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27/02/2007

UNE AUTRE CHARTE DE LA LAÏCITE

Vous etes gâtés, cher(e)s internautes: deux Notes cette semaine: la suite du commentaire sur la Charte, et  surtout l'annonce d'une autre Charte, beaucoup interesssante et UTILEProposée par  les CEMEAS, les FRANCAS, et la LIGUE DE L'ENSEIGNEMENT:                    

CHARTE DU SITE LAICITE A USAGE DES EDUCATEURS

Associations d’éducation populaire, complémentaires du service public d’éducation, les Ceméa, les Francas et la Ligue de l’enseignement souhaitent, en créant ce site, aider l’ensemble des éducateurs à mettre en œuvre, dans l’école comme dans la cité, une laïcité qui apprenne à vivre ensemble, au sein de la République, dans le respect réciproque des personnes quelles que soient les convictions philosophiques, religieuses ou politiques de chacun, tout en favorisant l’appropriation des valeurs collectives sur lesquelles se construit un destin commun.

Aujourd’hui la laïcité, telle qu’elle s’est progressivement construite dans notre pays, est confrontée à des revendications de toute nature devant lesquelles les éducateurs, parents, personnels de l’Education Nationale, formateurs, animateurs ou travailleurs sociaux se sentent parfois démunis. Pour y remédier, ce site, dont le contenu évoluera en fonction de leurs réactions et de l’actualité, donne sur diverses questions des informations sur les aspects juridiques, législatifs ou réglementaires, mais aussi des prises de position diverses et argumentées ainsi que des témoignages et des relations d’expériences. Dans un proche avenir, il traitera de la question des rapports entre l’enseignement public et l’enseignement privé et des situations diverses dans les autres pays européens.

Conçu dans un esprit laïque, c’est-à-dire serein et dépassionné, mettant à l’écart les préjugés, les idées toutes faites ou les stigmatisations, et évitant le « prêt à penser » ou l’affirmation de certitudes non fondées, il veut permettre aux éducateurs d’apporter des solutions appropriées, conformes aux valeurs républicaines, par une démarche individuelle, rationnelle et critique et par l’action collective.

Le parti pris a été de traiter des questions concrètes que se posent les éducateurs. A chaque question correspond une brève réponse et une invitation à approfondir la réflexion par la consultation de divers documents.

La réponse expose d’abord, en quelques lignes, la problématique de la question, en particulier elle identifie le contexte dans lequel elle se pose avec une mise en perspective historique et culturelle et précise les conditions d’application selon les lieux ou les publics auxquels elle s’adresse. Elle rappelle les principes en jeu et présente sommairement le cadre juridique. Elle développe brièvement les principales positions exprimées sur la base d’approches philosophiques ou de mentalités différentes, en indiquant leurs auteurs (universitaires ou chercheurs, personnalités religieuses ou politiques, responsables d’organisations laïques …) tout en précisant qu’au regard des principes laïques, « tout ne se vaut pas et tout n’est pas égal » et en donnant éventuellement la position de nos trois organisations. Pour terminer, la réponse invite à poursuivre la réflexion en consultant, en tant que de besoin, des documents, sous forme de PDF, sur le cadre juridique, les diverses prises de position argumentées et les témoignages ou les relations d’expériences sur les problèmes posés. Par ailleurs, une bibliographie et l’adresse d’autres sites pouvant être consultés seront proposées.

L’ensemble des réponses aidera les éducateurs à mieux appréhender les situations auxquelles ils sont confrontés, en leur permettant de prendre en compte les dimensions psychologiques, les traditions culturelles, les situations sociales et les discriminations vécues par les jeunes.

Les réponses chercheront ainsi à faciliter leurs démarches pédagogiques afin d’aider les élèves, les étudiants et les jeunes en général, à faire la distinction dans les problèmes posés entre ce qui relève :

-         de leurs convictions philosophiques, religieuses ou politiques personnelles qui doivent être respectées pour que soit garantie la liberté de conscience. Ces convictions relèvent de choix individuels sur la base d’une éthique, d’un acte de foi, d’une expérience personnelle ou d’affinités collectives enracinés dans leurs contextes sociétaux. Elles permettent de donner un sens à leur vie et favorisent des engagements qui peuvent être confrontés à d’autres engagements. Elles ne peuvent être ni contraintes, ni interdites, sous réserve qu'elles respectent les principes démocratiques, les libertés fondamentales et les lois de la République, ainsi que l'égalité en droit et en dignité des êtres humains. Chacun, à tout moment, a le droit et la liberté de changer de convictions ou de modifier leurs expressions.

