03/02/2006
LA "LIBERTE D'EXPRESSION" ET SES MULTIPLES FACETTES
Dans la vie, on ne fait pas toujours ce que l’on veut : je vous avais annoncé un dialogue sur l’universalisme républicain, et, depuis avant hier (mercredi), on me demande de divers côtés ma position sur l’affaire des caricatures antimusulmanes. Alors, je repousse d’une semaine mon propos pour tenter de réfléchir au problème de la liberté d’expression, cela d’autant plus que je « rumine » pas mal de choses à ce sujet depuis longtemps et qu’une autre affaire concernant la liberté d’expression en France n’est guère connue (mais c’est précisément le rôle du Blog d’attirer l’attention sur des sujets importants qui ne font pas la une des médias).
1) Quelle est cette autre affaire ? Tout simplement une condamnation de la France, par la Cour européenne des droits de l’homme pour…atteinte à la liberté d’expression. C’est la seconde condamnation pour le même motif en quelques semaines, et la troisième condamnation de la France par la Cour européenne en un peu plus de 6 mois (cf. pour les 2 précédentes, les Notes: "Gambetta guillotiné" du 23 décembre 2005 et "Trève estivale" du 29 juillet 2005; vous les retrouverez facilement grâce à la rubrique "Archives", en bas à droite après la rubrique "Commentaires récents", cela vous permet de cliquer sur le mois que vous voulez). Pour un pays qui se veut « la patrie des droits de l’homme » avouez que ce n’est pas très glorieux et mérite réflexion.
Votre Blog favori vous a déjà parlé des deux premières condamnations. Voyons maintenant la troisième. J’ai trouvé l’information dans Le Monde (2 février 2006) : Paul Giniewski avait publié une réponse à l’encyclique « Splendeur de la vérité ». Il y écrivait : « De nombreux chrétiens ont reconnu que l’antijudaïsme des Ecritures chrétiennes et la doctrine de l’ « accomplissement » de l’Ancienne Alliance par la Nouvelle conduisent à l’antisémitisme et ont formé le terrain où ont germé l’idée et l’accomplissement d’Auschwitz ». Poursuivi par l’association « Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne » (des gens qui considèrent que l’identité française est avant tout chrétienne) pour « diffamation raciale envers la communauté chrétienne », M. Giniewski s’est vu condamné en première instance, puis en cour d’appel, la condamnation étant confirmée par la Cour de cassation.Première source d’étonnement : trois procès qui, chaque fois, se terminent par une condamnation. Vous en avez entendu parlé, vous ? Moi, jamais et les amis que j’ai consultés (et qui sont sensibilisés soit sur les problèmes de liberté d’expression, soit sur les relations judéo-chrétiennes) non plus. Il y a peut-être eu quelques lignes dans les journaux car personne n’a le temps de les lire de A jusqu’à Z, mais si cela avait fait un gros titre on s’en souviendrait sans doute. Dans la hiérarchie de l’information, cette affaire a été considérée comme sans importance. C’est pourtant grave et il est intéressant de constater que Le Monde publie l’info juste après celle sur les « caricaturistes de Mahomet » et que celle dernière se termine par « l’islam est à nouveau face au défi de la liberté de conscience et d’expression. » Et si la France se trouvait face au même défi…
Je ne connais pas M. Giniewski. En revanche, j’ai polémiqué, parfois, contre sa position admirative de la politique israélienne. Je n’ai donc aucun atome crochu avec lui, mais je suis choqué qu’il y ait eu condamnation sans que les medias s’en soient émus. La question de la responsabilité de l’antijudaïsme chrétien dans l’antisémitisme contemporain est une question très importante, en débat parmi les historiens. Mon collègue et ami Gilbert Dahan, spécialiste du Moyen-Age, insiste sur les différences entre les deux. Travaillant sur le XIXe siècle, je suis sensible à l’emboîtement de l’antisémitisme contemporain sur l’antijudaïsme chrétien et la polémique anti-juive de certains socialistes comme Alphonse Toussenel (les internautes que cela intéresse peuvent lire le chapitre que Valentine Zuber et moi avons consacré à ce sujet dans notre livre Une haine oubliée, Albin Michel, 2000, 239-254). Mais peu importe. On peut juger le propos excessif, le critiquer, le combattre si on le juge nécessaire, fort bien. En faire un délit, n’est-ce pas une atteinte à « la liberté d’expression » ?C’est ce qu’a considéré la Cour européenne des droits de l’homme qui vient donc une nouvelle fois de condamner la France pour violation du droit à la liberté d’expression. La Cour estime que M. Giniewski a apporté une « contribution » à un « très vaste débat d’idées déjà engagé ». Une nouvelle fois, on peut constater qu’il est précieux qu’une telle institution existe et permette de déconnecter les droits de l’homme du cadre de l’Etat-nation. Certes, pas plus qu’une autre instance la Cour européenne n’est infaillible, mais elle donne une garantie supplémentaire et dans les trois condamnations qu’elle a portée contre la France ces derniers mois je suis persuadé qu’elle avait raison.
