28/10/2009
Une Mission parlementaire boumerang !
Commentaires sur mon audition devant la Mission parlementaire sur le voile intégral
(cf. le texte de ma déclaration préalable dans la Note du 21/10/09)
J’ai pris du temps avant de commenter mon audition devant la Mission parlementaire, d’abord parce que je voulais prendre quelque recul face à mes premières impressions, ensuite parce que je voulais ne pas en rester aux impressions et, malgré un agenda surchargé, visionner l’ensemble de la séance.
J’invite d’ailleurs celles et ceux qui ne l’ont pas fait à visionner à leur tour la séance. Ils pourront ainsi confronter ce que j’écris avec leur propre jugement.
http://www.assemblee-nationale.fr/13/commissions/voile-integral/voile-integral-20091021-1.asp
Je ne m’attendais certes pas à un dîner de gala. J’ai pourtant été très surpris par la façon dont l’audition s’est déroulée. Surpris et inquiet pour le fonctionnement de la démocratie.
J’avais d’ailleurs un peu préparé un argumentaire pour expliciter mon exposé initial. Mais il se fondait sur un autre niveau de débat, et j’ai du complètement improviser.
Ma surprise a été renforcé par le fait que la veille j’avais participé à une table ronde « de la société civile » (comme on dit !) : « L’habit fait-il toujours le moine ? » Différentes opinions s’étaient exprimées. Mais toutes témoignaient d’un autre niveau intellectuel.
Revenons à la Mission parlementaire.
Une Commission sous influence :
D’abord le président de la Commission, André Gérin, a commencé par une intervention de 10 bonnes minutes qui définissait la ligne… de la Mission, comme si elle avait une pensée unique et unanime (emploi à plusieurs reprises du « nous »).
Gérin recherchait un effet méthode Coué par la répétition de mots blocs comme « intégriste », « fondamentaliste », obscurantiste », « barbare »,… et il bouclait la discussion avant même qu’elle ne soit commencée.
Cela constituait une sorte de manœuvre d’intimidation : je n’avais pas encore ouvert la bouche et mon propos était déjà considéré comme hérétique, déviant par rapport à ce que la Commission devait penser.
Gérin a effectué une synthèse très unilatérale (cf. ci après) des auditions de la Mission et il a même annoncé quel serait le contenu d’une future audition ! Merveilleux.
Mais le plus surprenant, pour moi, était la façon dont l’ensemble des députés présents laissaient faire leur président : on aurait dit de petits garçons (et quelques petites filles) se faisant mener à la baguette par un maître d’école autoritaire.
Ce cadrage dogmatique a été renforcé par le fait que juste après mon intervention, Gérin a donné la parole à Jacques Myard, qui ne l’avait pas demandée !
Mais l’ordre de mission attribué à son compère était clair : être immédiatement un tonton flingueur pour le cas ou tel ou tel député aurait pu accepter certains de mes arguments.
Un anti-intellectualisme primaire :
Et Myard a, tout de suite, mis en place un argumentaire qui allait fonctionner jusqu’à la fin des débats : vous êtes un intellectuel, donc « à mille lieux des réalités » ; vous nous dites qu’ « il faut négocier » alors qu’il « faut combattre ».
Je n’avais jamais parlé de « négocier » !
Plus tard, alors que j’avais indiqué avoir effectué une enquête sociologique de 2 ans au Québec, il m’a été répondu, de façon un peu méprisante : « Ce n’est pas parce que vous avez rencontré une musulmane au Québec… » !
Belle conception de l’enquête sociologique !
La stratégie m’a paru très au point et a fonctionné pendant toute la demi-heure de la discussion
- au lieu de débattre du contenu de ce que j’avais dit, on m’a obligé à rectifier, à me défendre : à expliquer rapidement ce qu’est le travail d’un historien et sociologue, une démarche de connaissance, à rappeler que je n’avais jamais parlé de négocier, à préciser que j’avais exercé pendant plus de 20 ans des activités de direction et que je me suis coltiné les problèmes évoqués, en leur apportant des solutions, etc.
- cela n’a pas empêché des piqûres de rappel : l’accusation d’ « intellectualisme », d’être un « intellectuel » (un gros mot pour ces so called anti obscurantistes !) a été reprise. De même le terme « négocier » est revenu plusieurs fois comme si cela avait été le centre de mon propos.
- à part une exception (j’y reviendrai), les 2 ou 3 interventions qui se sont voulues un peu plus nuancées, étaient elles-mêmes obligées d’être sur la défensive, de se situer par rapport à leurs collègues, alors que ceux-ci attaquaient billes en tête et sans vergogne, eux !
