de celui, de ceux qui commettent les violences. Que ce soit en Iran ou ailleurs. Je remarque seulement que l’on applique un double discours.

Rappelez-vous, le chanteur très populaire de Noir Désir, Bertrand Cantat a battu à mort, la nuit du 26 au 27 juillet 2003, sa compagne, Marie Trintignant, actrice de cinéma, qu’il avait accompagné alors qu’elle tournait un film. Cela parce qu’il ne supportait pas certaines scènes où elle tournait. Il n’a fait que quelques années de prison (de 2004 à 2007) et lors de sa libération Nadine Trintignant a dénoncée le « signal négatif » envoyé concernant les violences faites aux femmes. En vain….

Cantat, on le sait, est remonté sur scène, acclamé par ses fans. J’ai écouté, il y a peu, un débat télévisé qui était censé mettre aux prises un pro-Cantat et une féministe dite anti-Cantat. Cela selon les règles télévisuelles qui confond le débat d’idées et le match de catch. Eh bien ce soir là, il n’y a pas eu match : la dite féministe a eu un discours cauteleux, finalement assez favorable à Canta. La seule chose qu’elle lui demandait était de verser de l’argent  aux associations qui combattent les femmes battues. Et elle précisait que cela serait bon pour son image de marque. J’ai trouvé cela scandaleux.

Supposez que Bertrand Cantat ait été par ailleurs arabo-musulman, que n’aurions nous pas entendu : au moment de son crime, ensuite, et maintenant. Il aurait été le symbole de « l’homme arabo-musulman violent », et dénoncé en boucle comme tel. Sa sortie de prison (si elle avait eu lieu !) aurait été considérée comme un vrai scandale, et les campagnes médiatiques des « chevaliers (et chevalières) du bien » auraient été nombreuses, indignées, virulentes.

Et je m’imagine dans cette situation, tenter à la fois de désavouer totalement le crime et d’indiquer que, malheureusement, la domination violente, la jalousie extrême se retrouve chez des personnes de différentes cultures et croyances. Quel volet de bois vert n’aurais-je pas reçu ! Quelles indignations outragées ne se seraient-elles pas fait entendre !

Un fait divers d’un côté, une généralisation à une collectivité de l’autre.

Or, pourtant, quel symbole prémonitoire d’avoir appelé ce groupe : Noir désir :  Vérité anthropologique que le désir est ambivalent, que la jalousie, cela existe même on fait semblant du contraire, l’agressivité aussi. Et personne n’est à l’abri d’un dérapage tragique.

Un fait divers pour lequel la société dominante, y compris celles et ceux qui se veulent très féministes, a été, est d’une indulgence qui, personnellement, me choque, que je trouve d’une certaine manière coupable.

Et je suis persuadé qu’il y a plein de personnes comme moi. Mais ce ne soit pas celles que vous verrez parader régulièrement à la télé. Car pour être un « chevalier du bien » télévisuel, il faut ne pas aller contre les conformismes ambiants. Ne pas déroger à la mentalité dominante qui fixe les règles du jeu ;

Il faut être « courageux mais pas téméraire » : c'est-à-dire « courageux »…. Face aux minoritaires, aux personnes qui ne sont pas en position favorable dans le rapport de force discursif ; mais pas « téméraire » au point de prendre ses distances avec l’establishment et ce qui apparaît socialement légitime. Cantat fait partie de la famille médiatiquement au pouvoir, il est un homme blanc, agnostique et célèbre. Donc il a eu droit à un traitement correspondant à cette position.

Cette hypocrisie structurelle, il faut, chaque jour, inlassablement, la décrypter.  Elle me fait penser au livre antisémite : La France juive d’Edouard Drumont, paru en 1886, pas au niveau du contenu bien sûr, mais à celui de la structure de discours. Cet ouvrage a été à l’époque un best-seller. C’est  peut-être le premier livre « médiatique » de l’histoire de France.  Il se voulait, a prétendu son auteur, « l’expression des préoccupations du moment » (préface de la 115ème édition).  La légitimité venait du nombre d’exemplaires vendus, de la symbiose avec la demande sociale…. Mais cette demande sociale n’avait rien de spontanée.

