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14/09/2009

Le Grand Orient et les femmes (suite et fin)

Chers Amis,

J’ai reçu tellement de réactions intéressantes à ma dernière Note sur le GOF et les femmes que je continue, quitte à ce que la fin des Notes sur « Vivre libre » soit encore retardée.

De toute façon, vous allez le constater, cela pose, autrement, la question de la liberté/libération.

Ne serait-ce que parce que plusieurs personnes m’ont dit (en substance) : «ta note est très bien. Mais tu devrais faire plus attention le GOF est puissant. C’est très risqué de t’en prendre à lui. »

Même si c’était le cas (normalement les gens du GOF doivent, selon leur propre conception de la démocratie, accepter la critique, non ?), qu’importe.

La liberté a un prix et ce n’est ni la 1ère fois, ni la dernière, que je m’en acquitterai.

Je vais donc aggraver mon cas. Car l’actualité versatile a déjà oublié cet événement, qui pose cependant plusieurs questions de fond.

 

Si beaucoup d’internautes m’ont dit s’être « délectés », « régalés », etc…quelqu’un a trouvé que je virai trop « au style Canard Enchaîné ».

Sauf que, justement, dans le dit Canard, il n’y a pas un mot sur ce refus des Francs-maçons du GOF d’initier les femmes.

Autrement dit, le slogan de mon blog pourrait être :  « Le Blog où vous trouverez ce qui n’est pas dans Le Canard Enchaîné », ou quelque chose d’approchant. La formulation peut être améliorée…

Et puis, j’annonce la couleur : « Notes amusantes et savantes… »

 

Le Blog avait commencé par être plutôt savant, et la savanterie, ou même une savantissime savantitude (clin d’œil à Ségolène) y revient de temps à autre.

Depuis que la Samaritaine a disparu, c’est dans le Blog que l’on trouve tout (et le reste).

Mais un Blog n’est pas un article dans une revue scientifique à Comité de lecture.

Et tenter de vivre libre, c’est peut-être justement d’avoir plusieurs facettes, de regarder la réalité de plusieurs manières, avec plusieurs formes de pensée.

 

Bon, tentons, maintenant, après avoir remercié toutes celles et ceux qui ont fait des éloges (et je n’y suis pas indifférent , étant très vaniteux!), de dialoguer avec celles et ceux qui ont fait des remarques.

Cela complètera la Note précédente, car c’est vrai que l’humour, c’est bien, mais c’est une sorte de coup de gueule, qui n’est pas exhaustif, loin de là.

Je reprends donc les divers arguments qui m’ont été présentés, en les résumant sans (j’espère) les déformer :

 

1ère Remarque : « les hommes ont bien le droit de se retrouver entre eux, de temps à autre. Cela n’est pas choquant en soi ».

OK. J’avoue que ce genre de regroupement unisexe, personnellement je n’en vois pas l’intérêt.

Je comprends facilement que des femmes ait éprouvé (éprouvent encore dans certains pays, groupes, situations) le besoin de parler entre elles de la domination masculine et quelles sont les meilleures manières de s’en libérer.

 

Mais, d’une part, les hommes n’ont pas, globalement, à se libérer d’une domination des femmes, même si, telle femme peut dominer tel ou tel homme (domination sociale d’un côté, domination individuelle de l’autre, ce n’est pas la même chose)

D’autre part quand le GOF a été créé, au XVIIIe, ce n’est certes pas pour cette raison que la maçonnerie a été réservée aux hommes.

 

Cela est d’abord du à la façon dont, justement, les femmes étaient marginalisées et considérées comme des mineures, des être humains non libres.

Les francs-maçons «  doivent être hommes de bien et loyaux, nés libres et d'âge mûr et discrets, ni serfs ni femmes ni hommes immoraux et scandaleux, mais de bonne réputation. »

Retenez bien cela : la franc-maçonnerie a, historiquement, été réservée aux homme à partir d’une conception de la femme comme n’étant PAS NEE LIBRE.