Les députés ont donc fait comme si seul un intello pouvait leur tenir de semblables propos, et quand j’ai un peu haussé le ton, en réponse à leurs attaques (je croyais qu’il s’agissait d’une Mission d’information !), m’ont quasiment reproché de mettre en cause la représentation nationale.
Myard dans sa seconde intervention a même dit : « je ne peux accepter et personne n’acceptera ici »… que je compare la dite burqa et le communisme stalinien.
Voici maintenant, quelques réflexions regroupant par thème les débats qui ont eu lieu:
1) Sur la laïcité :
En fait, les intervenants qui ont joué la surprise ont fait preuve de mauvaise foi : la conception de la laïcité que j’ai développée (traitée, par 2 fois de « laïcité de circonstance » !) avait déjà été exposée, de façon analogue, par 2 associations militantes :
- l’Union des Familles Laïques (par ailleurs favorable à une loi) leur a dit qu’une loi ne pouvait être prise au nom de la laïcité: « Le principe de laïcité doit rester cantonné à la sphère publique. L’étendre à la société civile revient à faire un contresens sur ce qu’il signifie. Une telle extension, loin de renforcer le principe de laïcité, l’affaiblirait ».
- La Fédération nationale de la Libre Pensée (défavorable à une loi) : « La laïcité (…) est un mode d’organisation politique des institutions. Elle vise, par la séparation des Eglises et de l’Etat (loi de 1905), à distinguer institutionnellement le domaine de l’Administration et des services publics du domaine privé de la vie des citoyens. »
Par ailleurs, tout en se montrant comme moi, opposée au port de la « burqa », la Libre-pensée a été peut-être encore plus incisive dans le refus de la loi :
Quelques citations de la déclaration de son représentant :
« Ce sont toujours les dictatures qui ont voulu imposer un mode de vie et des modes vestimentaires [suivent divers exemples]. L’Histoire regorge de ces tentatives totalitaires de vouloir régenter la vie des gens. »
Et la Libre-Pensée continue : « Il nous semble qu’interdire le port de la burqa, dans ce que nous considérons comme la sphère privée, est attentatoire aux libertés individuelles et démocratiques.
Il semble que nous soyons désormais dans une logique qui tend à restreindre toujours davantage la liberté de comportement des personnes (…) Nous estimons qu’il appartient aux femmes, et aux femmes seules, de déterminer leur comportement»
Lire l’ensemble de l’intervention dans La Raison, n° 245, novembre 2009. Brumaire CCXVIII.
Il est intéressant de constater que l’ensemble de ceux qui disent qu’une loi ne se justifie en aucune manière au nom de la laïcité est nettement plus large que sur le problème du foulard à l’école.
Mon affirmation que la première exigence de laïcité s’applique à la République elle-même n’a rencontré aucun écho. En fait leur invocation de la laïcité est manipulée par leur invocation de l’égalité femme-homme
(et inversement comme nous allons le voir).
En effet l’évocation de l’égalité des sexes sert à rejeter dans l’impensé tout ce qui a trait à la laïcité et qui ne peut être directement rattaché à cette égalité.
L’invocation de l’égalité des sexes sert donc avant tout à une conception réductrice de la laïcité.
2) Sur les discriminations :
Je passerais sur l’interprétation, contraire à tout savoir historique, de la loi de 1905 comme loi qui a su « stigmatiser » si cette invocation ne cautionnait pas une future loi. Plus généralement, j’ai été effaré d’entendre, de plusieurs députés, que c’était « nous » qui étions actuellement stigmatisés, et non celles et ceux qui sont victimes de discriminations.
« Il ne faut pas inverser les rôles » a déclaré un député, en les inversant précisément !
Ma référence à la page du Monde où un journaliste racontait tout ce qu’il a du subir parce qu’il s’appelait « Mohammed », et sur la multiplicité des témoignages reçus par le quotidien à la suite de ce texte, a complètement fait flop !
Plus généralement, ma demande d’élargir la Mission pour y inclure « l’ensemble des problèmes liés à la diversité de la société française » n’a rencontré aucun écho.
Sur les discriminations, une seule personne s’est déclarée d’accord et m’a posé une question sur les accommodements raisonnables : cette députée (G. Pau-Langevin) est femme et Française des Antilles : cherchez l’erreur !!!
3) Sur l’égalité des sexes :
C’est d’ailleurs la seule femme qui s’est exprimée (et son intervention a duré, au plus, une minute) dans une assemblée où il y avait environ 15 hommes et 5 femmes. Les hommes ont tenu le crachoir, plusieurs intervenants 2 fois.
