16/02/2010
Des féministes et des foulards.
D’abord une réaction d’humeur qui introduit notre sujet : je viens d’écouter France Inter et, avec Laurent Wauchier, c’était le punching ball sur les retraites. Fort bien. Mais pourquoi alors, les journalistes de la même station étaient, il y a quelques jours, dégoulinants de servilité devant la grande bourg’ d’ Elisabeth Badinter ?
Et le pire, c’est que je pense qu’ils ne s’en rendent même pas compte.
Bon, passons à notre sujet, lié à la tempête médiatique créée par la candidature d’Ilhem Moussaid en 4ème position par le NPA du Vaucluse. Je vous renvoie tout de suite au texte d’un sociologue talentueux car il complète ma Note
"Le NPA, le foulard et l'émancipation : avec Ilham Moussaïd", par Philippe Corcuff, Mediapart, 12 février 2010,
http://www.mediapart.fr/club/blog/philippe-corcuff/120210/le-npa-le-foulard-et-l-emancipation-avec-ilham-moussaid
Il y a plein de choses où je suis d’accord avec lui, notamment sur le fait que, quand on dit que « la laïcité privatise la religion », cela signifie que la religion est devenue un choix privé, un choix personnel, et pas du tout qu’elle doit devenir invisible.
Cela signifie que la religion n’est pas une institution qui comporte des obligations sociales : la justice, la médecine, l’école ne sont pas livrées au choix privé, encore que même pour ces institutions, nous soyons dans un certain processus de privatisation.
J’ai plusieurs fois abordé la question des mutations actuelles de la médecine. Celles et ceux qui ont consulté mes Notes n’ont pas du être surpris par l’échec de la vaccination contre la grippe A.
cela est un nouveau signe du fait que l’Etat ne peut plus imposer aussi facilement que par le passé certains actes médicaux. On comprend mieux alors les revendications de respect de la liberté de conscience dans les institutions de ce type. Elles s’inscrivent dans ce contexte général.
Corcuff indique très bien que la laïcité n’a ni empêché l’abbé Pierre de siéger en soutane à l’Assemblée Nationale, ni des listes socialistes ou autres de marquer explicitement « chrétiens de gauche » à côté du nom de certains candidats à des élections.
Je rappellerai en outre que la laïcité a été inscrite dans la Constitution en 1956 quand le Président du Conseil des Ministres (c’était le nom de l’époque) était MRP, parti démocrate-chrétien.
En Italie, c’est quand la Démocratie chrétienne était forte qu’on été votées les principales lois laïcisatrices (divorce, réforme du droit familial, avortement, … ).
Depuis la fin de la démocratie chrétienne, il y a plutôt un reflux de la laïcité italienne (bien qu’elle ait été décrétée par la Cour constitutionnelle de ce pays « principe suprême de la Constitution).
Dans la France de 2010, existe le petit parti « chrétien démocrate » de Christine Boutin.
Etc, etc.
Donc prétendre que la laïcité est « menacée », c’est une fois encore être dans le double discours.
Venons en à l’argument féministe. Je le prends davantage en considération.
Et notamment l’indication que, dans un certain nombre de pays, des femmes se battent pour avoir le droit de ne pas porter le foulard.
Que le foulard peut être un « symbole d’oppression ».
Qu’au minimum ce serait un grave manque de solidarité avec ces femmes que de le porter dans les démocraties occidentales.
Autre argument avancé : le fait de se couvrir la tête (et de porter des vêtements longs et qui rendent la silhouette plus ou moins informe) serait une façon de s’inférioriser comme femme, de considérer son corps comme « pécheur », etc (« sinfull » disent les Anglais).
Je n’ai pas besoin de détailler les arguments, vous les trouvez à longueur de médias.
Et je remarque qu’ils sont repris par des personnes pour lesquelles j’ai de l’estime. Je ne les balaye donc pas d’un revers de main.
Deux réponses sur le premier argument :
Quel est le contraire de l’imposition : l’interdiction ou le libre choix ?
Le contraire de la Révocation de l’Edit de Nantes (qui interdisait aux Français d’être protestant), c’était d’obliger les gens à être protestants ou permettre le choix de sa religion par chacun ?
Eh oui, interdiction et imposition font partie de la même structure.
