17/10/2010
Souchiens, Gaulois, Pure Laine, etc... dans une société pluriculturelle
CONSTRUIRE LE COUP D’APRES
Dans ma Note du 2 octobre, je promettais une suite, qui n’est pas encore venue.
Et dans une Note beaucoup plus ancienne (j’ai la flemme de rechercher la date, si cela vous tente….) j’avais commencé un propos sur les dits « souchiens » (terme ayant été contesté par certains Internautes). Là encore j’avais promis une suite.
Vous allez finir par croire que je ressemble à je ne sais plus quel président qui avait promis qu’on gagnerait plus, pour peu que l’on travaille un peu plus !
Eh bien NON.
Je ne veux pas avoir contre moi une manif qui rassemble 3 billions de personnes selon la police et 800 selon les syndicats.
« Tout vient à point à celui qui sait attendre », disait ma fabuleuse grand-mère (dont je vous ai plusieurs fois parlé, parfois en l’instrumentalisant honteusement bien sûr…). Voici donc, en vitesse, quelques unes de mes réflexions.
Je partirai d’un constat : actuellement certains/certaines se réclament d’une identité de « Souchiens », de « Gaulois », de tout ce que vous voulez (mais on comprend bien ce que cela veut dire). Au Québec on appelle cela les « Pure laine ».
En général, cela fait hurler.
Pour ma part, au risque de faire également hurler mes propres amis, j’ai une attitude assez différente et j’estime qu’il vaut mieux ne pas s’en tenir à une indignation sommaire.
Bien sur, dans la mesure où il s’agit de revendiquer une identité ethno-raciale, dont seraient exclus tous qui n’auraient pas « le sang » adéquat : OK, c’est totalement craignos. Le refus s’impose.
Mais, il peut s’agir aussi d’autre chose qu’il fait être capable d’entendre, et donc d’écouter en surmontant la première réaction d’indignation.
L’indignation, c’est comme la peur : elle est mauvaise conseillère.
Et le discours : nous sommes tous des enfants d’immigrés n’est pas performatif car il est partiellement exact et partiellement faux.
Allez prétendre cela aux habitants de mon village natal où, pour des problèmes de terrains ou d’autres conflits villageois, des gens sont allés un peu fouiller dans les archives notariées et ont ainsi réussi à trouver leurs ascendants jusqu’à Louis XIV (les archives ne vont pas au-delà)…
Les gens vous riront au nez et n’auront pas tort car, pour ce qui les concerne, c’est en général archi-faux.
Et tenez, ma grand-mère, justement, elle avait fait scandale dans sa jeunesse en épousant un gars d’un village qui se trouve à 12 km du sien, mais qui est de langue d’oïl, alors qu’elle était de langue d’oc.
Elle avait franchi une frontière symbolique, que l'on respectait habituellement.
Et donc, à un niveau strictement empirique, il existe bien des gens qui ont une identité, non seulement franco-française mais limousine, picarde, bretonne, etc (on reviendra sur la complexité de la chose, car bien sûr, c'est plus compliqué!)
Et en quoi serait-il gênant qu’on ne soit pas tous des descendants d’immigrés ? Que certains s’estiment être de « vieux Français » (ou des Québécois pure laine)
Le problème est qu’on ne fasse pas de cette « vielle souche » française (ou québécoise) un argument ethno-racial, un motif à exclure.
Il faut donc arriver à séparer les 2 aspects
Et si les 2 se trouvent mêlés actuellement, ne faut-il pas trouver comment séparer le bébé et l’eau (sale) du bain, plutôt que les jeter ensemble aux orties ?
Vous me direz, c’est hors de saison ; le problème aujourd’hui c’est le développement d’une attitude de rejet, c’est le gouvernement qui ethnicise les Roms, fait voter loi sur loi contre les étrangers, etc.
OK mais….
Je déteste les classements entre « bons » et « méchants » : je l’ai dit aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois[1], et cela ne vaut pas seulement quand on idéalise les bons partisans de la laïcité, face aux mauvais que l’on qualifie rapidement d’ « intégristes ».
On n’est pas non plus les bons antiracistes en guerre contre les méchants racistes.
La bonne conscience, à la porte...
En revanche, gagner la bataille du racisme, c’est devenir assez intelligents pour offrir à toutes/tous, y compris celles et ceux qui nous révulsent, un projet OU ILS SONT INCLUS.