-          de l'état des connaissances scientifiques et des savoirs actualisés qui doivent faire l’objet d’un apprentissage et d’une acquisition par tous pour que la question posée soit traitée de façon rationnelle et critique. Ces savoirs ne peuvent être contestés au nom de considérations philosophiques, religieuses ou politiques car ils sont le résultat du travail de la communauté scientifique, à partir de règles explicites dans un domaine de validité clairement établi et donc partageables par tous au sein d’une même société. La réponse précisera qu’ils ne sont pas des dogmes, comportant des risques de dérives scientistes, mais qu’ils font l’objet, au contraire, d’une recherche permanente et de travaux scientifiques pouvant éventuellement conduire à leur approfondissement, voire leur remise en cause sur la base de nouvelles découvertes.

-          du cadre juridique, défini par des lois, des règlements, des textes et des conventions internationales ou la jurisprudence, qui doit être connu et appliqué. Il sera précisé, qu’en démocratie, tout droit établi par la Représentation nationale, fait naturellement l’objet d’interprétations, qu’il peut être contesté mais qu’il doit être appliqué tant qu’il n’a pas démocratiquement été modifié, sachant que son application exige un jugement personnel nécessaire qui implique la responsabilité de chacun.

Si, en raison des statuts particuliers en Alsace et en Moselle, en Guyane ou dans les Collectivités d’Outre Mer, des dispositions juridiques spécifiques existent, la réponse à la question le précisera.

Enfin, si, pour une question précise, il n’existe pas de dispositions juridiques spécifiques, la réponse proposera des attitudes où les règles s’apprécient et se justifient par la recherche de l’intérêt général. Elles sont alors le résultat d’un débat démocratique et ne sauraient être imposées, ni au nom de principes présentés comme universels, ni sous la pression des groupes religieux ou politiques.

L’ensemble du site montrera que ces dimensions ne sont ni antinomiques ni même sans interrelations, mais que leur confusion doit être évitée afin de pouvoir vivre ensemble dans une même société. Il indiquera, qu’en démocratie, il est nécessaire que soient articulés intelligemment des mesures juridiques, des dispositions politiques et des liens sociaux afin de permettre à chaque personne que soit respectée son identité et de garantir l’expression de la diversité tout en assurant un sentiment commun d’appartenance susceptible de construire un destin partagé.

Plus généralement, par les documents auxquels il donnera accès, le site cherchera à inscrire les réponses aux problèmes qui se posent dans le cadre d’une République garante de l’intérêt général et donc indépendante de toutes les options spirituelles et des intérêts particuliers. Il mettra en évidence que l’approche laïque concerne l’ensemble des interventions de tous ceux qui veulent imposer leurs opinions ou des comportements à partir de leur approche spécifique, qu’il s’agisse de leurs options philosophiques, religieuses ou politiques, de leur expertise autoproclamée, ou pour promouvoir des intérêts économiques à caractère marchand. Il mettra en évidence que la laïcité n’est pas une option spirituelle particulière, mais la condition d’existence de toutes. Elle est une éthique du débat démocratique, seul moyen de préserver la paix civile par une construction permanente de l’indispensable solidarité dans le respect et l’égalité en droit et en dignité de chacun. Le site montrera donc que la mise en œuvre de ses principes est indispensable pour protéger les personnes de tous les asservissements en favorisant leur émancipation individuelle par l’accès le plus large aux connaissances, tout en garantissant l’expression de la pluralité des cultures et des convictions.

26/02/2007

POURQUOI LA LAÏCITE A CHANGE

Nous avons vu que le rapport sur la Charte de la laïcité estimait nécessaire de refaire l’histoire, et la faisait de façon soit fausse, soit tronquée. Cette reconstruction historique conduit à supprimer la tension constitutive de la laïcité entre citoyenneté indépendante de l’appartenance religieuse et respect du pluralisme (Note du 9 février). Cela aboutit également à croire que la laïcité n’existe qu’en France où que dans quelques rares pays qui, à certaines périodes de leur histoire, auraient imité la France. Cette vision a été réfutée en s’affrontant  aux arguments très souvent présentés pour soutenir cette thèse : l’origine du terme et l’impossibilité (dit-on) de le traduire en anglais (17 février).

Venons en au fond de l’affaire : en substance le rapport et la Charte estiment que la laïcité n’est pas assez respectée dans les institutions. La loi du 15 Mars 2004 s’est occupée de l’école, d’une façon que l’on prétend maintenant insuffisante (cf. les Notes sur le rapport Obin). La Charte a notamment l’hôpital dans le collimateur ; et de façon plus générale la médecine : « la laïcité c’est (notamment) : on ne choisit pas le sexe de son médecin », vient de déclarer un homme politique. Mais le rapport de la Charte fonctionne beaucoup par allusions et connivences, avec pas mal de non-dit. Tout cela fondé sur ce qui serait des évidences.  L’une d’entre elles me parait nette : la stabilité, l’immobilité des institutions de socialisation. L’hôpital, par exemple, serait aujourd’hui ce qu’il était hier. On ne veut pas percevoir que le rapport soignant-soigné a fondamentalement changé. Et du coup, on s’indigne  du comportement de certain patients et  patientes (en fait, musulmans) qui auraient des revendications dites religieuses contraires au principe de laïcité.

