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16/11/2010

POUR OLYMPE DE GOUGES

Ce blog, est pour moi l’occasion qui fait le larron. Or je viens de rentrer d’un colloque très intéressant : « La République sort ses griffes »[1], organisé par la Mairie de Belfort (j’annonçais d’ailleurs ce colloque dans ma dernière note).

Haute tenue scientifique, avec un bel équilibre de chercheurs confirmés et de chercheurs émergents, accueil très convivial, organisation parfaite : bravo. Il serait à souhaiter que beaucoup de Mairies organisent de semblables manifestations.

 

Naturellement, la parole était entièrement libre.

Dans ce contexte, j’ai eu un débat un peu musclé, en restant très poli of course, avec une chercheuse, débat dont j’ai envie de parler, car  dans le cadre de la discussion, nous n’avons pas eu le temps d’approfondir les choses, or des éléments fondamentaux étaient sous jacents.

 

Voilà comment les choses sont arrivées. D’abord une passionnante communication d’un chercheur sur la devise républicaine. Passionnante vraiment, mais à mon goût collant parfois un peu au discours des acteurs.

Ce chercheur opposait, notamment, lors des début de la Révolution française, ceux qui étaient partisans du « suffrage censitaire » (il fallait être propriétaire pour être « citoyen actif » et pouvoir voter) et les partisans du « suffrage universel », qui (eux) prônaient une véritable égalité entre citoyens.

 

Je lui ai fait remarquer que le dit suffrage universel n’était en fait qu’un suffrage masculin et que l’égalité prônée ne concernait donc que la partie masculine des citoyens.

Il a répondu, ce qui était tout à fait valable même si cela était forcement rapide, que sous la Révolution la question du vote des femmes avait été posée, mais non acceptée.

Et la vision qu’il voulait donner de la Révolution était que celle-ci avait été un chantier expérimental, où des questions nouvelles avaient été débattues.

 

Le débat aurait pu en rester là. Mais la chercheuse qui avait donné, elle, une autre communication (également très intéressante d’ailleurs), a vivement pris la parole pour dire en substance ceci[2] :

C’est toujours la même chose, on met sur le tapis la question des femmes pour disqualifier la Révolution, mais il s’agit d’un anachronisme où on projette les idées de 2010 sur cette époque.

Après avoir dit que le vrai problème était le non-vote des domestiques.

Elle a rectifié ensuite en déclarant que non, en fait pour les femmes comme pour les domestiques, l’explication était simples : ils étaient considérés comme dépendants, non autonomes et se trouvaient exclus du vote pour cette raison.

Elle a ajouté que le vrai problème était l’exclusion du vote des « Libres »[3] des colonies, car là il n’y avait pas (selon elle) d’explication.

 

Anachronisme, vous avez dit anachronisme : le péché mortel pour un historien ! J’ai rétorqué aussitôt qu’il ne s’agissait pas d’un anachronisme à partir du moment où, à l’époque même, la question avait été posée par des acteurs.

J’ai ajouté que, dans  ces conditions, parler d’anachronisme amenait à cautionner l’idéologie dominante de l’époque qui avait refusé d’entendre la question, et à minorer les personnes qui avait déjà pensé le problème.

J’ai ajouté en souriant que je ne jouais certes pas les femmes contre les domestiques !

 

Mais, il fallait donner la parole à la salle, alors il aurait été incongru de poursuivre trop longtemps la discussion entre « orateurs ».

Nous en sommes donc restés là.

Or il me semble que l’enjeu de ce petit débat est fondamental.

 

La chercheuse qui a dialogué avec moi semble penser que si l’on trouve une explication à un comportement social, l’affaire est entendue et qu’une mise en question par l’historien de ce comportement serait un anachronisme.

Selon moi, cette vision des choses comporte plusieurs erreurs.

 

Alors, le problème serait, dans ce cas, le non-vote des Libres, qui serait inexpliqué. Or, l’explication est aussi simple que triviale : l’influence des colons.

