25/10/2008
Obama sans Obamania. Paradis et Enfer.
Aller, il fallait bien finir par dire quelques mots de la présidentielle américaine. Et pour une fois que je suis d’accord avec 93% des Français (sondages publiés par la presse), je ne vais pas bouder mon plaisir.
Donc, naturlish, je souhaite la victoire d’Obama. Pas besoin de vous dire longuement pourquoi, il suffit de suivre un peu la campagne menée en face. Et puis cela m’étonnerait que vous fassiez partie des 7% d’irréductibles…
« J moins 10 » titre Libé (25 oct.) et je connais certaines personnes qui, effectivement, voudraient être plus vieilles de 11, 12 jours pour savoir si le monde est enfin débarrassé de Bush et de sa clique. Pourtant, j’ai du mal à rêver, à participer totalement à l’Obamania omniprésente en France.
D’abord, je ne peux m’empêcher de penser que si un Obama français se présentait en 2012, cela m’étonnerait fort qu’il approche les 93% d’intentions de vote et donc l’engouement me paraît un peu suspect.
On a reproché à Ségolène une pseudo « inexpérience » alors qu’elle a été conseillère de Mitterrand, 3 fois ministre et qu’elle est présidente de région. Que dire alors d’Obama qui, lui, n’a aucune expérience de l’exécutif ? « Il aura des conseillers » me rétorque-t-on. Oui, mais s’il ne les domine pas en leur montrant constamment qu’il possède le savoir faire adéquat, qu’il sait mieux qu’eux maîtriser la situation, cela peut aller à volo.
On croit que les conseiller sont là pour aider leur chef. Grave erreur. Un dirigeant face à ses conseillers, c’est Daniel dans la fosse aux lions. Pour qu’un conseiller soit utile, il faut le dompter. Sinon les conseillers vont vous bouffer tout cru.
Chacun trouvera tout un tas d’argument pour vous attirer dans la direction qu’il veut vous faire prendre, pendant qu’un autre cherchera à vous entraîner dans la direction inverse avec des arguments tout autant convaincants. Chaque conseiller, en fait, a dans la tête la politique qu’il veut voir adopter à son chef, et aspire à devenir le conseiller principal, sinon unique.
Donc, quelque soit l’intelligence d’Obama, son « charisme » et les qualités dont il a fait preuve durant sa campagne, son inexpérience dans des responsabilités exécutives est un handicap sérieux. C’est ainsi et ce n’est pas le dénigrer que de l’indiquer. Pourquoi les médias français cachent soigneusement le problème ?
Certes l’élection d’Obama aurait, sans conteste un grand impact symbolique (et ce n’est certes pas moi qui vais déprécier cet aspect), Ce sera la preuve que les Etats-Unis sont arrivés à vaincre leurs ‘démons. Que les politiques publiques et les nombreux débats qui ont accompagné la perspective de ‘l’affirmative action’ ont eu aussi des effets sur les représentations que les Américains ont de leur propre société.
Ce sera même un séisme à l’échelle mondiale, modifiant dans une certaine mesure le rapport des Etats-Unis avec le reste du monde. Mais, ne rêvons pas trop : la politique américaine ne va pas, miraculeusement, devenir vierge. Des contraintes de mille sortes, pour défendre des intérêts puissants, vont se maintenir. Contraintes augmentées par la crise. Crise qui va alourdir la difficulté pour qui veut gouverner autrement.
Je ne suis pas un spécialiste de ces questions, mais j’aimerais que les médias m’informent sur la marge de manœuvre plausible que pourrait avoir Obama s’il devenait président (marge dans le meilleur des cas). Ce qui apparaît réalisable ou semble très difficile à concrétiser dans son programme. Les domaines où il faut s’attendre ce que la continuité l’emporte, etc.
Obama a bénéficié de soutiens financiers puissants. Plus que son adversaire, censé représenter des lobbies. Il a refusé de signer un engagement qui lui aurait permis de bénéficier de l’argent public mais qui aurait limité son plafond de dépenses. Les médias français se sont montrés très discrets sur ce sujet (on ne va pas risquer de déplaire à 93% du public, quand même !). Pourtant cet argent est certainement un investissement beaucoup plus qu’un don. Là encore, j’aimerais bien en savoir davantage.