 

 Ensuite, et la fin de la phrase le montre, la mixité aurait immédiatement provoqué les plus folles rumeurs (débauches, etc : il y a eu ce genre d’accusations, même avec un GOF exclusivement masculin).

Donc la seconde raison de réserver l’initiation maçonnique aux homme : l’idée que MIXITE = IMMORALITE.

Dés ce moment là d’ailleurs, les femmes de l’aristocratie purent participer à certaines activités : l’appartenance à une haute classe sociale compensait en partie « l’infériorité » due au fait d’être femme.

On n’en n’est plus là naturellement.

Et le recours à l’histoire, à la tradition, voire aux textes fondateurs, est analogue à l’argument : les femmes ne peuvent pas être prêtres, car Jésus n’avait que des disciples hommes.

 

Remarque 1 bis : « pour discuter de problèmes de « masculinité » être entre hommes n’est pas inutile, et on ne discute pas assez de la masculinité »

Je suis tout à fait d’accord sur la 2ème partie de la remarque.

Les hommes ont cru qu’ils étaient à la fois le masculin et le genre humain ; qu’ils représentaient la normalité.

Donc ils ne se sont guère posé l a question de l’identité masculine dans une humanité qui comporte deux genres.

OK, mais là encore le faire entre hommes uniquement me semble très appauvrissant. Attention à la substantialisation identitaire. Ce qui est intéressant c’est l’aspect relationnel de l’identité.

Toutes les questions posées par le mouvement queer vont contre cette substantialisation.

 

Mais, bon, je suis tolérant, et admet tout à fait que puisse exister des choses dont, non seulement, je ne vois pas l’intérêt, mais qui me choquent. Seulement je ferai, à mon tour remarquer

1) que se retrouver entre mecs de façon informelle, de temps à autre, et avoir, dans la longue durée une organisation unisexe, ce n’est pas du tout la même chose. Ah non, pas du tout.

2) que le GOF ne s’est pas particulièrement fait remarquer par une réflexion poussée sur la « masculinité », mais en revanche, il débat et prend parti sur la plupart des sujets de société, où on ne voit pas en quoi ce peut être intéressant de discuter « entre hommes ».

3) que les gens qui mettent en avant ce genre d’arguments le considèrent eux-mêmes comme très insuffisant puisqu’ils l’accompagnent de 2 autres (indiqués ci après) :

 

Remarque 2 : « il existe des loges féminines et « même » (délicieux même !) une obédience mixte : Le Droit humain. »

Yes, I know.

Mais c’est par transgression, et pour protester (déjà) contre le machisme de ces Messieurs, qu’avec Maria  Deraismes (une grande et belle figure trop méconnue), le processus de création du Droit Humain s’est enclenché dans les années 1880.

L’idée au départ était de rendre mixte toute la franc-maçonnerie.

Récupérer, plus d’un siècle plus tard, ceux que l’on a mis dehors, prendre argument de leur existence pour continuer à ne pas changer, cela ne me semble pas d’un progressisme échevelé, non ?

Et le fait est que certaines femmes veulent adhérer au GOF. Pour plusieurs raisons, et notamment parce que ce qu’il dit et ce qu’il fait est ce qui a le plus d’impact.

 

Mais même si je désapprouve, même si comme individu je ne comprends pas (comme sociologue, je cherche à tout comprendre, mais c’est une autre histoire), je peux arriver à admettre, à tolérer.

Encore une fois : la tolérance ne se mesure pas à l’anecdotique mais à ce qui vous choque.

 

Remarque 3 : « que voulez-vous, il y a toujours une distance entre ce que l’on dit et ce que l’on fait ! »

Là, on en arrive au cœur du problème.

Et le terme de « distance » est totalement inapproprié. Le GOF n’est pas dans une « distance », dans un « écart » entre l’idéal et le réel : il est dans un double discours permanent.

Cela, même l’ancien Grand Maître l’a, d’ailleurs, fait remarquer.

D’un côté, il se veut le meilleur défenseur de la laïcité, un farouche partisan des « valeurs républicaines »…. Pour les autres.

De l’autre, il invoque, pour ce qui le concerne, la « tradition ».