Être capable de proposer un avenir partagé, inclusif.
Un avenir qui délivre de la peur, des crispations, de la haine.
Un avenir où tous/toutes puissent se projeter.
C’est que j’appelle : le COUP D’APRES.
Alors certes, je suis à la fois utopique et réaliste, c'est-à-dire que je ne pense pas que 100% des gens l’accepteront.
Ce que l’on peut raisonnablement espérer, en revanche, c’est que cesse de grandir le flot de celles et ceux qui sont attirés vers celles et ceux qui surfent sur les craintes et frayeurs diverses, qui creusent les antagonismes en les survalorisant, en les mettant au devant de la scène.
C’est que se produira alors une coupure entre une petite minorité d’indécrottables adeptes du racisme, et une majorité qui leur ressemblait, semblait épouser leur vue, mais il s’agissait surtout de la mise en mots de leurs inquiétudes.
Il s’agissait surtout de gens qui n’arrivaient plus à se projeter dans un avenir partagé, et ressentaient une menace.
Le coup d’après, c’est qu’a réussi Jaurès en 1905.
Jaurès revenait pourtant de loin. Il avait été partisan de la laïcité intégrale, c'est-à-dire de considérer les catholiques intransigeants[2] comme des ennemis à abattre. Il avait été un « super Combiste », c'est-à-dire quelqu'un voulant aller plus loin que les mesures prises par Emile Combes.
Et, en fait, plus on tapait sur les catholiques intransigeants, plus ils s’avéraient dangereux, et plus il fallait prendre des mesures radicales contre eux.
Jaurès a heureusement finit par comprendre, qu'il s'agissait d'un engrenage fatal pour la démocratie, et pour ce qu’il appelait la « République sociale ».
Il a viré, et a changé de stratégie.
Il s’est dit : supposons le problème résolu et les catholiques acclimatés à la laïcité… et, à partir de là, cherchons comment ils pourraient effectivement s’y acclimater.
Et il est passé d’une laïcité intégrale à une laïcité accommodante.
Une laïcité qui sépare un noyau laïque du respect des traditions (et oui, Jaurès il a dit qu’il y aurait « injustice et violence » à prendre des dispositions qui troubleraient les gens dans leurs traditions et leurs habitudes[3])
Il a soutenu Aristide Briand, qui ne mélangeait pas, dans la proposition de loi, sur la séparation des Eglises et de l'Etat, le bébé et l’eau du bain.
Et autant la recherche de la laïcité intégrale, le combat des bons laïques contre les méchants catholiques, a été une impasse, autant la loi de 1905, a rapidement doublement gagné (en établissant la laïcité et en ramenant le calme), malgré le refus du pape.
Le pape bien embêté de ne pas avoir la « persécution » qu’il appelait de ses vœux, car elle aurait durci le combat et remobilisé ses troupes.
Voilà ce qu’il faut entendre par le coup d’après.
Voilà ce que cherche votre Baubérot chéri : avoir un coup d’avance sur l’événement, et non être tout le temps à sa traîne.
Voyons ce que cela peut signifier pour les dits souchiens, gaulois, pur laine et compagnie
(A suivre : promis juré : je ne vous ferai guère attendre)
[1] Où certains profs ont manqué de civilité à l’égard de Valérie Pécresse. On n’était pas dans un meeting politique. Que ces profs ne s’étonnent pas d’avoir des élèves inciviles : ils donnent eux-mêmes le mauvais exemple !
[2] L’intransigeantisme est un terme qui a, lui, beaucoup plus de validité scientifique que celui d’intégrisme, comme j’ai tenté de l’expliquer à Blois (mais en 3 minutes ce n’était pas évident) et la modératrice a répliqué : « il y a d’un côté la science, de l’autre la vie » ! Légère contradiction quand on prétend lutter contre « l’obscurantisme » !
[3] Vous trouverez cela (et bien d’autres choses passionnantes encore) dans l’excellent ouvrage de mon éminent collègue, et néanmoins ami, Jean Baubérot, L’intégrisme républicain contre la laïcité, L’Aube, 2006, p. 171 (mais que cela ne vous dispense pas de lire tout le livre, petits coquins)
11:21 Publié dans Laïcité et diversité culturelle | Lien permanent | Commentaires (4)

