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31/03/2011

Le débat sur la laïcite: "INTELLEC-TUEL"!

« CE DEBAT EST UN DEBAT INTELLECTUEL »

Jean-François Copé

Voilà, je suis de retour… avec plein de travail sur les bras. Je vous rédige une Note samedi 2, avant le «  débat »  de l’UMP (l’Union pour un mouvement populiste !) qui semble se réduire comme une peau de chagrin au fur et à mesure qu’il suscite moult réactions

Pour vous faire patienter, et aussi pour ne pas (trop) avoir à me répéter, voici les textes de 2 articles, publiés l’un dans le Nouvel Observateur (N° 2420 du 24 au 30 mars), l’autre dans Libération (N°9291 du 29 mars). Le contenu de ces 2 textes (où il y a quelques redites, mais : « cent fois sur le métier, remettez votre ouvrage », comme le disait Madonna à Lady G.) sera donc supposé acquis (mais, rassurez-vous, il n’y aura pas d’interro écrite !) et nous pourrons approfondir à partir de là.

1er article :

UNE LAÏCITE ETHNICISEE

En se focalisant sur l’islam et en appliquant à lui seul le terme de laïcité, on tourne le dos à l’esprit de la loi de 1905, qui était une loi de pacification

Le Nouvel Observateur.– Le mot « laïcité » est devenu une espèce de mantra. Tout le monde aujourd’hui s’en réclame, même ceux qui l’ont jadis combattue. Comment expliquer cette conversion ?

Jean Baubérot.– Quand il y a un usage inflationniste du terme laïcité, c’est toujours pour masquer autre chose. A la fin du 19e et au début du 20e siècle, c’étaient les partisans d’Emile combes qui s’en servaient pour combattre le catholicisme et pourchasser les congrégationnistes… De même aujourd’hui, ceux qui veulent renouer avec cette laïcité de combat utilisent le mot comme un terme politiquement correct pour habiller leur agressivité envers l’islam. Dans la bouche d’une Marine Le Pen, laïcité veut clairement dire : aucune visibilité de l’islam. Position qui n’est pas tenable si on respecte l’égalité entre les religions. On n’a jamais interdit aux catholiques les JMJ… La loi de 1905 a même libéralisé les processions dans l’espace public. C’est donc trahir l’esprit qui avait prédominé en 1905 et qui était un esprit de pacification. 1905, c’est la loi de Briand et de Jaurès, qui reconnait la liberté de conscience, et non la loi de Combes.

N.O. – Quel était le contexte de sa naissance ?

J. Baubérot.– On allait vers un conflit extrêmement violent entre les deux Frances. Deux visions s’opposaient alors : d’un côté, la France « fille aînée de l’Eglise », avec le baptême de Clovis et toute une conception catholico-centrée d’un héritage identitaire de la nation ; et de l’autre côté, la conception laïque, plus universaliste, qui pensait la nation comme une projection commune vers l’avenir. Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est que dans les discours de Nicolas Sarkozy, même quand il essaie d’intégrer un relatif pluralisme et de donner un strapontin aux racines juives ou à celles des Lumières, fondamentalement, il renoue avec la conception de la France catholique du 19e siècle, en faisant comme s’il y avait une identité essentiellement héréditaire, immuable durant les siècles. Surtout, il lui enlève toute dimension conflictuelle. Quand, au Puy-en-Velay, il mentionne les racines juives à côté des racines chrétiennes, il omet de dire qu’il y a eu les pogroms du Moyen-Age, l’exclusion des juifs au 14e siècle… Autrement dit, sa vision du passé est une vision idyllique, sans conflits ni discriminations. Si bien qu’à l’écouter, on finirait par se demander pourquoi il a fallu inventer la laïcité ! C’est pourtant bien parce que l’identité de la France était éminemment conflictuelle qu’il a fallu trouver les moyens de rassembler tous les Français. A savoir la séparation des Eglises et de l’Etat ainsi que la neutralité de cet Etat. Ce que j’appellerais une « neutralité arbitrale », qui n’est pas une ignorance des religions, mais qui vise au contraire à faire respecter la liberté de conscience.