Etc, etc. Eh oui, je suis incorrigible. Je n’arrive pas vraiment à communier avec la ferveur populaire. Je me dis que c’est un peu trop beau pour être vrai. Je ne peux taire quelques doutes. Je veux bien, dans 10 jours, sabler le champagne si…, j’espère vivement avoir l’occasion de pouvoir le faire. Mais on ne m’enlèvera pas de l’idée que, passée l’euphorie, une certaine gueule de bois subséquente est sans doute à prévoir.
Cela me rappelle un peu 1981. J’avais, à mon niveau, participé à la campagne de Mitterrand, mais sans communier de façon complète. Et sans croire que la vie allait changer, malgré le slogan du candidat.
Excusez moi de prendre, une fois de plus, le rôle du désenchanteur, mais je dirai volontiers : OK, espérons vraiment qu’Obama va gagner, mais soyons réaliste, sachons que l’impossible ne se réalisera pas.
Aller, pour vous remonter le moral, je vais vous raconter une petite histoire. Celle d’un homme intègre qui, toute sa vie a fait du bien à son prochain. De plus, il ne s’est jamais saouler, n’a pas trompé sa femme, s’est montré un travailleur exemplaire, etc, etc (je ne développe pas, la description de la vertu n’est jamais très sexy, tout les auteurs de scripts vous le dirons).
Bref, à sa mort, il file tout droit au Paradis. C’est bien le moins qui pouvait lui arriver, non ? Et là, il commence à goûter avec délice la félicité éternelle. Mais justement, comme le fait remarquer Woody Allen, l’éternité, c’est long, surtout vers la fin. Et là, cela n’en finit pas. Notre homme était un super actif, il commence à s’ennuyer.
Il va trouver Saint Pierre, qui comme chacun le sait est le gardien du Paradis (si vous ne le savez pas, c’est que vraiment, le rapport de Régis Debray sur l’enseignement du fait religieux à l’école publique n’a pas eu les résultats escomptés, c’est absolument désolant !)° et il lui demande s’il est prévu quelques distractions paradisiaques.
Le bon saint Pierre lui répond que justement, dans trois jours, il y aura une visite de l’Enfer et…il reste encore quelques places. Cette visiste durera le week-end. Notre homme accepte derechef. Et le voila bientôt entrain de découvrir les contrées infernales.
Ah mes amis, que c’est chouette : des paysages magnifiques, un hôtel de luxe comportant, en annexe, une boite où tout un chacun s’éclate. Notre homme est d’abord un peu dérouté, ce n’est pas le genre de lieu qu’il fréquentait quand il était vivant et la musique est un peu tonitruante. Mais il vainc assez vite ses réticences : après tout, il n’a plus à gagner le Paradis. C’est déjà son lieu de résidence habituel !
Mais, malheur, le week-end passe à toute vitesse, et voilà notre homme de nouveau dans la routine paradisiaque, qui lui semble encore plus terne qu’avant. Il se raisonne, mais ne peut s’empêcher de ruminer ses souvenirs infernaux.
A la fin, il n’y tient plus et va revoir Saint Pierre, pour savoir si un autre voyage est possible. Justement, dans quarante huit heures, il y un groupe qui part pour une semaine. Il était complet, mais un de ces membres vient de se désister. Notre ami profite de l’aubaine.
Merveilleux, sublime. D’autres paysages enchanteurs et un boite de nuit encore plus fun que la précédente. Et là il rencontre une jeune femme, belle à se damner. Il engage, avec précaution, les marches d’approche. Il ne sait pas trop comment s’y prendre : n’ayant jamais dirigé le FMI, il manque d’expérience en la matière.
Mais la belle n’est pas très farouche, et se laisse volontiers séduire… le dernier soir. Eh oui, un semaine déjà, il faut rentrer. Il n’a pas vu le temps passé comme l’écrit si bien notre Le Clézio national.
Misère, du fond de son Paradis devenu un véritable enfer, tant il est un long fleuve très tranquille, notre homme est obsédé par sa belle. Retour chez Saint Pierre donc, qui lui dit : « OK, vous pouvez retourner en Enfer, cependant, cette fois il ne s’agira nullement d’un séjour temporaire, mais d’une option définitive. Réfléchissez donc bien avant de vous décider. »
Option définitive, notre homme ne demande que cela. Le Paradis ne l’intéresse plus du tout. Certes, il a le gîte et le couvert, mais les jours s’écoulent si tristement identiques. C’est tellement fade. En Enfer, on s’amuse comme des fous. Il y a pris goût. Bref, il signe le papier de changement de résidence que lui tend l’apôtre.