Une tradition qui, quand elle a été créée signifiait (il faut le redire) que les femmes n’étaient pas considérées comme des individus libres et que la mixité était synonyme d’immoralité.

Pour ce qui le concerne, il est toujours, implicitement mais structurellement, lié à ces 2 croyances, qui sont le contraire de la laïcité et des dites valeurs républicaines d’aujourd’hui.

 

Le pseudo argument de la « distance » déborde de beaucoup le cas du GIOF nous est seriné par tous les rrrépublicains, quand on les pousse un tantinet dans leurs retranchements.

Même Dominique Schnapper l’utilise, et précisément pour excuser et fortement minimiser le fait qu’en France les femmes aient voté un siècle après les hommes.

Alors que cette différence d'un siècle est liée au fait même que l'être humain femme n'était pas considérée comme un individu abstrait. Seul l'homme (blanc) était perçu ainsi.

 

Et après cela, nos rrrépublicains chéris affirment, sur toutes les chaînes de télé et de radio, complaisantes et complices, non seulement que l’égalité homme-femme mais que la mixité  constituent les valeurs centrales de la laïcité.

Ils s’indignent en choeur de ce qu’il existerait des minorités religieuses ou culturelles qui ne respecteraient pas scrupuleusement cette laïcité-mixité.

Ils ont ainsi des tas de sujets où nos rrrépublicains ne se privent pas de traiter de traître à la laïcité tous ceux qui n’en ont pas la même conception qu’eux.

Et sous le prétexte que « la laïcité républicaine » (sic) ne saurait tolérer le moindre adjectif, ils font passer leur conception de la laïcité (souvent entachée de beaucoup d’ignorance) pour LA laïcité.

 

Les gogos s’y laissent prendre car la société dominante marche à fond dans la combine :

lors de la Commission Stasi une femme membre de cette Commission, avait proposé qu’une loi rende illégal, en France, les associations non mixtes.

Elle prétendait qu’elle en connaît une (naturellement musulmane !) exclusivement réservée aux hommes.

Je n’ai d’abord rien dit, pour observer ce qui allait se passer. Eh bien l’idée a paru raisonnable à beaucoup. Il a fallu faire remarquer qu’alors la Commission Stasi allait proposer d’interdire le GOF.

Qu’est-il arrivé : on est immédiatement passé à l’ordre du jour.

Ce qui devait être interdit, au nom de la laïcité, une minute avant était, miracle !, devenu chose la plus normale qui soit dans la RRRRépublique.

 

Tous les gens qui prônent la tolérance ajoutent : oui mais, attention, il y a de l’intolérable ». Eh bien, mon INTOLERABLE à moi-même personnellement, il est là.

Il est dans le système triangulaire qui fonctionne très bien dans notre douce France :

 

Il est chez ceux qui fonctionnent ainsi :

-         1.No body étant perfect, j’ai bien le droit de ne pas faire ce que je dis. D’ailleurs, je suis laïque par essence, par définition.

-         2.Cela n’empêche en aucune façon d’être un chevalier du bien (enfin le bien validé par l’audimat !) ; ceux qui disent autre chose que moi doivent aller rôtir en enfer : ce sont des antilaïques, au mieux d’horribles hérétiques

-         3.D’ailleurs, ma légitimité sociale reste intacte ; je suis et reste un grand défenseur de la laïcité socialement reconnu, es qualité et tout et tout

 

Je connais beaucoup de maçons, même parmi ceux qui ont peut-être voté pour le maintien d’un GOF unisexe, ou qui sont membres d’autres loges unisexes qui ne sont pas dans le 2 et dans le 3.

Parce qu’ils ne se croient pas laïque par essence, parce qu’ils ne court-circuitent pas le débat par du terrorisme intellectuel.

Je l’ai indiqué d’ailleurs dans ma Note précédente, ce qui à faire à un internaute que j’avais « réussi le tour de force d’une charge nuancée » !

Avec ceux là, OK, j’ai un sérieux désaccord : ce n’est pas grave. Au contraire, presque : pas de pensée unique, pas de clonage intellectuel.