 Drumont raconte mille anecdotes où, selon lui, des « juifs » (car ces personnes sont réduites par lui à cette unique caractéristique) auraient été compromis. Ainsi, en 1883, l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres décerne son prix à un certain Paul Meyer. Meyer ! Pour Drumont à n’en pas douter, il s’agit un juif ; et le voilà qui se met en chasse pour découvrir les turpitudes que le dénommé Meyer n’a pas manqué de commettre. Qui cherche trouve, et Drumont constitue un dossier à charge : « on m’a offert des documents qui permettraient de dire des choses désagréables » indique-t-il.

Là-dessus : patatras, rien ne va plus. Non que les vilenies (réelles ou supposées) de Meyer s’avèrent fausses. Non, c’est que malgré son nom, Meyer n’est pas juif. C’est un Dupond-Durand quelconque. Dès lors écrit Drumont « l’incident est vidé », le dossier mis à la poubelle. Un Meyer-Durand a bien le droit de ne pas être irréprochable ! Si  ce Meyer n’est pas juif, il n’y a plus rien à en dire !

Drumont dit les choses si explicitement que son antisémitisme nous apparaît clairement. Le problème c’est qu’à l’époque, cela ne l’a pas disqualifié. Au contraire Drumont a été un des artisans du climat de l’affaire Dreyfus. Et il apparaissait à beaucoup comme le pourfendeur d’une République corrompu ; le défenseur des « honnêtes gens » contre des minorités dangereuses (juive, maçonne, protestante).

Le procédé mis en œuvre systématiquement par Drumont se retrouve de façon latente, hier comme aujourd’hui : innocenter les univers culturels et sociaux auxquels appartiennent ses lecteurs (aujourd’hui les « sympathiques téléspectateurs » !) pour rendre une (ou plusieurs minorité(s) responsable(s) de tout ce qui suscite de l’indignation, de la peur ou de la rancœur.

Les stéréotypes ont la vie dure, même si les gens qui en sont les victimes peuvent changer. Pour moi, Drumont illustre à l’extrême une attitude plus générale et cette attitude est typique de ce que l’on pourrait appeler un « regard communautariste ». Cela fonctionne aujourd’hui aussi. Ainsi, il a des gens qui croient qu’une femme avec un foulard = une femme battue. Et c’est ainsi que l’on fabrique des stéréotypes, et finalement de la haine

Au « selon que vous serez puissant ou misérable » on peut ajouter « selon que vous serez dans le système symbolique majoritaire ou dans un système minoritaire »… on ne vous traitera pas de la même manière.

Ce que je voudrais faire comprendre, c’est que même quand les choses ne prennent pas ces proportions, nous sommes tous englobés par un système de communication de masse, par une société du spectacle, qui induit et obère notre rapport à la réalité.

C’est beaucoup plus global que des désinformations ou des manipulations de l’information.

On parle de liberté d’expression, et de défense de la liberté d’expression, notamment contre les religions. Effectivement, le problème existe : les institutions (et pas seulement les institutions religieuses) cherchent à limiter le droit à les critiquer. Et je ne confonds certes pas une société démocratique, où on peut s’opposer sans aller en prison et une société non-démocratique.

Mais cela n’est qu’une partie du problème. Car c’est en amont de la répression ou de la non répression qu’il faut le poser. On fait comme si, de manière générale, régnait au départ la liberté et qu’après il y avait des atteintes à cette liberté. Or, au départ, la liberté est encadrée, enserrée dans les mailles d’un filet très puissant, d’un pouvoir où le socio-économique et le socio-symbolique sont en interaction. Et tout le monde est concerné.

La liberté c’est d’apprendre (et cela demande un effort permanent) à être dans une situation de proximité et de distance par rapport à cette société là. Ne pas s’endormir à l’ombre du Monstre doux. Etre un veilleur et, parfois, un résistant. La liberté, c’est une conquête de chaque jour où il ne faut jamais baisser la garde, être dans le premier degré.

On prétend être « surinformé ». Que nenni : les 9/10 de la « réalité » ne sont pas sujet à information et le 10ème restant est biaisé. Le journaliste doit, le plus souvent, fournir une information « sexy », ou donner une structure « sexy » à l’information qu’il fournit, pour que son rédac’chef la passe. Et plus c’est « sexy » (ce terme à l’emploi générique est très significatif)  plus cela a une chance d’être en bonne place. Il faut vendre. Mais cela signifie que, vous et moi, effectivement, on  lira ou regardera plus volontiers l’information dite « sexy » qu’une info. qui ne le serait pas. Dans la masse énorme d’informations, c’est plutôt elle que l’on retiendra, dont on parlera avec des amis. Etc.

