30/08/2010
L’insupportable légitimité de l’autre.
Tous concernés, et pas seulement les dits « Souchiens », par les bouleversements du monde.
D’abord, une annonce :
Michaël Ferrier (cf. le Blog des 27 juillet et 3 août, ainsi que les présentations élogieuses de Ph. Pons dans Le Monde du 21 août et de Cécile Guilbert dans Le Monde des livres du 27 août) présentera son ouvrage,
Sympathie pour le fantôme (Gallimard)
à la Librairie Tropique, 63 rue Raymond Losserand, Paris XIV, métro Pernety), Samedi prochain 4 septembre à 18 Heures.
Si vous êtes francilien et que
- vous vous intéressez à une autre façon de poser le débat sur l’identité nationale,
- vous êtes curieux de connaître l’«excentricité [qui] s’enracine dans une riche histoire, pan attachant et largement inconnu à l’étranger[1], de la culture japonaise » (Ph. Pons, article cité),
- ou, simplement, vous aimez la littérature jubilatoire,
venez discuter avec l’auteur.
Maintenant, voici la suite de la Note du … 19 août (eh, comme le temps passe….).
Petit résumé du 1er chapitre:
je rappelais qu’en 50 ans, la France est passé d’un pays « blanc », possédant le 2ème Empire colonial du monde (l’une et l’autre de ces caractéristiques étant apprises à l’école), à une nation pluriculturelle, puissance moyenne, ayant perdu une part de sa souveraineté dans le cadre de l’Union européenne.
Tout cet ensemble de bouleversements ne peut que provoquer des incertitudes, des tâtonnements, du désarroi.
Cependant toutes ces réactions ne sont pas spécifiquement françaises, même si la France est parmi les pays où elles sont exacerbées.
Pourquoi cette situation ?
Mon hypothèse est que nous sommes en train de quitter une époque historique qui s’est amorcé avec la Renaissance et a eu son apogée au XVIIIe-XIXe siècles, avec les Lumières et le Scientisme.
Non pas pour « retourner au Moyen-Age », comme certains les prétendent de façon vraiment « obscurantiste », mais pour basculer dans une nouvelle période.
Bien sûr, tout cela est une affaire de nomination. Dans les manuels d’histoire, vous trouverez de grandes divisions : Antiquité, Moyen-Age, Temps Modernes, Epoque contemporaine.
(les sociologues, plus imprécis sur les dates, parlent de « modernité », et suivant les auteurs cela commence au XVIe ou au XVIIIe siècle)
Cela signifie un découpage en des séquences historiques, des périodes, avec un commencement et une fin.
D’ailleurs, à un niveau au dessus des dits manuels (qui entre parenthèse, présentent depuis 12 ans vite et de façon erronée la laïcité. Nous y reviendrons) les historiens parlent d’«Antiquité tardive » et de « Moyen Age tardif ».
Mais, bizarrement, ils ne parlent pas de « Temps modernes tardifs » et, encore moins d’«Epoque contemporaine tardive ».
Au contraire, l’époque contemporaine, si elle commence en 1789, et, au fur et à mesure que « le temps passe », elle s’étire dans le temps.
Dans le Ancel de 1930, elle va jusqu’aux lendemains de ce que le manuel nomme « La guerre européenne » (cele de 14-18)
Le Mallet-Isaac de 1953 va jusqu’en 1939.
Et, pour les derniers manuels, l’époque contemporaine va jusqu’au début du XXIe siècle.
Logique me direz-vous. Mais cela signifie implicitement de ratifier la thèse de « la fin de l’histoire » : celle-ci est devenue immobile, et l’époque contemporaine va durer jusqu’à la fin des temps !!!
C’est absurde. C’est simplement que nous n’arrivons pas à analyser le présent de façon historienne.
Les sociologues ont quand même l’intuition que « les temps changent » : d’où les termes de post-modernité, ultramodernité, modernité radicale, modernité avancée…
Mais il manque alors, le plus souvent, un ancrage historique. Quand ils comparent c’est, au mieux, à l’échelle d’1/2 ou de ¾ de siècle.