Et là, horreur : il se retrouve dans un Enfer qu’il ne connaissait pas. Aucun paysage d’aucune sorte. Des lieux absolument sordides, au contraire.¨Pas de jeune femme de rêve. Du travail de forçat avec des gardiens qui le fouettent dés qu’il diminue sa cadence. Une nourriture dégueulasse.
Ecoeuré, il demande à rencontrer le Diable. Il lui explique qu’il ne comprend pas, il y a maldonne. « Ce n’est pas possible. Mes voyages précédents chez vous étaient si merveilleux… »
Alors Satan part d’un rire homérique, interminable. Et quand il se calme enfin, il lui dit : « Mon bon, vous avez confondu tourisme et immigration. »
La blague possède une variante. Dans cette variante, le héros ne va pas passer un week-end ou une semaine en Enfer, mais il découvre au sein du Parais, un poste de télévision. Et là, il regarde un reportage sur l’Enfer, où paysages magnifiques, belles femmes à gogo, soirées où on s’éclate, etc, etc.
Il obtient de saint Pierre d’aller en enfer et il lui arrive les horreurs précédemment décrites. Il va voir Satan qui lui déclare : « Mon pauvre, si vous croyez encore à la publicité…. »
PS: Pour H. Bouissa: je vous téléphone bientôt.
22:16 Publié dans ACTUALITE | Lien permanent | Commentaires (6)
20/10/2008
CRISE FINANCIERE = CRISE DU SYMBOLIQUE
La crise, mes amis, c’est un vaste écran de télé à l’échelle de la planète. Girls du Moulin rouge mis à part (encore que,…), cela débute comme l’émission de Patrick Sébastien, le samedi soir sur France 2, « Le plus grand cabaret du monde ».
Nous regardons, étonnés, voire stupéfaits, équilibristes et magiciens jongler avec quelques centaines de milliards, les faire disparaître, réapparaître, disparaître à nouveau. Un jour, il se produit un « rebond historique » (titre de Libé, le samedi 20 septembre). Trois jours plus tard, en un tour de main, il s’est complètement évanoui.
Une fois, entre 2 conférences sur la laïcité, au Mexique, j’avais été invité à une fête par le frère d’un ami. Celui-ci avait fait venir un saltimbanque pour l’anniversaire de son fils. Je m’étais placé juste en diagonale par rapport à l’artiste, et près de lui, pour pouvoir comprendre ses trucs.
Certes j’entendais un peu le roucoulement du pigeon quand il était censé ne plus exister. Il n’empêche, au moment de la disparition et de la réapparition, je n’arrivais pas à saisir le tour de main.
C’est pareil avec la crise, sauf de j’ai bien peur que ce soit exactement l’inverse : l’astuce du magicien consistait à dérober à nos regards un pigeon toujours là. Dans la crise, on fait (au contraire) apparaître à nos yeux, censés être éblouis, des milliards factices. Et c’est leur disparition qui est réelle. Pour le pigeon, pas besoin de vous expliquer de qui il s’agit…
La magie ordinaire consiste à escamoter le réel. En temps ordinaire, nos politiciens ont plus d’un tour dans leur sac pour réussir cet exercice. Avec la crise, ils montrent un nouveau savoir faire : nous faire contempler, le temps d’un tour de passe-passe, les centaines de milliards qui, s’ils existaient vraiment et se trouvaient utilisés de façon rationnelle, résoudre misère, famines, etc , etc ;
La presse ne se fait pas faute d’affirmer en tout cas, qu’il faudrait saisir au bond quelques uns de ces milliards quand ils sortent du chapeau magique : Jacques Diouf, dans Libé du 8 octobre, indiquait : « il ne faudrait investir que 30 milliards d’euros par an pour assurer la sécurité alimentaire d’une population qui atteindra 9 milliards [d’être humains, pas €, faut-il le préciser ?] en 2050. »
Et rebelote, une semaine plus tard (16 oct.) sous la plume de Christian Losson : « Alors que les pays développés prévoient d’injecter jusqu’à près de 3000 milliards d’euros dans le sauvetage du système bancaire et financier de la planète, 1% de ce pactole –décidé en moins d’un mois- suffirait à sortir l’humanité de la faim. »
OK, c’est Libé qui fut autrefois gauchiste, mais j’ai lu un peu la même chose dans Le Monde. Peut-être même d’ailleurs que Le Figaro… On ne sait jamais par le temps actuels.