Mais, bien sûr, d’autres secteurs sont concernés : Le n° de Télérama du 4 au 10 décembre comporte une enquête (p. 46 à 50) sur la façon dont, de façon dominante, on fabrique des livres qui se vendent, d’autres qui vont se vendre moins bien.... et d’autres que l’on tue dans l’œuf en refusant les manuscrits. La fin de l’article se veut rassurante, pour « ne pas désespérer le lecteur » (tout comme Sartre ne voulait pas « désespérer Billancourt »).

Mais l’enquête elle-même apprendra à celles et ceux qui l’ignorent comment les commerciaux ont pris de plus en plus de pouvoir dans les maisons d’édition et comme on préformate les goûts et la pensée… en prévoyant à l’avance ce qui intéressera et ce qui n’intéressera pas. Ceci indiqué, il ne s'agit nullement de faire des "commerciaux" de nouveaux boucs-émissaires. Ils font le travail qu'on leur demande de faire: vendre des livres dans un contexte où le seuil de rentabilité a doublé en 20 ans, et avec une durée de mise en vente dans les librairies de plus en plus courte.  Ce sont les contraintes du système que je mets en cause. Et nous les subissons tous. 

Les illustrations de cette enquête (dues à M. Chabane) sont fort parlantes, notamment celle où un jeune cadre devant son ordinateur dit à ses 2 interlocuteurs : « Messieurs D’Alembert et Diderot, j’ai bien peur que les chiffres de vente du premier tome ne remettent en cause la suite de ce projet d’Encyclopédie. » Effectivement ! Et ceux qui se réclament très fort des Lumières ne dénoncent pas, bien sûr, cette situation : ils sont au cœur du système et en prospèrent. On pourrait multiplier les exemples dans divers domaines. Ainsi on dit de l’Oréal : « c’est 10% de chimie et 90% de marketing ».

Voilà la société du spectacle, et j’aime bien le spectacle, je suis même un fan, hier de Claudia Schiffer, aujourd’hui de Lady Gaga. Je me moque d’ailleurs gentiment des intellos qui vivent dans leur bulle, et veulent ignorer tout cela comme si c’était dérisoire. Mais cela ne m’empêche pas  de chercher à ne pas être dupe.

Je trouve Claudia éblouissante (et j’ai eu un petit battement de cœur quand, invité dans un grand restaurant parisien, j’ai cru la reconnaître,… elle ou son sosie). Mais d’une part, je sais que je suis « drivé » à aimer ce type de beauté ; je sais que les femmes qui voudraient être mannequin et qui ne sont pas assez minces, pas assez grandes, pas assez jeunes, ne peuvent l’être… Ségrégation, alors que pourtant, à ma connaissance, des femmes de toute silhouette,  de toute taille et de tous âge… s’habillent. Là aussi pourquoi les féministes bien bourgeoises, bien conformistes, bref les féministes à la ELLE (femmes ou hommes), ne s’indignent pas ou s’indignent moins ?

(idem pour les hommes, bien sûr, mais, comme par hasard, dans la société du spectacle les jeunes et belles femmes, selon les canons dominantes, sont plus en avant que les hommes. Alors que pour ce qui reste de « sérieux » c’est l’inverse. Cherchez l’erreur !)

Je trouve Lady Gaga fort divertissante, et j’ai trouvé son clip spectacle inventif à sa manière. Elle a tiré profit aussi bien de la tradition du burlesque, que des tenues extravagantes de jeunes Japonaises. Elle a réussi à détrôner Madonna : Bravo. Et, en même temps, cela va loin dans la déstructuration complète du sens.

Les politiques ont cru que Lady Gaga, cela ne les concernait pas. Or un soldat arrivait dans la salle informatique, avec son innocent CD de la dite Lady. Et là… cela a donné Wilileaks, puisque les documents ont été retranscrits sur le dit CD. Wilileaks, autre  partie  de cette société de la communication de masse et du spectacle, ce qui prouve que le système actuel de domination n’abolit nullement les conflits, il crée le cadre à partir duquel il se déroule, et là, les contestataires ad intra semblent avoir une longueur d’avance.

 

PS : Ne croyez pas que tout cela ne concerne pas la laïcité, au contraire. Mais la semaine prochaine on va revenir à un sujet plus « classiquement » laïque.