2) J’ai fait exprès de rapporter d’abord l’info que, sans doute, la majorité des internautes du Blog ne connaissaient pas, avant de parler de la défense de la liberté d’expression à propos des caricatures antimusulmanes. Car il faut s’étonner du fait qu’à ma connaissance personne n’ait publiquement relié les deux affaires. Significatif, non ? En tout cas, n’oublions pas que les atteintes à la liberté d’expression, viennent de plusieurs côtés, y compris de la France deux fois condamnée par la Cour en quelques mois à ce sujet.2.1) Mais cela ne doit pas servir non plus de prétexte pour ‘noyer le poisson’. Le droit à la critique de la religion fait partie de la liberté de conscience (de ce j’appelle la pratique sociale de la liberté de conscience) et donc de la laïcité. Là-dessus ma position est claire et permanente. D’ailleurs, la Déclaration internationale sur la laïcité, publiée dans le Blog et que vous pouvez signer, mentionne la possibilité du « blasphème ». Cela a entraîné certains refus de signature (même si, rassurez-vous, des croyants de toute confessions ont signé le texte) mais nous l’avons gardé. Pas d’équivoque donc.
A celles et ceux qui n’ont pas cru devoir s’associer à la Déclaration pour cette raison, aux musulmans choqués par ces dessins, je dirai qu’il doit avoir égalité entre le droit de croire et le droit de ne pas croire, que ces deux droits doivent pouvoir s’exprimer et qu’il ne s’agit pas d’une liberté statique, mais d’une liberté dynamique, en débat où l’on peut tout aussi bien critiquer ceux qui prônent l’athéisme que ceux qui prônent telle ou telle croyance. En particulier, les musulmans ont parfaitement le droit de ne jamais vouloir représenter le Prophète et on doit respecter leur liberté. Mais cet interdit ne saurait s’appliquer à ceux qui ne sont pas musulmans. La laïcité n’est pas le refus du sacré, c’est le refus du sacré social, d’un sacré qui s’imposerait obligatoirement en dehors de l’adhésion personnelle.A celles et ceux qui auraient des réactions d’indignation au premier degré, je leur demanderai s’ils respectent bien la liberté d’expression de leurs adversaires. Je trouve assez drôle que crient très fort des gens qui parlent d’ « injure » ou de « trahison » faite à la laïcité dès qu’on lui ajoute un adjectif. Pour eux, parler de « laïcité plurielle » (comme l’a fait un temps la Ligue de l’enseignement) relève d’un blasphème impardonnable !