N.O. – Pensez-vous que la pratique et le discours actuels du pouvoir rompent avec cette tradition de neutralité ?

J. Baubérot.– On peut s’interroger, en effet, dans la mesure où une France laïque doit aller de pair avec une conception dynamique de l’identité, rassembleuse de la diversité des Français. Avec Nicolas Sarkozy, on est plutôt dans la « chrétienté positive », ou la « catho-laïcité ». Mais il y a une autre dérive que je constate depuis plusieurs années et qui biaise forcément le débat. En confiant en 2007 au Haut Conseil à l’intégration le soin de faire des propositions sur la laïcité, on a tout d’un coup réduit la laïcité à une condition d’intégration pour les immigrés, notamment non-européens, musulmans... On l’a ainsi ethnicisée. Si l’on voulait sincèrement restaurer la laïcité, il faudrait au contraire retrouver son sens global. L’euthanasie, par exemple, est un problème de laïcité, de même que l’était la loi Veil sur l’avortement. On touche à la question de la séparation entre la norme juridique et les normes morales de certaines religions. Mais en se focalisant sur l’islam et en appliquant à lui seul le terme de laïcité, on oublie complètement son ampleur, de sorte que les musulmans se sentent à bon droit stigmatisés.

N.O. – Plus d’un siècle après sa création, faut-il modifier la loi de 1905, comme certains le suggèrent?

J. Baubérot.– Qu’entend-on par-là ? Stricto sensu, il faudrait parler des lois de séparation, puisqu’il y a eu trois lois complémentaires, en 1907 et 1908, ainsi qu’un certain nombre d’amendements. Parfois on se demande si les politiques ont les ont lus en totalité … Le problème, c’est que leurs propos sont investis d’idéologie. Il faut en tout cas se prémunir de deux dangers : l’un qui consisterait à faire de la loi de 1905 un dogme intangible, quelque chose de « sacré », comme l’a dit Eric Besson ; l’autre qui viserait à modifier le texte pour redistiller de l’officialité religieuse dans la République. Au fond, le meilleur service à rendre à la laïcité, ce serait d’abord de la délivrer des contingences électorales !

Propos recueillis par Marie LEMONNIER

Entracte :  Je participe lundi 4 (veille du dit débat) à 18 heures, à une table ronde sur « Faire vivre la laïcité aujourd’hui » au siège du PCF, 2 place du Colonel Fabien, 75019 Paris.

2ème ARTICLE

 LA GAUCHE DOIT REFUSER LA LAÏCITE IDENTITAIRE DE SARKOZY….

Jean Baubérot

Le débat actuel sur la laïcité, impulsé par Sarkozy et Copé constitue une nouvelle version du débat sur l'identité nationale. Initiative habile, jusqu'à l'intrusion de Marin Le Pen, car les partis de gauche ont du mal à se démarquer dès que la laïcité se trouve invoquée. 

Longtemps, en effet, elle a été un marqueur essentiel de la gauche. Puis elle a semblé consensuelle. Maintenant c'est la droite et l'extrême droite qui se veulent ses meilleurs « défenseurs ». On ne peut s'en tenir à une dénonciation morale de la "laïcité lepénisée". Il faut décrypter l'usage dominant du mot "laïcité" et construire un discours de gauche cohérent, capable de contre-attaquer.

 

Qu'est-il arrivé? En mai 2003, le Rapport Baroin, « Pour une nouvelle laïcité », prenait acte de la fin du conflit des deux France et prônait déjà un déplacement vers une laïcité « culturelle et identitaire ». La laïcité devait devenir une « valeur de droite ». On sait qu'ensuite une seule des propositions de la Commission Stasi a été retenue. 