Et malgré l’estime que je peux leur porter, je considère que les amis (et amies) qui tentent d’interdire idéologiquement à des femmes de porter le foulard, sous prétexte qu’il est imposé ailleurs, sont dans un schéma structurel analogue celui qu’ils/elles prétendent combattre
Attention de ne pas être dans un déficit inquiétant de démocratie.
La France n’est pas, Laïcité merci (ou Dieu merci, comme vous voulez) l’Iran ou l’Arabie saoudite à l’envers.
D’autre part, la solidarité doit s’effectuer avec toutes les femmes qui n’ont pas de libre choix.
Qu’il s’agisse du libre choix de ne pas le porter, ou du libre choix de le porter.
Un récent article du Times de Suna Erdem (28 janvier), une militante laïque turque, nous renseigne sur la situation dans ce pays. Les femmes qui portent le foulard sont exclues de l’université et, si elles ne sont pas issues d’une famille riche qui peut les envoyer étudier à l’étranger, elles deviennent des « houswives », des femmes au foyer.
En 1999 quand Merve Kavkçi, une politicienne musulmane portant un foulard fut élue au Parlement, elle se fit huer et mettre dehors par les députés. Elle du en fait quitter la Turquie.
Elle partit étudier à Harvard et devint une défenseuse de droits des femmes musulmanes qui, précise Suna Erdem, « subissent des humiliations et des discriminations »
L’actuel parti démocrate musulman au pouvoir, l’AKP, comporte (nous dit toujours S. Erdem) « beaucoup de femmes appréciées portant le foulard » mais il ne peut les présenter aux élections.
Elle continue en donnant d’autres exemples et termine en demandant que personne ne dise qu’interdire le foulard ou la burqa «constitue une étape pour le droit des femmes ».
Non seulement donc notre solidarité ne doit pas être à sens unique, mais voulons nous faire pareil que les laïques (autoritaires) turques :
Confiner des femmes dans leur foyer, sous prétexte de féminisme,
Les empêcher de pouvoir être pleinement citoyennes,
D’avoir un rôle public ?
Bref les forcer à ressembler à l’image que l’on a d’elles !
Autre argument mis en avant : le rapport au corps qu’induirait le foulard.
Permettez de vous raconter une manifestation à laquelle j’ai assisté peu après Mai 68 (je ne me rappelle plus la date exacte) qui me semble assez représentative de ce qui s’est passé ces années là.
C’était à la Mutualité et organisé par un mouvement féministe (le MLF ? La encore je ne sais plus).
C’était un vrai succès car l’assistance, nombreuse, était essentiellement composée de jeunes hommes, et leurs vêtements, leur manière de parler, etc montraient que la plupart venaient de quartiers populaires.
Je ne sais comment ce résultat avait été obtenu, sauf que les groupes gauchistes à cette époque avaient une réelle implantation dans ces quartiers.
Bref ces jeunes hommes écoutaient les jeunes femmes de la tribune leur expliquer que l’égalité des sexes n’existait pas (avec des exemples concrets) et que cela devait changer.
Ils écoutaient assez attentivement d’ailleurs.
Tout à coup, ces jeunes femmes ont toutes enlevé leur robe. Elles ne portaient rien en dessous, et elles se sont mises à danser, intégralement nues.
Cela a été la stupéfaction totale dans l’assistance.
Et chacun avait les yeux exorbités, ces yeux rendus célèbre par le loup de Tex Averi.
Moi comme les autres, bien sûr.
Mais cela ne m’empêchait pas de sociologiser un peu et de trouver cela fort ambigu, très ambivalent.
D’un côté j’arrivais difficilement à comprendre la raison de ce geste car il ne faisait que reproduire l’évolution de la publicité et des photos des magazines, qui déshabillaient de plus en plus les femmes.
Il faudrait retrouver l’année où le « nu intégral » a été autorisé dans les magazines (dits de « charmes »). Quand je cherche cela sur google, je n’ai aucun résultat (par contre, on me propose des photos très « hot » !), mais ce n’est pas avant le milieu des années 1960 à mon avis.
Donc ce qui se voulait (sans doute) provocation allait dans un sens socialement conformiste, reproduisait, à sa manière, l’évolution de cette société « capitaliste » tant honnie par ailleurs.
Et les médias d’ailleurs se sont régalés, ces années là, en photographiant des femmes enlevant leur soutien-gorge.
Ces photos ont fait vendre.
Au même moment où je me tenais de telles réflexions, je me disais aussi que si ces femmes faisaient cela, c’est que cela avait du sens pour elles.