J’ai d’ailleurs dédié cette Note précédente à un maçon qui était pour le maintien du GOF exclusivement masculin, mais qui n’était certes pas dans une orthodoxie laïque et ne craignait pas le débat.

 

Mais les ORTHODOXES DE LA LAÏCITE , ceux qui font exactement le contraire de ce qu’ils disent et surtout qu’ils veulent imposer aux autres.

Ceux qui, en plus, ne sont pas socialement ridicules, et puent la bonne conscience, ceux là sont des gens extrêmement dangereux.

Plus menaçants pour la laïcité que les « intégristes » religieux puisqu’ils l’emprisonnent..

Et si la laïcité française à mauvaise réputation, est internationalement peu attractive, ils en ont une large part de responsabilité.

***

Appendice : Remarque 4. un sociologue qui connaît bien la maçonnerie m’a fait remarquer qu’il y avait peut-être une raison « valable » à la décision du GOF : son caractère initiatique.

Il existe 2 grands types de ritualisation initiatique : les féminines et les masculines.

Et donc, poursuit mon ami, on peut invoquer une raison « anthropologique ». Cependant, ajoute-t-il, « la plupart des loges affiliées au GO ont des réunions qui ressemblent plus à des réunions de club politique qu’à des réunion de société initiatique ».

Cette remarque m’a beaucoup intéressée. Elle induit plusieurs commentaires :

 

-          on peut constater qu’au départ, la maçonnerie n’a pas prévue une double initiation divergente, féminine et masculine.

-          d’ailleurs, exception confirmant la règle, au XVIIIe, une femme a été initiée comme un homme : elle avait réussi à surprendre les « secrets » des maçons (en faisant un trou dans le mur !). Ces derniers, aimablement, lui ont donné le choix : l’initiation ou la mort. Devinez ce qu’elle a choisi, cette coquine !

-          dans la décision prise il y a quelques jours de ne pas initier les « dames » au GOF, la « raison anthropologique » n’a pas été invoquée

-          l’invoquer poserait le très intéressant problème : existe-t-il des invariants anthropologiques ? Si oui, lesquels ?

 

On sait que le grand combat de Benoît XVI et de l’encadrement épiscopal du catholicisme consiste précisément à affirmer haut et fort qu’il y a des invariants anthropologiques et qu’il ne faut pas les transgresser.

     Ce n’est pas parce que l’Eglise catholique le dit que c’est forcément faux. Mais, ce n’est pas forcément vrai non plus.

     Il s’agit d’un débat essentiel (dont le blog pourra reparler).

On y retrouve l’ambivalence dont parlait les Notes : « Vivre libre» entre ordonnancement du monde et ordre établi.

Mais je ne poursuis pas cette piste, aujourd’hui. Je dirai seulement ceci :

Pour que le GOF ne soit pas dans une hypocrisie structurelle, dans un double discours constant, il devrait s’obliger à dire qu’il a la même position de principe que l’Eglise catholique, … avec des conséquences internes analogues. Ou alors, il doit vite se reprendre et changer.

Sinon, en tant qu’organisation en tout cas, il n’a plus de crédibilité laïque.

***

PS : Muriel, ce que vous demandez, dans votre commentaire de la Note du 6 septembre, relève typiquement de l’accommodement raisonnable, tel qu’il est compris dans la laïcité québécoise

Je vous renvoie à mon ouvrage : Une laïcité interculturelle, Le Québec avenir de la France ? (L’Aube, 2008).

 

2ème PS de dernière minute : Rodet, il me semble avoir une entourloupe dans votre commentaire car si l’info donnée par la presse était complètement fausse, le GOF aurait protesté, et il a les moyens de se faire entendre.

Ce qui m’intéresse, ce n’est pas ce qu’il n’y a pas d’écrit dans les statuts, c’est la réalité du fonctionnement.

Oui on non, il y a-til eu refus à56% d'initier les femmes?

Oui ou non, l'ex grand maître, J.-M. Quillardet a-t-il déclaré: "On apparaît en contradiction avec nos propres principes de laïcité, d'égalité, d'universalité" (Le Monde, 6-7/9/09)