12/12/2005
LA COMMEMORATION CONTINUE
La commémoration continue : brièvement, pour ce qui me concerne, vous pouvez lire le chat sur le site du Monde (n° daté du 13 décembre), je serai à Poitiers (Espace Mendès France) mercredi 14 matin, à l’Assemblée nationale à une table ronde à 16 h l’après midi, en colloque à Carcassonne le vendredi 16 et à Bruxelles, pour un autre colloque, organisé par l’ULB, le samedi 17. Article es également à paraître dans l’International Herold Tribune et dans L’Hebdo des socialistes.
Mais surtout il faut penser à la suite : deux choses importantes
- pour toutes celles et ceux qui pensent que la laïcité n’est pas que française et que certaines façons d’en parler relèvent plus du ‘national universalisme’ que de la laïcité, la Déclaration Internationale sur la laïcité (cliquer sur la catégorie : Monde et laïcité pour pouvoir la lire) peut être signée par tous (pour le moment environ 250 universitaires de 32 pays et une cinquantaine de responsables associatifs). Des versions en anglais, arabe, espagnol, vietnamien existent. Une version en néerlandais est envisagée.
- Les Impensés du Centenaire vont se poursuivre jusqu’à fin décembre (le prochain : mercredi soir 14). En 2006, dès janvier, vous allez bénéficier en première mondiale, du nouveau feuilleton : Les Impensés II, Le retour. Il s’agit, à partir du levier de la laïcité (comprise au sens large), d’effectuer une critique de la société française. Une critique inédite. En effet, chères blogeuses et chers blogeurs, ne le répéter pas mais je viens d’inventer une machine à traverser le temps. J’ai ainsi rencontré un historien travaillant, en 2106, sur la société française de 2006. Et je me suis glissé dans son bureau pour lire l’ouvrage qu’il est en train de rédiger sur ce sujet. Vous verrez, c’est stupéfiant ! Avant de revenir dans notre temps à nous, je lui ai piqué son manuscrit et je vais vous en faire bénéficier.En attendant, je vous livre l’interview publiée par le quotidien Les Echos (vendredi 9 décembre). On y trouve, en résumé synthétique et très lisible, beaucoup des thèmes que j’ai déjà livrés dans ce blog, mais de façon plus compliquée. Les deux journalistes (Carine Fouteau et Françoise Fressoz) m’ont fait parler pendant un peu plus de deux heures et en effectué, ensuite, un remarquable travail de mise en forme.
Voici cette interview (en vous priant de m'excusez sur les tailles des caractères que je n'arrive pas à maîtriser!):
On célèbre aujourd’hui le centenaire de la loi de 1905 portant séparation des églises et de l’Etat. Mais l’histoire de la laïcité en France a commencé en réalité bien plus tôt….
Tout a commencé avec la Révolution française, pourrait- on dire pour simplifier mais ce ne serait pas complètement exact. Car il ne faut pas négliger, avant la Révolution, l’influence du gallicanisme, la prétention qu’a le roi de France de jouer un rôle important dans la Chrétienté et d’être en France, le chef temporel de l’Eglise. C’est cette tradition qui débouchera en 1790 sur la Constitution civile du clergé : les Constituants organisent les diocèses et les paroisses à la manière de circonscriptions administratives. Ils font élire le clergé. Ils refont l’Eglise à l’image de l’Etat.
Qu’apporte, concrètement, la Révolution française ?
Elle apporte les principes de la laïcité mais elle est en même temps incapable de les faire appliquer. Le premier de ces principes c’est la liberté de conscience. L’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme indique : “ nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses ”, à condition que “ leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ”. Le problème, c’est que l’ordre public révolutionnaire ne sera pas un ordre public démocratique. La religion et l’opposition à la Révolution sont trop intimement liées. Lorsque Bonaparte arrive au pouvoir, les catholiques pratiquants sont suspects de terrorisme.