Pourquoi ne pas la prendre en considération ? Parce qu’elle serait plus irrationnelle que de considérer les femmes comme d’éternelles mineures ?

Sans blague !

Car  trouver une explication ne suffit pas, il faut encore l’examiner, la décortiquer.

Or là, il y a 3 failles :

 

D’abord, dans la société d’ordre de l’Ancien Régime, certaines femmes nobles avaient une position importante :

« sous l’Ancien Régime, les femmes nobles, à la tête de fiefs, pouvaient rendre la justice et étaient investies des attributs de souveraineté au même titre que les hommes ; les femmes du tiers-état participaient par ailleurs aux assemblées » (O. Bui-Xuan, Le Droit public français entre Universalisme et différencialisme, 2004, p. 42).

Donc, ce n’était pas seulement les femmes nobles et la Révolution signifie « l’exhérédation de la femme » (V. Azimi, 1991, in Revue historique du droit français et étranger, 62 (2), p. 177ss.).

Donc ce n’est pas de l’anachronisme que de constater que la révolution fut une avancée vers l’égalité pour les hommes et un recul pour les femmes.

 

Ensuite, quand on explique les choses par un pseudo esprit de l’époque, et parler d’anachronisme, il faut se demander si la démonstration inverse n’était pas faite dés ce moment là.

Mais là, Mme Roland et Olympe de Gouges, pour ne citer que 2 exemples célèbres, constituent la démonstration vivante qu’il est faux de considérer les femmes comme des mineures. Cela sans parler du rôle qu’ont joué des milliers de femmes du peuple dans les Journées révolutionnaires.

Que les révolutionnaires hommes n’aient pas voulu prendre cela en considération, est une chose, que les historiens d’aujourd’hui reproduisent leurs préjugés en ne tenant pas compte du fait que les femmes ont alors prouvé (et elles l’avait déjà prouvé depuis des siècles !) qu’elles étaient majeures, en est une autre.

 

 

Il y avait enfin ce qu’on appelle pudiquement des « voies isolées », qui n’étaient rien moins de Sieyès et Condorcet entre autres, qui demandaient que les femmes puissent voter.

Bien sûr, il peut exister des anachronismes qui consistent à ne pas tenir compte de ce qui n’était pas possible de penser à une époque donnée.

Mais là, le vote des femmes était tout à fait de l’ordre du pensable, et de fait il a été réclamé.

D’ailleurs les adversaires du vote des femmes ont du se justifier idéologiquement. Ecoutons Talleyrand en 1791 : 

« Si nous leur reconnaissons [aux femmes] les mêmes droits qu’aux hommes, il faut leur donner les mêmes moyens d’en faire usage. Si nous pensons que leur part doit être uniquement le bonheur domestique et les devoirs de la vie intérieure, il fait les borner de bonne heure à remplir cette destination. »

Donc il y a bien un projet politique d’inégalité entre femmes et hommes, pour des raisons que Talleyrand expose très clairement.

 

 Donc prétendre qu’il s’agit d’un anachronisme, c’est réduire le pensable à l’idéologie dominante, c’est faire comme si les préjugés dominants étaient la normalité, c’est symboliquement  contribuer à son insu à étouffer une seconde fois les voix lucides d’un temps, les minoritaires sous prétexte d’histoire objective.

En fait, Weber qui a été le grand défenseur de la « neutralité axiologique » (c'est-à-dire de l’absence de jugement de valeur) dans les sciences humaines, avait, à l’étonnement de ses collègues, pris parti pour un anarchiste, candidat à un poste de professeur de droit, en expliquant que sa mise en question du droit pouvait lui permettre d’en décrypter les impensés.

La véritable démarche des sciences sociales, c’est de mettre en question, puis d’objectiver.

 

.

 

Je terminerai par une citation du (naturellement !) magnifique ouvrage du à votre très humble, très fidèle serviteur,  L’intégrisme républicain contre la laïcité (édit. de l’Aube, 2006, p. 31-32)

A propos de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne :

 

. « Qu’a fait Olympe de Gouges ? Elle a dévoilé le particularisme de la Déclaration de 1789 en l’écrivant au féminin, en septembre 1791.