J’avais déjà écrit (où ? je ne sais plus) que, pour moi, le droit de critiquer et de caricaturer le Christ par exemple, devait être égal au droit de critiquer ou de caricaturer Jaurès (qui n’est pas le petit saint qu’en fait la ‘gôche’ française). J’ai exactement le même point de vue quand il s’agit de Mahomet ou de l’islam. Un bon critère d’équité, de la part d’un individu de gauche consiste à se poser la question : aurais-je accepté que l’on tourne ainsi Jaurès (ou tout autre figure emblématique de ses propres idéaux) en dérision ?
2.2) En effet, le droit à la critique ne supprime pas le droit à critiquer la critique mais, au contraire, doit l’inclure. Un dessin qui indique qu’il faut cesser les attentats-suicides parce qu’on manque de vierge au paradis est drôle et attaque une croyance qui peut entraîner du fanatisme. En revanche quand Mahomet est représenté (dans deux dessins) avec un turban qui comporte une bombe en son milieu, cela signifie que l’islam en tant que tel, dans son fondement même, se trouve assimilé au terrorisme. Libération a publié le premier dessin et s’est refusé à publier le second et ceux qui « sont offensants pour toute une communauté » (3 février). Je pense que Libé a eu parfaitement raison de refuser le piège du tout ou rien, de ne pas réagir au quart de tour, de prendre le temps du débat interne et de faire un choix. De même Le Monde me semble avoir réagi astucieusement avec le dessin de Plantu (pour une fois que je peux louer la presse, moi qui la critique souvent…).
2.3) A examiner ce qui se passe, on trouve un paradoxe dangereux : le fait que ces caricatures donnent lieu à des manifestations, à la demande d’excuses voire de mesures répressives est en train de créer une sorte de devoir de les reproduire. Où est la liberté d’expression si l’on est (moralement) obligé de publier des dessins avec lesquels on est en désaccord formel ? La liberté d’expression est tous azimuts : c’est le droit de publier mais de ne pas publier ce qui apparaît comme offensant ou être un appel à la haine, tout comme c’est le droit de croire et de ne pas croire. Battons nous avec autant de vigueur contre un pseudo devoir qu’aurait maintenant tout media de diffuser de telles caricatures antimusulmanes.
2.4) La liberté d’expression n’est pas un absolu (un nouveau sacré social !) qui devrait entraîner des réflexes style chien de Pavlov. Comme toute liberté est peut être limité par d’autres libertés : l’ « ordre public » démocratique (qui selon l’article un de la loi de séparation, est la seule limite légitime à l’exercice public du culte) est, précisément, l’articulation des différentes libertés.2.5) Je l’ai indiqué, la liberté d’expression est réciproque, à charge de revanche. On le dit haut et fort pour les musulmans, mais il faut le dire aussi pour nous. J’aurais souhaité que des caricatures soient également publiées par la presse pour exercer le même droit à la critique, au soupson, à la mise en scène caricaturale à l’encontre des auteurs et de certains diffuseurs empressés des caricatures. Je remarque que personne n’a publié de caricature caricaturant les auteurs des dessins (pourquoi pas ?), ou montrant Serge Faubert se frottant les mains et se disant qu’il allait avoir, pour France-Soir, une formidable publicité gratuite alors que les ventes du journal sont au plus bas. Bien sûr, il prétend que cela n’a pas joué et se drape dans les plis du grand défenseur de la laïcité et de la liberté d’expression. Mais, pourquoi prendrait-on son propos pour argent comptant ? Il n’est guère crédible : il y a dix ans, quand un rapport parlementaire parlait de « religions reconnues » (ce qui est contraire à l’article 2 de la loi de séparation) et accusait sans preuve certains groupements religieux, Faubert applaudissait des 2 mains. Ses grandes phrases vertueuses, son invocation de Voltaire me fait bien rire.
2.5) Il y a une réflexion spécifique à mener sur les photographies, les dessins, les caricatures. Je voudrais donner ici mon expérience d’historiens : une caricature frappe l’imagination beaucoup plus qu’un texte et si on peut signaler dans un écrit ou oralement le fait que la situation est calme, cela ne sera jamais caricaturé. J’ai souvent constaté que les expositions, faites par des profs qui avaient un souci très louable de montrer aux élèves des dessins et des caricatures d’époque, donnait une image tronquée de la réalité (de l’histoire de la laïcité notamment) : l’événement spectaculaire, le conflit se trouvait privilégié, les accommodements devenaient invisibles.