Heureusement le Grand Zorro de la science socio-historique (cad votre très humble serviteur) arrive, avec ses bottes, son ordinateur et son grand chapeau. Et il va vous expliquer le schmilbick.
Vous saurez tout sans rien payer, veinardes et veinards.
D’abord, puisque même les historiens parlent de « temps modernes », allons y pour la notion sociologique de « modernité ».
Mais à condition de la diviser en séquences, pour qu’il ne s’agisse pas d’une notion historiquement imprécise.
En gros (cela varie suivant les sociétés et les domaines)
- la modernité émergente (de la fin du XVe à la fin du XVIIe),
- la modernité ascendante (Fin XVIIe- au 2/3 du XIXe),
- la modernité établie (2/3 XIXe-2/3 XXe)
- et la modernité tardive (depuis lors).
Et oui, la modernité, elle était jalouse de constater que l’Antiquité pouvait être tardive, le Moyen Age, itou. Elle a dit : « Eh moi alors ! ». Qu’a cela ne tienne M’dame modernité, votre age tardif est avancé.
Pourquoi « modernité tardive » ?
Parce que nous sommes en train de quitter les 2 événements structurels majeurs qui ont été les principaux fondements de la modernité.
(je schématise un peu car, si la plupart des internautes qui surfent sur le Blog sont géniaux, il y a aussi parfois quelques handicapés de la bulbe, et j’essaye de ne pas être raciste envers mes frères inférieurs !)
Au fondement de la modernité émergente il y a ce que Ch Grataloup (dans un livre qui est très belle synthèse[2]) nomme la « capture de l’Amérique » par l’Europe (p. 121 ss.).
Cette « capture » a « changé la donne », avec « la guerre bactériologique involontaire des Européens », l’afflux de métaux précieux qui a conduit au « dopage économique de l’Europe » et à faire une double coupure dans l’Eurasie (suprématie de l’Europe sur le Chine et autres ; émergence de l’Euroamérique).
Mais « l’Europe tempérée a produit le sous-développement sous les tropiques » (p. 141 ss du même ouvrage)
La globalisation remet fondamentalement en cause ce premier fondement de la modernité.
Au fondement de la modernité ascendante, il y a la découverte progressive que la science pouvait avoir des applications pratiques, apporter du « bien être », changer la « vie ici-bas »… que l’on va considérer socialement comme la vie tout court (« la vie dans l’au-delà devenant progressivement une croyance privée).
Bref, avoir l’utopie de la conjonction des progrès : le progrès scientifique permet le progrès technique, qui permet le progrès moral et social.
Le rôle du politique étant précisément de faire que le progrès scientifico-technique induise du progrès social et moral.
Avec la version de droite : les z’élites tirent le reste de la société vers le haut, et le progrès moral conditionne le progrès social
Et la version de gauche : c’est plus d’égalité qui tire la société vers le haut, et le progrès social conditionne le progrès moral.
Quant aux femmes, droite et gauche s’accordaient pour leur dire : mouchez les marmots, nous les mecs on est rationnel pour les deux sexes, et vous, vous êtes si délicates et sensibles que s’en est un plaisir.
Un peu hystériques aussi, il faut bien l’dire[3], mais pas d’inquiétude il y a des médecins (hommes) pour cela.
Et dans sa sagesse infinie la France, pays des « droits de l’homme », a rechigné tant qu’elle a pu pour accorder le droit de vote aux femmes. Comme quoi, Gigi III, il faudrait peut être être un peu plus prudente quand on demande aux immigrés d’adopter « nos valeurs » !
Tout cela est exposé de façon brillantissime et définitive dans les œuvres immortelles de votre très dévoué serviteur, notamment à la fin du livre où il explique si lumineusement la laïcité à Monsieur Sarkozy[4]
(pour les franciliens, il y a un exemplaire à moitié prix chez Gibert, le 1er qui y va l’aura)
Et sera exposé encore plus lumineusement (si, si, c’est possible) dans les 2 prochains (janvier et mars 2011, on en reparlera bien sûr).