J’aimerais croire, comme Diouf et Losson, qu’il suffirait de piquer 1% des milliards qui jonglent (et les jongleurs ne s’en apercevraient peut-être même pas). Je crains que les choses ne soient pas si simples. Car nos deux commentateurs ont oublié que la réalité empirique c’est moins les milliards eux même que le tour de magie.
Ordinairement, la magie, c’est quoi ? Cela consiste à nous faire prendre le réel empirique pour ce que l’on voit. Le pigeon existe ; non il n’existe plus ; si il existe de nouveau…selon que nos yeux le voient ou ne le voient pas. Mais visible ou invisible le pigeon existe toujours empiriquement. Je vous l’assure : je l’ai entendu roucouler !
La crise rappelle que l’économie, c’est un peu l’inverse. Keynes la comparait à un concours de beauté où les jeunes femmes sont classées suivant des fantasmes : la valeur « réelle », au sens du réel empirique, de l’actif compte moins que la représentation collective que les opérateurs du marché s’en font. Mais, ajouterais-je, cette représentation possède aussi son niveau de réalité, puisque le marché fonctionne réellement ainsi.
Il suffit d’ailleurs d’ouvrir le dictionnaire pour se rendre compte que des mots clefs de l’économie proviennent du langage symbolique. A « crédit » Le petit Robert vous rappelle que ce mot provient du latin creditum, de credere, croire. Le crédit est (d’abord) « la confiance qu’inspire quelque chose ou quelqu’un ». La confiance, terme qui lui-même vient de l’ancien français, fiance, c'est-à-dire foi.
Le petit Robert donne comme exemples d’emploi du terme « crédit » : « donner crédit à un bruit, une rumeur » = « y ajouter foi, y croire » (et on sait à quel point une rumeur crue peut faire effondrer la valeur d’une action). Autre exemple : « cette opinion acquiert du crédit dans le milieu patronal, parmi les dirigeants ».
Ce n’est qu’ensuite que le dictionnaire nous dit que le crédit c’est « la confiance dans la solvabilité de quelqu’un » et qu’arrivent tous les termes familiers de la finance.
Crédit renvoie à créance, qui est « le fait de croire en la vérité de quelque chose » et, nous dit toujours Le petit Robert, est synonyme de « croyance, foi ».
Autrement dit, il n’existe pas une infrastructure économique qui serait « le réel » et des superstructures symboliques illusoires. Le marché lui-même est investi par le symbolique, la représentation, la croyance. Le symbolique est un élément essentiel du réel humain.
Pour Le Monde (Marie-béatrice Baudet – Antoine Reverchon) du 10 octobre, la crise actuelle est fondamentalement « une crise de confiance comme le furent beaucoup d’autres crises systémiques avant elle ». Mais il s’agit d’une « crise de confiance inédite », liée à « deux particularités : la nouveauté et la complexité des actifs qui ont causé le mal ; et son spectre planétaire. »
Que se passe-t-il ? Avant tout que les différents acteurs du marché n’arrivent plus à avoir une croyance commune sur la valeur des produits qu’ils détiennent dans leurs portefeuilles. Toute la coordination internationale vise à redonner de la confiance, à retrouver la croyance commune seule capable de remettre le système en marche.
Et là, on est dans le brouillard. Car quand vous proposez d’étudier le symbolique, de faire de la sociologie du symbolique, vous n’obtenez pas aucun milliard, ni million. Les financiers potentiels ne savent même pas, le plus souvent, de quoi vous parlez !
Eh oui, quand on est en plein dans une croyance, on n’est jamais pressé de la voir étudiée par une démarche de connaissance. Pourtant, il faudra bien que les Athéniens s’atteignent, comme dirait l’autre, et qu’on investigue un peu systématiquement les rapports du symbolique et de l’économique. Il y a des choses à glaner dans Marx himself (qui avait amorcé une réflexion sur l’aspect symbolique de la monnaie), chez Weber (l’importance du charisme en économie), et d’autres.
En attendant, j’ai ma propre suggestion pour faire redémarrer la machine : créer un nouveau prix Nobel doté de, allez ne chipotons pas, 300 mille de milliards, de milliards d’€. Je vous en reparle bientôt.
Votre jean Baubérot
Digne de votre confiance !!!
12:17 Publié dans LA DOUCEUR TOTALITAIRE | Lien permanent | Commentaires (2)