Les femmes, elles, se sont tues, ce qui m’a stupéfait.
Donc à l’exception d’une intervention d’une minute, seuls les hommes ont parlé, alors même que l’on m’a dit qu’il fallait refuser une situation où « les hommes monopolisent la parole ».
On comprend alors que ma proposition de lutter contre le « nicab », notamment par « l’exemplarité » : une République exemplaire dans ce domaine étant mieux en mesure de "convaincre", n’a rencontré aucun écho.
La Mission veut aller en Belgique, sans doute parce que certaines municipalités belges pénalisent le port du « nicab » par une amende.
Il faut dire que l’idée est savoureuse : des femmes paieront le droit de porter le « nicab » comme… des parti politiques (et non des moindres !) payent une amende pour pouvoir ne pas appliquer la loi sur la parité !
En fait l’invocation de l’égalité des sexes est manipulée par l’invocation de la laïcité : tout ce qui a trait aux inégalités entre sexes existantes est rejeté dans l’impensé, si on ne peut les relier à la laïcité.
L’invocation de la laïcité sert donc avant tout à une conception réductrice de l’égalité des sexes.
4) Sur le dit voile intégral :
Le voile intégral c’est l’Afghanistan et le salafisme (avec d’ailleurs une confusion entre le salafisme politique et le salafisme piétiste et contre sociétal). C’est donc « la barbarie » (dixit J. Glavani).
Autrement dit le port du voile intégral est complètement déconnecté de tout le social, de tout le contexte français, de l’ensemble des interrelations dans lesquelles il se situe !
Peut-il exister une négation plus complète de la sociologie ?
Autrement dit aussi : il y a les bons (les civilisés) et les méchants (les barbares).
Gérin a parlé, à deux reprises, de « défi de civilisation ».
Le terme de « défi » pourrait être intéressant si ce que j’ai dit concernant les « mesures positives » qui sont les plus aptes à lutter contre le port du voile intégral avait eu un écho. Mais seul un député s’y est intéressé.
En fait, Gérin parle de « défi » dans le sens de « conflit » : conflit des civilisations : cela ne vous dit rien ?
En tout cas, rien n’a été repris, et discuté, de la liste que j’avais donnée des raisons du port du « nicab » en France.
Fait significatif : alors que j’avais indiqué que j’étais « résolument contre le voile intégral et contre une loi » et que j’ai exposé les raisons de cette double opposition, ils ont fait comme si être contre la loi signifiait être pour le port du voile intégral.
Les députés ne semblent avoir aucune idée de la diversité des raisons qui induit à porter le voile intégral. Télérama (n° du 31/10) cite le cas de Marie « mère de famille qui a vécu l’enfer du viol et de la toxicomanie ».
Cependant, j’avais une supériorité sur les membres de la Mission : j’ai déjà parlé à des femmes portant un « voile intégral ».
D’après ce que l’on m’a dit, eux n’en ont pas encore rencontrées. Ils sentent bien qu’il faudrait le faire, mais repoussent la chose… et, sauf exception, leur opinion est déjà faite.
Personne n’a fait écho à ma distinction entre le « réversible » et « l’irréversible », l’être et le vêtement : on a fait comme si le port du voile intégral était irréversible, avec des gens complètement emmurés dans leurs certitudes et que l’on devait « contraindre » parce qu’il était impossible de les « convaincre ».
Le Monde, n° du 25-26/10 cite le cas de « carole », une femme de 30 ans qui portait le voile intégral depuis 10 ans et « l’a troqué récemment pour une jupe courte, les cheveux au vent et les talons hauts. »
Et le PS ?
Il y avait une vingtaine de députés. Comme le tiers de la Mission est composé de membre du PS, ils devaient être sept…ou alors ils font de l’absentéisme.
J’en connaissais deux. J’ai cru en repérer un troisième, qui était un peu plus rationnel que les autres. Il s’appelle Pierre Cardo. Vérification faite, il est UMP. Bref, impossible d’entendre un discours un peu de gauche. Comme je l’ai déjà indiqué, à part G. Pau-Langevin, personne n’a embrayé sur mes propos concernant les discriminations.
Cela pose quand même de sacrées questions !
1er PS: Merci à toutes celles et ceux qui m'ont téléphoné, écrit, envoyé des mels, mis un commentaire,...
2ème PS: Désolé, j'écris cette Note à 11 heures du soir. Je ne peux la prolonger en répondant aux questions des commentaires. Ce sera pour la prochaine fois.
22:58 Publié dans Laïcité française | Lien permanent | Commentaires (24)