Et si, au contraire, ce qui se passait aujourd’hui n’était que le résultat (à analyser et qui pose de nouveaux défis), à un moment donné, d’un processus de laïcité, d’une laïcité en mouvement, qui ne laisse pas indemne hier les institutions religieuses, aujourd’hui d’autres institutions de socialisation (école, médecine, etc) ?

Et si nous avions là le résultat actuel (temporaire, car le mouvement continue. Un rééquilibrage n’est pas exclut ; mais encore faut-il comprendre la situation et éviter les boucs émissaires) de la contestation des laïcs contre les clercs (avec le double aspect : les clercs sont nécessaires ; ils ne doivent pas être considérés comme infaillibles ; on doit garder un esprit critique à leur égard) ?

Et si les rapports de musulmanes/musulmans (puisque  c’est eux dont il s’agit à l’arrière fond) aux institutions n’étaient que le miroir grossissant du rapport plus général des individus aux institutions ?

Toutes ces questions, on ne se les pose même pas. Elles sont pourtant fondamentales pour éviter de prendre l’effet pour la cause et affronter lucidement les défis actuels.

Partons de ce que nous avons vu avec la dernière Note : le terme de laïcité et ses corollaires proviennent d’un glissement de sens. Au départ, il s’agit du « laïc » face au clerc (religieux). L’institution religieuse (et le catholicisme est typique de cela) repose (avant la laïcisation) sur trois piliers : d’abord l’aspect socialement désirable du but, de l’objectif qu’elle propose/ impose : obtenir le salut ; ensuite le monopole de légitimité pour atteindre cet objectif (« Hors de l’Eglise pas de salut ») ; enfin le rôle indispensable, médiateur du clerc (on a besoin du prêtre pour recevoir les sacrements de l’Eglise qui permettre d’obtenir le salut).

Analogiquement (car bien sûr, dans ce transfert, il y a une perte de sacralité), les institutions séculières de socialisation ont fonctionné de la même manière. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs que les néo-républicains parlent de l’école comme un « sanctuaire » (donc un lieu où on doit avoir une attitude religieuse) ou disent « à la mosquée on enlève ses souliers, à l’école on enlève son foulard ».

Il se produit, au XIXe siècle, un chassé croisé : début du déclin de l’institution religieuse, montée en puissance d’institutions séculières de socialisation. Le salut religieux devient alors (là encore de façon analogique, ce qui signifie ressemblances et différences) la connaissance ou la santé (d’ailleurs les 2 termes « salut » et « santé » ont la même origine).

Il devient (dans la société du XIXe siècle et du début du XXe) plus indispensable d’auparavant de chercher à acquérir de la connaissance, du savoir ou d’être en bonne santé. L’école et la médecine ont tendance à monopoliser les moyens légitimes pour parvenir à ce but : dans la société traditionnelle, le savoir était beaucoup plus l’objet d’une transmission orale, ou d’une sorte d’expérience initiatique comme le compagnonnage ; concentrer la transmission du savoir dans une institution ; rendre l’instruction obligatoire a été tout un problème, une longue histoire. De même, c’est la loi qui, avec « l’exercice illégal de la médecine » a donné à cette institution un monopole légitime dans la recherche de la santé et les gens ont toujours tenté d’utiliser d’autres moyens.

Il y a donc eu peu à peu de nouveaux clercs : des hussards noirs » à la « République des universitaires », cela est clair pour l’école. Mais que l’on pense à la figure du « médecin de campagne » au XIXe, ce savant moral qui avait la Science et, tout à la poursuite de son objectif sacré, la santé, ne faisait pas payé les « pauvres ». Que l’on pense à la critique de Jules Romains dans « Knock » : « Tout bien portant est un malade qui s’ignore ». Cela se veut humoristique, mais l’Organisation mondiale de la santé (OMS) parodie très officiellement Jules Romains sans le savoir (et très sérieusement !) en définissant la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social ». Ainsi définie, la santé devient aussi religieuse que le salut, aussi inaccessible sur terre : qui peut se vanter d’être dans cet état de complet bien-être ? Idéalement avec soins + prévention : le pouvoir du médecin devrait être total. Il faut se comporter de telle manière dans les différents actes de la vie quotidienne pour approcher au maximum cet idéal jamais atteint de bonne santé.