Par ailleurs, les caricatures du XIXe siècle ont grandement contribué par leur représentation du « juif », du « franc-maçon », du « protestant » d’un côté, du « jésuite », du « moine », du « clérical » de l’autre à ce qu’A. Leroy Beaulieu a appelé en son temps « les doctrines de haines » dont le résultat a été, entre autre, la condamnation injuste de Dreyfus et l’exil de 30000 congréganistes (cf. toujours Une haine oubliée, ouvrage déjà cité). La caricature comporte le risque de réduire l’être humain à une essence fantasmée, elle est moins dans le rationnel que l’écrit, elle repose sur la connivence. Attention donc, pour les caricaturistes, de ne pas renforcer les idées reçues, les stéréotypes
2.6) Des caricaturistes se plaignent, dans Le Monde (3 février) d’une liberté d’expression moindre aujourd’hui qu’il y a 20 ou 30 ans. Je partage globalement leur avis. Encore une fois, la condamnation, à 2 reprises, de la France par la Cour européenne des droits de l’homme en est un indice (inquiétant) parmi d’autres. Pourquoi ce recul de la liberté d’expression ? : vous le saurez bientôt car l’historienne de 2106 qui s’est penchée sur la France de 2006 (cf. la Note « La douceur totalitaire I ») a travaillé la question. Et c’est important de tenter de comprendre ce qui est en train de se passer. Retenons, pour aujourd’hui que « l’islam », « le monde musulman » (pour reprendre les termes employés) est loin d’être seul en cause. Il constitue un miroir grossissant de problèmes beaucoup plus globaux. Cela fait qu’encore une fois c’est à son propos que se déclanche une « affaire », que se déchaînent les affects. Nous sommes (en Occident) scandalisés par les demandes de sanctions, beaucoup de musulmans se sentent, une nouvelle fois, blessés et humiliés. Pour toutes celles et tous ceux qui ne veulent pas d’un choc des civilisations, cela est très inquiétant.
C’est pourquoi j’ai tenté de prendre en compte la complexité de cette affaire et je me suis dit que cela valait la peine d’en parler un peu longuement.
PS: pour Clicillic: effectivement, je n'ai pas reçu le dit commentaire... et donc je ne l'ai pas supprimé. Ceci dit votre question sur la liberté d'expression pour les commentaires du Blog tombe à pile par rapport à cette Note: je n'ai supprimé qu'une seule fois des commentaires, il y avait un ensemble de gens qui, au moyen du Blog, s'envoyaient des remarques à forte connotation sexuelle, remarques qui n'avaient absolument rien à voir avec les Notes. Le Blog était, en quelque sorte, pris en otage. J'ai laissé faire au début, espérant que cela se calmerait tout seul. Comme cela n'a pas été le cas, j'ai prévenu, dans une Note, que je considérais que cela suffisait et j'ai enlevé tous les commentaires de ce type, sans rapport avec aucune des Notes.
Pour le moment, ce fut le seul cas où j'ai eu à intervenir. Mais je me réserve le droit d'intervenir également en cas d'injures, de propos à caractère raciste ou diffamatoire. Par contre toutes les critiques sont les bienvenues (et les éloges aussi!!!). Je ne peux malheureusment pas répondre à tout le monde: c'est déjà très acrobatique d'insérer le temps d'actualisation du Blog dans mon emploi du temps, mais je lis tous les commentaires. Merci à leurs auteurs: ils contribuent à l'intéret du Blog; qu'ils sachent que je leur en sais grè. Donc j'attends votre commentaire.
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09:35 Publié dans POINT DE VUE | Lien permanent | Commentaires (3)