Que, paradoxalement, elles estimaient se libérer en dansant nues devant des centaines de types qui se rinçaient l’œil.
Et je devais arriver
- soit à comprendre la signification que ce geste avait pour elles (comme sociologue),
- soit au moins à l’admettre (comme « militant », maintenant on dirait comme « citoyen » mais à l’époque on ne valorisait pas le terme de « citoyen » : c’était la Révolution qui était mise sur un piédestal, pas la République !)
La manière de se libérer est, elle aussi, un choix personnel : elle ne s’effectue pas en ligne droite, mais avec des zigzags, comme le tracé de la boule de billard.
Il n’empêche c’était diablement ambivalent. Mais c’était ainsi qu’elles menaient leur combat, et se « libéraient ».
Le foulard, lui aussi est ambivalent (et, sur beaucoup de points, moi aussi je suis ambivalent, je le reconnais volontiers).
Que le foulard donne des boutons à certains/certaines, certes.
Mais beaucoup de féministes que je connais (et d’autres que je ne connais pas) ont l’intelligence d’admettre que c’est avec un foulard que certaines femmes musulmanes se libèrent.
Seulement les médias ne leur donnent guère la parole.
Quant aux autres, celles qui affirment : « nous nous sommes battues pour que … et maintenant…. » (vous connaissez la chanson, là aussi on la trouve dans lous les médias),
je leur dis : oui, vous vous êtes battues, OK très bien, mais d’une façon qui n’était pas infaillible, loin de là et qui correspondait à certains défis d’une certaine époque.
Vous vous êtes battues et libérées à votre manière à vous.
Vos combats étaient ambivalents, les combats actuels le sont également d’une autre manière.
Et c’est peut-être d’ailleurs en partie votre ambivalence elle-même qui a contribué à produire l’ambivalence du nouveau combat.
Mais aussi (sachez avoir un regard d’ensemble) c’est en partie grâce aux acquis, aux résultats de vos combats, que les combats de féministes d’aujourd’hui sont différents.
Ce n’est pas nouveau d’ailleurs : dans les années 1980, j’avais des étudiantes féministes et qui m’indiquaient qu’elles subissaient des reproches de féministes de la génération précédente (celle des années 1960) parce qu’elles (=ces étudiantes) ne trouvaient pas incompatible avec leur féminisme, de porter des dessous sexy.
Mais, autre temps, autres combats.
Alors, en voulant que la génération actuelle fasse comme vous autrefois (que vous soyez génération années 1960, 1980_1990, ou même plus jeunes et dans la ligne), vous vous comportez de façon analogue aux femmes traditionalistes qui étaient contre votre démarche de libération.
Quelque soit votre âge, vous risquez vraiment de devenir vieilles d’esprit et de cœur.
Tout cela parce que, blessure narcissique !, votre combat n’était pas la fin de l’histoire
Et que celle-ci continue. Autrement, ne vous en déplaise.
Et en voulant refuser aux femmes qui portent un foulard de pouvoir agir dans la société,
En refusant à l’une d’elle d’être candidate d’un parti de gauche, d’être favorable à la contraception et à l’avortement, de se battre pour l’égalité, la justice, la solidarité (déclaration de Ilhem Moussaid à plusieurs journaux), ne devenez-vous pas antiféministes ?
Car vous tentez de faire ce qu’on appelle en sociologie, une « prophétie auto-réalisatrice », c'est-à-dire qui produit ce qu’elle annonce.
Vous voulez que les femmes à foulard ressemblent à ce que vous voyez d’elles (le foulard, pas l’ensemble, pas la complexité labyrinthique de tout être humain),
vous voulez les confiner dans la sphère privée, pour pouvoir vous rassurer à bon compte, et prétendre que vous aviez raison.
Les femmes à foulard qui se battent pour être citoyennes à part entière font preuve de courage.
Mais, pour que la chaîne ne se reproduise pas indéfiniment, qu’elles intègrent dés maintenant l’ambivalence de leur propre combat ; qu’elles retiennent la leçon qu’à leur insu certaines féministes leur donnent, et qu’elles veillent à ne pas leur ressembler.
PS : on ne saurait tout traiter : il y a bien sûr aussi dans cette affaire aussi des aspects de politique politicienne (rivalité entre partis de gauche, donc bon moyen de discréditer le NPA ; volonté de jouer les Matamore après l’échec de la Commission sur la dite burqa, etc).
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