L’autre grand principe laïque c’est l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme qui dit que “ la souveraineté vient de la Nation ”, alors qu’auparavant elle provenait de Dieu.
C’est, pour l’époque, une très grosse rupture.
Oui et une rupture tellement importante que la Révolution ne réussira pas en réalité à couper le cordon ombilical entre le politique et le religieux. Elle tentera, avec la Constitution civile du clergé, une sorte de nationalisation de l’Eglise catholique afin que celle- ci puisse attester la Révolution. Lorsque cette tentative échouera, elle essayera de s’auto-légitimer religieusement avec le calendrier et les cultes révolutionnaires. Mais là encore ce sera l’échec : on ne crée pas une religion par décret.C’est en fait Napoléon qui réussit à instaurer ce que vous appelez le premier seuil de laïcisation …
Sur les principes, Napoléon est en retrait par rapport à la Révolution mais dans les faits c’est lui qui parvient à faire vivre, pour la première fois, en France ce qu’on pourrait appeler, avec Aristide Briand une « semi laïcité ». L’Etat ne dépend plus du religieux. Napoléon le symbolise bien : il veut être sacré par le pape mais c’est lui même qui se coiffe de la couronne. La loi reste laïcisée puisque le Code civil, élaboré entre 1800 et 1804, ne comporte aucune norme religieuse. Le pluralisme des cultes est garanti – sauf cas d’instabilité politique_ mais la légitimité sociale de la religion est reconnue : elle est source de la morale qui permet le vivre ensemble. Elle exerce, à ce titre, une mission de service public, sous la protection et la surveillance de l’Etat.Comment ces principes fonctionnent- ils dans la société?
Au XIXème siècle, les Français, dans leur majorité ne sont ni des catholiques à 100% ni des athées convaincus. Ils veulent pouvoir avoir l’Eglise catholique à leur disposition quand ça leur plait et ne pas trop lui obéir pour autant. Dans ce rapport ambivalent, la femme maintient la proximité et l’homme la distance. Ce partage des rôles familiaux explique en partie pourquoi le droit de vote des femmes a été si tardif en France. Entre les deux guerres, le Sénat, contrôlé par le parti radical, le leur a toujours refusé parce qu’il pensait qu’elles étaient sous « influence cléricale ».
A partir de Napoléon, la médecine et, dans une moindre mesure l’éducation commencent à s’émanciper de la religion. Pourquoi ?
C’est une évolution fondamentale, dictée par des raisons politiques : à partir du moment où ils ne pouvaient plus se légitimer par la religion, les régimes politique qui se sont réclamé de 1789 ont tous cherché à le faire par l’idéologie des Lumières, c’est-à-dire par le progrès de la science et de la raison .Il fallait que cela se traduise, pour le Français moyen, par des avancées en terme de savoir et de santé. La médecine et l’école sont devenues des instances de légitimation politique fortes. Napoléon a commencé par créer des lycées publics parce c’est la formation des élites qui l’intéressait. Mais progressivement, l’école primaire a, elle aussi, cherché à s’émanciper du religieux : la loi Guizot de 1833 crée l’instituteur et lui assure une certaine condition sociale. La loi Falloux de 1850, même si elle est considérée comme cléricale, améliore la condition de l’instituteur et oblige les communes à entretenir une école de fille.
Quel rapport l’école primaire laïque entretient- elle avec la religion ?Les cours d’histoire, de mathématiques sont de la responsabilité de l’instituteur laïque. Mais ce qui reste au cœur de l’école, c’est l’enseignement de la morale religieuse. C’est un héritage de Napoléon et de Portalis qui pensaient que la religion, avec le désir du paradis et la crainte de l’enfer, était un bon éducateur moral : elle aidait à supporter les douleurs de la vie et les inégalités sociales. Cette légitimité morale donnée à la religion, a été constamment battue en brèche au XIXème siècle par le camp laïque et l’extrême gauche qui la jugeait totalement réactionnaire.
