07/09/2008

UN "TRIBUNAL SANS RAMADAN"?

L’actualité déjoue, encore une fois, mes projets. En effet, elle est marquée, cette fin de semaine, par une ènième « affaire » mettant en cause « l’islam » : un procès aurait été reporté parce que le prévenu jeune pendant le Ramadan et serait en état de faiblesse pour se défendre.

D’après Le Monde ( 7-8 sept.) l’indignation est générale, du PS à J.-M. Le Pen ( !) tandis que le président du tribunal invoque d’autres raisons, comme le fait que cela interfère avec l’agression sexuelle d’un témoin par un enquêteur (affaire actuellement en cours, et qui, elle, ne donne pas lieu à indignation de la classe politique et médiatique). Donc on ne sait même pas si l’info est exacte.

Mais admettons que le ramadan (qui dure un mois) soit UNE des raisons du report d’une affaire qui (comme tant d’autres) attend d’être jugée… depuis plusieurs années.

Laurent Joffrin écrit dans son éditorial de Libération (6 septembre) : « C’est contre l’intégrisme que la République se raidit et choisit, à juste titre, l’interdiction, comme dans le cas du foulard islamique. Ou encore quand le principe de l’égalité homme femme est violé. Le report d’une audience de justice pour cause - entre autres - de ramadan entre-t-il dans cette catégorie ? Ce serait vrai s’il servait de précédent et que soudain le calendrier judiciaire devait se calquer de manière aberrante sur celui des religions. Court-on vraiment ce risque ? On peut en douter. Et d’ailleurs qui le réclame ? Au pire la décision de la cour d’appel de Rennes est une concession - ou une maladresse - qui doit rester l’exception. Pour le reste, sans jamais oublier le principe général, on aurait tort, sauf à vouloir stigmatiser l’islam, de crier haro sur le ramadan, rite privé et pacifique. Gageons, en tout cas, que Ferry ne l’aurait pas fait… »

Deux remarques à propos des passages soulignés:

-D’abord, OK, cela ne doit pas devenir une règle générale. Et encore, c’est pas une affaire de principe, mais simplement dans la mesure où un mois c’est relativement long (car il arrive sans scandale aucun qu’on reporte le procès d’un juif pratiquant parce que c’est kippour et les fêtes chrétiennes, elles, sont de toute façon chômées).

En revanche, qu’un président de tribunal décide d’un prévenu X ou Y peut être en situation de faiblesse à cause du ramadan (vu son état général, etc : bref en fonction de ce cas particulier) n’a rien de choquant. C’est du cas par cas et cela se pratique pour mille raisons.

Cela s’appelle (au Québec) un « accommodement raisonnable » et la Commission Stasi, dans son rapport s’y était référé à plusieurs reprises.

-« Gageons, en tout cas, que Ferry ne l’aurait pas fait… ». Alors là, c’est une CONTRE-VERITE HISTORIQUE. Et c’est extraordinaire de constater que Laurent Joffrin, qui n’est certes pas partisan d’une laïcité intolérante et qui est une personne cultivée, écrit cette contre-vérité de façon péremptoire. Cela montre que, même ce type de personne, a dans la tête une laïcité imaginaire plus dure, que la laïcité qui a réellement existée.

La laïcité de Jules Ferry a été une laïcité plus accommodante que celle que je viens de prôner (le cas par cas de l’accommodement raisonnable), puisqu’elle, elle a tenu compte de la religion dans le déroulement du calendrier de l’école laïque : elle-ci s’arrêtait (outre le dimanche !) le jeudi pour faciliter la tenue du catéchisme. Et encore aujourd’hui si l’école vaque le mercredi, c’est pour cette raison

La décision de Ferry a suscité à son époque le mécontentement de militants laïques qui estimaient qu’il s’agissait d’une trahison de la laïcité. On utilisait des arguments qui font aujourd’hui sourire, mais à l’époque qui apparaissaient sérieux (comment jugera-t-on les arguments dits « républicains » dans 100 ans : très sévèrement probablement), style : Ferry est un pseudo laïque car il favorise le travail de destruction de la connaissance effectué par le curé. L’instituteur apprendra à l’élève qu’1 +1 +1= 3 ; le curé va lui dire qu’1+1+1 = 1, en lui enseignant la doctrine de la Trinité (un seul Dieu en 3 personnes).

Les opposant à la laïcité ferryste se sont eux mêmes appelés les partisans d’une « laïcité intégrale », certains même ont revendiqué une laïcité « autoritaire ». C’est la filiation de cette laïcité là qui est mise en avant face à l’islam. Pas la laïcité ferryste.

Et encore, c’est peut-être même pire, car quand Emile Combes était au pouvoir, c'est-à-dire au seul moment de notre histoire où la « laïcité intégrale » a été, pendant  un court moment (de 1902 à 1904), hégémonique. Or, précisément à ce moment là, et pour éviter des débordements, le gouvernement combiste a rappelé qu’il fallait donner du poisson le vendredi à la cantine scolaire pour les élèves catholiques puissent s’abstenir de manger de la viande.

Quand à la loi de 1905, j’ai plusieurs fois ici (et dans mon explication de la laïcité à Sarko) insisté sur tous les accommodements qu’elle a effectué.

Une journaliste m’a demandé pourquoi, à mon avis, les médias montaient en neige et créaient une « affaire » chaque fois qu’un incident, même mineur dans le cas présent, concernait, de près où de loin, « l’islam » (entre « «  car c’est le moment de rappeler, avec Dounia Bouzar, que « Monsieur Islam n’existe pas », autrement dit qu’il faut se garder d’une vision substantialiste de l’islam, comme des autres religions et de la laïcité elle-même –Mais ça, on en reparlera).

Bonne question ! Finauds comme vous êtes, je suis sûr que vous trouverez tous seuls la réponse !

PS : L’affaire du fameux fichier Edvige permet d’apprendre que depuis 1991 (petite question : qui était alors au pouvoir : l’extrême droite ? la droite ? ou la gauche ?) les Renseignements généraux mettent les données ethniques des personnes qu’ils fichent. A part cela on nous dit que les « statistiques ethniques » sont interdites comme contraire à la doctrine républicaine !

Elles sont interdites pour les chercheurs, mais certes pas pour les flics ! C’est vraiment beau et cohérent la « R »épublique !

Commentaires

J'avais lu la phrase de Joffrin tout-à-fait dans le sens que donne votre commentaire : ce n'est pas Jules Ferry qui aurait "stigmatisé l'islam".
Le ramadan, en tant que tel, ne pourrait guère être invoqué pour suspendre ou retarder un procès, car, sauf erreur, les tribunaux continuent de siéger au Maroc, en Algérie, etc.

Ecrit par : J. F. Launay | 07/09/2008

Bonjour Monsieur Baubérot,

Je souhaiterai avoir votre avis sur un court pamphlet qui circule dans la toile sur la laÏcité, ayant pour thème: "Ne rien céder" :
Lien:
http://www.altermonde-sans-frontiere.com/spip.php?article8032#forum3339

Les dérives religieuses sont elles un prétexte pour condamner les croyances des gens ?

Au plaisir de vous lire

-Gilles

Ecrit par : Gilles | 12/09/2008

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