Dés le Préambule, l’imposture cachée de la Déclaration de 1789 éclate : « Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la Nation, demandent d’être constituées en Assemblée Nationale », rappel que les auteurs de la Déclaration sont tous des mecs et que cela n’a nullement l’air de les gêner.

Plus, ils ne s’en rendent même pas compte et confondent leur masculinité avec leur humanité.

De là logiquement, l’Article premier « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune » qui ne ferait qu’expliciter l’article un de la Déclaration de 1789 si cette Déclaration était réellement universaliste,

mais, en fait,  en est l’inverse : le passage d’une Déclaration particulariste (sous couvert d’abstraction et, en fait, parce qu’abstraite) à une Déclaration réellement universelle (parce qu’elle prend en charge une discrimination concrète fondamentale)[4].

 

Et toute la Déclaration est réécrite selon le même principe. Ainsi, l’Article 3 devient : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n’est que la réunion de la femme et de l’homme : nul corps, nul individu, ne peut nul corps, ni individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. » 

Le « qui n’est que la réunion de la femme et de l’homme » a été rajouté à l’Article 3 [de la Déclaration de 1789].

 Précision inutile si la Déclaration de 1789 promouvait une mentalité universaliste ; ajout indispensable et perçant à jour à l’hypocrisie de l’universalisme républicain abstrait qui fera de la France un des derniers pays démocratiques à « accorder » le droit de vote aux femmes.

 

L’Article 10 de cette Déclaration énonce : « Une femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit également avoir le droit de monter à la tribune. »

Là encore, le double jeu fondamental de l’universalisme abstrait est mis en lumière : les minorités[5] n’existent pas, prétend cet universalisme, et leur accorder des droits «serait du communautarisme ».

Double jeu, double discours : les minorités n’existant pas (dans l’abstraction), elles sont les mêmes devoirs et les mêmes sanctions : «   une femme a le droit de monter sur l’échafaud ».

 Mais les minorités existent (dans la réalité concrète : ainsi la Nation est bisexuée) et, dominées, elles ne disposent pas des même droits et doivent les acquérir : une femme « doit avoir également celui de monter à la tribune ».

(…). Pour en revenir à Olympe de Gouges, les Révolutionnaires firent exactement ce qu’elle avait dénoncé : ils ne lui avait pas donné le droit de « monter à la tribune » mais ils lui donnèrent celui de « monter à l’échafaud » et la guillotinèrent le 3 novembre 1793.

La feuille de Salut public écrivit : « Elle voulut être homme d’Etat. Il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d’avoir oublié les vertu qui conviennent à son sexe » (cité par E. Gaulier, 2003, 54). »

 

Olympe de Gouges : son nom n’est même pas cité dans les 1122 pages du Dictionnaire critique de la Révolution française de Furet-Ozouf . Voilà où risque conduire une certaine manière de refuser l’anachronisme !

 

PS : Pour tenir mes promesses, la prochaine note va mixer la question « universalisme et diversité culturelle » et le compte rendu de l’ouvrage de Raffaele Simone Le Monstre doux.

Vous verrez les 2 s’articulent très bien.

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 



[1] Référence au fameux Lion de Belfort

 

[2] Ce n’est pas du mot à mot bien sûr : je n’ai rien enregistré, mais je ne crois pas trahir sa pensée

 

[3] Noirs non esclaves, à Haïti (alors colonie française où l’industrie  sucrière assurait les ¾ de la production mondiale) il y a eu des troubles chez les «Libres » suivis rapidement par une révolte de grande  ampleur des esclaves, induisant l’abolition temporaire de l’esclavage.

 

 

[4] L’article 1er de la Déclaration de 1789 est ainsi conçu : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune »

[5] La notion de minorité est loin d’être seulement quantitative : tant qu’elles sont opprimées, dominées, les femmes constituent une minorité.