Constate-t-on, à l’époque, les mêmes tensions dans le reste de l’Europe ?
Non. Si l’ on prend la Grande- Bretagne, par exemple, l’équilibre entre la sécularité et le religieux a été beaucoup plus facilement assuré sans doute parce que l’anglicanisme a toujours été une religion plus libérale que le catholicisme. Un exemple : là bas, c’est un fils de pasteur qui a inventé le procédé de l’accouchement sans douleur. Il connaissait l’hébreu et il a pu réinterpréter la fameuse phrase “ tu accoucheras dans la douleur ” par “tu accoucheras avec effort ” car le mot hébreu a les deux sens. Des pasteurs ont évidemment protesté mais la bataille a été gagnée lorsque la reine Victoria, chef temporelle de l’Eglise anglicane, a accouché sans douleur en 1853.
Dans la “ guerre des deux France ” qui a agité tout le XIXème siècle, qui étaient les principaux acteurs ?
Il y avait d’un côté une minorité de catholiques, les intégralistes qui voulaient que le catholicisme englobe tous les aspects de leur vie. Le pape les a soutenus à partir de l’échec des révolutions de 1848 parce qu’il craignait que le trouble s’installe dan ses propres Etats. Il y avait, de l’autre côté, une minorité de militants libre penseurs qui se sont radicalisés lorsqu’ils ont vu Napoléon III qui se réclamait du drapeau tricolore, faire alliance avec l’Eglise catholique. Cela les a profondément heurtés. Cette querelle des deux France s’est ensuite exacerbée au moment de l’affaire Dreyfus, traduisant à mon avis une querelle sur l’identité nationale. La France est-elle fille aînée de l’Eglise? Est - elle fille de la Révolution ? La plupart des Français se situaient entre les deux. Mais le conflit s’est tellement radicalisé qu’ils ont été sommés de choisir leur camp. Et pendant un temps assez court mais très dense, de 1899 à 1904, la République s’est sentie tellement menacée qu’elle a été tentée par une laïcité intégrale, sans concession. Mais plus le gouvernement prenait des mesures anti-cléricales, plus il suscitait des troubles en retour. Il fallait sortir de ce cercle vicieuxOn en arrive à cette fameuse loi de 1905 qui débouche sur ce que vous appelez le second seuil de laïcisation, c'est-à-dire la laïcité.
Cette loi doit beaucoup au rapporteur de la commission Aristide Briand, qui est parvenu à se dégager du climat passionnel de l’époque pour synthétiser les attentes de la société. Ce franc-tireur génial a compris que la population française, encore à majorité paysanne, voulait plus de liberté sans pour autant renoncer aux secours de la religion. Il a su trouver le juste équilibre en se dégageant des pressions de tous bords. Cette loi est un pacte laïque. Elle rompt le lien concordataire avec Rome, ce qui est une vraie révolution. Mais elle met en même temps un terme au contrôle que l’Etat exerçait sur les Eglises _ elles seront plus libres après la loi de 1905 qu’avant _. Et elle débouche sur une séparation implicite de la libre pensée et de l’Etat.
Qu’est-ce qui, concrètement, change ?
L’institution religieuse s’est retrouvée privatisée au sens socio-économique du terme. De service public, comme La Poste, les Eglises sont devenues des services privés, ce qui ne les a évidemment pas empêchés de s’exprimer dans l’espace public. Au contraire ! La religion est devenue un choix privé, concurrent de la libre pensée. Et comme la libre pensée était très liée à l’Etat, c’est plutôt elle qui a accusé le coup de la nouvelle configuration. Sur le papier, le changement était plutôt brutal mais le mouvement s’est en réalité opéré en douceur : les Eglises ont perdu le budget de l’Etat, mais elles ont continué à bénéficier d’avantages en terme de terrains et de réparations. Les curés ont été “ licenciés ”, mais le “ plan social ” s’est étendu sur huit ans.