Où, pour l’attitude de la laïcité face aux femmes dans L’intégrisme républicain contre la laïcité (Aube, 2006, p. 29ss.).
Bref c’est cette conjonction des progrès qui est remise en question par toutes les préoccupations actuelles, écologiques, bio-éthiques etc, et plus généralement ce que l’on nomme « le principe de précaution »
Parfois, après avoir tiré très fort dans le sens de la croyance au progrès, eh bien on tire très fort, now, dans l’autre sens : cf. G. Bronner et E. Géhin L’inquiétant principe de précaution, PUF 2010 (je suis une peu moins d’accord avec eux qu’avec moi-même, mais ce livre est à lire).
Deux bouleversements majeurs.
Un tournant face à une période historique, en gros, de cinq siècles.
Comment voulez-vous que cela ne soit pas perturbant !
Et, face à cela, on trouve mille stratégies où la peur face à ces 2 bouleversements majeurs induit des attitudes rétrogressives (vous voyez, je parle savant quand je veux), nostalgiques (ah, c’était bien mieux quand on était entre Souchiens, avec nos valeurs : d’ailleurs on a tous été pour Dreyfus et Résistants, n’est-ce pas !) et/ou angéliques (s’il n’y avait pas les Souchiens, qui sont des Beaufs comme ce n’est pas possible, s’ils n’y avait pas les conservateurs, on serait bien) etc
Dans toutes ces stratégies, il existe un point commun : les bons et les méchants.
LE REFUS DE L’INSUPPORTABLE LEGITIMITE DE L’AUTRE .
Mon petit fils de 4 ans, joue aux bons et aux méchants, mais il sait que c’est plus compliqué et il n’y croit pas. Moi non plus.
C’est pourquoi je ne qualifierai pas ceux qui s’affirment « Souchiens » de « racistes ». Ils sont, comme tout un chacun, complexes, pluridimensionnels (et c’est d’ailleurs cela qui les sauvera de la position où ils s’enlisent).
Je connais un dit Souchien revendiqué qui a voté FN à la présidentielle de 2002. (et s’apprêtait d’ailleurs à voter Jospin au second tour). Eh bien s’il y avait une chasse « à l’Arabe », comme il y a eu une chasse « aux Juifs » sous Vichy, je lui confierai des enfants arabes, absolument persuadé qu’il les défendrait au péril de sa vie.
Ceci dit, les propos colportés favorisent le racisme. Et il y a du racisme qui circule, qui se développe dans cette situation d’inconfort
Et le « Souchisme » le favorise, faute d’analyser ce qui est en train de se passer.
Il ne faut pas rejeter dans l’impensé l’une ou l’autre de ces propositions.
Un peu de dialectique, camarades.
A suivre.
[1] C'est-à-dire, hors du Japon. Cela me rappelle une fois où j’arrivais à Tokyo dans un avion Air France, où il y avait pas mal de Français. Pour les passeports : deux fils différentes, une courte, où attendaient les Japonais, et une longue. Un couple arrive avec une fillette et se met dans la file longue.
La fillette leur demande pourquoi ne pas aller dans cette file et pas dans la courte. Réponse d’un des parents : « Parce que nous sommes dans la file des étrangers ». Et la fillette alors de rétorquer : « M’enfin, nous sommes Français, nous n’sommes pas des étrangers ».
[2] Géo-histoire de la mondialisation, Armand Colin, 2007.
[3] Comme le rappelle http://www.osezlefeminisme.fr : « hystérique » vient de « utérus » d’où « le célèbre ‘hystériques mal baisées’ auquel les féministes répondaient dans les années 1970 ‘Mais la faute à qui, camarades’ »
[4] La laïcité expliquée à M. Sarkozy et à ceux qui écrivent ses discours, Albin Michel 2008 (cf. p. p. 235 ss)
13:03 Publié dans LA DOUCEUR TOTALITAIRE | Lien permanent | Commentaires (5)