Depuis 2007, c'est le Haut Conseil à l'Intégration qui fait despropositions sur la laïcité. Cette dernière se réduit ainsi à être le passeport que de 'nouveaux Français' devraient acquérir pour revêtir l'identité française. Les questions qui concernent l'ensemble des Français sont exfiltrées de la laïcité.

 

Sarkozy radicalise la perspective: de la basilique du Latran à la cathédrale du Puy-en-Velay, que ce soit seulement l’ « héritage culturel de la chrétienté » qui soit magnifié ou qu'il soit aussi fait allusion à d’autres « racines », en fait c’est la même antienne.

Le passé de la France, vu par son président, est idyllique. Inquisition, pogroms, croisades, guerres de religion, révocation de l’Edit de Nantes, sujétion des musulmans dans l’Empire colonial : de tout cela il n’est jamais question. Ironie involontaire, Sarkozy précise qu’ « il est dangereux d’amputer sa mémoire ».  Sous la « laïcité positive » se cache la chrétienté positive !

 

A son insu peut-être, Sarkozy délivre un message subliminal : comme on vivait bien en France avant que l’islam n’en devienne la seconde religion!

Pour « conserver »  cet héritage », la laïcité qui doit s’imposer à l’islam est donc  bien plus que le respect des lois et la tolérance civile, c’est l’assimilation à une identité patrimoniale non conflictuelle imaginaire. Tâche impossible : les musulmans apparaîtront toujours en déficit de laïcité.

 

Pour « réenchanter la gauche » et reprendre l’initiative il nous faut clairement refuser cette « nouvelle laïcité culturelle et identitaire » pour, de nouveau, recentrer la laïcité sur ses fondamentaux et sur l’Etat laïque.

La laïcité a comme finalité la liberté de conscience et la non-discrimination pour raisons religieuses. Les moyens qui visent ces finalités sont la séparation des religions et de l’Etat et la neutralité arbitrale de ce dernier. La laïcité est un principe politique, non une donnée identitaire passéiste.

Elle organise un vivre ensemble qui nous projette vers un avenir commun. Elle a une toute autre ampleur que son sens actuel dominant où dès que l’on dit « laïcité » on pense, en fait, « islam » !

 

De nouvelles libertés doivent être explicitement rattachées au combat laïque, séparant la loi civile de normes religieuses et morales particulières.

Au XIXe siècle, celui-ci a notamment signifié le droit de mourir sans enterrement religieux si cela était contraire à ses convictions. Aujourd’hui, c’est, analogiquement, droit de mourir dans la dignité par la possibilité de l’euthanasie si on estime que la souffrance extrême ne fait partie de son sens de la vie.

Au XIXe siècle, le combat laïque a permis de rétablir le divorce, aujourd’hui il s’incarne dans le droit au mariage entre personnes de même sexe,… 

Ces nouvelles libertés ne contraindront personne : comme pour la loi Veil, on peut prévoir une clause de conscience.  Elles dérangeront peut-être certains, dans un premier temps du moins.

Mais la laïcité signifie aussi qu’il n’existe pas d’ordre symbolique intangible ; chaque époque doit construire sa propre vision des limites, sinon le pantalon resterait toujours interdit aux Françaises !

 

De même, il faut reprendre le combat pour l’égalité entre les différentes religions et autres convictions, à l’encontre d’une laïcité à géométrie variable, pratiquant de plus en plus le grand écart.

Quelques engagements clairs doivent être pris en cas de victoire en 2012 : retirer au Haut Conseil à l’Intégration le dossier de la laïcité car c’est implicitement discriminatoire, refonder la HALDE et relier laïcité et lutte contre les discriminations,...

Sinon le pire va bientôt venir : une situation où Marine Le Pen paraîtra plus laïque que la Ligue des droits de l’homme ! On pourra toujours s’en scandaliser. En fait, l’impuissance de la gauche en sera autant responsable que les dérives de la droite.