La loi de 1905 a été une loi d’apaisement au sens où pendant des années, le compromis a tenu. On a quand même vu ressurgir la querelle scolaire en 1984 et en 1994
En 1984 l’idée de Pierre Mauroy et de son ministre Alain Savary était de promouvoir, derrière ce qu’ils appelaient le grand service public de l’éducation, une école de la diversité. Ils considéraient, à juste titre, que ce qui menace l’école aujourd’hui n’est plus le catholicisme mais l’uniformité massificatrice. Dans leur projet, certains établissements pouvaient enseigner des langues régionales, comporter une référence à des valeurs religieuses… Les laïques purs et durs ont très mal réagi entraînant une forte riposte des défenseurs du privé. La réforme avortée a coûté son poste à Pierre Mauroy. En 1994 François Bayrou voulait, lui, assurer l’égalité de traitement entre l’enseignement laïque et catholique. Il a du à son tour reculer en raison de l’ampleur des manifestations. Tant que la France restera dans un modèle d’enseignement dualiste et non pluraliste, les lignes auront du mal à bouger.En 1989, on a vu apparaître les premières tensions liées au port du voile islamique à l’école. La laïcité a été bousculée par la mise en lumière d’une religion avec qui elle n’avait pas l’habitude de traiter.
C’est vrai mais il faut rappeler qu’il y a un siècle, l’islam avait meilleure réputation auprès des laïques que le catholicisme. De par sa sobriété dogmatique, cette religion leur apparaissait moins plus proche du « spiritualisme républicain ». Malgré cela, la loi de 1905 n’a pas été appliquée en Algérie. Les musulmans ont eu le statut de « nationaux mais pas de citoyen français. Cela fait partie du passif.
Le port du voile a heurté parce qu’il traduit une revendication identitaire forte qui s’inscrit dans une nouvelle étape de la laïcité, un troisième seuil moins assuré que le second. Le tournant s’est opéré en mai 1968, lorsque les institutions et les pouvoirs de toute nature ont été contestés. La politique, mais aussi la médecine et l’école, ont perdu de leur sacralité. La société est aujourd’hui en quête de sens et elle navigue entre deux écueils : exclure les religions de la sphère publique, au risque de l’aseptiser et de favoriser, par choc en retour, les intégrismes. Ou au contraire déléguer aux seules religions les problèmes de sens.
Vous n’étiez pas favorable à la loi interdisant le port du voile à l’école. Pourquoi ?
Le débat rappelle ce qui s’était passé en 1905 à propos du port de la soutane.A l’époque certains laïques voulaient qu’il soit interdit en ville en le voyant comme un signe de soumission au cléricalisme. Briand a répondu que la laïcité ne consistait pas à interdire la soutane mais à considérer qu’elle était un vêtement comme un autre, pouvant être porté par tous ceux qui le souhaitaient. Je me suis abstenu car je pense, comme l’avait déclaré le Conseil d’Etat, qu’il faut réprimer des comportements agressifs et pas un port discret du foulard. Les musulmans, comme les catholiques, les protestants, les juifs, etc. n’ont pas à choisir entre l’attachement à la République et leur pratique religieuse. Les immigrations précédentes, espagnoles et portugaises, elles aussi mal vues en leur temps, sont souvent passées par des instances de socialisation telles que la religion (le catholicisme) ou la politique (le communisme stalinien). L’intégration ne s’est pas toujours faite dans la pure ligne républicaine. Elle a pu se faire au travers d’instances alors contestataires. Il faut savoir l’admettre.
La laïcité est-elle aujourd’hui menacée ?
Je ne le pense pas. Le seul danger qui la guette est d’être trop dure, trop rigide. Elle ne doit pas se laisser manipuler par ni par ceux qui, à droite sont en fait anti-musulmans, ni par ceux qui, à gauche cherchent à se fabriquer une crédibilité en étant des laïques arque boutés.
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