Dans la lutte cléricalisme –anticléricalisme, schématiquement, le cléricalisme veut la soumission du laïc, l’anticléricalisme son émancipation à l’égard de la religion. Mais globalement, les sociologues en sont d’accord, est arrivée une troisième voie : l’individualisation de la religion. Le laïc, l’être humain ordinaire, continue d’avoir certaines croyances (les grandes enquêtes internationales le montrent, y compris en Europe le continent le plus « sécularisé »), mais il tend à s’affranchir de la domination du clerc : l’Italie est à la fois un pays où une forte proportion de gens vont régulièrement à la messe, et un pays à très basse natalité, ce qui signifie que les gens utilisent non moins régulièrement des produits contraceptifs, malgré l’interdiction officielle de l’Eglise catholique.

Et, pour ce qui concerne l’Europe toutes les enquêtes sociologiques montrent que cette individualisation du croire est également très perceptible chez les musulmans.

Qu’est-ce que cela signifie ? l’Individualisation de la religion, induite par le processus de laïcisation à l’œuvre dans toutes les sociétés modernes, signifie, dans une 1ere approche, le passage d’un système de normes à un système de ressources (cf  James Beckford, Social Theory and Religion, Cambridge University Press, 2003).

Mais  l’historien insistera sur le fait que  c’était déjà la polarité « laïque » (au sens du laïc face au clerc) de la religion, non seulement la religion populaire, qui avait ses propres saints (pas forcément reconnus par Rome, ses fontaines miraculeuses, etc ; bref tout ce que les clercs considéraitent comme « superstition ») mais aussi la religion bourgeoise (cf les travaux d’Emile Poulat qui montre qu’elle s’est opposée à ce qu’il appelle « l’intransigeantisme catholique), la religion des militaires face à la déclaration de réserve des Eglises sur la guerre (la guerre juste ou pas juste, etc) : bref tendanciellement le laïc, l’être humain ordinaire qui n’est pas un « virtuose religieux » (au sens de M. Weber ; certains laïcs peuvent l’être et quand on attaquait le « cléricalisme » en France, sous le Second Empire, on  visait au 1er chef Louis Veuillet, journaliste catholique laïc,directeur de l’Univers) veut se servir de la religion comme ressource et/ou « secours ». Il veut pouvoir se servir de la religion (et à sa manière) quand il en a besoin, et pas à d’autres moments. Bref sa religiosité est intermittente, et n’a pas forcément le même contenu que celle des clercs.

Mais l’autre polarité est la polarité ‘cléricale’, la religion comme faisant système  au niveau conception du monde, système de sens (et le sens ne peut jamais être purement individuel, car les être humains et sont en interaction et sont dans des cadres communs, résultats d’interactions inégalitaires et ayant eu lieu à différentes strates historiques, si bien que chaque interaction s’effectue dans le contexte d’un cadre commun déjà établi) et normes de vie référentielles (référence idéale car ok, les être humains sont « pécheurs » ; mais Durkheim a montré que l’idéal fait partie du « réel »). Et en fait, c’est cette polarité « cléricale » que l’on cherchait à sauvegarder (notamment) dans le « combat des deux France ». Mais en fait, la contestation anticléricale existe partout et depuis longtemps : l’Université libre de Bruxelles (haut lieu de la pensée laïque) a pu organiser un colloque sur « L’anticléricalisme du Moyen-Age à nos jours » et mon laboratoire (le GSRL) un autre sur « L’anticléricalisme en Chine) (paru dans Extrême Orient-Extrême Occident, n° 24, 2002, Presses Universitaires de Vincennes)  

Dans cette polarité « laïque », la religion est un univers éclaté de représentations et de pratiques où chacun peut puiser (à certains moments de sa vie) des ressources symboliques, sociales, culturelles, anthropologiques, idéologiques –autant de termes qui ne se juxtaposent pas les uns les autres et qui ont des interférences entre eux)

Le processus de laïcisation est donc schématiquement passage de la dominante de la polarité cléricale à la dominante de la polarité laïque (et là on peut relier les 2 sens du terme de laïc/laïque). Mais il ne s’arrête pas au cléricalisme religieux.

IL ATTEINT MAINTENANT AUSSI LES INSTITUTIONS SECULIERES, cela à cause d'un paradoxe de ce processus. Quel est ce paradoxe? Pourquoi a-t-il pu être longtemps résolu et ne peut-il plus l'être aujourd'hui (du moins de la même manière). Comment s'effectue ce nouveau stade de laïcisation? Qu'elles en sont les conséquences? Et pourquoi la dite Charte n'affronte pas ces problèmes?

Rendez-vous la semaine prochaine